‹ Humanisme intégral: Le duel des sexesChapitre 6 sur 35 · PRÉFACE XIII · texte numérisé non relu

PRÉFACE XIII

thèse (1) •— sont, à la fois, réellement distinctes et réellement liées l'une à l'autre.

La seconde sort, logique, de la première.

Mais la première est de psychologie aux trois quarts (parfois de physiologie, parfois de pathologie) ; la suivante est de philosophie sociale, tout appuyée, c'est vrai, sur une vue de l'âme féminine, du génie féminin, où je pense amener ceux et celles qui me feront l'honneur de l m'accompagner pas à pas dans ma longue ana-

{ lyse préalable des causes profondes du duel des

sexes. : Pour me comprendre partout, pour ne point

;. m'adresser ici ou là d'injustes reproches, il faut

en effet vouloir bien se rappeler que tous les chapitres de Humanisme intégral se soutiennent entre eux du premier au dernier. Il faut, par conséquent, s^astreindre à Tennui peut-être, mais nécessaire, d'une lecture sans caprice : [ commencer par le commencement et marcher

} avec moi, du même train que moi jusqu'au

i bout. Si l'on « s'embête » en route, si l'on me

\ fausse compagnie pour se dégourdir, courir à

l l'aventure au travers du livre, je demande

f (1) Cependant, on y rencontrera (seconde partie) d'im-

jk portants extraits de mes conférences, et quatre articles

\ parus au Gil Bios sur et pour Gempuis.

Ziy . PHâFAGB

qu'on m^épargne, sur le fondj des remarques qu'on ne m'eût point faites probablement, après avoir lu — comme il sied quand l'ouvrage a tout au moins l'espoir d^ôtre une sorte de géométrie d'idées. '-

Il n'y a ici que des raisonnements — justes ou faux, — enchaînés — bien ou mal.

Avec des documents, sans doute. Mais nulle part je n'ai eu Vintention de faire œuvre do* cumentaire. Ne pas m'accuser, par suite, d'être incomplet dans le renseignement. Je ne renseigne que lorsqu'il importe à Vidée. Je veux prouver, non fournir des bibliographies (cela se trouve ailleurs) ou des tableaux auxquels rien ne manquerait.

Une de mes thèses, c'est que la femme affranchie par elle-même, développée dans le sens de ses facultés naturelles enfin retrouvées ou rec" tifiéeSi sera l'artisan, plus que Thomme, de la Cité future.

C'est donc que l'homme, sans la femme, serait misérablement impuissant à bâtir cette Cité ; c'est qu'il ne pourrait même en concevoir le plan. Pour cette conception, bien entendu, je mets à part une élite virile, et je suppose volontiers qu'elle formera des groupes nombreux (relativement) bien avant le jour des premières

PREFAGB

grandes démolitions sociales et des commençantes reconstructions. Mais je suis convaincu trop raisonnablement que la Révolution nouvelle, entreprise et poussée par le Masculin seul, comme fut celle d'il y a maintenant plus d'un siècle, ne réussirait, pour le mieux, qu'à fonder un ordre de barbarie nouveau, dans plus de justice économique — au profit du travailleur seulement. L'ouvrière resterait serve du mâle dans Tusine, à l'atelier, comme ai^ foyer. Surtout, la Éévolution serait matérielle, non morale aussi, non intellectuelle, comme il faut qu'elle le soit.

Bernard Lazare disait avec la vigueur de son large sens révolutionnaire (1*' janvier 1896) :

« Si l'on se place au seul point de vue du matérialisme économique, la seule solution possible est le collectivisme autoritaire. ^ Mais i< notre but n'est pas de substituer au troisième État en décrépitude un quatrième État tyran« nique... Ce n'est pas seulement le système de la production et de la répartition, ce sont les idées qu'il faut changer, et qu'il faut ciianger d'abord (1). » — Eh bien, ces idées, on ne les changera pas, tant que la femme et, avec elle»

(1) L'Action, no 1»

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XVI PAÉFAGE

Penfant, esclaves du maître domestique (père, mari, amant) n'auront pas de leur droit humain, reconnu, respecté, fait passer pour jamais dans r esprit et dans le cœur de Thomme la notion claire et pieuse de l'essentielle vérité morale : savoir qu'il n'y a pas de droit contre le droit, qu'il n'y en a d'aucune sorte pour personne contre qui que ce soit — la Justice étant universelle ou n'étant pas.

