‹ Humanisme intégral: Le duel des sexesChapitre 8 sur 35 · LB DUEL DB8 8BXB · texte numérisé non relu

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Les régions où il règne sont de beaucoup les plus considérables. Et là, précisément, Vautre travail où la misère presque toujours a condamné ou poussé (1), n'abaisse-Uil point la femme au dernier degré de l'abaissement possible d'une créature humaine ?

On parle trop du Demi-Monde triomphant, dans le roman, au théâtre, dans les journaux; il faut regarder non cette minorité, relativement insignifiante, de filles parvenues, mais l'innombrable armée de la basse débauche vénale. Horreur I accusant l'homme d'un long crime ininterrompu à travers les siècles, depuis quelle heure sinistre ? Grime de lèse-humanité féminine, réellement inexpiable.

Aussi bien, la haute prostitution, puisqu'on veut toujours nous y ramener, quel est donc son grand méfait? Quand ceux dont elle est dire(5tement l'ouvrage ont à s'en plaindre, tant pis pour eux, on l'avouera ! Ruinés, déshonorés, acculés au suicide, emprisonnés, que sais-je ? leur situation ne saurait s'envier, c'est trop clair ; mais elle devient comique dans son sérieux, s'ils imaginent d'en faire responsable une demoiselle de N'importequoi, dont ils auront soutenu plus ou moins longemps, et pas seuls d'ordinaire, le train fastueux.

(1) Je souligne presque toujours ; car la fille est quelquefois ^npable de sa déchéance.

Pourquoi ont-ils nourri les chevaux de Tidole? payé ses fournisseurs, etc. ? Pour elle, ou pour euxmêmes? La réponse, non douteuse, nous anesthésie à leurs doléances, qui les font simplement très plaisants.

D'ailleurs, cette aristocratie d*aicôve, en nos sociétés, remplit sans le vouloir, ni le savoir, bien mieux que la Messaline mondaine, une mission de justice et d'intérêt public ; il est bon que par elle, inconsciente, — une certaine classe d'hommes soit avilie, grugée, mangée. Malheureusement aux proies dont elle s'alimQnte en son avidité superbe mais bornée à un terrain de chasse peu étendu, elle ne venge point les millions d'infortunées, sacrifiées « en bas », par toute la terre ou presque, à la tyrannie lubrique du Masculin. Elle n'a qu'un tort : c'est d'ajouter, pour des milliers de jeunes filles et de jeunes femmes, aux dégoûts, aux angoisses, la tentation parfois trop capiteuse, et décevante, de son luxe étalé. L'amer poids de la Vie, n'était-ce donc suffisant? Mais ce tort, comme la mission rappelée tout à l'heure, est involontaire, et ne faut-il pas finir par en accuser l'homme ? l'homme des « milieux » d'où naît cette prostitution, d'où vient ce luxe ; l'homme créateur et Providence pour son plaisir, là comme ailleurs, de la féminine vénalité.

Récemment, sans doute, je lisais que les entre-

teneurs de ces « courtisanes », ce n'est pas le désir physique, un goût de débauche savante en un décor somptueux qui les fait tant dépenser, commettre au besoin des infamies. Ils pareraient Tidole dans un tout autre dessein que la posséder ou jouir de ses caresses au temple où elle resplendit. Du moins, ces jouissances seraient d'attrait secondaire ; une volonté bien différente expliquerait chez ces sportsmen, ces hommes deBourse, ces influents politiciens brasseurs d'affaires, les ruineuses largesses de leur culte. La femme peu convoitée serait chargée par eux d'affirmer leur « royauté financière », d'en offrir le spectacle étincelant.

Et je le crois : il y a beaucoup de vrai dans cette thèse de Marcel Prévost. Mais plus cette vérité en serait une, répondrais-je, moins les victimes de cette fureur d'ostentation auraient le droit de se lamenter. La luxure a le gémissement déjà grotesque ; mais la plus ignoble pourrait devenir attendrissante auprès de cette lolie d'orgueil d'argent osant se plaindre des Gircés, après déconfiture.

Puis, j'ai idée que l'orgueil susdit et la susdite luxure peuvent aller de compagnie, très bien. Pourquoi l'une serait-elle atténuée par l'autre? L'orgueil habille, promène, atfiche ; la luxure le suit, s'avivant en route du succès de l'idole, puis au temple rentrée, chapelle close, fiévreuse, elle s'assouvit.

Et maintenant, si Ton veut, il y a d'autres Gircès : magiciennes sans étable, car elles méprisent la débauche, parfois même le plaisir (1).

Ainsi les Gélimènes, courtisanes blanches.

Ainsi de moins blanches, gui se donnent sans se donner, qui se prêtent, puis le lendemain quelquefois sont avec vous comme avant; celles dont Maupassant, dans Notre Cœur, a laissé un portrait de touche délicate, si douloureuse.

Nées pour séduire, mais pour n'être jamais tout entières à celui même qui les a tenues pâmées dans ses bras (quand elles ne sont point froides à ne jamais vibrer), elles ne peuvent jouer qu'un rôle où elles se complaisent, s'exercent constamment : enchanter l'homme et, tour à tour, le désespérer. Terribles Gircés à leur manière, l'amour qu'elles inspirent, qu'elles savent si bien faire naître, est une torture : ce sont d'exquis bourreaux. Ames insaisissables, corps fuyants, on croit un jour les avoir liées enfin ; le lien se dissout, vapeur Railleuse, parfum d'ironie exaspérante, suppliciante, capable peu à peu de tuer l'homme moralement et physiquement le plus robuste, ou de le rendre fou. Qui sait la part, peut-être, d'un amour de œ genre dans la folie du vigoureux peintre qui, en Noire Cœur, certains l'ont dit, se serait confessé?

(1) D'une femme déjà nommée, Jean Bertheroy, voir une Circé de conception curieuse dans un volume de vers intitulé : Femmes antiques.

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« Oh ! l'horrible amour celui auquel il est maintenant enchaîné : amour sans issue, sans fin, sans joie et sans triomphe...; amour... faisant seulement pressentir et regretter, souffrir et pleurer, et ne révélant Textase des caresses partagées que par l'intolérable regret des baisers impossibles àéveiller sur des lèvres stériles et sèches comme des arbres morts. »

Yoilà bien, sous un de ses aspects les plus curieux, les plus saisissants, le duel des sexes dans la vie sensuelle; cette femme est vraiment l'Adversaire, Mais pour qu'il soit impossible de la confondre par un point quelconque avec une autre, notons d'abord qu'il n'y a ici, guidant cette courtisane particulière, aucun intérêt d'aucun genre ; ce n'est dans aucun but secret de lucre ou d'ambition, même de gloriole mondaine, qu'elle joue du malheureux épris de sa grâce meurtrière avec cette science profonde et aux trois quarts instinctive. Elle n'attend absolument rien qu'un cérébral plaisir varié, prolongé, de fine dompteuse sentimentale. Mais il faut souligner ^ne, et l'expliquer. Gela va nous, la rendre beaucoup moins antipathique déjàdans son personnage.

La dompteuse << néronienne », la coquette sciemment, volontairement tragique, est très rare. Dans nos races latines, au moins ; car il se peut qu'il y ait plus de Slaves enclines à ce néronisme. Même la Scandinave Hedda Gabier, dlbsen, peut être qua-

liflée néronienne. C'est une Dalila pure et glacée. Les Parisiennes, les Françaises, les femmes qui leur ressemblent en maints autres pays, — quand leur grande joie est de se faire aimer passionnément, sachant trop qu'elles sont incapables d'aimer, elles, de cette façon-là, qu*elles feront souffrir, — ne sont que des Gélimènes, — plus « femmes » en ce sens qu'il leur arrive de « coucher » avec Tami. Car, pour lui, victime d'élection, fût-il rarement admis à « posséder », leur cruauté, jolie, se nuance d'une espèce de tendresse : c'est à ce mot que je voulais aboutir.

