DANS LA VIE SENSUELLE
N'est point conforme, bien entendu^ à l'opinion du Masculin, la thèse de Tolstoï accusant Thomme d'une sensualité simiesque, dont la femme esclave, traitée en instrument de plaisir, serait condamnée partout à tirer pour soi le plus d'avantages possible : d'abord, jeune fille, afin de se marier ; puis, dans le mariage, dans l'adultère, — enfin, trop souvent, dans la prostitution. Car c'est bien là ce que dit cette thèse, à en exprimer les diverses conséquences sociales.
(Elle dit môme autre chose, et très nettement : savoir que le mariage n'est d'ordinaire qu'une forme légale de prostitution ;et cela peut choquer, mais en éblouissant d'évidence.)
Sur le duel des sexes dans la vie sensuelle.
quelle est donc ropinion du Masculin ? Je la traduirai ainsi :
-- Oui, la femme tire un parti merveilleux contre Thomme de Tinstinct sexuel, seule faiblesse (mais lamentable) du Mâle humain devant sa femelle ; seulement il est faux que le même instinct ne soit pas aussi violent, aussi bestial, chez celleci. En admettant queThomme, par sa lubricité, soit un singe, la femme serait par la sienne une guenon. Et ils se pourraient mettre dans « le mènie sac », si, non contente du plaisir rendu, la femme ne faisait de son sexe un piège où la Rusée [car avec Vhomme on rement toujours au vers de Vigny) attend et lie le courage viril ; un piège, dont le Sexe d'ailleurs a l'aspect, où elle dicte à l'amant, quand elle l'y tient, ses volontés intéressées, ruineuses ou avilissantes, parfois avilissantes et ruineuses tout ensemble; un piège vers quoi, jeune fille, elle attire, mais devant quoi il y a comme écrit : « Donne ton nom, fais-toi Tentreteneur pour la vie, si tu veux eatrer » ; un piège où, pour une heure, pour un instant dlvresse, elle exige souvent une reconnaissance éternelle, sachant trop {encore Vigny/) que rhomme, en général, est bon, qu'il a pitié facile-
lent du pauvre être de faiblesse : et de là tant « collages » avec des Saphos quelquefois! (1),
(1) Alphonse Daudet, Sapho.
OU ces mariages à la Charles Demailly (1), « collages» régularisés, plus néfastes encore, dévoreurs de talent, d'énergie, d'intelligence, avec au bout la folie ou le suicide.
En effet, qous Tavons dit au précédent chapitre, il y a eu, dans la seconde moitié de ce ^Siècle, une prodigieuse éclosîon de littérature antiféministe. Et cette littérature a été souvent admirable. Elle a dressé des types, et par Tobser-» vation creuséfbien plus avant qu'on n'avait osé ou su faire dans la douleur humaine. Elle n'aura été que trop véridiqûe en ^'acharnant à représenter sou« toutes, ses faces, avec une acuité d'art impitoyable, dans un détail extrême, la lutte immémoriale dont parle Vigny, transposée, voilà tout^ tlu symbolisme biblique en tels o^ tels décors contemporains. Mais, hélas! en se croyant jtfste, elle a manqué de la haute vue philosophique qui lui eût découvert la raison profonde du mal que la iemme peut fair-e à l'homme ; et elle n'a pas xîit assez, ni môme indiqué volontiers le mal, autrement grand et san^ excuses, que l'homitie fait à la femme. Au lieu d'établir impartialement les responsabilités dans ce duel des sexes, elle s'est jetée furieusement du côté de l'homme. Elle a servi la haine virile, fortifié l'antique morale, l'antique
(i) Edmond et Jules de Goncourî, Charles Demailly..
psychologie des légendes, puis du christianisme ;
plie les a rajeunies, pourvues d'armes fraîches, d'arguments sans cesse applicables autour de nous, près de nous, pour notre facile et quotidienne injustice.
Lethéâtre à'est fait le complice du roman. Peutêtre même a-t-il plus agi. N'est-il point, suivant l'expression d'un dramaturge, «la forme ^ de la pensée la plus saisissable et .la p}us saisissante ? » (1) -r- Avec Dumas fils, surtout (j'excepte les parties de son œuvre ardemment féministes), la scène, pendaht un quart de siècle et davantage, enfonce aux' mémoires .des images de femmes qui sont des Cléopâtrès, des Messalines, desDalilas; et le public féminin a l'air lui-même d'approuver. Il pleure, il applaudit; comment ne verrait-on . là un aveu jdécisif, arraché à Vennemie par l'émo-^ tien du spectacle, par le talent di* dramaturgephilosophe?
Mais cette littérature elleest puissante, en outre, . de s'appuyer sur des siècles de littérature analogue. En particulier sur la littérature latine, d'oîi Juvénal, avec sa Messaline, agit encore, et sur notre énorme littérature gauloise (en y joignant les conteurs d'Italie où' elle a tant puisé par la main de La Fontaine). Car cette littérature gauloise, tout entière, dans un esprit et par des procédés bien
(1) Emile Augier.
différents à coup sûr, aboutit aux mêmes conclusions antiféminîstes que le DemUMonde, la Femme de Claude et vingt romans d'âpre analyse moderne. Et c'est depuis très peu qu'une réaction semble commencer, qu'un théâtre résolument féministe et un roman d'inspiration identique paraissent vouloir pousser et s^épanouir.
Eh bien, pour les rapports sexuels du Masculin et du Féminin, toutes les littératures, après les légendes, après la Bible et les Pères de l'Eglise, s'accordent aux points suivants :
1* La Femme est un être de luxure entraînant l'homme ;
2° La Femme, tout en obéissant à son vice, curiosité sensuelle d'abord, infatigable ardeur ensuite (lorsque ses sens ont une fois vibré) garde néanmoins, dans la passion de la jouissance d'amour, au plus fort même de la bestialité déchaînée, un sang-froid d'adversaire toujours lucide', un étonnant génie d'observation perfide; et il est rare qu'elle n'ait point un dessein, un avantage en vue, petit ou monstrueux, pour elle, aux dépens de l'homme qui, sans calcul, tout à Tespoir, au plaisir ou même au véritable amour, au grand amour fatal (du cœur, de la chair ensemble), est sans défiance.