L'affranchissement de la femme serait la première leçon nécessaire pour élever l'intelligence, pour ennoblir toute l'âme de l'ouvrier, du paysan. Libérée, la mère libérerait l'enfant, et ce serait la seconde leçon, complémentaire de l'autre — de vertu presque égale. Mais il résulterait de cette liberté de la mère et de la femme un progrès des deux, si considérable qu'il entraînerait chez l'amant, l'époux, ou le père, un progrès... plus lent, mais d'importance quand même peu à peu très haute.

Bernard Lazare n'a pas dit cela ; mais il y souscrirait, j'en suiâ bien sûr.

Il n'est pas le seul à proclamer que la Révolution (ou révolution) ne doit pas être uniquement économique ; des socialistes qui n'ont pas d'ailleurs ses tendances, ses opinions, Georges

PRÉFACE XYII

Renard, par exemple (1), et Rouanet, Fournière, multiplient les déclarations du même genre.

Eh bien, la Révolution morale sera l'œuvre, aux trois quarto, du Féminin. Pour la Révolution économique, il y sera de moitié.

Et voilà ce qu'il faut répondre à Jean Grave et à d'autres quand ils ont l'air de trouver fâcheux le mouvement féministe. Les féministes bourgeoises sont illogiques, qui ne veulent pas de Révolution sociale. Mais leurs alliées socialistes ont raison. La condition première d'une Révolution totale, réellement HUMAINE, c'est la libération de la Femme. Cette

(1) Pourquoi ce par exemple en nommant Georges Renard ? Je recommande au contraire, tout particulièrement, une étude vigoureuse et lumineuse de cet excellent écriyain et sociologue dans le no 137 de la Eei^ue socialiste (mai 1896). Georges Renard du reste (mais il va de soi) est féministe ou plutôt humaniste.

Enfin, comment ne pas citer ces lignes d'Emile Acollas : « Vous ne fonderez point Tordre nouveau, et c'est justice, tant que tous n'aurez point établi dans les institutions et dans les mœurs le droit de la femme et le droit de V enfant ; les hommes vous manque)*ont, et les citoyens comme les hommes, tant que tous n'aurez point créé la nouvelle épouse, la nouvelle mère de famille, et que le double principe de la liberté et de la responsabilité ne dominera pas de la base au faite. »

omplid, la Cité nouvelle de Paix, Qtiêre Justice, en sortira nécesrapidement.

fait perdre à l'homme un beau nortaiité. Fable enfantine, mais t pèse encore dans nos sociétés iur l'antique Esclave, qu'oi* ^P" ernelle. La vérité> la voici : un ans doute l'on mourra, où l'on int la douleur, oii l'on travaillera, lera la Liberté, dans une exalLa- [ue de toutes les énergies utiles l'être humain, sera le don à 'Eve nouvelle. Don trop immérité.

PRda^IÈRE PARTIE

sous LE POINT DE VUE

DE L'HUMANISM;E INTÉvGRAL

:fc-

d'ensemble

Une lutte éternelle en tout temps, en tout lieu, Se livre sur la terre, en présence de Dieu, Entre la bonté d'Homme et la ruse de Femme, Car la femme est un être impur de corps et n'âme (1).

Écrits en 1839, ces \er3 sont demeurés, dans notre littérature, l'expression tout ensemble la plus concise et la plus dense — et aussi la plus sérieusement triste — de l'opinion du Masculin, encore chrétien, sur le duel des sexes.

Or, s'il est \rai que la majorité des citoyens de

France a rejeté le dogme catholique et même se

glorifie de n'être plus chrétienne, le Christianisme

cependant continue de régner sur ces millions

['incroyants, par leur sensibilité d'atavisme.

Un formidable « inconscient » chrétien nous est

(1) Alfred de Vigny, La Colère de Samion,

4 HUMANISUB INTÉanAL

î'iiéritage obscur et profond d'une telle masse de masses d'ancêtres !