La coquette si bien portante de Molière, cette veuve d'un si bel équilibre mental, a pour Alceste plus que de l'estime, plus même que de la sympathie ; elle finit par lui offrir sa main ; c'est lui qui refuse et je crois qu'il a raison, mais parce qu'il est Alceste. Elle ne le suivrait pas au désert où il entend vivre, elle le lui déclare ; mais elle serait sa femme sans déplaisir, et sa femme fidèle, malgré (toujours sans doute) un penchant invincible à la coquetterie. Eh bien, quelque peu détraquez-la, en la mettant au point d'une Française d'aujourd'hui, par exemple, cette immaculée séductrice d'une heure de santé rare dans toute l'histoire humaine ; vous avez l'héroïne de Noirs Cœur, image de tant de femmes contemporaines, « un être raffiné, de sensibilité indécise, d'&me

inquiète, agitée, irrésolue », et certainement cruelle mais sans néronisme, et gui, à sa manière, a de l'amitié presque tendre pour Tamant torturé*

Si, même, il lui est si doux de se sentir adorée par cet homme, c'est qu'elle l'aime autant qu'elle peut aimer, de la seule façon qui soit dans « ses cordes ». « Elle l'aimait bien tout de môme », fait Maupassant. Et elle, à Mariolle : « J'aime sèchement, mais j'aime. » C'est donc, plutôt, en dernière analyse, ceite apparente virtuose de la douleur par la séduction, une indigente sentimentale et sexuelle. Elle tire de cette double pauvreté un parti artiste étonnant ; mais elle commence, ainsi envisagée dans sa misère intime, par éveiller comme une pitié philosophique dont s'atténue remarquablement l'espèce d'horreur tout d'abord ressentie.

Ce n'est plus, autant, l'Adversaire. Elle a sa faiblesse, un défaut à sa cuirasse. Je dirai davantage. Entre elle et son amant il y a eu malentendu, sans quoi le duel n'eût pas eu lieu ou se fût arrêté à un certain moment. Écoutons-la. Mariolle lui a jeté : « Vous avez surtout besoin qu'on vous aime et qu'on le montre. » Elle répond : « C'est vrai. J'adore ça. Mais mon cœur aussi a besoin d'un compagnon caché. Ce goût vaniteux des hommages publics ne m'empêche pas de pouvoir être âévouée et fidèle, et de croire que je saurais donner à un homme quelque chose d'intime qu'aucun autre n'aurait : mon affection loyale.

HDUANISUB INTiSRAL

ta{'.hemeDt siacëre de mon cœur, la conSance

olue et secrète de mon âme. » Traduisez d'un

tlHLLE EST NÉBPOtlR L'aMITIÉ, DOD POUIl l'aUOUH.

ilemeiit, c'est de l'amour qu'on lui demande : le là tout le mal qu'elle fait. Malentendu, je le ète, el par la faute de l'homme, non par la ane.

la faute, à elle, c'est, en n'étant capable que mitié (sentiment d'ailleurs admirable) de mettre œuvre tous ses moyens de plaire amoureuaent. La faute de l'homme, obéissant à l'antique iir, c'est d'être aveuglé par ce désir, au point de pas voir la seule aptitude sentimentale de cette n-amoureuse.

1 tombe au vieux piège sur lequel, moins asservi atavique sensualité, l'esprit plus libre, il eût jour posé le pied en disant : « Regardez, Maîie, je vous casse votre joujou. Soyons l'un ar l'autre ce que nous devons être : des amis. » L'amitié, telle est en eiret la vocation de cette )rae. Si, quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, elle :se à côté ; si la vertu, qu'elle déploierait en ce nmerce d'affection toute pure, loyale, solide, te à l'état de virtualité, c'est que l'homme veut lie ce qu'elle ne peut donner, non ce qu'elle jsède en puissance.

1 veut triompher, c'est-à-dire posséder; car poai , pareil encore à l'ancêtre des préhistoires, la ssession est toujours une Conquête, un triom|Aie.

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(Reportons-nous aux doléances de Mariolle, exaspéré des retraites de sa maîtresse : « amour... sans triomphe »).

Mais nous touchons à une question capitale.

La femme serait donc capable d'amité? d'amitié pour un homme?

A chercher des réponses chez nos seuls moralistes, romanciers ou dramaturges français, la provende serait déjà belle.

Malheureusement ce sont des hommes pour la plupart. Les femmes, d'ailleurs, qui ont écrit, qui écrivent, ne sont que trop pénétrées généralement, contre leur sexe, de la psychologie virile. Des jsiècles de littérature hostile pèsent sur elles. La femme affranchie, vraiment consciente, intellectuellement et moralement a soi » dans sa libre expansion, nous donnera ce qui nous manque :

des œuvres originales, profondes, oîi Tétudier peinte par elle-même, telle qu'elle est (et surtout telle qu'elle sera). Dans l'Europe du Nord, notamment en Angleterre, cette littérature nouvelle de la femme nouvelle (new woman) commence, et chemin faisant, j'aurai à y puiser plus d'une fois. Pour la psychologie masculine, dans tout débat intéressant l'orgueil, la vanité, la fatuité du mâle, ^a femme ordinairement est une « prévenue ».

leureuse si on ne Ta condamnée d'avance ! Là où homme devrait témoigner comme elle, simplement, il s'érige, avec sa superbe, procureur gêné-

HDUANtSHE INTEGRAL

rai, puis juge. Galaat, il a offert la sellette ! L'éternelle Eve, ou l'éternelle Circé, c'est d'abord et sùremeQl Véternelle accusée.

Cependant il y a des hommes épris de justice, amoureux de vérité! La Bruyère est du nombre. Consultons -le.

Quand il prononce : « Les femmes vont plus loin en amour... mais les hommes l'empo rient en amitié », il ne parle que de l'amitié homogénique {ou de personnes du môme sexe entre elles) ; et s'il est convaincu de la supériorité du Masculin dans cette amitié homogénique, il ajoute : « Les hommes sont cause que les femmes ne s'aiment point. » Ce qu'on ne peut nier. Mais de l'amitié d'une femme pour un homme, que pense-t-ilt " Une femme regarde toujours un homme comme un homme » ; d'où il suivrait qu'aimer un homme d'une amitié réelle, c'est-à-dire exempte de toute influence sexuelle et par conséquent k l'abri de toute mauvaise suggestion de coquetterie, serait impossible à la Femme. Mais La Bruyère, étant de bonne foi, se hâte d'écrire : « Réciproquement, un homme regarde une femme comme une femme »; et il conclut qu'entre gens de sexe opposé, s'il ne saurait y avoir « amitié pure », une liaison d'une certaine sorte peut s'établir et subsister. « Liaison * non sensuelle en apparence et de sensualité secrète insuffisante, — qui ferait, dit-il, « une classe à part. »

Étonnant La Bruyère de se montrer impartial; moins à louer cependant que je veux bien le d^e» car c'est de nos jours surtout que Téternelle condamnée a vu se lever contre elle des littéraires laïques, parfois athées, reprenant les plus mystiques anathèmes, qu'ils alourdissaient ou alourdissent d'une science furieuse. Contre la veine gauloise non encore tarie, le véritable dix-septième siècle pensant est, non pas féministe, au sens actuel du mot, mais touché de féminisme.

Dans le siècle de Renaissance, il y avait eu mieux : une large floraison de littérature féministe, même aventureuse, avec des femmes écrivains, totalement oubliées maintenant, mais dont les opinions seraient à tirer de la ténèbre, et des hommes comme Fétrange Cornélius Agrippa. Que dis-je? en pleine veine gauloise, d'un certain point de vue, c'est un ami de la femme, Brantôme ; et dans le conte italien, deux siècles plus tôt, n'est-ce pas un féministe, Boccace ?

La Bruyère est sagace et sans haine. Il attribue à une égale résistance de l'attrait sexuel chez rhomme et la femme la difficulté de l'amitié véritable d'un sexe à l'autre. Mais ce qu'il n'a pas noté, ce qui mérite bien pourtant l'attention de l'observateur sincère, c'est la méfiance trop légitime du Féminin devant des propositions d'amitié où le Masculin perfide enveloppe son désir, quand il sent la nécessité d'une tactique de ruse, d'une

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tranquillisante diplomatie, endormant rinstinct de (défense chez la femme convoitée .

Mais c'est une habitude chez l'Homme, gui accuse la Femme de perfidie, c'est sa feinte maitresse au duel des sexes^ que d'offrir et jurer une amitié vraie, toute de tendresse respectueuse, dévouée.

