III. — Renseignement
» Trois reproches ont été faits à l'enseignement de Çempuis :
» D'abord, il serait immoral;
» Il serait, de plus, antipatriotique;
» Enfin, il serait violemment, fanatiquement, da^ngereusement antireligieux.
» Toutes ces accusations tendent à masquer l'intérêt, la beauté neuve des tendances et méthodes de la maison, merveilleux champ d'expérience où soufflent, purifiants, fécondants, les alizés de l'avenir.
» On jette Tanathème çur ce large enseignement précurseur, pour se dispenser de l'examiner selon les règles d'une critique impartiale. S'indigner sans prouver; mobiliser lès épithètes qui flétrissent, les substantifs qui salissent, les verbes qui
(1) J*aclresse à nouveau ceux que passionnerait cette question de la Coéducation au volume : Fêtes pédagogiques. Lire aussi l'article d'Edwapd Carpenter : Le Sexe et V Amour (Société nouvelle, a.otLi 1895); plus, une tout à fait excellente étude de nmdame Hudry-Menos : La Question du S^sè dans VEducation, publiée par la Revue socialiste.
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maudissent, besogne facile; le malaisé serait d'établir honnêtement qu'on a raison...
V 11 faudrait alors des vertus de pensée, quelque philosophie, au moins. la connaissance des choses dont on parle.
» Moi, je le répète, j'ai vu; et non seulement j'ai t?u, mais j'ai lu tout c© qui pouvait me faciliter l'intelligence des spectacles pédagogiques auxquels j'assistais ou avais assisté; j'ai sur ma table un doasier d'imprimés, bulletins de l'orphelinat, recueils de chansons, leçons faites aux élèves, aux maîtres, h ces instituteurs et institutrices qui viennent en août ou en septembre passer une semaine à Gempuis pour y étudier sur place, de visu et auditu^ le fonctionnement, et les résultats du système d'éducation et d'instruction... Et on m'avouera bien que cette bibliothèque n'a pas été composée tout d'un coup, féeriquement, pour les représentants des journaux parisiens...
» Non plus né furent improvisés pour moi, ou d'autres, les exercices multiples que j'essaierai tout à l'heure de décrire.
» Gomment, à Gempuis, mentir aux visiteurs, avec l'aide nécessaire des enfants, quand la disci* pline y est si différente de celle de nos lycées-casernes? L'autorité, dans cette maison unique, est toute morale, elle ne veut qu'un fondement : la justice; qu'un moyen : la persuasion; qu'une sanction : la conscience des enfants eux-mêmes,
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en face de laquelle on les met virilement lorsqu'ils ont mal agi...
» Je citerai à ce propos la très belle réponse de M. Robin à mon excellent confrère M. Stiegler qui lui posait cette question :
— Sans punitions vous vous faîtes obéir? Par quel miracle ?
— Ohl simplement en les rendant heureux! fit le directeur...
Heureux de toute manière, en effet et de la plus noble. — Lorsqu'il arrive à celui-ci ou celui-là de se montrer paresseux, bruyant, méchant (ce qui est rare), lorsque l'instinct le pousse à dérober un Irait au verger, une fleur aux parterres, un menu objet quelconque à un camarade : « Va réfléchir», lui dit-on, « écris ta faute, sois ton juge! » (1).
(1) Sur l'enseignement moral donné à Cempuis, M. Jost concluait : « il y a là tout un ensemble de procédés bien compris^ propres à agir sur Tâme de l'enfant... Et il semble, quand ou visite la maison et qu'on y passe deux jours, comme je l'ai fait, que cette action est réelle et efficace. L'air ouvert et franc, sincère et honnête de tous ces enfants vous frappe. » Les procédés que louait M. Jost sont exposés dans Fêles pédagogiques : « Nous avons supprimé complètement les récompenses individuelles... Nous les avons remplacées par des récompenses collectives. — De cette manière les forts sont incités à aider les faibles pour leur permettre d'arriver à un bon ensemble, au lieu de les piétiner comme il arrive trop souvent lorsque la sanction finale est la récompense individuelle du vainqueur. — Nous avons également proscrit les répressions corporelles, les longues retenues, les pensam's interminables, etc. ; nous les remplaçons par des instructions,
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» Des enfants élevés de la sorte ont quelque chance d'être un jour de vrais hommes. Et c'est effectivement à faire des hommes véritables, des hommes harmonieusement développés, sans atro-