A chaque instant, nous sentons, nous pensons comme eu,x, sans le savoir. Ou plutôt, c'est' eus qui, prolongeant en nous leur vie morale, sentent et pensent à notre insu, dans nos âmes éblouies .d'une illusion de total alîranclussement.

< La foi disparue, la morale reste i, expliquait Renan.

Vérité pour l'individÂ, souvent; pour les grandes 'collectivités (nations, races), toujours. Ce qui ne veut pas dire, bien entendu, que cette obstinée survie de la morale ne doive, à son tour,'^voir son terme.

Même des philosophes réooiufionnaires, ennemis déclarés de l'Église et de Joule Église, seraient facilement convaincus de cjiristianîsme sous^jacent. Ainsi, dans ce livre, nous verrons Proudhon combatlre la thèse d'émancipation féminine et, par suite, d'barmonie humaine, d'unité sociale, par des raisons qui eussent réjoui un TerluUien.

Et pour les vers inscrits au seuil de ce chapitre, qu'il devait les goûter, ce Proudhon !

D'ailleurs, littérairement, je le répète, je les admire volontiers.

Des poètes nombreux, des romanciers qu'on ne saurait dénombrer, des dramaturges ont vainement rivalisé, depuis soixante ans bientôt, à dire mieux ou davantage.

Il y eut de belles analyses douloureuses, des scènes éloquentes et poignantes, des élans d'un •lyrisme intéressant ; la synthèse dressée par Vigny devait résister et vaincre par la simplicité de ses lignes, soutenue d'une si âpre substance I Elle a gardé Tempire des mémoires.

Mais que vaut-elle devant la Science, au regard de rhistoire impartiale, et pour l'observateur qu'animerait l'esprit de justice — uniquement?

De ces divers points de vue, elle perd sa beauté en montrant sa fausseté»

Elle apparaît une construction d'erreur, un édifice de mensonges.

Non, ceries, qu'il n'y ait pas duel entre les sexes. Par à peu près toute la planète Terre, aujourd'hui encore, ce duel est incessant! Et il prend toutes les formes de la vie même, et l'homme et la femme se meurtrissent l'un l'autre avec toutes les armes.

Il y a du bonheur quand môme, épars, vacillant, toujours trop bref, sauf par une conjuration merveilleuse de fatalités bonnes* Oui. Parmi tout le tragique de l'inépuisable bataille oîi s'épuisent le Masculin et le Féminin, du bonheur fleurit çà et i, et qui dure quelquefois, ô miracle ! Mais ces

eurs trop rares, souvent d'un instant, si fragiles, lorules pour la plupart d'immédiate agonie, —

b HUMANISME INTEGRAL

de quel immense terreau de larmes et de sang elles surgissent, et qu'elles sont impuissantes à consoler, môme à distraire dès que l'on s'est mis à contempler ces champs illimités du combat, de la douleur!

. Guerre fratricide, autant et plus qu'une guerre civile. Guerre sans trêve. Impitoyable guerrç de l'humanité contre soi-même, mais où ce n'est pas, comme dit le poète, la ruse de Femme qui toujours provoque, ni la bonté d'Homme, poussée à bout, contrainte à lutter, qui se défend. Loin de là.

Très loin.

Et d'abord est-ce qu'il y a généralement, chez l'homme, bonté — ou orgueil de sa force physique et, par suite, conviction d'un droit de commandement et de domination ? Mœurs, lois, religions, à présent encore, dans notre Europe chrétienne, répondent clair, il me semble. J'ajouterai que le vers de Vigny, accusant la femme seule et glorifiant l'homme autant qu'il le plaint, est, par luimême, une preuve saisissante du naïf et barbare orgueil viril ; et qu'il se retourne ainsi contre l'idée dont il croit proclamer la justesse; et que, de plus, si le public masculin fit à ce vers et à celui qui le suit, purement abominable, quoique biblique d'inspiration et non moins catholique, un succès dont le retentissement n'est pas arrêté ni tout près de finir, la leçon à tirer d'une telle iniquité d'un grand poète se multiplie de tout le sauvage applau-

dissement qu'il rencontra'et qu'il n'a point cessé d'exciter.

