‹ Humanisme intégral: Le duel des sexesChapitre 31 sur 35 · IV. — Pour la vie. — Dans la joie · texte numérisé non relu

IV. — Pour la vie. — Dans la joie

» Au moment d'écrire ce dernier article, je m'avoue très ému : je voudrais tant que la voix du Vrai fût assez forte, ici, pour convaincre. Au moins j'espère avec passion que tous les lecteurs, et aussi les lectrices de bonne foi, dans notre public, réflé^ chiront — et ont déjà réfléchi.

» L'enseignement donné à Gempuis si varié, si moderne — utilitaire et humanitaire, intellectuel et manuel — odieusement calomnié par l'esprit de

routine universitaire et par le \ieil ennemi féroce du penser libre, le Catholicisme ; cet enseignement Rabelais, Montaigne, Lock, l'eussent admiré. Il a pour but : la vie, à laquelle il prépare tout le jeune individu, harmonieusement cultivé; et c'est dans LA JOIE que le reçoivent ces enfants.

» Oui, POUR LA vie! dans la joie! Voilà Gempuisl

» J'ai dit hier la belle après-midi passée par moi sous les arbres du parc, mardi dernier ; ces garçons, ces fillettes, s'exerçant à lire, à dire, à mimer sous la très intelligente direction d'un homme que j'aurais dû nommer, M. Guilhot, sous-directeur de la maison, pédagogue hors ligne, âme tendre, cerveau riche de connaissances diverses, bon administràteur par surcroît; puis cette leçon de M. Delon sur l'architecture égyptienne, assyrienne, grecque et romaine ; leçon qui m'a frappé par un double caractère : des hommes eussent pu Ventendre, tous les enfants la comprenaient.

» Et d'ailleurs, ils y collaboraient de temps à autre, souvent. M. Delon les provoquait à la faire «ùx-mêmes, pour ainsi dire, tout en la faisant, lui, de son doux organe — un organe bleu doux comme les yeux de ce visage de rêveur. Ils ne prenaient point de notes, à la manière des collégiens, qui, la

tète penchée sur leur table, doivent au moins feindre de résumer par écrit la parole du mattre. Les élèves, ici, regardent le professeur. Ils sont assis, il est debout ; il va et vient, tout en parlant, tout en posant des questions ; il a un tableau noir derrière lui, pour illustrer à la craie et enfoncer ainsi dans Timagination son enseignement oral.

» Trente-cinq minutes suffirent à M. Delon : il est même rare qu'une leçon dure ce temps. On sait, à Gempuis, ne pas trop, demander à Taltention afin de pouvoir exiger d'elle une entière fidélité. Des classes de deux heures, c'est une perte d*une heure et demie ; des classes d'une heure et demie, c'est la perte d'une heure. La Nature, ici, est la conseillère universelle ; on a réglé sur ses ordres toute la discipline.

» Conformément à la Nature ! Ce serait encore une très exacte définition de l'éducation et de Tinstruction ici données.

» Oui, on Técoute, on Tinterroge, cette nature ; et toujours on lui obéit.

» Ne veut- elle pas qu'on apprenne à se servir industrieusement de ses mains, comme de la pensée ? Notre pédagogie universitaire, issue de la jésuitique, laquelle fut un compromis entre le couvent et le monde, repose totalement sur Và-rebours des lois du grand Pan ; toute d'artifice, de violence — criminelle et stupide I Ah ! osons le dire ; et si nous l'avons dit, ne regrettons pas !

» Elle veut aussi, la Nature, qu'on mesure Teffort à la faculté. C'est ce qu'on ne fait pas dans nos lycées; c'est ce qu'on fait à Gempuis.

» Mais la morale ? Eh bien ! elle est aussi fondée «sur le Réel».

» Elle ne tombe pas sur les intelligences du haut d'une doctrine plus ou moins discutée; elle n'est pas métaphysique. L'antinomie du Bien et du Bonheur, où viennent achopper toutes les philosophies du devoir, depuis celle de Platon jusqu'à celle de Kant, s'évanouit dans cette maison par la vertu toute simple d'une vérité naïve, quoique méconnue généralement. Le Bonheur, c'est le Bien ! le Bien étant le Bonheur 1 (i)

» D'un mot, cette morale ingénue s'appelle altruisme. ,

» Ne pas faire à autrui ce qu'on ne voudrait pas qui vous fût fait ; lui faire ce qu'on voudrait qu'il vous fît, c'est de TÉvangile encore, et pas n'est besoin de rhypothèse-Dieu, comme disait Laplace, ni de l'impératif catégorique^ pour façonner des cœurs au sentiment et au culte de la fraternité nécessaire — chacun pour soi ayant intérêt à cette fraternité demandée à tous pour tous.