Si la femme y croit, désarme, elle ne tarde guère, ordinairement, à regretter sa confiance. Dès que l'instant lui paraît propice, le faux ami se transforme en mâle impatient, découvre en lui ce qu'une femme un jour appelait devant moi « le gorille ». Terrible choc où plus d'une, surprise, a succombé ; car la tactique est bonne quoique si vieille I Mais plus fines, ou l'expérience les ayant pour toujours prémunies d'un scepticisme salutaire, beaucoup demeurent sur leurs gardes, ou, si vous préférez, en garde, Tépée haute; et il peut arriver qu'elles méconnaissent une sincérité» parmi le grand mensonge de la pseudo-amitié virile. C'est très fâcheux, pour elles surtout qui eussent été ravies peut-être, et, dans bien des cas, sûrement, de trouver enfin un camarade, quel* qu*un de Vautre sexe avec qui n'être point sur la défensive, avec qui se sentir dans une aise fraternelle, à qui s'ouvrir de ses chagrins, demander conseil, se raconter sans la peur d'une déclaration, d'une violence.

« Il existe des milliers de femmes, dit un socio*

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logue anglais bien connu de quiconque en France s'occupe des questions du Féminisme, Edward Carpenter, — il existe des milliers de femmes qui désirent rencontrer un homme sur le simple terrain de l'égalité et de Thomiêteté, et qui voudraient se débarrasser des entraves de l'isolement et de la flatterie pour n'être ainsi que deux amis, que de bons et francs camarades égaux^ dans la grande bataille de la vie».

En Angleterre où le nombre des femmes non mariées, des jeunes filles qu'on appellerait chez nous vieilles filles, est énorme, ce désir d'une amitié masculine tout à fait sûre, fondée sur le respect de la personne humaine; ce noble besoin spirituel d'une tendre égalité vaillante par quoi le frère aidé de la sœur choisie, la sœur du frère, seraient la « ville forte » à laquelle magnifiquement la Bible compare l'union des vrais époux; comment n'eût-il germé, fleuri ? — Il se répand dans l'Amérique du Nord, en ces États-Unis où tant de jeunes filles ne trouvent davantage à se marier, mais où la vierge n'est pas un bibelot de chair sévèrement gardé par une famille craintive et tyrannique. Elle est, dans ce Nouveau-Monde, un être humain traité comme tel par les siens et par tous au dehors. '^Ue va et vient, libre et respectée. « Le mal-appris 1 l'étranger, notait voilà vingt ans déjà M. Buisson, li se permettrait à son égard la plus légère inconmance s'exposerait à un châtiment aussi prompt

qu'exemplaire, et le premier venu

droit de le lai infliger (1). « Nous avi

les pages jolies de Bourget dans

précieux volume de Madame Bentz<

caines chez elles (2). Témoignages coi

il ressort que l'amitié est le sentime

jeune Américaine dans ses rapports

Non, certes, que l'Amérique, en ses

surtout, n'ait ses demi-vierges; n

temps, avec noire traditionnelle igi

tinente de l'étrangerj on s'est comi

se représenter la Vierge îndépeada:

là-bas sous les traits d'une flirteu

perverse, tolérant tout, osant tout (

tissement d'irréparable conséquent

Jeune Yankee de VOncle Sam repro

chez nous consacré: or, elle existe,

moins fréquente qu'il nous plairait encore nous en

convaincre, et ce monstre séduisant est aussi bien

un monstre en sa vaste pairie qu'en nos étroites

imaginations routinières. Produit, chez elle, comme

la demi-vierge parisienne, d'un excès de haute vie

dépravante, la véritable jeune fille des États-Unis

la méprise et demande au jeune homme la saine,

loyale et pour tous deux utile camaraderie.

(1) Rapport sur l'Instruclion publique i l'l<))cpositioa universelle de Philadelphie (iS7a).

(S) Sans compter d'autres ouvrages indiqu&i ultérieure-

LE DDBL DBS SEXES ^*

Observons, à cç propos, la déplorable tendance de r esprit français à ne jamais considérer la femme dans sa diversité de physionomies, suivant les « milieux nationaux », les races. Il ne voit, ne veut voir que la Française, tout au moins la Latine. Son image du Féminin, c'est cette femme qui n'est pas plus la Femme à soi seule que la Slave ou la Germaine. UAnglo-Saxonne, en particulier, le Français se la figure malaisément, et, volontiers, il la calomnie, l'outrage, pour épargner à sa paresse d'insolent juge, omniscient par grâce d'en haut, refort d'une curiosité de justice.

Mais revenons à' l'amitié d'un sexe à l'autre. Même en France, il y a plus de femmes qu'on^ ne le. croit prêtes à ce genre de « liaison », et c'est l'homme qui la rend, d'ordinaire, impossible. Nous sommes trop sensuels, trop à notre sexe, pour laisser la femme remplir ici une de ses vocations, pour comprendre et souffrir qu'elle puisse se passer de notre amour en des relations durables.

Or, j'y insiste, combien de veuves, de demoU selles, disons plus : de femmes mariées, seraient heureuses d'un ami ! C'est une terrible chose, ne pouvoir accueillir un homme dont les manières, le ton, la parole, les idées plaisent, sans penser : « Il

a me vouloir, ei il faudra que je sois sa maîtresse,

i je n'ai le courage de le chasser ! »

Toujours l'amour, ou ce qu'on appelle ainsi,

ntre l'homme et la femme de nos pays latins !

Toujours le désir mâle, — impétueux, impérieux ou sournois !

Mais en admettant, et nous devons l'admettre, que la Française soit moins portée que FAnglo- Saxonne à ce sentiment tranquille de Tamitié, serait-ce une fatalité de son tempérament éternel ?

La comtesse d'Agoult (Daniel Stem en littérature) écrivait des femmes : « Habituée au despotisme ou à resclavage, leur âme faible ou altiëre... ne sait point goûter le charme tempéré d'un attachement sérieux et solide, reposant sur une entière égalité. > Il y aurait donc à l'inaptitude du Féminin Français (car Daniel Stem parle. en Française) une raison historique profonde ; et Thomme encore serait responsable.

On a vu l'effet de la liberté sur Tâme de l'Américaine. La femme libre goûte et recherche cet f attachement sérieux », qui lui fournit la preuve charmante d'une égalité sociale et morale, dont le manque est bien d'ailleurs ce qui s'oppose le plus, chez Thomme de nos races, à l'effort de contrainte qu'il devrait exercer sur sa « bête > pour aboutir lui-même & la sincérité d'un tel attachement.

La femme esclave, qui sait se faire reine par la passion sensuelle du maître, n'est toujours qu'une reine-esclave ; et une longue suite de siècles ayant plié le Féminin de nos vieilles civilisations à ce rôle de servante couronnée, qui demeure servante

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puisque le trône est un lit ou un divan de joie, — comment s'étonnerait*on que ce Féminin, trop souvent dédaigneux d'affections trop hautes pour lui, se rue à la soumission charnelle par ambition de revanche dominatrice?

Cette femme n'est pas le produit de la nature. L'Eve primitive ne lui ressemblait point, ne jaillit pas toute sexuelle, si je puis ainsi parler.

C'est un être transformé, déformé.

Daniel Stern n'a pas tiré de son observation tout ce qui peut s'y découvrir. Je « creuse » pour elle.

Dès qu'il eut vaincu la créature moins forte, mais sortie son égale, à tous autres égards, de la grande matrice planétaire, l'homme se mit à l'œuvre pour qu'elle fût bien un sexe, et rien de plus. Dépression mentale, avilissement psychique, cela ne pouvait môme suffire; il fallait amener l'hypertrophie de l'instinct charnel, ou, pour le moins, de l'instinct de séduction. La femme s'habilla, se para, dans un but de provocation incessante, exagérant au costume tout ce qui la disait femme sous le vêtement.

L'instinct charnel s'hypertrophia bien aussi, mais ce fut bénin en comparaison. Le Génie de l'Espèce veillait, voulant que la femme ne sacrifiât point au plaisir la fin naturelle de ce plaisir créateur. Car rien de plus absurde que d'invoquer le Génie de l'EsfTèce, pour essayer d'établir la non supériorité sensuelle du Masculin

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C'est toot le contraire qa'il faot déduire du rôle naturel de la iemme, de sa fonction, comme agent ' principal de ce Génie.