Quant à la ruse féminine, généralement aussi, n'est-ce pas (ne fut-ce pas toujours) une arme de défense plutôt queM'agression ? (1) J'admets la tentation d'en abuser, fréquente et périlleuse, et que la faible créature souvent s'abandonne à la joie grisante de triompher dujfort par sa finesse d'esprit et cet art dans le mensonge où il est convenu qu'elle nous passe (2). Représailîes trop légitimes, ven-

(1) Schopenhauer lui-môme le reconnaît.

(2) Convenu et vrai, bienjque l'homme se vante trop d'être' ICI (seulement ici) Tinférieur. - Sans parler des menteurs de vocation, ne le cédant en^génie et en art à aucune menteusenée, est-ce que l'homme ne ment point à Ja femme, très bien d ordinaire, toutes les fois qu'il le juge utile (notamment pour arriver à la posséder)? - En soi, Je mensonge n'est pas d'un sexe plus que «e l'autre ;3mais l'esclave a plus souvent besoin de mentir au maître que le maître à l'esclave. Et les siècles ont naturellement créé pour celbesoin plus fréquent et divers une agilité supérieure de moyens plus variés. Puis l'intérêt de l'esclave est, neuf fois sur dix, autrement sérieux: pour Elle, souvent, il y va de l'existence, soit au point de vue économique, soit au point de vue moral, soit même aux deux; quand ce n'eSt pas,, d'un tragique plus rare, mais non tellement exceptionnel,tune question de vie ou de mort.

Je disais à la Bodinière (2 mars 1895) :

« Sans la Ruse, la Femme n'eût pas vécu. L'Homme se fût

donc suicidé en l'assassinant. Heureusement pour lui, elle se

fabriqua un outil de résistance, d'invisible acier, dont il sen-

«H la pointe sans pouvoir la saigir. Cela sauva le monde. » Je

Jssais de côté cetteIruse>on moins nécessaire dont la fin est

B séduire l'homme ou] de le^retenir; mais le premier para-

raphe de la note présente s'applique à tous les cas. Voir,

ailleurs, la suite de ce chapitre et le chapitre U.

nnUANISHB INTÉdRAL

. trop justiQées. Et je reconnais qu'il est des es de la ruse, comme il est, si nombreux, l'ers de la force ; mais Tbabiteté de l'homme réquisitoires contre le Féminin se garde irécisément, de l'équitable antithèse par leux excès, franchement opposés, pour le seraient perçus se contre- balançant. Je e pour le moins, persuadé que le plateau rce serait le plus chargé... Et voilà Vigny, s poids énorme, pour y substituer la prébonté du Mâle éternellement dupe et vieuis jetant de l'autre côté de ta balance, dans plateau, veux-je dire, sa Dalila, qui serait I du Féminin universel, éternel t Procédé de vraiment trop... lyrique.

I, tout & l'heure, disant abon|inab1es les 'S mots : Un être impur de corps et d'âme, iis-je?

orpsi* Yigny, plus loin, a cru devoir ap-

Femme, enfant malade et douze fois im'pur !

;, il s'agit d'un phénomène physique menle les logiciens de Vanti féminisme présentent lu reste, comme un des grands obstacles Is à l'émancipation de la <i blessée ».

lelet lui-même a parlé de la « blessée ». Mais ^tendrissement ! On l'en raillait. Je le blâme, 'instant, d'avoir employé l'épithète fausse

et dangereuse qui, dans nombre d'esprits, maintint et fortifia l'atavique.croyance à la multiple supériorité aqatomique et physiologique au Masculin. J'admire son enthousiasme h s'écrjer : « Ce que le moyen âge insultait et dégradait, appelait impureté, c'est précisément la crise sacrée » de la femme (1). — La science le démontre, celle dont les créateurs successifs furent Baër, Négrier, Pouchet de Rouen, Coste : la fonction menstruelle est essentiellement ce qui fait la femme (2). Or, nulle fonction, nul phénomène physiologique n'est vil par soi-même. Et pas davantage ne se peut assimiler à une maladie, à une blessure, Teffet d'une loi organique s'accomplissant.

Non, la femme n'est point une blessée. Moins encore, dii fait de ceïux vital, est-elle impure. Cette idée d'impureté est de basse source mystique. Et déjà le spectacle me semble offrir sa tristesse . d'un poètp comme Yigny ramassant aux ténèbres du moyen-âge une injure grotesque, impie, pour la lancer en anathème* à la face de l'Épouse, de la Sœur, de la Mère, aussi bien, vraiment, qu'à la Dalila aux baisers de trahison.

