I. — Les dessous du scandale
« Mon voyage a duré trois jours. J'ai voulu réellement savoir, et j'ose dire : Je sais!
» Tout le scandale a eu pour auteur un exmaître de Cempuis, justement congédié par
(l) Exactement, c'est le préfet de la Seine qui révoqua M. Robin, mais sur l'ordre du ministre. Une commission d'enquête ministérielle avait été nommée le 24 août. Elle arriva le 25 à Çempuis ; et le 31 — on alla vite — était signé l'arrêté de révocation .
Il n'est pas sans intérêt de rappeler qu'en novembre 1892 une enquête avait eu lieu déjà. M. Jost, inspecteur générai de l'Instruction publique, et madame Kergomard, inspectrice générale des écoles maternelles, y procédèrent. Leurs rapports constituent un sûr éloge de la longue direction^de M. Robin. M. Leygues prit-il la peine de les parcourir? Cela m' étonnerait. Ils furent publiés en 1895 par le Conseil général de la Seine, qui voulut, après le coup de théâtre du 31 août 1894, faire lui aussi son enquête. On verra tout à l'heure dans une autre longue note, que c'était son droit et son devoir. Elle aboutit à la réhabilitation du condamné de M. Leygues. (Rapport de M. Laurent Cély, 1895; 345 pages.)
M. Robin. Je ferai à ce calomniateur, aujourd'hui retiré de l'enseignement, la grâce de taire son nom, à moins qu'il ne désire imprudemment une publicité qui lui serait lourde, je l'en avertis. Je pousserai la bienveillance jusqu'à ne pas désigner l'enseignement dont il était chargé à l'orphelinat. Il ne doit pas ignorer que le directeur le renvoya sur le conseil de la Préfecture de la Seine, après renseignements pris à l'étranger. J'ajoute que M. Robin, trop généreux envers cet adversaire féroce, a dédaigné, devant moi, bien malgré moif la vengeance facile de la vérité. Ce n'est pas de M. Robin que je tiens les faits. Mais, enfin, voici un homme qui a voulu se venger d'avoir été mis à la porte : il a cherché d'abord un organe dans le département otise trouve l'orphelinat. La Repu-, blique de VOise (je précise un peu plus) ayant refusé de s'ouvrir au personnage douteux, il est venu à Paris, il s'est présenté à la Libre [Parole ; on l'y a malheureusement écouté, on l'a cru, on a reproduit ses inventions, — et la campagne contre Cempuis est partie de là.
» J'ai de bons camarades dans le journal de M. Drumont ; mais j'ai le devoir d'examiner la valeur morale du monsieur qui a su (comment?) leur en imposer. Vous ne l'auriez jamais suivi, mes chers confrères, si vous aviez pris soin de . vous informer des mobiles qui le poussaient; si vous aviez fait l'enquête toujours à faire sur
un ex-employé mécontent parce qu'il fut chassé.
» Encore une fois, libre à lui de protester; j'attends.
» Oh ! certes, il y a eu des enquêtes dans le pays, à Grand villiers, à Cempuis, à Mers, et les journalistes qui les ont faites avec le plus de retentissement n'ont pas eu de peiné à recueillir des témoignages en apparence terribles contre M. Robin, ou plutôt contre l'établissement d'éducation ' et. d'instruction qu'il dirige depuis bientôt quatorze ans.
9 Mais ne connaît-on pas la province? Balzac a-t-il vainement écrit ses prodigieux romans sur les haines et les ligues locales?
» Après avoir entendu les accusateurs, — ceux de Grandvilliers notamment, les plus âpres, — n'eût-il pas été juste et sensé d'essayer» de mesurer le degré de confiance à leur accorder? Le Matin s'est donné un mal énorme... pour enregistrer, sans critique, des déclarations n'ayant, je l'atteste et le prouverai, qu'un intérêt : celui de nous fournir une preuve nouvelle du misérable et formidable esprit qui peut, l'heure sonnée, l'occasion offerte, ameuter contre un homme, ou une entreprise, tout un canton, tout un arrondissement, quand ce n'est pas la moitié, les deux tiers, et parfois plus, d'un département.
'» N'être pas du pays, s'y installer, y fonder quelque chose, quoi que ce soit, n'est-ce point une
sorte de crime, déjà, pour l'ombrageux localisme? Mais fonder quelque chose de neuf, braver les préjugés, les idées, la conscience, si Ton veut, de la majorité des habitants, — cela tient du sacrilège, et la calomnie devient un devoir sacré pour la foule indignée, surtout lorsqu'elle est, comme ici, dans la main du prêtre et que le novateur est un libre-penseur. — Tçl m*apparut très vite le cas de M. Robin.
» Le procès que lui font ses enoemis est un procès de tendance, un procèa de sorcellerie^ exaspéré par le fiel provincial ; sans compter les motifs personnels d'animosité, bouillant depuis des années au feu inextinguible des rancunes d'argent, chez le commerçant déçu ou l'héritier frustré.