Dans Fêtes pédagogiques^ je lis : « Nous ne donnons pas à nos élèves des leçons de morale dogma-

(1) J'ai développé cette théorie dans la première partie de ce volume.

Novembre 1896.

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tique, à heure fixe ; car la moralité résulte contiquellement des divers actes de la vie... Notre idéal ne dépasse pas l'humble terre. Notre but, c'est que chacun mette son bonheur à travailler pour lé bonheur de tous. »

» Ecrivais-je juste tout à l'heure ?

» Probité, bienveillance, charité; toutes les vertus réelles^ Tidée de fraternité les contient. Les autres sont d'un domaine extrahumaîn, Técole n*a pas à préparer des moines. Son rôle est de faire des hommes — et des citoyens.

» Et on enseiçne à Gempuis — ô Virgile ! ô saint François d'Assise I — on enseigne qu'à Thomme ne s'arrête point le devoir; que ce qui vit, à moins d'être nuisible, est sacré ; qu'il faut aimer les bêtes les plantes, les fleurs. On travaille k créer, non seulement une conscience collective^ mais Vamour de la vie universelle,

» Un agneau malade, abandonné par un pâtre, fut recueilli par des élèves, nourri au biberon, sauvé... Et pour les plus petits, les plus âgés sont des papas; les grandes fillettes sont les mamans des toutes jeunes I

Voilà cette morale traitée d'abominable I

» Religieusement, l'indifférence, pas plus ! Mais l'enseignement de l'Etat, n'est-il point laïque pour toute la France ? On me répondra qu'il y a des aumôniers dans les collèges et les lycées-; qu'à l'école primaire les enfants ne sont pas internes : la fa-

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mille les reprend le soir, les a le dimanche, peut les mener à Téglise ; c'est vrai. Mais phénomène curieux : jamais, à Gempuis, aucun enfant n'a subi "de crise mystique, n'a témoigné l'envie d'un entretien avec un prêtre.

» Je comprends la fureur catholique. Rien ne saurait mieux nous l'expliquer que ce fait écrasant: le manque absolu d'inquiétude religieuse, chez ces enfants.

» Maintenant : « Calomniez, calomniez », Basiles! » On vous a sacrifié M. Robin. Vous n'êtes pas satisfaits. Vous criez : « C'est Buisson qu'il nous » faut I » Oui, M. Buisson, le directeur de l'enseignement primaire, coupable d'un républicanisme sincère et sans cesse agissant (1) ! Il vous faut aussi madame Kergomar, qui inspecta Cempuis voilà quelques années et eut le courage, en son rapport, de dire la vérité (2) ; il vous faudrait le préfet de la Seine, et le Conseil général, et le municipal; et encore seriez-vous contents?

» Je l'apprends à l'instant : les enfants qui devaient aller à Mers, en remplacement de ceux que j'y ai vus, n'iront pas. Bravo I cléricaux géné-

(1) M. Buisson a quitté cette année (1896) la Direction de l'enseignement primaire^ mais pour prendre possession d'une chaire de philosophie à la Sorbonue.

(s) Madame Kergomard a été faite chevalier de la Légion d'honneur le !•' janvier 1896.

Novembre 1896.

reuxl Vous haïssez bien, et avec quelle justice 1 Mais la mer, cette falaise où madame Robin restait deux mois par an, toute à sa tâche de surveillante, de maman^ ça vous fait horreur, n'est-ce pas, puisque c'est de la Joie, puisque c'est de la Nature?

» Bravo I La petite maison de Mers, étincelante au soleil, avec un horizon changeant de vagues et de voiles, on va la clore ; on ne la rouvrira — si on la rouvre — que l'été prochain. Vous comptez bien qu'elle demeurera fermée.

» La Vie ! Voilà l'ennemie pour vous I

» Nous verrons si vous réussirez jusqu'au bout, dans voire guerre de mensonges contre Cempuîs.

» Mais non. Vous avez pu tromper le ministère ; faire avaler vos calomnies à une partie de l'opinion ; persuader à des sots, trop nombreux, que le merveilleux établissement de Cempuis était une « porcherie », que M. Robin y traînait les enfants au lit d'institutrices près d'accoucher, qu'il remettait d'ailleurs à ses employées des brochures leur prêchant le Malthusianisme — nous sommes quelques-uns pour vous arrêter. Votre victoire, vous ne l'achèverez pas. Et demain vous serez vaincus — par la vie, par la joie! »

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