Ici encore citons Edward Garpenter : « Chez lliomme le sexe est one passion non organisée, un besoin, une impulsion individuelle; chez la femme on pourrait rappeler avec plus de raison un instinct constructif , en donnant à ce terme la signification large qu'il comporte ;i ». Un instinct constructif! au service de l'espèce qui veut durer, et qui dure par la femme, par la mère.

Au même article : « Le sexe est pour la femme un instinct profond et sacré, inséparable d'un certain sens de pureté naturelle. Rarement elle éprouve ce divorce entre le sentiment de V amour et la passion physique si communs chez les hommes, »

Enfin, ce que Thomme ignore trop souvent quand il se marie : la femme a beau être destinée par son organisme à Fœuvre de reproduction, l'amour chez elle a beau avoir cette fin, plus longtemps pour elle il réside dans la joie délicate des « caresses et embrassements », plus lentement c il se détermine » à Tacte décisif d'où peut sortir un nouvel être (2). L'époux « impatient » Ty précipite de force, dans cette nuit qui devrait être de dou-

(1) La Soeiéti nouveUe : La Femme et sa place dam une tociéié libre (juin 1896).

(t) Le Mariage dans une Société libre, (La Société nouveUe, mai 1896.)

ceur, d'initiation tendre, et qui est de violence abominable, d'orgueilleuse brutalité virile conquérante en combien de lits nuptiaux I

J'écrivais dans V Événement, vers la fin de 1890, à propos d'un roman généreux et douloureux de Jules Case, Jeune Ménage : « La façon dont une jeune fille, une vraie jeune fille désire l'homme qui sera son mari, n'est pas celle dont il la désire ; et s'il n'a pas songé à cette différence, s'il ne s'est promis de ne pas épouvanter, de ne pas meurtrir, il va renouveler, avecl'assentimentduGode, delà Famille, la scène de barbarie dans laquelle le primitif violait, farouche, la jeune femelle terrifiée. Il se jettera sur sa proie légale ainsi qu'un fauve, résolu à la posséder, pleurât-elle, criât-elle suppliante, la chair et l'âme également déchirées ». Une haine pour toujours est souvent le fruit trop légitime, au triste cœur vaincu, de cette sauvage prise de possession. Non pas, certes, ajoutais-je, que la femme ne pardonne volontiers si, le viol commis, la brute virile se retrouve digne du nom d'homme, un véritable amant, un véritable époux; s'il devient pitoyable, bon, s'il a des mots de vrai amour, des baisers comme ceux qu'elle rêvait, cassants, ménageant sa faiblesse, la ramenant nfiante, attendrie ; si du plaisir âprement arraé pour lui seul, le roi^ il sait faire naître bient, pour elle, du bonheur étonné, ravi. Mais le

plus fréquent, chez ce jouisseur féroce, disais-je encore, c'est Findignée stupéfaction de ne pas arriver très vite à rendre amoureuse cette chair de femme. Gomment ! sa femme, elle reste froide sous lui, obstinément, alors qu'il se flattait de la voir lui témoigner dans peu, toute vibrante, une reconnaissance physique éperdue. Les nuits se succèdent, elle ne pleure plus, mais elle est insen- .sible, comme si elle s'entêtait h ne pas frémir, à braver d'une inertie de rancune l'archet rageur du maître déçu. Or, elle ne s'entête pas, elle ne peut pas, voilà tout. Déjà fécondée, peut-être, et par le viol initial probablement, si elle reste froide c'est qu'elle n'était pas faite pour la joie brusque et, en quelque sorte, décrétée par l'espoir avide du fiancé, par le vouloir césarien du mari. Extrêmement rares, celles que la première nuit conquiert à la volupté ; rares, celles que la seconde ou la troisième ; celles mêmes que des semaines, des mois, font réellement, pleinement heureuses par le Sexe, Tant c'est une loi que ce Sexe — en dépit des efforts du mâle à travers les siècles, depuis l'origine de l'humaine vie, et malgré le Génie qui veut la perpétuité de l'Espèce, qui l'assure par la passion d'amour, — se trouve par lui-même peu disposé à l'accomplissement hâtif de sa mission ! Tant c'es un fait que ses premiers désirs sont de « caresses i beaucoup plus que d'entières joies 1 Tant ce Génii môme de l'Espèce (vérité profonde où nous étioni

allé du premier coup, où nous ramène notre analyse et sur laquelle j'insiste avec le sentiment de bien faire), tant ce Génie même de TEspèce est intéressé à ce que la femme ne trahisse pas en aimant trop l'amour physique, car trop aimé par elle il serait stérile.

Ne sont-elles pas stériles, généralement, les Messalines ?

La femme douée d'une sensualité pareille à celle de l'homme, l'humanité n'eût pas vécu. Et l'homme serait mort le premier, littéralement vidé par l'insatiable amante; supprimé, comme çà et là le supprime, la maîtresse, l'épouse d'exceptionnelle ardeur, irresponsable assassine.

J'irai jusqu'à ceci : le Génie de l'Espèce n'avait pas intérêt à ce que la femme eût plus qu'un vague désir inquiet d'amoureuse tendresse. Cette inquiétude sexuelle était suffisante.

Combien de femmes, maintenant encore, sont de chair froide toute leur vie I Si la vanité conjugale pouvait s'humilier, descendre au plus pénible des aveux, Thommene simulerait point cette ignorance d'un phénomène fréquent. Le tiers des femmes, peut-être, dans le mariage, oppose ses lésions de frigides éternelles à un tiers d'amours ses, parmi lesquelles les Messalines ne sont g ire plus d'un huitième. Le troisième tiers? d demi-sensuelles I ayant du plaisir, mais pas t( jours, ni très vif : un demi-plaisir, comparé aux

jouissances fougueuses de la femme gui réellement, comme elle dit, « aime ça ». Et ces demitranquilles et aussi les tout à fait inémotives peuvent aller à la maternité, y vont avec autant et plus d'élan moral, d'ordinaire, que l'épouse aux sens prompts.

Celle-ci môme n'a quelquefois vibré que des mois, de longs mois après la nuit de vioL Elle a pu être mère avant l'éveil total de son tempérament secret. Elle a pu débuter en amour, avec seulement plus d'impatience, avec de la fièvre dans l'inquiétude, par l'a peu près universel besoin chez la vierge nubile de baisers d'homme, « d'enibrassements ». Elle a pu, jeune fille, être à peu près chaste dans Fimagination et le désir de ces étreintes, tout en sachant ou soupçonnant à quoi elles abou^ tissent au lit conjugal.

Et s'il fallait encore une nouvelle preuve delà beaucoup plus grande sensualité masculine, nous la découvririons dans la pathologie sexuelle. Nous la demanderions à des livres de médecine. Car, vais-je oser l'écrire ? ce qu'on appelle ïexhibitionnisme n'est, après tout, que le monstrueux témoignage maladif de celte sensualité, dans une démente et dégoûtante manifestation de la vanité sexuelle du Masculin, devenu idolâtre de Torgane dont il n'est que fier d'habitude. J'ai sous les yeux un petit volume du docteur Paul Garnier, médecin en chef de l'Infirmerie spéciale du

Dépôt (1). Pas un cas féminin d'exhibitionnisme en ce musée d'horreurs pitoyables. Le narcissisme outrageux du lamentable fou qu'est l'exhibitionniste, la femme pour son compte n'en serait pas atteinte. Du moins, ce serait tellement exceptionnel, que par comparaison cette poignée de malheureuses ne saurait compter.

La petite fille, peut-être, aurait quelque tendance à l'exhibition; mais chez le petit garçon laissé seul avec la fillette, cette tendance est bien plus forte. Et c'est que déjà le petit homme a la fierté naïve de sa qualité de mâle, des attributs de cette qualité, et que, brutalement, s'annonce en lui l'impétueuse sensualité de sa proche adolescence.

Le culte phallique n'a-t-il pas existé? — La femme y participait, je ne l'oublie pas. Mais il faudrait pousser loin le goût du paradoxe pour soutenir que ce fut elle qui l'inventa. Les phallophories grecques criaient au soleil l'orgueil organique du Masculin. La femme adorait par atavique soumission.