des exhortations... — Après des expériences concluantes, noas avons supprimé les cadres des élèves gradés imitant ceux de l'armée... Nous avons avaatajçeusement remplacé cela par Torganisation de fonctions temporairemenL et successivement remplies par des élèves moniteurs capables, s^offrant spontanément, désignés par nous ou librement signalés par leurs camarades, ou se remplaçant à tour de rôle... Des indications sur ce qui est bien et sur ce qui est mal; le rappel, la répétition de ces indications, la simple constatation verbale des infractions, des fautes; les exhortations paternelles, sont le plus souvent suffisantes auprès des bonnes natures. Aux élèves moins dociles, nous faisons répéter à haute voix ou par écrit les prescriptions et les principes oubliés ou transgressés... Il est bien entendu que chaque éducateur établit son petit code de prescriptions de morale suivant les circonstances, d'après la gravité et la fréquence des fautes, etc. — Les élèves qui ont commis des fautes plus graves contre la probité* l'honneur, la bonne éducation, etc., sont envoyés, durant les heures d'études ou de récréation, sous la direction de l'un des professeurs, dans une classe, pour réfléchir à la faute commise et en faire la rédaction.. .. Cette relation peut cpm porter simplement un aveu accompagné de bonnes résolutions, ou des explications atténuant la faute, pu même en certains cas des raisons complètement justificatives; et dans tous les cas le résultat fi*rure sur le cahier individuel spécial dénommé cahier de conscience... Nous avons remarqué que l'envoi des élèves à la réflexion est excellente, non seulement pour eux-mêmes... mais encore pour le maître qui.,, pourrait se laisser aller à Vimpatience et à un jugement peut-être trop sévère. — De plus, les fautes graves et fréquentes sont soigneusement indiquées dans la comptabilité morale, grand-livre où chaque élève a un compte ouvert de manière à renseigner exactement les édu-
phie partielle, ni partielle hypertrophie, que tend le système ici appliqué, — cette instruction intégrale vantée jadis par tout le parti républicain comme Tinstruction de Tavenir...
9 Intégrale et par elle-même et par la participation constante des deux sexes aux mêmes travaux, aux mêmes jeux! ces jeux étant encore de l'éducation, et d'autant mieux que fillettes et garçons fabriquent échasses et bicyclettes, comme ils impriment, brochent, relient leurs livres de classe (1).
cateurs sur le caractère, les tendances et la marche ny>rale de l'élève, et à leur permettre de donner à chacun les soins qui lui conviennent le mieux en vue de son amélioration... »
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(1} tt Parce mot d'éducation intégrale^ nous entendons celle qui tend au développement progressif et bien équilibré de rêtretout entier, sans lacunes ni mutilation... Dans l'ensemble de réducatio*n et dans chacune de ses parties considérées à part, nous poursuivons Tapplications du même principe d'intégralité!... Ainsi, dans l'éducation physique, nous cherchons à réaliser ce bel équilibre organique qui s'appelle la santé parfaite... L'éducation intellectuelle mérite pour son propre compte le titre ùHntégrale, quand elle se donne pour fin le développement proportion né de toutes les facultés de Phomme... Par instruction intégrale, nous entendons que Télève doit acquérir, non pas comme on disait autrefois, des lueurs de tout, mais de solides notions, justes, claires et positives, bien que très élémentaires, de toutes les sciences et de tous les arts. > {Fêtes pédagogiques.)
Novembre 1896.
» Voici «ne journée (toutes se ressemblent pour remploi du temps) :
» Travaux manuels (ateliers et champs), cinq héuresf;
» Exercices physiques, deux heures ;
» Travaux intellectuels, sept heures trois quarts.
» Sommeil, neuf heures et quart, en moyenne (car les bébés des classes maternelle et enfantine restent couchés dix heures, et les élèves des cours supérieur et complémentaire n'ont que huit heures de repos).
» Voici maintenant ce qui a eu lieu devant moi, mardi, de dix heures du matin à cinq heures du soir...
» Dix heures sonnant, j'entrais dans le hall au fond duquel se dresse une scène pour les représentations dramatiques du dimanche. Ces fêtes hebdomadaires sont toutes données par les enfants bien entendu ; spectateurs et acteurs tour à tour, garçons et fillettes miment, chantent, disent; et il y a la fanfare, la très bonne fanfare de la maison, exécutant des valses, des pas-redoublés, parfois mieux : une fantaisie sur un opéra, un morceau de haute musique. Les parents sont admis. Que dis-je? On les sollicite. On voudrait qu'ils vinssent souvent et nombreux. Presque tous les élèves ne
sont orphelins, en effet, que de père ou de mère. Et les gens du village, ceux de Grandvilliers, peuvent venir aussi. Le rêve de M. Robin est que les instituteurs organisent partout de ces fêtes ouverteSf afin que l'école devienne ce qu'elle doit être : la Maison du Peuple, l'Eglise populaire du dimanche. Ce hall, dans la semaine, est salle de gymnastique, ou encore on y donne les leçons de chant à des groupes de cinquante ou soixante enfants, chacun ; c'est à une de ces leçons que j'allais assister.