Ce grand amour, la femme, assurément, peut l'éprouver aussi, l'éprouve ; mais l'homme va très bien jusqu'à l'affirmation qu'elle peut encore, le
LE DUBL DBâ SBXES 27
cœur pris, porter secrètement, dans Tunion charnelle, parmi les baisers fous et les cris, des pensées non de haine mais d*avide égoïsrae ou d'empire, donc de combat.
Certains moralistes à la Claude Larcher iraient même plus loin (1). Tout amour, suivant eux, serait à base de haine; et chez la femme plus que chez l'homme, est-il besoin de le dire?
Heureusement, d'abord, ce n'est vrai que pour l'amour tout physique, et plus pour Vhomme que pour la femme; c'est faux de l'amour où l'élément psychique est arrivé à dominer (n'y a-t-il pas même des amours qui savent s'imposer de rester chastes? et la femme plus que l'homme, à travers toute l'histoire, s'est montrée capable, en aimant avec passion, de cet héroïsme de vertu.)
Prenons le premier point : « La Femme un être <le luxure. » C'est, je le répète, la tradition méditerranéenne, qu'elle soit juive, grecque, romaine, et païenne ou chrétienne. On la retrouverait, du reste, dans le Bouddhisme, tout aussi nette, car la légende de Çakia-Mouni le fait voir aux prises, dans sa tentation par Mâra le Malin, avec les filles de ce Mâra, qui sont, vous le supposez, des beautés hors pair, et de la plus exquise et somptueuse
(1) Physiologie de VAmour moderne, par Paul Bourget.
Fa
28 t HUMANISME INTÉGRAL
coquetterie. La reine de Saba, dans la Tentation de Saint' Antoine'^ par Flaubert* n'est pas plus adorable. Bouddha triomphe sans .avoir même à lutter : il m^prisfe trop la chair, faite pour la pourriture. Mais enfin, il ressort de' la légende et du discours tenu par Tascète à ces délicieuses filles, que la femme, ici encore, est le grand ennemi lascif, qu'elFe attaque Thomine de son Sexe offert, pour la perdition du Malheureux.
Ahl oui, « le pauvre hpmme I » le bon apôtre 1 Et voici tous les types légendaires ou historiques de'la Séductrice, de la Corruptrice, de la Tueuse d'hommes : et de ces évocations on écrase lyriquement l'être de faiblesse et de douleur, la ïemme qu'on séduit, soi, et qu'on « lâche », la jeûne fille, à qui Ton a promis le mariage, qu'on rend mère et qu'on envoie promener, avant l'accduchement ou après, en disant : « Débrouille-toi », ou sans un mot, ce qui est plus simple.
«Être de luxure!» la noble apostrophe 1... A l'ouvrière trompée, abandonnée, qui a devant elle* après votre passage, l'avortement, l'infanticide ou la prostitution ; à la femme mariée, jusque-là tranquille, dont la chair, la « vertu » même vous a tenté, sans qu'elle fît rien pour cela ; vous, le Tentateur mauvais, la bête lubrique, aVlde de souillure et de destruction l Car uii instinct de destruction vous a poussé autant que le désir de connaître en possédant. Curiosité qu'aucun scrupule
n'arrête, envie bestiale* de jouissances à tout prix (à tout prix centre la créature voulue ce jour-là), et besoin de metirtre moral, d'assassinat d'une âme: voilà, chez des humains au nombre formidable, et qui se. croient la plupart d'assez honnêtes gens, et qui si volontiers ont l'ironie aux lèvres ou la raillerie fétide quand ils parlent de la Femme, voilà les trois ordinaires causes réunies, fondues, d'ailleurs ataviques, du don-Juanisme banal, aussi sauvage qjxe le plus aristocratique, le plus byronien.
Le Séducteur! dans tout le mensonge féroce de l'emploi! mais n'est-il pas légions (je mets un s)?
Dans toutes les classes, au plus bas comme au sommet des Sociétés, sous les costumes les plus disparates, parlant snob ou le plus ignoble argot ou labelle langue bureaucratique de M. Prudhomme chef de division dans quelque ministère, c'est le même personnage. Du garçon boucher débauchant la petite bonne du client d'en face ; du « calicot », de l'employé déniaisant une modiste ; de l'ingénieur ouvrant l'adultère à la femme encore « honnête » d'un ami, jusqu'ali plus copurchic des pantins de Gyp ou de Lavedan poussant au rez-dechaussée initiateur une future demi-viérge ou la toute jeune épouse d'un Gontran, oui c'est le même homme salace, pervers, hypocrite, lâche. Et les plus à mépriser encore, on en conviendra, ne sont pas les moins reluisants. Au contraire I Ces
30 HUMANISUK INTÂGRAL
brutes élégantes à boutonnière en fieur, ces bourgeoissi corrects sont dix foisplusvils d'être mieux « élevés ». Enfin tous ils ont du Masculin la mâme intrépidité de bonne opinion, avec le même dédain de la femme — comme personne humaine. Peu importe, en effet, le ton différent des propos où ce dédain peut s'amuser impertinent ou brutalement jouir de se « i^ueuler» ignoble; les actes sont de plus éloquentes expressions, et ils sont pareils du haut en bas.