Depuis si longtemps on l'avait convaincue de son infériorité sexuelle. La fonction « constructive » ou maternelle lui semblait à elle-même d'ordre secondaire. Une science récente commence à dissiper l'erreur commune. Un jour viendra oîi

(1) Les Fétichistes. V. aussi la Folie à Paris, du même.

ij-:

tout le monde saura la prépondérance réelle, par la gestation, action cowtinite, création mystérieuse mais perpétuelle au cours des neuf mois^ du rôle de la femme dans la reproduction de l'espèce.

Uincontestable pour tout esprit loyal et réfléchi, est que le Sexe, de par la volonté de la nature qui le fit tel en vue précisément de cette reproduction, ne pouvait être avide de jouissance au même degré (à beaucoup près) que notre si différent organe correspondant. Et le mot de Louis Ménard, délicat dans son Schopenhauérisme : « L'amour, c'est un enfant qui veut naître», s'atteste autrement vrai du Féminin en particulier que de l'humanité prise en bloc.

Maintenant, certes, dans nos sociétés, 'la femme souvent se dérobe à sa fonction. Obéissant à des raisons économiques ou de coquetterie, ou à. la peur de l'opinion (du mari si elle est adultère) elle triche souvent avec la nature ; de Yinstinct construcay elle tire des jouissances perdues pour l'espèce ; et le sexe, chez elle, devenant sa propre fin voluptueuse, comme chez l'homme, peut la jeter alors à la débauche. Mais naturellement, encore une fois, elle n'est pas comme l'homme un animal lubrique.

Conclusion, car je n'ai point oublié d'où je suis parti tout à l'heure : l'amitié pour un homm amitié peut-être vaguement amoureuse, mais dé licieuse de ce rien d'attrait sexuel sans dangei

est possible à la femme même Française, môme Latine.

La légende de la luxure iéminine a rencontré son expression galante la plus heureuse dansThistoire de Joconde chez l'Arioste et dans l'épisode de la Coupe enchantée au môme poème de Roland furieux. Mais Joconde et son ami Astolphe roi de Lombardie ont, par avance, dans la partie donjuanesque où ils s'engagent, trop beau jeu, vraiment. Ils sont d*une beauté miraculeuse, tout jeunes et munis d'or. Trois conditions dont une seule eût suffi, non au succès total de Tentreprise, mais pour leur procurer de Tagrément. Car, ai-je dit quelque part, aux pages déjà nombreuses de cette étude, que la femme ne fût point facile à la tentation? Elle est derhumanité,jecrois, « chair faible» par conséquent. Puis, il sied en vérité à des gaillards partis en guerre pour de tels exploits, courant ritalie, la France, la Flandre, l'Angleterre, et dans tous ces pays amusant ferme leur vigoureux organe d'erotique possession, il leur sied de mépriser leurs conquêtes et tout le Sexe! Ce qui se peut tolérer chez des ascètes, chez un saint Jérôme, est chez eux d'une tout à fait burlesque impertinence. Ces 'Ibertins rassasiés au bout d'une longue année seuement, sont-ils assez « des hommes », mon Dieu I »our ne tirer de leur campagne qu'un enseignenent : la preuve de la fragilité du Féminin !

'Il

Quant à Renaud qui refuse la coupe magique dont tout le vin se répand quand on la porte aux lèvres, si Ton est ce que Molière aime tant à dire nettement, peut-être est-il fort sage (je l'ignore, n'ayant pas mémoire de tout le détail de ce Roland furieux) ; mais il a beau aimer sa femme, Clarisse, il n'en poursuit pas moins Angélique d'une flamme adultère et Clarisse serait excusable de l'avoir trompé.

Seulement, voilà ce que les hommes ne veulent pas admettre. Il est deux justices : Tune qui leur permet tout, l'autre qui ne permet à la maîtresse, à l'épouse, que de pleurer vertueusement si elle se sait trahie.

Elle use de représailles î C'est une coquine. Elle tâche de ramener l'amant infidèle, l'époux volage ? Elle est « insupportable, odieuse. » Qu'elle pleure, mais sans offusquer l'homme du spectacle de ses larmes !

Et souvent, il ne s'agit pas de trahisons légères. Pour une autre, la maîtresse, l'épouse est délaissée, privée d'amour, voire de l'argent qu'il lui faudrait, qu'elle attend, demande (ou n'ose plus demander). L'homme sent la gravité de la « situation », mais toujours il finit par se trouver des excuses, invoquant au besoin la fatalité, l'antique fatalité de la passion — qui chez sa femme à lui, sa femmepropriété, n'eût servi, dans un cas analogue, qu'à le faire plus furieux, plus tragiquement jaloux.

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Combien de maris ont tué l'épouse adultère, qui la veille ou le jour môme avaient, le cœur léger, commis la même faute !

Mais Je m'occuperai longuement du meurtre (c passionnel » à propos du mariage, dans le cinquième chapitre de cette série sur le duel des sexes.

Rentrons chez TArioste. — Il n'a pas voulu que le récit du galant voyage de Joconde restât sans réplique, et cette réplique est à retenir, au moins en partie. Excessive à coup sûr, mais de si peu !

C'est un vieillard qui parle. Un vieillard « instruit et sensé ». Il pose la question suivante :

« Quel est celui qui peut jurer qu'il n'a jamais manqué de fidélité pour sa femme (1)? Quel est l'homme assez retenu pour n'avoir pas profité d'une occasion favorable, pour n'avoir pas cherché à la faire naître, quelquefois par des présents?... Connaissez- vous quelque mari d'une jolie femme qui ne soit prêt à la tromper, si quelque autre, moins aimable môme, lui fait des avances?.... Allez, allez, les pauvres femmes qui trompent leurs marîsen ont souvent de bien bonnes raisons... N'ayons pas l'injustice atroce de leur faire un crime de ce que nous osons, nous, en notre faveur, traiter de plaisanterie. »

Quoi de plus juste, avec, j'en conviens encore,

(1) Je n'ai sous la ixiaia que la traductioa du comte de "ressan.

un léger excès d'affirmation contre les maris î Et c'est assez curieux de retrouver, sous la plume violente et subtile dé Catulle Mendès, dans une «prose » fougueuse, colorée, les arguments du bon vieillard jetés par une femme à la face dun amant qui l'insulte et qui la bat parce qu'elle l'a trompé, quoique pleine du plus ardent amour pour lui, du plus tendre. Cette « prose » — une chronique, — s'appelle précisément : YIrréfutable Réplique. « L'occasion, que nous fuyons si souvent, vous la cherchez.... Même quand on vous aime, même quand vous aimez, vous êtes les mâles errants en quête; vous êtes le rut, toujours le rut... Vous êtes infâmes I » Et cela se développe tumultueux, farouche, trop vrai :

« Vous vous arrogez le droit d'être des juges, vous les coupables sans excuses et sans repentir, vous qui donnez volontairement, froidement, tous les exemples du mal et jamais celui du remords... »

Souffleté de ce long discours d'Erynnie, l'amant ne dit rien. Sa conscience, remuée jusqu'au fond, ne pourrait que laisser tomber l'aveu :

— Monstrueusement injuste, en effet, la sensualité virile, si clémente pour soi, dans toutes les infamies qu'elle commet I

Cependant l'homme ne subit pas longtemps la vérité, quand elle venge la femme et l'accuse, lui.

Au pied du mur, il sort, comme une arme suprême, d'invincible défense, le reproche à la Grâce, à la Beauté.

Même innocente, que de mal elle a fait, que de mal elle fait et fera, cette Beauté !

Pour elle, les hommes s'entr'égorgent ; des peuples se sont rués Tun sur l'autre, étreints en d'affreuses guerres ! Hélène ne rêva point la chute d'Ilion, la mort d'Achille, d'Hector ; cependant...

Hélène? que ce soit donc notre troisième typel

Maié à la condition de ne voir en elle que le symbole proposé, ablation faite ici de toutes les légendes ou traditions sur la reine si belle qui vécut ou ne vécut point.

Ni Messaline, ni Gircé, Hélène subjugue, affole par l'unique toute-puissance de sa perfection plastique. Ceux même qui meurent à cause d'elle lui pardonnent. Ils allaient la maudire, elle s'est montrée !

Mais d'abord, y en-a-t-il beaucoup des Hélènes ? Dans l'histoire des rois, et par suite des peuples, les Cléopâtres furent, je crois, plus dangereuses. Ne le sont-elles point aussi dans la vie amoureuse des amants sans gloire, aujourd'hui, comme toujour3 elles le furent?