> Les enfants, sur des chaises, forment un grand demi-cercle. Au centre, le maître, debout; derrière lui, un tableau noir; à côté, un piano. C'est la méthode Galin-Paris-Ghevé qui va me prouver son excellence par les surprenants résultats obtenus ici. D'abord des exercices phonomimiques, les doigts de la main du professeur remplaçant notes ou chiffres, et cette main, tenue tantôt à la hauteur de la poitrine, tantôt à la hauteur de la tète, éloignée ou rapprochée du corps, indiquera par ces mouvements soit les sons de l'octave médiane, soit ceux des octaves extrêmes, et le degré de force ou de douceur de l'émission vocale demandée. Il n'y a qu'un mot pour rendre mon impres-
sion en écoutant toutes ces jeunes voix de cristal, les féminines, les masculines, également pures, répondre à l'ordre simple des doigts agiles du maître : j'ai été émerveillé.
— Autre exercice : le mèiître prend un long bâton et le promène sur le tableau noir où sont des chiffres écrits à la craie. Il va du 5 au 7, du 4 au 6, du 7 au 3, du 2 au 5, comme il lui plaît; et les enfants donnent la note, toutes les notes, avec un ensemble parfait, sans un quart de seconde d'hésitation — le bâton franchît-il d'un coup toute la distance entre le chiffre le plus haut inscrit et le plus bas. A vrai dire, c'est moi qui, invité par le professeur à le suppléer quelques minutes, c'est moi, ignorant, qui me suis amusé à exiger ce tour de force. Il y a bien eu un regard étonné des élèves; mais aucun ne se déroba, aucun ne se trompa... — On passe ensuite à la dictée musicale par lavoix. Le maître chante un air; les enfants, sur un petit carnet oîi ils ont rapidement tracé des portées, écrivent les notes de Tair, à mesure que le maître chante. L'exercice est très court, mais c'est le plus difficile avec celui qui va suivre. Eh bien, j'ai eu en main une quinzaine de ces petits carnets, et plusieurs avaient mérité le très bien^ représenté par 10. L'élève le moins heureux du groupe entier avait 6. La lecture à première vue d'un petit morceau composé la veille, tout exprès, par M. Van der Meulen, un vrai musicien, termina la séance sur un succès égal, dans un ensemble irréprochable.
» Maintenant, aux armes I Sur la lisière du bois voici mes chanteurs transformés en soldats, oh !
sans travestissement, dans leur costume, blouse bleue ceinturée à la taille; car les fillettes, on rimagîne, ne s'instruisent point au portez armes, en joue, feu.
» Nos jeunes apprentis militaires ont le fusil Gras; et si les mouvements ne sont pas exécutés par tous avec la même sûreté je vous assure que ce n'est pas mal déjà. Il y a une cible; on tire, et c'est mieux.
» Mais ici je dois m'interrompre pour m'occrfper du fameux reproche d'antipatrîotisme, adressé à M. Robin.
» Pourquoi donc à Gempuis exerce-t-on les enfants à se servir d'un fusil, puisqu'il est entendu que M. Robin ne veut pas qu'on défende le sol de la patrie? puisqu'il prêche l'abolition des frontières, le baiser des peuples, l'immense fraternité internationale?
» Mon Dieu I qu'on raisonne mal ou qu'on est de mauvaise foi! Oui, M. Robin a une idée de la patrie qui n'est pas celle des chauvins, des enragés; oui, c'est un philosophe humanitaire (M. Ranc l'a très bien dit), un disciple des Louis Blanc, des Michelet, des Victor Hugo; un vieux républicain, j'entends de la vieille école. Si vous voulez, c'est une « vieille barbe». Mais les vieilles barbes n'aimaient-elles pas la Pranceî Michelet, Hugot, Louis Blanc étaient-ils antifrançais f Ils auraient dirigé une maison d'éducation comme celle de Gempuis,
les enfants sortis de cette maison auraient-ils ouvert leurs bras à l'envahisseur?
» Un peu de bonne loi, voyons !
» Ne peut-on aimer son pays qu'à condition de haïr tous les autres? L'amour de la patrie, est-ce la détestation permanente de l'étranger? (1)
L'étranger ! quel mot de barbarie I
M. Robin disait aux enfants : « Aimez votre pays, préparez-vous à savoir le défendre! » On ne leur enseignait que la haine des guerres injustes, guerres de conquête et de vanité... « Aimez votre pays dans l'humanité I Aimez partout ceux qui souffrent, qui pleurent, aimez tous les hommes de bien! » Est-ce là paroles impies? Mais je croyais qu'un certain Jésus, appelé Fils de Dieu par encore beaucoup trop de nos paysans, par les deux tiers des femmes de France, avait dit à tous les hommes, pour tous les temps : « Aimez-vous les uns les autres! »
» On peut être patriote, avec des tendances évangéliques. Très bien.