Mais Je ne veux pas qu'on puisse ra'accuser d'avoir « filé par la tangente », de m'étre dérobé devant les arguments religieux, historiques, légendaires; d'avoir surtout faussé compagnie, habilement, aux Fouquier- Tin ville du théâtre, du roman moderne, et à cette imposante lignée de joyeux conteurs français ou transalpins, dénonçant avec un air d'immense indulgence libertine, d'erotique complaisance, la sensualité rusée et insatiable du Féminin.
On me permettra, seulement, de condenser en quelques figures essentielles toute cette énorme humanité féminine éparse au Livre de tous les temps.
D'abord la Messalinel
C'est le type le plus simple; car celle-1
qu'elle aime par-dessus tout, eût-elle parfois des curiosités de raffinement, c'est le plaisir naturel, mais fort, abondant, donné à sa chair simpliste par le vrai Mâle !
Au besoin, telle Pasiphaé, si Thommé venait à manquer, « elle irait droit au taureau », a dit Dumas, qui Ta peinte avec une verve extraordinaire (d'ailleurs fantaisiste au détail) dans sa Préface de VAmi des Femmes. Pasiphaé ! Veuillons nous contenter de Messaline. Oui, qu'elle nous suffise, aux imitations innumérables tirées de Teau-forte de Juvénal ! Sed non satiata, Baudelaire prend le mot pour en faire un sonnet. Audessus du titre de combien de pièces de théâtre, de combien de romans, il s'inscrirait comme un juste hommage au sombre satirique latin ! ,
Mais, première observation : la Messaline « est beaucoup plus rare dans nos races fatiguées que notre fatuité masculine n'en veut convenir, ou que notre niaiserie ne l'imagine (1). » Elle existe bien, pourtant, et dans tous les milieux sociaux. Elle a été reine, impératrice, et plus d'une fois au moyen âge et plus tard abbesse, nonne, martyrisée du célibat, hallucinée par le bouillonnement d'une sève emmurée, se tuant aux illusions dévoratrices des joies solitaires, ou corrompant ses compagnes avec, toujours, la sensation d'un Manque atroce, ou
(1) Bourget, Physiologie de V Amour moderne.
HUHANI8UB INTÉaBAL
lonbflur! qlioïque Donoe, abb^sse, trou- ^en de se nourrir de l'Homme, de s'en jr, d'en florir — comme une paysanne lunesse ou telle grande dame d'aujpurla existe partout, — mais, seconde re- : Wème aujourd'liui, elle est souvent à , Ce mal qu'elle pourrait faire, elle ne le toujours; son démon la tourmente d'une 'equin par une mer « vide ».
e lerrae, ouVrière non mariée au faubourg ande ville, elle arrive à peu près à se saguoique, suivant le mot plus haut rappelé, tellement assouvie. Ntais, bourgeoise dans le ville, même k Paris, avec, sur elle, les son « monde », que d'obstacles aussi diftourner qu'à franchir! Du reste, l'a bioD nias, « parmi le peuple, à la campagne i la ville, la fatigue musculaire, la nourrilufflsante souvent, émbussent, déplacent 'tissent ses intensités locales (1) », tandis ourgeoise de province, dans la paresse de tence, la Parisienne oisive et cependant r son entourage, quelquefois aussi par un lux et qui a raison de l'être, tout entretient échauffe, pousse à. l'extrême « cette fatalité le >■ Et les maris ont beau se succéder, sous elle : la consommation qu'en font
ice de l'Ami det Femmei.
ces triples, ces quadruples veuves, ne suffit pas si l'adultère leur est trop malaisé. Et d'autre part, je ne peux guère m' apitoyer sur ces époux de Madame Barbe-Bleue. Ils vont à elle pour les joies
qu'elle est faite pour donner. Ce n'est point un assassinat qu'elle commet sur eux, à tour de rôle. Sauf le premier, peut-être, qui a pu manquer devant la jeune fille d'intuition préventive, ils ont voulu leur mort. G'est bien un suicide — ou le châtiment d'une cçnflance bouffonne en une vigueur de l?ête dont la désillusion et la ruine tragique sont cependantj^ pour nous, très gaies. Ce sont des sots et des porcs. Au moins pour l'ordinaire, et je suis persuadé qu'ils ne font pas défaut à la grande œuvre humaine de progrès.
N'arrive-t-il pas d'ailleurs, si la Messaline mariée se procure au dehors un « supplément » de jouissance, que le mari la chasse (il y a le divorce) ou la tue. Divorcée^ elle tombe plus ou moins vite à la prostitution.
De rhême, les très rares qui osent rompre net avec la Société.
Mais je m'occuperai suffisamment de celte prostitution, oîi ce n'est pas Messaline le personnage dangereux.
Dans le Monde, enfin dans le vrai, appuyée sur l'argent, sur le luxe, malgré tout reçue, fêtée, elle est réellement redoutable? A qui donc? Aux inutiles, aux anthropomorphes de ce Monde. Rien
HUUANI8UE INTEGRAL
mt. Que dis-je? Ces inutiles sont presque xploiteurs conscients ou inconscients ; Jouissent du travail des classes de ns l'excuse, généralement, d'un talent, nce, d'une activité sociale quelconque. îparalL alors que trop exceptionnelle ; ireux qu'il y ait à côté d'elle la Mamelle
I salons, et comme en marge du Monde jndaine cotée, pieuvre d'argent, d'horii moelles aussi.
Homme, si indulgent pour toi. Homme rs si ï>ien aperçois la paille dans t'œil de
et ne vois pas la poutre dans ton œil,
Messalines, n'y a-t-il pas un type m&le J'ai dit la générale lubricité virile. Mais
n'y a-t-il pas le Satyre? N'y a-t-ilpas le l'est précisément cette espèce d'hommes 'ait pour sa Joie, à la Messaline. Ils se trop souvent sans se trouver. Combien Iheureuses n'ont pu lutter qu'avec des
II des boucs de toute petite race! Mais le c humain, II existe, moins rare peut-être ■elle naturelle.
i de la rencontrer, il fait bien plus de ju'elle, et de bien plus innocentes. Je pas des paradoxes de chair criminels t tôt ou tard d'ordinaire, violeur de pe-
lites filles et, au besoin, de petits garçons ; du sadisme où sa nature l'incline et qui, parfois, ne s'assouvit qu'au meurtre de Thumaine proie.