Mais n'importe. H y a des Hélènes. H y en a dans toutes les classes sociales.

De son point de vue Schopenhauerien^ Texquis philosophe et ciseleur de phrases, déjà cité, M. Louis Ménard, en ses Rêveries d'un païen mystique^ définit la beauté : « Une harmonie de lignes, une pondération de formes qui annonce Taptitude à Téclosion des germes et au perfectionnement de la race ». — « L'ampleur des hanches, ajoute-t-il, la fermeté de la gorge sont des garanties pour Tenfant qui veut naître. »

L'homme épris ne démêle pas ces choses. Il ne voit que la beauté. Il va vers elle les bras suppliants, rame aveugle; il admire et désire, voilà tout.

Or, je le répète, dans le peuple, à la ville, à la campagne, comme au sommet des sociétés, il y a de ces créatures harmonieuses : tête fine et fière, de Madone parfois, avec, toujours, Févasement hardi d'une taille haute, souple, la poitrine pleine, mais d'un exquis dessin, le cou large, en fût bien rond, modelé comme par un Dieu artiste.

La haute vie les affine, mais dans le peuple même elles ont un sourire d'enchantement, un regard d'éblouissement, et je ne sais quoi dont toute la volupté qui émane d'elles en promesses, en appels, s'idéalise.

Elles parlent à tout l'homme qui les rencontre^ parla seule musique de leur beauté, comme faisaient les Sirènes avec leurs chants.

Et pour leur dire son extase frémissante, son passionné désir, il devrait emprunter au Cantique

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des Cantiques et aussi aux images de la mysticité chrétienne amoureuse.

Et nous voulons (pour qu'elles soient bien des Hélènes, non des Gircés ou des Dalilas) qu'elles soient bonnes. — Car pour être fatales, la Beauté leur suffit, reprend THomme. L'adorable et détestable Beauté, génitrice de folies où l'on se tue, où Ton tue ; conseillère de batailles comme celles des lions au désert, des cerfs dans la forôt.

SoitI en faisant remarquer, néanmoins, que ces combats animalo- virils, au champ, au faubourg, entre gens chics, ont souvent pour objet quelque personne de vénusté mal comparable à telle ou telle possible effigie d'une Hélène. (Egalement vous étonnent des suicides par désespoir, par jalousie, quand on a vu ou quand on voit la femme à ce point aimée.)

SoitI en retenant les seuls cas légitimes ou presque.

Alors je dis :

^ Quand donc, ô Masculin, te mettras-tu d'accord avec toi-même? — Tu maudis cette Beauté, contre quoi, depuis des siècles, tu aurais dû tremper ton courage, le doter peu à peu d'une vertu de résistance en quelque sorte magique, et tu La veux, t'agenouilles devant Elle, la supplies de se donner! — Elle se refuse ? Tu vas mourir là, sous ses yeux, à ges pieds, ou trucider un rival; tu vas Lui faire, du

sang de cet homme, du tien, un tapis d'horrible idolâtrie I — Elle a pitié? tu Lui plais? « Damnation ! » comme on parlait en 1830 : tout ce qu'il t'arrivera de fâcheux, toutes tes fautes, parce que tu L'auras possédée, que tu La gardes et entends La garder à tout prix, ce sera Son crime.

Logique de l'homme I jamais à court de contradictions favorables, mais qui, vraiment, si jamais elle ne s'embarrasse, est bien embarrassante pour le Féminin.

Ce n'est pas tout.

Cette Beauté est-elle libre?

Jeune fille, es-tu prêt à Tépouser? Mariée, à lui offrir tout ce qu'elle peut perdre à cause de toi?

Ni l'un ni l'autre, souvent. Mais c'est bien là ton souci! Est-ce que l'amour s'attarde à ces détails? le généreux amour? — Tu La veux I

Tu ne l'ignores, cependant : religion, lois, famille, opinion, les préjugés dont tu es tout bourré, bourgeois I s'unissent pour présenter à la jeune flUe comme une irréparable sottise, comme une faute et comme un péché le don de son corps. avant le mariage; à l'épouse, l'adultère comme un péché, une faute et un délit, — la prison pouvant être le châtiment de ce dernier (et à Paris au moins, quelle prison!) N'importe! devant le désir de l'homme, tout cela, ouvrage de Fhomme, doit s'évanouir!

Seul, effectivement, l'homme fit ces lois, cette

opinion, cette famille, et, plus que la femme, somme toute, il a fait ces religions; et les wilà mensonges, épouvantails ridicules, parce qu'elles le gênent dans son besoin de jouissances!

Morale virile, à double, à triple, à quadruple face, morale serve de Tinstinct de luxure et de conquête.

Que faire? que penser? demande la Femme.

Une certaine Marcelle, jeune fille de vingt ans, eut un jour bien de l'esprit; ce qui n'étonnera aucun négateur même de Tintelligence féminine, quand j'aurai dit qu'elle parle soufflée par Cervantes.

C'est, en ef^et, un personnage (épisodique) de

Don Quichotte.

Fille d'un riche cultivateur, celte. Hélène paysanne s'est faite bergère par vocation. Elle vit dans la montagne; mais excités par ce qu'ils nomment leur amour, des jeunes gens de bonne naissance, instruits, se sont, pour la suivre, à son exemple, faits bergers. Le plus passionné se tue. Alors, tous, d'accabler Tinhumaine, l'ingrate qui, pourtant, n'a rien à se reprocher, car elle ne fut coquette, ni rude. Elle paraît :

« Le ciel, à ce que vous dites, m'a faite belle, de telle sorte que sans pouvoir vous en défendre, ma beauté vous force de m'aimer; et, en retour de l'amour que vous avez pour moi, vous prétendez

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que je sais tenue de tous aimer. Je reconnais bien.. . que tout ce qui est beau ect aimable ; mats je ne puis comprendre que, par la raison quil est aimable, ce qui est aimé comme beau soit tenu d'aimer ce qui Vaime. »

Nulle rhétorique ne triompherait de cette petite phrase tranquille.

Cependant la belle vierge poursuit :

« Il pourrait arriver que ce qui aime le beau fût laid » ; mais supposons <t les beautés égales : ce n'est pas une raison pour que les désirs soient égaux. De toutes les beautés ne naît pas V amour... b

Puis elle attaque : « Si le ciel, au lieu de me faire belle, m*eût faite laide, $erait-il juste que je me plaignisse de vous parce que vous ne m'aimeriez pas ? » Non : c'est bien Favis de tous ces hommes autour d'elle. Jamais, pour l'homme, la femme dédaignée, comme laide, n'a eu droit au gémissement.

Privilège masculin, ce droit de se plaindre, si la Beauté refuse même la Laideur I Ou plutôt il n'y a pas de laideur, il ne doit pas y en avoir — aux yeux de la femme — dès qu'on lui fait Thonneur de la désirer. Elle a été créée, non pour choisir, mais pour réjouir.

... Et cette « vertu » qu'on lui prêche de toutes parts, en usant pour l'en dépouiller de toutes les ruses, de tous les mensonges, parlois de violence ? Marcelle y arrive : « Si l'honnêteté est un des mé-

rites qui embellissent le plus le corps et Tâme, pourquoi la femme qu'on aime pour ses charmes devrait-elle la perdre? » Evidemment il n'y a qu'une raison : le plaisir de Thomme. (Je dirai ce que je pense de Tidéal de chasteté, de virginité; mais avant tout, liberté pour la femme, tant qu'elle n'a pas envie d'amour physique I)

Enfin, « la beauté, dans la femme honnête, est comme le feu éloigné, comme l'épée immobile; ni Tun ne brûle ni l'autre ne blesse ceux qui ne s'en approchent point. » C'est l'argument le moins solide, car on peut être forcé par les circonstances à se trouver tout près du feu, qui n'est alors éloigné qu'au moral; mais combien pourraient mettre entre eux et la Beauté une suffisante distance protectrice! combien, au contraire, accourent I II se fait des miracles d'ingéniosité virile, de persévérance, pour réussir à se parfaitement rôtir. Si d'ailleurs on est contraint au voisinage et que la femme soit une Marcelle, il ne serait pas plus juste de la. maudire que de s'en vouloir à soi de la désirer. Le désir est trop naturel, mais n'est-elle pas également de nature la Beauté î

Nier, maintenant, qu'elle puisse s'accompagner de a vertu », au sens particutier de ce mot dans la morale que l'homme a fabriquée pour le Féminin , c'est une sottise grossière.