(i) VAmour, întroduction.

(2) « La femme n*esx femme que par les ovaires. » (Virchow). — « C'est bien le fonctionnement des ovaires qui fait le caractère extérieur de la femme comme le testicule fait le caractère de Thomme. » (D' H..Thulié : La Femme y essai de sociologie physiologique),

HUUAN18HB INTÉSHAL

donc, impure physiquement, la >elle au moral?

christianisme de ces vers (et, par ur importance), Je l'ai dit, éclate

lement impure, aux yeux des Pères a Femme, parce qu'elle inspire au péché. C'estréternelle Tentatrice, actrice, le piège de chair oîi les nés ne sont pas sûrs de ne point ice de Satan, dès l'aube Edenique î perdit le premier homme et nous par avance d'une tare d'origine. Et damnation, elle l'a poursuivie sans ours la poursuivra : créature de i inassouvie, indomptable ; bète de >ie maudite; terrible ennemie de

i haine mêlée d'effroi chez les dociers ftges !

crie Tertullien, tu es la porte du i qui la première as touché à l'arbre i de Dieu ; c'est toi qui as persuadé ible n'osait attaquer en face; c'est à B le Fils de Dieu même a dû mout'en aller en deuil et en haillons, ards tes yeux pleins tle larmes de ire oublier que tu as perdu le genre

Et les saints fuient aux Thébaïdes, surtout pour s'y mettre à l'abri de la Corruptrice I

Au moins, s'il y a folie, est-ce logique. Mais voici le châtiment de nos Vigny, j'entends des écrivains innombrables gui, parlant du duel des sexes, se sont montrés également imbus du vieil esprit chrétien : ils trahissent tout à coup^ et, par ià, condamnent leur propre thèse ! Comment ? Relisez la pièce de vers d'où j'ai extrait des affirmations si orthodoxes; vous y verrez qu'en dénonçant l'Impure, le poète célèbre l'amour. Or, non seulement c'est une inconséquence; mais cela détruit l'accusation d'impureté, qui repose, toute, sur l'idée de l'amour-péché.

L'Homme a toujours besoin de caresse et d'amour,

confesse Vigny, dans cette Colère de Sarnson. Et il développe le thème fort harmonieusement :

Troublé dans l'action, troublé dans le dessein,

Il rêvera partout à la chaleur du sein,

Aux chansons de la nuit, aux baisers de l'aurore,

A la lèvre de feu que sa lèvre dévore,

Aux cheveux dénoués qui roulent sur son front,

Et les regrets du lit, en marchant, le suivront!

Magnifique trahison, mais trahison, je le répète! Ou plutôt, protestation superbe et vengeance de l'humaine vérité ! Car enfin, si la femme est impure d'âme (et de corps, par surcroît), si elle n'est

12 HUUANISUE INTÉGAAL

tout entière, corps et ârae, qu'un vase d'impureté, il est absurde de la vouloir près de soi, contre soi, sur ses lèvres.

C'est la caresse et l'amour, c'est toute joie sexuelle, qu'il faut intrépid'ement se refuser, flétrir !

Seul, en ces derniers temps, Tolstoï a osé : dans sa Sonate à Kreutzer, et avec le mérite original, en son christianisme intransigeant contre la chair, de laire tomber sur l'bftmme le plus lourd du péché.

Nous rencontrerons cette œuvre capitale dans les deux chapitres qui vont suivre. Mais dès maintenant elle nous appartient par ces deux grandes vues: — 1° le christianisme ayant pour idéal le célibat dans la chasteté ne peuLeovisager le mariage même, s'il est suivi de relations sexuelles, que comme « une chute o ; — 2° par l'amour, dans le mariage même, la femme est serve : instrument de plaisir pour l'homme qu'elle a pu, sans doute, s'appliquer à séduire et qu'elle peut s'appliquer à enchaîner, à déprimer et avilir en le saoulant de jouissances ou en se les faisant payer de prix de toute espèce (honneur, fortune, intelligence, etc.), mais l'homme, étant le maître, demeure le principal coupable. ' Et cette vue, non biblique, non catholique, par où l'illustre écrivain se sépare des Pères de l'Église, et contredit jusqu'à saint Paul, tourne, à l'avantage du Féminin, l'idée, trop vraie, d'une lutte immémoriale entre les sexes.