L'Hopime m'amuse avec ses légendes et son histoire antiféministes : les faits-divers, tout en les confirmant d'aventure, se chargent plus souvent d'y riposter, et ferme. Qu'ils sont instructifs I Mais si Ton a besoin de légendes, et un peu moins incertaines que les trop connues, les trop chantées et rechantées, mythes et symboles d'un parti pris masculin décidément naïf, je proposerai celle de Gilles de Rais. Un étonnant artiste, J. -K. Huysmans, l'a récemment fait revivre en un livre étrange, horrible et magnifique : Là-Bas. Si vous ne l'avez pas encore lu, bon bourgeois, frotté au collège de grec et de latin, je vous conseille de vous le procurer. Et je vais vous indiquer aussi, dans les Fleurs du Mal, la pièce intitulée : Une Martyre. C'est de la psychologie physiologique, non de pur poète, mais qui occupe par toute l'Europe, en Amérique, sur d'autres points de la planète Terre, des hommes qu'on appelle des savants : il y a des cours d'hôpitaux sur les assassins de ces martyres.
L'homme vindicatif que tu n'as pu, vivante,
Malgré tant d'amour, assouvir, Gombla-t-il sur ta chair inerte et complaisante
L'immensité de son désir?
Réponds, cadavre impur I et par tes tresses rordes Te soulevant d'un bras fiévreux,
Dis-pioi, tête effrayante, a-t-il sur tes dents froides Collé les suprêmes adieux ?
Ah! la sauvagerie du mâle primitif, rinslinct préhistorique de destruction, qu'on démêle amoindri, timide ou plutôt transposé dans la plupart des séductions de jeunes filles ou de jeunes femmes, on croirait que la nature ne veut point à l'homme en permettre Tonhli. On croirait qu'à son hypocrisie envers soi-même/ à sa vanité de faux civilisé, elle tient à présenter, en quelques monstres, Timage d'origines dont il n'a su que pervertir, adapter à des mœurs de mensonge, plier au respect cauteleux de lois de terreur, la franche brutalité farouche, la violente énergie sanguinaire. La vérité sans doute est plus simple. Chez ces individus spéciaux, il y a survie sourde, puis éclatante de l'âme tragique anceslralè la plus lointaine. Ils soiit à l'homme contemporain ce que les volcans non éteints sont à la vie tellurique d'aujourd'hui. Mais le tout à fait curieux, c'est, qu'à ma connaissance au moins, la pathologie du crime sexuel n'a enregistré aucun cas authentique d'assassinat par sadisme au compte du Féminin.
Il a bien couru, voilà huit ou dix ans, par la presse boulevardière et le roman de mœurs parisiennes, une légende de Lesbienne titrée coupant de ses dents le bouton du sein d'une maîtresse. Mais outre que Thisloire put être inventée, qu'il n'y eut pas enquête et partant certitude, l'acte
en question ne saurait se juger que comme une peccadille du genre saçlique: en admettant que s'il fut commis, il n'ait pas été purement réflexe. D'ailleurs, il ne relève point de mon sujet : le Duel des sexes...
Erreur? Le Lesbianisme est de mon sujet? Soit! Ou plutôt, c'est vrai. Car, de iaçon consciente ou non, avec ou sans la haine de Thomme, la Lesbienne est une révoltée. C'est la Femme se dérobant à son amant-né pour tenir d'une amie et donner à celleci ce que l'une et Tautre devraient demander à ITiomme. Toutes deux pèchent contre le Génie de l'Espèce, outragent le Masculin, insultent à sa fonction en l'usurpant, parlons mieux : en la parodiant pour des joies fatalement stériles. N'est-ce point ainsi que Baudelaire a compris le Lesbianisme? Que dit sa Delphine, « beauté forte à genoux devant la beauté frêle », à la tendre Hippolyte encore pâmée? Avec des mots d'une musique aussi douce que brûlante pour commencer, puis bientôt « d'une voix despotique, « ne prêche-t-elle point à « sa pâle victime m le dégoût et l'horreur des caresses viriles ? Et Vigny, dans sa Colère de Samson, annonce, frémissant, le temps proche oîi 9 se retirant dans un hideux royaume », la Femme yant Gonïorrhe et l'Homme ayant Sodome, pleins le. haine l'un pour l'autre, « les deux sexes mouront chacun de son côté ». Vision de folie, prophétie le cauchemar, où l'homme d'ailleurs apparaît en-
HDHANIBHE INTJQBAL
9LDS Sodome le vaincu de la femme, refoulé i à la cité maudite ; mais, laissons cela : et aissant à nouveau que le jeu Lesbien est du 18 de ce livre et du ressort de ce chapitre, ons même qu'il a aussi des Messalines (1).
lu contraire, celui de Sodome, n'a-t-il pas yres? Gilles de Rais, déjà nommé, torture ites filles, mais également des petits gar- V. Là-Bas.) Et ce dont se vantent, au coules théoriciennes et les avocates du Lesne par la plume, il est vrai, de Baudelaire, échanger des caresses de douceur, puismais légères, des baisers pareils h des 1, Môme éloge dans l'Aphrodite de Pierre en quelques phrases d'un rythme charmant.
ne s'étrei^nent pas, elles s'eifleurent pour la suprême joie. Leur nuit de noces n'est glante. Ce sont des vierges, Ghrysis. » El ce us tout.
si je citais davantage, on pourrait croire, féministe que je suis, à une complaisance nent contraire au but suprême de mon fé-
le but c'est l'harmonie dans la Cité future nouT fraternel de l'Homme et de la Femin-
ODS cependant avec Bourget que pour les véritable 1, 1 Lesbos demeure un port loialain où elles D'abor par hasard et sans s'y arrâier. >
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réconciliés, égaux devant la Loi (1) et devant leur conscience, émules généreux au grand travail d^universel progrès humain; c*est Vavènement du Couple- Citoyen {i) et conscient, libre, sincère, tendre.