Chez les satiriques à la Juvénal rachetant par un talent réel leur professionnelle outrance de

mauvaise foi, passe I Mais, au cours des âges, ils sont peu nombreux ceux qui se présentent avec cette rançon. Permis encore à nos fabliaux et autres recueils d'histoires gauloises, quand, à force de jovialité sincère, copieusement verveuse, de pétillante malice, ils désarment. Mais on a le cœur soulevé de dégoût lorsqu'on entend un monsieur quelconque professer ce qu'il appelle son absolu scepticisme : doctrine de commis voyageur instruit du Sexe par la Rue et le Lupanar.

La vérité est que l'homme déteste cette « vertu » en feignant de l'admirer. Elle le prive.

Il ne peut concevoir que jeune, jolie, la femme ait le droit de ne point satisfaire les désirs qu'elle éveille. La femme n'est pas une personne : notre sensualité se la figure toujours comme instrument tairsy existant à ce titre seul ; — et la preuve des preuves s'en découvre en l'ordinaire cruauté masculine, inconsciente souvent, tant elle est profonde, pour les non-belles on non-jolies.

Ahî les pauvres laides! si elles sont pauvres surtout! car l'argent est le bon sorcier qui corrige au regard du chasseur d'écus matrimoniaux les naturelles disgrâces. Avec les sans-le-sac envers qui cette nature fut mauvaise fée pour la taille ou le visage, l'homme facilement est mal appris. Il faut que la femme plaise à ses sens ; qu'il puisse rêver amour, joies de chair, en la voyant.

Gela explique son dédain de la femme âgée. —

Dédain qui point ou s'étale de cent manières, à tout propos, dans la vie quotidienne. Il affleure jusqu'en la politesse mondaine. Que dis-je? Il y règne, avec un mélange seulement d'hypocrisie respectueuse.

La femme dont le visage, dont le corps deviné n'a plus d'éloquence pour la bête masculine, qu'elle fasse tapisserie avec les autres « vieilles dames » ou dames mûres ! ou que les hommes très mûrs et * les vieux lui tiennent société 1

Si quelque jeune (ou encore jeune) passe à causer avec elle un temps notable, on le soupçonne, •— non à tort, généralement, — de n'être aussi gracieux que pour capter une bienveillance utile.

La « dame mûre », à plus forte raison la « vieille femme » peut-elle servir des intérêts, des ambitions, aider à conquérir une dot résistante, une place d'accès malaisé? Alors, oui, les « blondins », comme on parlait jadis, et aussi les bruns « muguets » lui feront la cour. Elle aura, malgré les rides, un cercle de petits Mauperins, de struggleforlifeurs très galants. Elle pourra même, si l'âge ne l'a pas refroidie, cueillir pour son alcôve quelqu'un de ces empressés. Mieux : elle pourra, s'il lui plaît, trouver là un second mari, — un troisième.

Elle n'est qu'intelligente et d'un esprit nourri par l'observation, par la lecture, sérieux, charmant, piquant et juste, avec le don et l'art d'une parole ingénieuse, mordante, pittoresque. Ces

HUMANI8MB INTÉGRAL

jeunes messieurs Fécouteront un instant, | puis courront aux fraîches poupées, aux oiselles à plumage de printemps.

Des beautés estivales, voire d'automne, auront leurs pah7os; mais c'est précisément qu'elles sont encore des beautés et, pour certains, plus attirantes, semblant promettre une science de voluptés plus fortes, plus raffinées. Tant il est vrai qu'il faut toujours à l'homme, dans la femme, un instrument, pour le plaisir ou le succès (pour les deux réunis quelquefois, — quand ce n'est point, comme en bas et jusqu'à mi-côte sociale, pour le plaisir et la peine).

La Beauté, plaisir espéré, désiré tout au moins ! De là cette émulation des arts, des poètes, à la célébrer. De là tout l'encens et les génuflexions du Masculin — qui, attendez! va brusquement se relever furieux, briser l'Idole.

Les plus communes raisons du coup de théâtre? car il est temps de montrer qu'on abuse de certains cas tragiques non dépourvus de grandeur. L'ordinaire réalité, la voici :

A cause, dit l'homme, de cette femme adorée, il a négligé ses affaires, compromis son crédit, vidé son portefeuille ou son coffre-fort, commis quelque action déshonorante. Il a été bête, lâche, infâme, mais c'est Elle la coupable! Elle seule ! — Toujours le même sophisme.

Car enfin, il faut appuyer ici, d'une plume solide,

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sur une vérité plus haut indiquée. Je parlais de la prostitution chic et de ses victimes mâles. La même hypocrisie accusatrice est partout, de l'homme contre la femme. En n'importe quel milieu social, dans le mariage comme dans Tamour dit libre, dans l'adultère, ce n'est pas pour Elle, mais pour Luiy pour Sa joie^ que l'homme se déshonore, se ruine, se fait moralement, parfois aussi devant le Gode, criminel.

— Pourtant, n'arrive-t-il point qu'elle ne soit pas, Elle, sans reprQche?

Si! trop fréquemment. Et je vais prendre l'exemple le plus banal. Telle de ces jolies ou de ces belles aura laissé l'amant, le soupirant, Tépoux (choisissez!) dépenser de façon folle. Plus gravement fautive, elle aura, par coquetterie, par fantaisie, en « oiseau », provoqué ces dépenses excessives, insensées. Mais pourquoi les a-t-il faites? Pour la rendre heureuse, gaie, pas davantage ? Ou surtout pour les sourires, pour les baisers, pour les ivresses qu'il espérait en récompense?

Allons! il songeait à cela, surtout. D'un mot, il achetait de la volupté ou de V espoir de volupté.

L'amour désintéressé, c'est l'amour chaste.

Dès qu'il y a jouissance ou rôve de jouissance, les cadeaux chers, vraiment onéreux pour la fortune ou les revenus, sont bel et bien une traite à l'adresse de l'aimée.

Elle paie ? Je vous admire d'oser vous plaindre.

Elle demande délais sur délais, n'étant pas votre femme, ayant peur? Vous êtes « volé! » mais par vous-même : dupe d'un calcul que vous eussiez d'ailleurs rougi d'avouer. Vous n'aviez en vue, dans vos largesses, que ce remboursement a en nature » dont la timidité de la dame vous a innocemment frustré (1). N'allez donc pas maudire I Ce serait grotesque. Soyez «embêté », voilà « la note juste ».

A présent, déclarons-le : si l'homme a tort, qui s'abandonne à l'imprécation en de telles circonstances (même en de plus graves), la femme belle ou jolie qu'il accuse est loin de ressembler, par l'esprit et l'âme, à l'Hélène de nos songes d'avenir. La femme « oiseau » disparaîtra ; la femme « poupée », — si l'on peut distinguer entre les deux, — ne sera plus qu'un souvenir anthropologique. La Cité future ignorera, comme vivants, ces types fabriqués par l'ancienne tyrannie masculine. Toutes les formes de la prostitution s'entraîneront l'une l'autre à l'abîme. Or, c'en est une, dans l'adultère, dans l'amour dit libre ou le mariage, que cette coquetterie heureuse de cadeaux chers. Dès que l'argent commence à tenir une place, joue un rôle dans l'amour, il y a naissance de prostitution.

(1) Il y a les Célimènes avides bien décidées à ne pas payer. Mais il est entendu que nous parlons ici du cas le plus fréquent.

Est-ce assez net ?