« En dépit de tout, prononce Tolstoï, le point essentiel demeure le môme. La Femme reste un ob- Jet de volupté, et elle le sait. G*est de l'esclavage, puisque l'esclavage n'est autre chose que l'utilisation du travail des uns à la jouissance des autres. » Plus loin : « Elle est toujours la serve humiliée et <- corrompue et Thomme reste toujours le maître débauché. » Encore plus loin: «Notez que les animaux s'accouplent seulement quand ils peuvent reproduire l'espèce, et l'ignoble roi de la nature s'accouple en tout temps. Et non content de cela, il élève cette occupation de singe à un idéal I Au nom de cet amour — x'est-à-dire de cette saleté, — il tue la^ moitié du genre humain. De la femme qui doit être son aide dans le mouvement de l'humanité vers la liberté, il fait au nom de ses plaisirs, non pas une aide, mais une ennemie. »

Paroles fortes et d'énorme portée.

Il va de soi que, n'étant pas chrétien, j'en retranche Yinhumaniste condamnation de l'amour

t)hysique; mais il faut que cet amour soit libre pour tout hum,ainy non de contrainte économique ou légale. L'amour physique for^îé se nomme prostitution, dans, le mariage comme ailleurs. Gela dit, et j'y insisterai en plus d'un endroit, j'applaudis à

là thèse :

La femme est l'ennemie de l'homme, mais c'est la faute de l'homme.

Corrompue, elle peut corrompre, elle corrompt

HUUAIIIBU& INTÉGRAL

mt (c'est même là son seul moyen d'ac- ;a servitude, et c'est par là que souvent, ne, elle gouverne} ; mais qui donc, si ce ime, pour son plaisir l'a voulue telle, e la vouloir telle?

peintres les plus amers des puissances e, l'art effrayant de séduction que posime, Tolstoï est d'accord tant qu'il s'agit ;r le fait, sans plus. Mais au lieu que onfondant le fait et la cause, rendent msable au tribunal du Juste Véternelie ['éternelle Circé, ou encore Véternelie Daéternelle (car les noms symboliques ofmbarras du choix), Tolstoï a vu elmonïre les apparences, la cause réelle de 1, la sensualité du Mâle, tyran lubrique, ïus voulez que nous ne soyons que des sensualité? fait-il dire aux femmes.

dde de la sensualité nous vous courbele joug. .)

îxplique « ce phénomène extraordinaire, e part, la femme est amenée jusqu'au egré d'humiliation, et que, d'autre part, par-dessus tout». L'homme est puni par ■faute, vaincu de son propre orgueil, de itisme, par l'emploi que sa force lui a : la femme asservie — de la femme conètre la Courtisane jusqu'au foyer,. et qui

se venge et triomphe avec son corps, puisque son corps, pour l'homme, est tout (1).

Entendez-vous les cris d'indignation du Masculin, ou ses railleries féroces, quand Elle se dérobe ou prétend se dérober à ce rôle instrumentaire? Toute une partie de l'antiféminisme, et la plus furieuse peut-être, jaillit de la peur animale d'une émancipation sexuelle du Féminin.

La femme libre en amour, maîtresse de sa chair (dans le mariage môme) ; la donnant, la refusaut dans la plénitude de son droit reconnu, respecté; voilà une perspective dont l'homme ne peut encore soutenir ce qu'il en appelle l'immoralité. Car le sophisme viril contre la femme est d'une souplesse d'hypocrisie (d'ailleurs sincère presque toujours), d'une fertilité de retournements tout à fait réjouissante. Le même homme que vous avez ouï traitant la femme de goule (je>emplace de ce mot romantique le vocable usité, qui commence par un p...) il va, l'instant d*après, fulminer contre ces revendicatrices qui ne veulent plus, dit- il, être des femmes, traduisez : des p... !