D'un mot, c'est THumanisme intégral.
Nous le répéterons chaque fois qu'il sera nécessaire, en attendant le moment où développer dans ce livre le sens profond et plein de ces formules. Or il était bien nécessaire de les fournir immédiatement dans ce passage périlleux sur l'amour Lesbien ; d'autant plus qu'un des clichés de l'antiféminisme journalistique et boulevardier nous menace comme Vigny d'une immense extension de cet amour, avec et par l'émancipation progressive du Féminin.
Nouj nous ne défendons point les Lesbiennes, mais forcé par nos adversaires mêmes d'aborder carrément la question du Lesbianisme, nous opposons, selon notre devoir^ aux Messalines de cet antiphysisme les Satyres du Sodomisme, et nous disons que les différences de leur rut, des joies goûtées, différences établies par la nature des cho» ses sont, devant le philosophe, h l'avantage mora des premières.
Voilà notre thèse. Qu'on le combatte ! mais sans "a travestir!
Dans les discussions d'idées, la mauvaise foi n'est
(1) Qaelle Loi? Nous essayons de le dire ea ce volume. (3) Voir le chapitre ainsi intitalé dans la seconde partie.
pas plus honorable que dans toute autre discussion. Elle serait même plus vile, en un certain sens, n'ayant pas Texcuse d'un intérêt direct, pressant, comme il arrive aux débats d'affaires.
Donc je maintiens qu'une Messaline du Lesbîanisme, pénétrée de la supériorité « en douceur » du genre d'amour qu'elle pratique et propage, offense beaucoup moins le véritable Amour, l'idéal de bonté, que son type correspondant (ou parallèle) chez le Masculin. Et revenant à Gilles de Rais pour une troisième et dernière fois, je le montre exemple monstrueux d'un sadisme pédérastique dont je défie qu'on m'apporte contre une Lesbienne, dans la Légende, l'Histoire ou la vie de ce temps, non pas même l'équivalent, mais quelque chose qui, de loin, puisse cependant s'en rapprocher.
Le but de mon féminisme étant ce que j'ai dit, j'ajoute que je suis sans crainte pour l'amour normal. Cet amour, enfin dépouillé de sa sauvagerie originelle, fondé sur l'estime, sur une confiance entière et méritée des deux parts, comme sur Tattrait sexuel dont on osera parler sans honte entre hommes et femmes ; cet amour, ignorant de toute prostitution dans l'égalité sociale et morale des deux moitiés de l'espèce humaine ; cet amour libre et fier, à qui la liberté sera motif de fidélité voilà ce qui se verra, au contraire; et je ne livre ici qu'une partie de ma vision certaine.
Mais, si Messaline c'est la Bête, dont l'homme plaint beaucoup trop les ordinaires victimes et se dissimule, par une contradiction issue de sa fatuité, la rareté réelle; il accuse moins sottement des types de femmes d'attrait plus complexe. Femmes encore très fortement sensuelles, exigeantes dès qu'elles se sont données, mais parant cela d'une grâce de langueur déjà spirituelle, l'ornant d'un rien de pudeur jolie : coquettes enfin dans la fougue secrète, puis franche, de leur lasciveté.
Cette lascive ardeur — avec la ruse qui l'accompagne comme une indispensable soubrette, — c'est dans nos fabliaux, chez Brantôme, chez La Fontaine lui-même, la caractéristique d'un peuple d'héroïnes. Seulement les traits de pudeur, le sourire de grâce, la rougissante coquetterie par où grande, dame ou grisette, « chambrière » ou princesse, petite bourgeoise, trottin ou paysanne, la femme « vraiment femme », disent les hommes, se déguise à soi-même ou feint de se déguiser l'impérieux appétit de l'instinct charnel,. — ce sourire et ces traits ne se voient dans cette littérature ni assez souvent ni assez clairs. Elle est saine au point de vue sexuel, presque d'un bout à l'autre, car elle peint l'amour le plus naturel ( « on y fait l'amour» avec une joie aussi vive que débordante) ; mais elle est de psychologie, même antiféministe, vraiment trop élémentaire et sommaire. Les bons tours joués aux maris ne suffisent point comme
témoignage d'intelligence, et Boccace, malgré sa grivoiserie, met, çà et là, plus de sentiment dans son Décaméron (où même éclate, en deux ou trois histoires, la grande passion d'amour chez lafemme). Seul, La Fontaine, chez nous, sensible et tendre, amant de la Volupté, laisse comme flotter un charme de tendresse légère, subtile, insaisissable» à la surface de ses contes les plus gaulois. Il le doit un peu à Boccace, davantage à TArioste, beaucoup à lui-même ; mais enfin, jusqu'en son recueil, la « gaillardise » toute crue, la sensualité « lâchée », est bien la substance (sous Tart savant et délicat de la langue et du rythme). Et il me faut m'élever un peu au-dessus de cette littérature pour mener mon enquête, du point où me voici ; tout en retenant ce que semble établir cet accord de proses et de vers, dans une suite de siècles, contre « l'être de luxure et de perfidie. »
Mais, première remarque et très importante :
Dépouillez l'esprit d'hostilité masculine dans lequel le lecteur est tout enfermé d'ordinaire pour la lecture de ces devis joyeux; parcourez-les avec des yeux, je dirai nouveaux, comme si vous n'aviez pas d'opinion faite sur la Femme (contre elle); vous serez frappé de l'égal entrain des deux sexes à se désirer, à. jouir l'un de l'autre. Oui, la femme de ces gais ouvrages est comme une belle cavale sans cesse hennissante, appelant le mâle ou lui criant sa joie sous l'étreinte ; mais celui-ci tout pareille-