» Je sais : on a fortement exagéré le nombre des parents du philanthrope Prévost, enragés de n'avoir pas hérité et attisant les haines dans le pays (1). Même il paraît qu'à Grandvilliers, il n'y
(1) L'établissement de Cempuis s'appelle officiellement l'orphelinat Prévost. Ce M. Prévost fondait en 1861, sur un vaste terrain lui appartenant, un Asile qui devint en 1871 un orphelinat. En 1875 il mourut, laissant un testament où il instituait le département de la Seine son légataire universel, à charge d'afîecter la totalité de sa fortune « à l'entretien du plus grand nombre possible d'orphelins des deux sexes » dans la maison de Cempuis. Il disait dans ce testament : « Tous les membres de ma famille sont assez riches pour n'avoir pas besoin de ma fortune qui ne servirait qu'à leur donner du superflu, tandis qu'elle peut servir à sauver de la misère et du vice des milliers d'êtres humains, j» Ces parents ne se bornèrent
en a qu'un ; et celui-là se défend d'avoir rien fait pour déshonorer Torphelinat, dans cette campagne de presse où, cependant, il. a donné sa note, très vive, au nom (le bon apôtre) de la Patrie/ A Gempuis également, il n'y en aurait qu'un, le maire du village; et il proteste aussi de son désintéressement, mais la plus élémentaire psychologie nous commanderait la dé&ance. Gomme témoins à charge, ils ont beau prétendre : pour tout juge équitable ils sont suspects.
» Et c'est eux qu'on est allé trouver 1 » Eux et d'autres, comme ce pharmacien, gendre
pas à faire la grimace ; ils attaquèrent l'acte qui les déshéritait. Le procès ne prit fin qu'en août 1880, époque où le département de la Seine entra en possession du legs et procéda à l'organisation de l'orphelinat. En décembre 1880» M. Robia était nommé directeur. {Rapport de M, Laureni-Cély.)
Ce rapport (de 345 pages, nous le répétons) renferme cinquante-trois dépositions, outre les rapports de M. Jost et de madame Kergomard.
La commission d'enquête du Conseil général de la Seine entendit, en effet, tous ceux qui voulurent bien venir Téclairer. Les enquêteurs ministériels avaient, eux, imité l'exemple des reporters du Matin, de la Libre Parole^ etc.; ne se renseignant dans le pays qu'auprès d'ennemis déclarés de M. Robin. Même ils ne virent que trois personnes, dont le maire de Grandvilliers, M. G... —Naturellement M. Leygues, répondant à une interpellation de M. Lavy, déclara que ces trois témoins étaient « les gens du pays les plus. honorables, les mieux placés pour connaître l'orphelinat » (10 novembre 1894)1 Il n'en pouvait rien savoir» mais le « toupet » ne faisait point défaut à ce ministre.
Novembre 1896.
et successeur de M. G..., maire de Gï'andvîlliers ; — ce pharmacien qui lut le fournisseur de l'orphelinat, et ne s'en trouvait pas mal, loin de là ; comme encore un officier de santé, ex-médecin de la maison, auquel on préféra un jeune docteur.
» Joignez que ces adversaires trop naturels sont des ennemis politiques de M. Robin ; et qui ne sait la violence des dissensions politiques en province? Sans doute le beau-père du pharmacien combattit TEmpire, il a chez lui un buste de Gambetta; mais aujourd'hui, c'est le curé qui le mène. Sa flUe aînée, — elle n'est pas mariée, — édifie la commune, en rétonnant un peu, par une dévotion dont nous ne parlerions pas si plusieurs personnes ne m'avaient affirmé que cette pieuse demoiselle a le plus grand empire sur son papa vieilli, moralement fatigué. M. G... fut un républicain très décidé ; il a mis trop d'eau. . . bénite dans ses convictions d'autrefois pour inspirer confiance lorsqu'il s'attaque au directeur de Gempuis.
» Je donne ma parole qu'en me rendant là-bas, j'étais sans parti pris. Du moins, je n'avais que celui-ci : bien voir, bien écouter, et contrôler surtout les divers témoignages en me renseignant de mon mieux sur les personnes. Je suis donc allé chez le pharmacien; ce n'est pas ma faute si je n'ai pas vu le greffier, très dur aussi pour l'orphelinat; deux fois, j'ai frappé à la porte ; la première fois.
« absent! » ; la seconde, trop tard, je pense : il était huit heures et de(aie, et la maison semblait dormir sous le poir de ses fenêtres. Mais je savais que ce brave greffier est membre du conseil de fabrique. J\ jouit, au reste, d'une réputation de ramolli. Dans le même désir d'informations complètes, j'ai interrogé un ferblantier, qui déclare aivoir eu ce spectacle à Gempuis, près de la piscine désormais fameuse : « six à sept jeunes filles de quatorze à quiuze ans, (absolument nues, et dont aucune, à l'aspect d'un homme les surprenant ainsi, n'eut un •geste d'étonnement ni un mouvement de pudeur». Il m'a confirmé cette déposition ; mais on m'assura, d'autre part, qu'il était de ces importants voulant absolument posséder sur toutes choses des renseignemerfts magnifiques ; on le traita même de Gascon, et je reçois, à l'instant, un télégramme de M. Robin, le taxant carrément d'imposture. ,
» Je n'ai pas fait comme certains de mes confrères, se succédant, carnet en main, chez cinq ou six individus, pas davantage, et les croyant sur
parole, à cause dç leur furieux anti-Robinisme. J'ai interrogé d'autres personnes : M. Thorel- Perrin, ancien tailleur ; M. Deneuville, manufacturier; M... mais j'ai promis à presque tous de ne
LA CITÉ FOTURB 313
paS'les nomraer. J'ai comparé les dires, et cela pi'ar découvert les'« dessous »...