(1) Non pas tout. — Aux classes de pauvreté, la temme est « bête de peine » en même temps qu'instrument de satisfaction charnelle. Tolstoï l'oublie, dans cette Sonate à Kreutzer^ et aussi l'importance de la dot et des espérances au mariage bourgeois, au mondain, comme au paysan. Le moment venu, je parlerai longuement de ces hontes et tristesses sociales. Prisonnier de son point de vue, le grand obsédé russe n'en dit pas moins l'essentielle vérité. La meilleure et souvent Tunique ressource de la femme, c'est son corps.

IÇ HUMANISUE INTÉ6BAL

Au SI de ce livre, à mesure que se présent à nous les questions soulevées par le Férain nous saisirons de ces clowneries, de raisonne inconscientes, encore une fois, le plus souve: d'autant plus comiques.

Cette morale, désossée par intérêt, n'en e moins déplorable, avec ses contradictions monstrueuses. C'est elle, en cette question di des sexes, qui trouve moyen de n'être jau court d'outrages, de calomnies contre le Fér dût-elle se démentir à deux lignes de dislanci

Nous ne cesserons pas d'avoir à démasqu voltes odieusement naïves et qui ont poui d'entretenir la lutte dont elle accuse la f d'être le seul auteur — quoi que fasse ou ( malheureuse ou, même, quoi qu'elle ne dise ne fasse point.

Mais. la grande erreur initiale, le grand songe, générateur des autres, il faut les voli cette cottceptionmasculine des rapports dej'lii et de la femme, qui totalement à celui-là s donne celle-ci et fera, par exemple, répi Dumas fils le fameux : lila sub, i'Ue super.

Conception sauvage, héritée de la plus loii antébistoire (& peu près) et par où le civilisé jûurd'hui, le Français de 1896 se retrouve p moins le contemporain de l'ours des caverne

Conception que le Christianisme, suivan

LB DUEL DBS SBXES 17

tains, eut l'honneur de combattre, mais qu'en réalité, (on nfe saurait trop y revenir), il prit à la Bible en raggravant de tout le fanatisme de chasteté où Te.xemple de Jésus emporta les docteurs et les saints ermitiBs (1). Conception qu'un chrétien comme Tolstoï est admirable d'avoir dénoncée, tout en professant pour Tamour sexuel, fût-ce dans le mariage, le môme farouche méfpris qu'un saint Jérôme. Conception d'où ne put jamais sortir aisément qu'âpre déOance, jalousie terrible, abus de la force chez' l'homnie ; et chez la femme, haine secrète ou déclarée, coquetterie fogrbe et féroce, vénalité honteuse (2), mais vengeresse comme cette coquetterie, — enfin, ces trahisons à la Dalila^ exceptionnelles d'ailleurs et qui, dans l'horreur qu'elles inspirent, s'excuseraient encore : car un être maintenu dans l'esclavage, lui demander toujours, aux circonstances les plus graves, contre toute tentation, 'des vertus d'Être Libre, c'est, de la part de son maître, une ironie imbécile.

J'ai dit : enfin. J'ai eu tort. Le pire effet de la conception scélérate et stupide d'une infériorité radicale du Féminin, légitimant sa servitude sociale, morale, physique, le voici trop sauvent : — Oppo-

(1) Voir le chapitre III de ia seconde partie de ce volume.

(2) Cette vénalité n*est du reste honteuse que là où elle n'est point forcée. — Voir le chapitre II et le chapitre V de cette première partie. '

18 HUNANISUB INTÉCKAL

sition entêtée de l'esclave ignorante, de l'outil de plaisir, aux aspirations progressives de l'humanité virile, et, par suite, double effort pour l'homme aiounli, fréquemment troublé (malgré son orgueil) . Tout à l'heure, un mot de Tolstoï a touché ce point. On y a sûrement fait attention. Mais Tolstoï insiste : « Qu'est-ce qui réTrène partout le mouvement progressit de l'humanité? La femme. Pourquoi en est-il ainsi î Pour ce que j'ai dit. b Et l'on sait ce qu'il a dit.

C'est le malheur des malheurs de l'humanité jusqu'à ce jour [sauf aux États-Unis, terre privilégiée pour la femme, et un peu en Angleterre, où l'œuvre d'émancipation vabon train) ; oui, c'est le malheur des malheurs, que l'homme, par sa faute, ait non seulement dû cheminer seul aux rudes sentiers de civilisation, mais qu'il ait eu à chaque pas son alliée naturelle, son associée de droit divin, la femme, contre lui (1).