ment hennit pour qu'elle vienne et dans Tivresse de l'erotique combat. Elle ne se fait guère prier généralement; mais lui, non plus, je crois. Et précisons : n'est-ce pas lui, le plus souvent, qui « commence » ? Seconde observation — capitale I
La thèse légendaire, religieuse et de tout l'antiféminisme, nous l'avons résumée dans ces mots : « La Femme entraînant l'homme. » Eh bien, voilà des conteurs d'une licence rare (quoique nullement dépravés), leur intention narquoise (non méchante, ils s'amusent) est de présenter la femme comme une fine catin. Ils y réussissent, mais ce qu'ils n'ont pas senti, c'est que l'homme de leurs histoires est aussi « cochon » qu'elle, et souvent, pour un lecteur sans préjugés virilistes, plus coupable, si on peut dire qu'elle l'est. Car, selon le vœu de la Nature d'ailleurs^ c'est l'amant qui attaque presque toujours, qui fait adultères ces femelles. L'amant rapidement vainqueur, superbement fêté, soiti l'amant qu'elles attendaient, mettons! qu'elles ont provoqué, possible! et pour qui elles trompent, mentent, sont d'une rouerie merveilleuse, tout cela je l'accorde I Mais la thèse masculine, la thèse chrétienne de la Chute, toutes les légendes de même inspiration n'en sont pas moins atteintes. L'Homme, à coup sûr, refuserait énergiquement 'en convenir. Le sophisme viril, dont j'ai parlé au ►recèdent chapitre, est fertile en distinguos, et le ces distinguos voici le roi :
L'homme attaque, mais nous ne l'avons pas c'est même sa gloire, le signe et l'effet de sa kiorité naturelle. Quand nous disons que la me entraine, souvent pour le malheur de Tenue, toujours pour son bien à elle, quel que soit )ien, nous voulons dire qu'elle met l'homme point de ne pouvoir plus se contenir, de ne voir plus ne pas donner l'assaut. »
i je répondais qu'il n'en va pas toujours ainsi, 18 répéterais ; car j'ai insisté, suffisamment, je s, sur le nombre des séductions par l'homme, séductions dont il est seul responsable devant uste. Je dois cependant à la vérité d'appuyer une des formes de l'hypocrisie masculine à ce t ; car c'est un des mensonges du Séducteur ïrs sa propre conscience, pourtant accommote, que ses soi-disant victimes le provoquèrent, rèrent son attaque et leur chute. Pour un peu, rait ; « Ce fut moi, le séduit », et parfois il le à demi sincère, tant la vieille conception de irnelle Circé a fait et fait de dupes parmi ceuxlémes qui se piquent d'être des don Juans. Or eut arriver & don Juan de trouver sa Circé; s ies Elvîres et toutes les proies de la rue, du n,.de l'office, que le don Juanisme, le vrai, le ce, s'offre en sa marche triomphale et parfois çlante (du sang d'une désespérée qui se tue), à pour le maudire, sans que, d'ordinaire, Circé venge.
Gela dit, non seulement je reconnais qu'il y a beaucoup de Gircés, mais (comme je l'ai montré avec Tolstoï) la nécessité de séduire pour exister multiplie la courtisane bien au delà des limites de la prostitution-métier.
Et ce n'est pas dans cette prostitution, où elle règne ouvertement, qu'elle est, cette Circé, le plus dangereuse, ni, par suite, pour le moraliste sociologue, le plus intéressante.
Regardons-la. Ge sera notre second type.
a Et elle mêla, avec du vin de Pramnios, du
fromage, de la farine et du miel doux, mais elle mit dans le pain des poisons, afin de leur faire oublier la terre de la patrie. Et elle lepr offrit cela, et ils burent, et, aussitôt les frappant d'une baguette, elle les renferma dans les étables à porcs. Et ils avaient la tête, la voix, \]b corps et les soies du porc... Et ils pleuraient, ainsi renfermés; et Kirké leur donna du gland de cbêne et du fruit de cornouiller à manger » (1).
A cette légende, que d'allusions depuis Homère 1 Elle est demeurée le symbole le plus usité de l'abrutissement viril par la débauche, ou plutôt elle est devenue ce symbole, car dans Homère
(1) Odyssée, chant x, traductioa de Leconte de Lisle.
il n'y a là qa'uiie belle histoire brève de magie parmi les ayentores de « rillnstre Odyssens »•
Giroé, anjoord'hni, dans son rôle de magicienne qni mne lliomme en poorcean, c*esi la Fille d'en bas, d'en hant, des degrés intermédiaires* et c'est tontes les rivales de cette Fille dans le mariage, dans radnltère, dans TCnion Libre {gni, morale* ment, ne l'est pas tonjours .
Elle peat trôner dans un salon de duchesse ou battre le trottoir de la plus misérable prostitution.
Vous la voyez aux grandes « premières >, gorge mi-nue, la main posée sur le yelonrs du rebord de sa loge, dans Tattitude d'une force humaine qui a pn mesurer vingt fois toute sa terrible puissance et qui en porte partout l'orgueil tranquille — ou le hautain ennui. Elle est « de race », avec un blason très ancien, ou parvenue : soit par elle-même en ouvrant son alcôve à l'aristocratie de naissance et d'argent, soit par un mariage au Faubourg, que l'or amassé de l'industrie paternelle lui permit aisément de se payer. Même il fut inutile, si elle avait cette dot, qu'elle épousât un comte, un marquis ou un duc ; elle a pu mépriser ces titres à l'encan et unir sa fortune à une autre de même source. Dans le Paris nouveau, elle n en est pas moins princesse. Et richissime, ce n'est point pour l'argent, mais par sadisme moral, qu'elle prépare ses breuvages et les fait boire autour d'elle, en touchant l'homme qni boit, de sa baguette d'abrutissement^
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Madame s'amuse.