» Et à supposer qu'il y ait quelque péril à professer devant des enfants chez nous, à l'heure présente, un patriotisme de cet ordre (?), croyez-moi:
(1) Sur mon patriotisme internationaliste, voir le chapitre suivant : La Femme, la Pairie, la Guerre.
(2) Il faudra pourtant bien y arriver. La question de l'Alsace- Lorraine n'est pas éternelle, ne peut môme plus durer longtemps. Pour nous, il y eut crime en 1871^ parce que TÂlle-
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M. Robin ne leur versait pas tout le vin de cette conception généreuse. Loin de là: il leur faisait chanter des chansons comme celle-ci :
Au doux nom de la patrie, ^^
Chacun sent battre son cœur ; ,|
A ce nom, l'Âme rayie ||
Fait des rêves de bonheur. i
Cher pays qu'il faut défendre.
Honorer, aimer, servir.
Pour toi nous voulons apprendre A lutter, vaincre ou mourir,
» Cette chanson, avec ses couplets intermédiaires que j'ai sautés pour ne pas prendre ici trop de place, c'est la 34** d'un recueil intitulé Chants faciles; et on les chante, tous ces p^etits chants, au
magne foula aux pieds de la Force le droit, c'est-à-dire la CoQscieDce de provinces qui ne voulaient pas être Allemandes. Il n'y a pas deux droits : l'un pour Tindividu, l'autre contre des collectivités humaines. Le même droit, sacré là, ici Test également. Mais que le crime germain d'il y a vingt-c;nq ans pèse encore sur nous, sur TEurope, la tienne armée en vue de guerres effroyables, c'est quelque chose d'énorme dans le monstrueux 1 Nous avons à bâtir la Cité, par l'union des peuples; donc à demander avant tout qu'on désarme chez nous et à côté de nous, qu'on ferme et qu'on détruise les casernes : qu'on oublie pour s^entendre. Contre l'idée de patrie officielle et bourgeoise et stupidement populaire, j'ai autant de haine que les plus décidés antipatriotes. — Bncore une fois, on verra toute ma pensée au chapitre suivant. Novembre 1896.
réfectoire ; on en chante un à chaque repas, avant de se lever pour la récréation.
» J'ai déjeuné mardi avec les élèves — je devrais dire : avec tout le monde, car non seulement les professeurs, mais M. Robin lui-même, et sa fille, et son gendre, et sa femme (en ce moment à Mers avec une cinquantaine d'enfants), déjeunent et dînent au réfectoire. Là, ce n'est pas le silence suppliciant, antihygiénique, l'affreux silence monacal qu'il fallait observer dans nos lycées, et que, sans doute, on observe toujours dans la plupart des établissements d^instructionl Garçons et fillettes causent h leur aise, sans qu'il y ait trop de bruit cependant. Le repas est rapide ; pas de vin 1 du coco seulement pour les enfants, et leurs mines nous prouvent que cela suffit. J'allais sortir, ignorant l'usage du chant après le dessert, quand le maître de musique ouvrit son petit livre et dit : « Numéro 54. » Aussitôt, toutes ces voix de fraîcheur de commencer :
Petits oiseaux dans le feuillage
oîi j'eus le plaisir inattendu de retrouver, sous une forme gracieusement enfantine, l'idée de ma dernière chronique —sur les oiseaux.
» Dans le bois maintenant. A deux heures, anthropométrie ; à trois, leçon de lecture et de diction ; à quatre, une conférence de M. Delon, per-
sonnage très • curieux, lettré et musicien, orientaliste et dessinateur, un intégral de premier ordre, aux longs cheveux annelés, aux yeux bleus, changeants dans un visage austère et délicat, mince, pâle... une conférence de M. Delon, du maigre, subtil, savant et simple et bon M. Delon sur l'architecture égyptienne, assyrienne, grecque et romaine... Mais impossible aujourd'hui de raconter cette délicieuse après-midi pédagogique ; demain, dans mon dernier article, je vous prierai de vous asseoir avec moi, en imagination, sous les arbres où je vis et entendis ces choses...
» Puis j'examinerai la morale enseignée à Cempuis ; je dirai la neutralité de cet enseignement, au point de vue religieux» car on n'est point hos" tilCj c est là encore une calomnie. Ënûn, quelques mots sur Mers, et nous conclurons.