Depuis des siècles, il y aurait sur cette Planète beaucoup plus de justice, beaucoup moins de misère, — il y aurait eu beaucoup moins de guerres, si la femme avait été promue parle Christianisme à

(i) Rien de mjsiique en ma pensée, bien entendu. La droit découle de la nature, mais la iiaiure dans l'homme — pour l'homme — c'est du divin en formatiou. Le droit qai en jaillit

la dignité, qu'on commence aujourd'hui à réclamer pour elle, d'égale de Thomme.

Nous devons réellement au duel persistant des sexes tous les grands maux sociaux dont nous sommes travaillés, depuis la lutte économique jusqu'au militarisme européen. Je le prouverai.

En ces pages liminaires, il suffit d*avoir établi sommairement que ce duel, dont gémissent des poètes, des romanciers, des dramaturges, — dont se plaignent, quand ils en souffrent, c'est-à-dire très souvent, les hommes du monde, les bourgeois, les ouvriers, les paysans môme, — est imputable à l'homme ; qu'il fut et demeure le crime de Vhomme; que cet homme Ta voulu, le veut par une aberration de son orgueil, exaspérée de son enragée sensualité. Or il est aussi multiple que l'humaine vie, je le répète, car intellectuel et sentimental aussi bien que sexuel, il est social en outre (et s'il le fut toujours, il Test devenu bien davantage dans nos sociétés contemporaines où Fouvrière se trouve en conflit avec l'ouvrier, la femme médecin avec le médecin, etc.; celd par l'effet de lois économiques dont la femme est bien innocente et qu'elle aiderait le Masculin à détruire, s'il comprenait son propre intérêt, non distinct de celui de la femme, les deux sexes n'étant ni plus ni moins victimes chacun de ces lois).

Je devrais ajouter qu'en dépit des iniquités

20 HUSCANISME INGÉGRAL

viriles, de tout ce système d'iniquités sous lequel, par unïmiracle d'endurance et de réaction vitale, elle n*a pas succombé, la femme ne fut jamais tout entière Tennemie, mais bien souvent L'amie quand même, la tendre^ la dévouée^ extraordinai-rement bonne^ pitoyable et noble créature^ rivale de l'homme en h'éroïsme et supérieure à lui en amour, en charité.

L'histoire humaine est assez horrible ; l'humanité dans tout le passé, dans le présent, assez laide; ce duel- des sexes assez atroce, pour qu'on évoque avec ravissement ces pures images, parfois sublimes.

La grande victime de tous les temps, la Femme, opprimée par les plus opprimés eux-mêmes, et plus durement encore en ces classes de douleur, fut, à travers les ^siècles, dans toutes les classes, la plue haute effigie du Bien Moral.

Toujours, partout, il y eut des femmes, pour aimer de tout leur Moi, être tout amour. Le sacrifice, elles en eurent la religion; j'écrirais volontiers : le vertige durable. Filles merveilleuses de piété, mères qu'aucun mot dans aucune langue ne louerait dignement, épouses héroïques et vraiment saintes, sœurs de douceur comme maternelleet de passionnée bonté ; et vous qui, par delà famille, amour d'un être ou de plusieurs êtres, avez embrassé de votre charité ardente l'humanité entière, tressailli d'allégresse, d'espoir ou de pitié

-lA.

pour des causes de justice ; vos poussières remuées, s'il se pouvait, vos cendres vénérables nous diraient votre nombre, qui frapperait Tunivers d'admiration, remplirait l'homme, j'espère, de repentir !

Pardonnez-moi de me* détourner si vite vers l'étude de cette Lutte où vous n'avez paru que pour panser des blessures, essuyer des larmes et, sans doute meurtries plus d'une fois par ceux que voussauviez ou consoliez, aimer quand même.

Jusqu'ici, je ne l'ai considéré, ce duel des sexes, qu'en « bloc 9 ; il me faut l'examiner sous ses divers aspects principaux, c'e&t-à-dire successivement:

Dans, la vie sensublle ;

Dans la vie bu ccbur ; '

Daiss la vie de l'esprit ; ' ' .

Dans la vie sociale.

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