Mais voici, dans un bouge, une fille vôtue d'étoffes grossières, déchirées, salies ; elle est en* core jeune et donne l'impression d'une robuste animalité souillée de crapule : on a la sensation qu'elle eût été superbe dans une classe d'élégance ou, simplement, de tenue. C'est une riche fleur de chair, pourrie. Mais que fait sa pourriture aux hommes qu'elle attire? Dans le tas, il en fut un, certain jour, qui l'aima de passion, qui dit : « Je t'ai dans le sang ». Elle a souri, et peut-être son corps a flambé pour l'heureux amant; mais née magicienne mauvaise, née pour jeter à toute honte et au. crime, elle a si bien fait avec ses philtres, qu'il la pleure maintenant à la Nouvelle (car toujours il l'aime), ou que la « Veuve aux bras rouges », par un matin livide, a séparé de sa tête le pauvre fou. Et un autre est venu, qui, lui, s'ouvrit le cœur d'un coup de couteau ; un autre encore, qui se fit tuer pour elle dans un duel de barrière ; et elle exercera son pouvoir de mort et d'infamie tant que n'aura pas entièrement disparu sa vile beauté. Oh 1 cette beauté ne durera pas comme celle de la fille à diamants, hôtel et chevaux, ou de la grande mondaine ; car cette mondaine et cette fille ont paiement tout un arsenal de linges caressants et e parfums de Jouvence, et la baignoire, la douche, experte masseuse, les vins délicats et toniques, t la douceur du Bois au printemps ; puis, l'été, la |
HUUAMIBUE INTÉGRAL
lontagne. La treotaioe approcliant, ses ronl ; sa face, hâve ou brûlée, l'alcool urinera de rides profondes ; mais elle 1 mieux, pendant son court printemps, cation de basse Circé.
des ouvriers auront voué au froid, ft fois à la même prostitution, une femme une enfant.
ront donné tout leur salaire et porté luloureux gain de l'épouse. Ils auront erter le iarailial logis où, jadis, il y eut
horreur de leur lâcheté — n'y est pas aux classes de luxe, l'ignominie des lient les bëtes de la Circé titrée, de la soise mais écussonnée de son million, Nana?
oint, toujours, celle-ci, la courtisane jincue, fouaillant son sénateur qui fait rès avoir fait le bœuf, et qui hurle sous lais tout de même est heureux ?
pas de Gircés, je l'ai dit, qu'aux deux lu corps social. Madame Marneffe, pelise, femme d'unhureaucrate, qu'est-ce î baron Hulotî
)mparé cette MamefEeàla Gléopâtrede '.. Ce n'est point un blasphème. Les sont à raille et mille lieues pour l'iradais, psychologiquement, le drame
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n*est pas moins poignant, et, dans son humble cadre, madame Marneffe a tout le génie de l'éblouissante prostituée royale à qui Antoine dit en Tétreignant: « Que Rome s'effondre dans le Tibre! et que Tarche immense de l'empire édifié s'écroule ! Voici mon univers I Les royaumes ne sont que fange... La noblesse de la vie, c'est de s'embrasser ainsi. » Par un seul point, mais énorme, cette Cléopâtre de Shakespeare défie le parallèle : elle aime ! D'un amour plus terrible que la haine, d'un amour de tempête et d'hystérie, — effroyable, mais qui, fatal, devient sublime.
C'est même pourquoi j'ai choisi le type de Gircé au lieu de Cléopâtre qui me tentait. Circé peut aimer, quand miraculeusement elle rencontre un héros comme Odysseus qui se jette sur elle Tépée nue. Alors, tremblante, elle se prosterne, magicienne vaincue, maîtresse souple et tendre. Mais Cléopâtre, la Cléopâtre du drame anglais, c'est la passion frénétique, dans une soif de jouissances de toutes sortes, qui la précipite à la mort où l'a devancée son. cher amant-victime (1). Cependant Taine, dans son Thomas Graindorge, n'a point hésité : Observant aux Italiens les mondaines du second Empire, — « Des Cléopâtres » ! s'écrie-t-il.
(1) n est assez curieux qu'en ces dernières années nous ayons en deux romans historiques sur Cléopâtre, de main féminine tous les deux : car Jean Bertheroy et Cantel, auteurs de ces Cléopâtre, sont des femmes.
Ed un sens, oui, même en plus d'un, mais non pas de toute manière. — Surtout à les prendre ainsi, « en bloc », c'était beaucoup les flatter.
Autre raison de mon choix : Au seul point de vue de la qualité du charme nécessaire, pour une Cléopâtre, mille Gircés.
Ce nom de Cléopâtre évoque des images d'audace, de coquetterie inventive et divinement changeante, de cérébralité dirai-je dans le plaisir et Tart du plaisir, que n'évoque point le nom de Gircé ; ou, si l'on veut, la Gircé suprême, c'est bien Gléopâtre ; — mais de celle-ci, vivante synthèse de toutes les séductions rassemblées, Gourtisane parfaite, à la Gircé du ruisseau, dont j'ai parlé, quelle immense distance ! et que de degrés intervailaires !
Il y a déjà quelques années, j'écrivais dans le Figaro, à propos de la Cléopâtre de MM. Sardou et Moreau : « Nous trouvons Pascal grossier d'avoir dit que si le nez de Gléopâtre eût été plus court, la face de la terre était changée... Le charme de Cléopâtre venait de la fièvre qui la brûlait, fièvre triple : sensuelle, intellectuelle, artiste. » J'ajoutais : a C'était une femme savante dans une âme exquîsement poétique ; une lyre toujours vibrante, moitié grecque, moitié africaine, et de quelle Afrique? la vieille Egypte, terre d'Isis... Elle savait, Plutarque nous dit combien de langues, qu'elle parlait dans la perfection, d'une voix d'infinie douceur, grisante... Enfin, sa grande.