» Ressentiments de boutique*;
» Haines politico-religieuses : voilà, je le répète I Quant aux histoires odieusement ridicules dont ces ini*mltiés se sont fait des armes, elles ont été semées dans Grandvilliers par des maîtres ou des chefs d-atelièrc^e Torphelinat; congédiés'pour insuffisance, mauvaise volonté, indéKcatesse ou pire....
» Forcé de s'adresser aux agences, l'honorable
'M.Robin, plus d'une fois trompé, a laissé entrer
dans sa noble maison des éducateurs ou des édu-
catrices au-dessous de leur tâche par l'intelligence
ou le caractère (1). Au bout d'un temps plus ou
{i) « On a reproché à M. Robin le choix de ses collaborateurs; il convient d'expliquer dans quelles conditions ce choix pouvait se faire... M. le ministre de Tlnstruction publique (Direction du Secrétariat et de la Comptabilité, bureau des Pensions) avait fait savoir que son administration ne considérait les instituteurs attachés aux orphelinats que comme des agents départementaux et leur déniait en conséquence le droit à une pension de retraite sur les fonds de TÉtat... Le recrutement du personnel en devint plus difficile, tant en raison des conditions spéciales exigées de lui àCempuis... que par la privation de toute garantie, et le directeur eut soin de signaler la peine qu'il avait à trouver les maîtres dont il cuvait besoin. » {Kapport de M» Laurent- Cély^ pp. ;27 et 28.)
Par une lettre dij 6 mai 1891, la Préfecture demanda bien au ministre de l'Intérieur « de faire apporter à la législation en vigueur les modifications de nature à permettre » aux orphelinats <c de s'assurer le concours de maîtres offrant les capacités et garanties nécessaires » ; et le ministre ordonna bien une enquête, et le Parlement vota le 26 juillet 1893 une loi dont
314 HUMANISME INTB&RAL
moins lotig, il lui a fallu les remercier. Plusieurs se sont vengés, sans regarder aux moyens, ou plutôt en les choisissant avec la méchanceté la plus savante : calomnies sur les mœurs des élèves, sur l'enseignement de M. Robin, cet antîpatriote, cet athée fanatique qui exaltait le malthusianisme dans des brochures remises aux institutrices et initiait les enfants aux mystères de la génération...
l'article 37 donna satisfaction au département de la Seine; mais cet article laissait au ministère un temps indéterminé pour l'élaboration du règlement ou décret nécessaire; et c*est le 4 novembre 1894 seulement que ce décret fut pris^ — plus de
DEUX MOIS APRÈS LA RÉVOCATIQN DE M. ROBiN. (Même rappOFt,
pp. 28 et 29.)
Madame Kergomard disait déjà dans son rapport (1892, s'il faut en rappeler la date) : « M. Robin, esprit original, novateur, propagandiste, servi par une instruction quasi universelle, animé par une foi profonde... est aux prises avec les difficultés les plus ardues provenant presque toutes du personnel auxiliaire qu'il a toutes les peines du monde à recruter. — C'est que pour réussir à Cempuis... il faut déposer à la porte ses habitudes routinières; il faut, à défaut d*un goût particulier pour les méthodes vivantes et les innovations... avoir le vif désir J être un disciple fidèle pour devenir par la suite un mattre distingué, un véritable collaborateur de l'œuvre entreprise... Il y a pourtant en France des éducateurs et des éducatrices que tenterait l'œuvre de Cempuis si le personnel était classé f si son traitement était soumis à la retenue en vue de la retraite, »
Et, de son côté, M. Jost, dans un paragraphe spécial, de» mandait : « Les instituteurs et institutrices ne devraient-ils pas pouvoir être détachés à TOrphelinat avec le traitement de leur classe et sans perdre leurs droits à l'avancement et à la retraite? »
Novembre 1896.
» La Bêtise, complice inconsciente du Mensonge, ne cessa plujs de le colporter. Enfin, il se trouva quelqu'un pour le faire retentir jusqu'à Paris, par toute la France. Et l'épouvantable cyclone de fausses dénonciations, longtemps suspendu, s'abattit sur les murs adorables d'une école unique, qui, abolie ou transformée, serait une perte immense. Telle est cette affaire de Cempuis d'après notre enquête impartiale. Elle est bien triste, parce qu'elle est trop humaine... Ohl oui, trop I