LE OUBL DBS SEXES «^1
science, son plus grand art, c'était, respirant toujours la passion la plus voluptueuse, de réveiller sans cesse la folie d'Antoine en lui apparaissant toujours nouvelle au péché... On n*est réellement une Gléop&tre qu'à cette condition de savoir sans cesse amoureusement se renouveler. »
La débauche avec une certaine beauté plastique, môme lourde, — sans beauté du tout, parfois, — est une suffisante magie pour Circé.
Maintenant, ai-je assez accordé à l'opinion masculine ?
Discutons.
Première question : — Que penser, dans la pluralité des cas, de l'homme victime ici ?
L'orgueil viril est vraiment bien accommodant, qui ne se sent pas atteint par la lâcheté de ces proies de la Débauche.
Et la pitié qu'il leur prodigue est tout à fait comique d'inconséquence.
Si cet orgueil avait le respect de soi-même ou
seulement l'avisé souci d'une apparence de logique,
ce n'est pas contre Circé qu'il se tournerait, mais
contre les pourceaux à forme humaine auxquels il
îprocherait leur vice comme une trahison envers
Homme.
Il préfère les plaindre, et de leur « malheur » ccuserla Femme, sans réfléchir que Circé n'exis-
HUMANISME INTE&RAL
terait pas si THomme ne Tavait faite, ne la faisait de sa luxure.
Car, seconde question : — Pourquoi la Femme peut-elle devenir Gircé? Parce que certains hommes lui rendent le rôle facile, la conjurant même de le jouer.
Non pas certains hommes, mais bon nombre.
Et alors il est trop naturel, trop humain que, l'intérêt les poussant (filles, lionnes pauvres), ou la curiosité du pouvoir despotique qu'on leur ofire (filles encore, mondaines, bourgeoises, ouvrières et paysannes, car il y a des Gircés paysannes et ouvrières), nombre de femmes ouvrent Tétable, la ferment sur ces mâles — à clé, — et là, tour à tour, soûlent et cravachent les brutes.
Celles-là ne sont point des Messalines ; la Messaline a ses porcs, mais elle en est la truie : il y a égalité dans Yanimalisme,
Au reste, par la vénalité, brillante ou misérable de la plupart des Gircés, c'est tout le problème de la prostitution qui se dresserait devant nous, pour la définitive condamnation du Masculin.
La prostitution n'a, en effet, que deux larges causes génératrices : la « cochonnerie » de Thomme, et, dans l'esclavage universel du Travail sous le Gapital, l'humiliation particulière de la femme, serve du serf quand elle est mariée (son salaire même ne lui appartient pas) et, « à travail égal » , moins payée que l'ouvrier, toujours.
Nous aurons un chapitre où exposer à notre aise cette lamentable situation économique du Féminin. Et dans le vaste crime de l'Argent la prostitution se verra comme un crime pire aggravé encore par un ensemble d'institutions, de lois complices. Mais du point de vue sensuel oîi il me faut rester ici, la « Cochonnerie » de Thomme, est la gran4e coupable, trop bien servie par la Société. Voilà tout.
Il serait même facile de le prouver : pour une part énorme, dès les premiers temps de Tanléhistoire, elle créa l'état de misère spécial du Féminin. Avec la Force et Tlnslinct de Propriété qui naquit chez l'homme du sentiment farouche de cette Force, elle fit la servitude maintenant immémoriale de la faible compagne. Il y eut, contre l'inférieure musculaire, si je puis dire, union étroite de ces trois choses formidables. La vaincue fut le « bien » du vainqueur pour qu'il assouvît tranquillement sa lubricité, comme pour l'exploitation du travail de ce « bien » vivant.
D'ailleurs, par le Mari, dans le peuple, à la campagne, à la ville, n'en est-il pas toujours ainsi, ou à peu près ? — à si peu près.
Aux classes pauvres, Tantéhistolre , c'est encore la Yie sous la pseudo-protection par le Gode de la ckair à plaisir légitime, non moins légitime esclave comme femme de peine ou bête de somme I
Pour cette deuxième moitié (la plus lourde il est
vrai) de l'antique servitude, raffranchissement ne CDmmence qu'à certain degré d'aisance domestique . La femme, à ce premier degré libérateur, n'est plus que la ménagère (en restant, il va de soi, l'instrument de satisfaction sensuelle qu'elle ne peut cesser d'être au Mariage que s'il plaît au mari). Dès lors un monde, la Bourgeoisie, avec ses classes. Au sommet de ce monde la mondaine, plus haut la grande mondaine ou grande dame.
Ici l'affranchissement par la fortune s'admire en sa plénitude ; cependant, sous le même faix légal dont l'ouvrière et la paysanne sont, elles, écrasées, la liberté de ces heureuses n'est qu'une faveur de leur destin. Et chez elles, cette liberté a pour limite aussi, comme au plus pauvre ménage, « le devoir conjugal » ; quand l'époux, adultère, coureur ou fatigué, ne les en dispense — ou prive point. Car souvent, ce « devoir » est doux à l'épouse, quel que soit le milieu social, j'en suis d'accord. Mais enfin d'une joie probable faire légalement une obligation, c'est légalement prostituer cette femme; c'est adapter contre elle à ce qu'on nomme la Civilisation une loi de barbarie : le droit préhistorique de la Force.
Dans la prostitution-métier, pour y revenir, je vois l'aggravation monstrueuse de ce droit, au service de la luxure virile.
Le travail domestique au profit de Vhomme est bien éliminé : encore n'oublions pas le Souteneur.