— Parfait I Mais vous vous écartez de la question. Revenez-y. Ou plutôt, l'ayant posée un peu romantiquement au début, un peu trop littérairement, si vous préférez, laissez-nous vous la présenter dans sa forme scientifique nécessaire. Vous-même (il nous en souvient) avez en la femme reconnu Tagent principal du Génie de l'Espèce. Vous ne Tavez pas reconnu, car ce n'était pas de votre part une concession : vous avez admiré chez la femme cette fonction prépondérante au service du fameux Génie. Eh bien I qui partage votre sentiment sur ce point est obligé d'admettre qu'agent ou complice sontsynonymes, la complicité fût -elle inconsciente, la fonction même éludée en Tacte d'amour rendu stérile. La femme est le piège. Et plus il est beau, ce piège, plus nous sommes attirés, cela va de soi. Mais la Beauté, qui pourrait se borner à cette naturelle séduction, y ajoute habituellement par un art de mise en valeur suprême de ses dons, car les belles point coquettes, les Marcelles sont rares. Il y a des « vertueuses » parmi ces belles coquettes ; mais, décidées à ne pas se donner, elles font exactement comme si leur but était de se donner au contraire à tous ceux qui les voient. Plus dangereuses, peut-être, en se refusant toujours à tous, si les autres ne rétablissaient l'équilibre en se montrant tôt ou tard, presque toutes, fatales à leurs élus. En résumé, sans nulle déclamation, mais

HUMANISME INTÉaRAL

r.ti

simplement parce qu'elle sert de façon supérieure le Génie de TEspèce, au moins pour Tœil de l'homme tout de suite conquis, Hélène est une ennemie terrible. Et jamais cette loi des choses, dans rhumanité, ne se corrigera. Aucune sorte de modification psychologique et sociale ne pourra, ne disons pas détruire, ce serait fou, mais amoindrir Teffet de la Beauté sur les sens. L'attrait sexuel est immortel, Fattrait de la Beauté n'aura pas de fin et rien ne l'atténuera. Bâtissez à votre aise votre Cité future; imaginez des âmes de femmes très pures, très hautes ; donnez au Féminin le cerveau qui lui manque, un cerveau de science et de vraie pensée : tant que cette planète Terre sera foulée par des pieds humains, la femme belle fascinera.

Aurais-je à dire, si je pouvais dès maintenant essayer d'esquisser, au physique, l'Hélène qui remplacera l'antique Hélène I Car il ne faut pas croire à l'éternité du type de beauté que ce nom d'Hélène représente, nous aide du moins à nous figurer avec d'inévitables différences suivant les goûts des individus, des nations, des races. Contrairement à la thèse ci-dessus exposée, les modifications profondes de l'âme féminine agiront sur la forme, sur le visage de la femme, comme sur notre idéal, à nous, hommes-, de la Séductrice. Rosny, dans son admirable roman: L'Indomptée, l'a bien c .mpris et,

en quelques lignes, le fait pressentir : « Demain naîtra un idéal de beauté plus intelligent où Ton aimera passionnément la trace de la pensée, le plissement de l'effort cérébral. » Du même coup, toute la question de l'attrait sexuel se trouve, pour cet avenir, sous une optique nouvelle. Je Ty considérerai, bans ce chapitre, nous ne pouvons, ne devons sortir du présent que par échappées. C'est déjà bien assez d'avoir devant soi, pour l'instant, toute la Métaphysique de Vamour par Schopenhauer. Ce n'est rien de moins qu'on vient de m'opposer, en effet.

M'opposer? mais de moi-même n'y ai-je pas touché, à cette Métaphysique, h propos de Vinstinct constructif de la femme, et de telle sorte que j'ai pu sembler y souscrire totalement? Cependant je n'ai pas dit qu'elle m'agréât tout entière. C'est que je la crois vraie dans ce qu'elle affirme, et fausse dans ce qu'elle nie ou nous invite à nier.

Ce qu'elle a de vrai vint à son heure. Un spiritualisme excessif, fils de l'orgueil, nous avait isolés dans la nature. Le roi de la planète, subissant le vertige césarien, s'était proclamé dieu, rompant en son apothéose tous liens de chair avec la vie zoologique. Il fallait rétablir la parenté, replonger l'homme au sein de cette large vie dont il est sur la terre Taboutissant suprême, mais à laquelle il demeure attaché, si haut s'érige-t-il par le Sentiment et l'Idée. La doctrine de Schopenhauer eut

le grand mérite de marquer avec une force extraordinaire, géniale, les points analogiques de Tamour humain avec Tamour universel (des espèces animales supérieures à l'arbre, à la plante). Chamfort avait écrit : « La nature ne songe qu'au maintien de l'espèce », mais il n'avait pas insisté. D'une page légère de ce Français d'esprit, le philosophe allemand, armé d'une puissance dialectique merveilleuse, muni d'une verve intrépide, tira tout un traité, qui devait faire époque dans Thistoire des systèmes. « Si désintéressée et idéale, prononçat-il, que puisse paraître l'admiration pour une personne aimée, le but final est en réalité la création d'un être nouveau. » La nature avait besoin du « stratagème » de l'amour. Et certainement cela explique bien des choses, dans le domaine physique et sentimental, mais non pas tout, comme s'en persuadait ce Christophe Colomb du Génie de l'Espèce. L'ivresse de sa découverte l'égara. D'une vérité pleine d'intérêt, mais relative, il fit une vérité absolue, par emportement philosophique.

Déjà, nous avons constaté que, chez le mâle humain, l'instinct sexuel n'a pas toujours, a rarement le but précis d'une création : l'instinct sexuel dans sa liberté de nature, appuyons-nous, car nous ne discutons pas déloyalement avec des raisons prises au spectacle de la vie sexuelle plus ou moins transformée, altérée par la vie sociale. Vinstinct de pa^ ternité n'est pas à beaucoup près, naturellementj

c'est-à-dîre observé en luî-môme, abstraction faite de toute influence étrangère, économique ou autre, n'est pas à beaucoup près aussi général, aussi fort — quand il est fort, — que l'instinct de maternité. Il y a de Tanarchie, de Tanarchie chaotique en la diffuse sensualité masculine, avide de jouissance avant tout. Et d'autre part, chez la femme même, au physique ainsi qu'au moral, Tamour, naturellement, sans la déformation malthusienne dont nous avons parlé, est souvent sa propre fin, son propre but unique et suffisant.

Si donc, par Tinstinct de reproduction nécessaire, rhumanité appartient (voilà où triomphe Schopenhauer) à l'animalité, elle s'en distingue par ce caractère spécial de l'amour, chez elle, qu^il peut naître de la seule joie d'aimer pour aimer^ tant au point de vue sensuel qu'au sentimental.

« On aime pour aimer et non pour faire des enfants, » disait Juliette Lamber (1), opposant une affirmation excessive en son absolutisme à celle, non moins excessive en son absolutisme contraire, du métaphysicien de Germanie. Mais les deux thèses, amputées chacune de son excès, n'apparaissent pas contradictoires : loin de se nier Tune l'autre, elles se complètent ; ce sont deux vérités composant, réunies, la vérité totale, double et une, de l'amour humain vu de face, si je puis

(1) Idéei Anti-Proudhoniennes.

lOO HUMANISME INTÉGRAL

dire, et non plus du profil gauche ou du profil droit.

Eluder le vœu de la nature par des pratiques quelconques, ce n'est pas prouver que Schopenhauer a tort ; mais aimer et faire Tamour sans aucun désir, même obscur, de perpétuer Tespèce, pour le plaisir de Tacte et du sentiment, c'est et toujours ce fut de l'humanité.

Ne recourt pas nécessairement^ d'ailleursj à telle ou telle précaution contre le Génie de VEspèce^ le couple formé par l'amour de l'amour pour l'amour SEUL. Il peut, quant aux suites possibles, lâcher la bride, en quelque sorte, à ce génie. Il peut lui tenir, si vous voulez, ce langage : « Fais à ta guise; profite, s'il te plaît, de nos abandons ; mais tu sais très bien que ce n'est pas toi l'auteur du désir qui nous a liés, qui nous lie. Nous ne fûmes point tes dupes. Tu ne nous a pas séduits à ton piège. — S'il nous vient un enfant, nous le chérirons ; mais tu ne pourras t'applaudir d'en avoir fait, pour notre Inconscient, l'objet mystérieusement rêvé de nos baisers de passion, même avant que ces baisers, désirés, non reçus encore, nous eussent révélé leur entière vertu d'extase réciproque et de mutuelle langueur. Nous sommes et fûmes toujours conscients dans notre indifférence à ton vouloir. »

D'ailleurs, admettrais-je sans réserve (à tort) la doctrine de Schopenhauer, Je remarquerais ceci : qu'ayant rattaché l'homme à la vie universelle, elle

autorise des comparaisons pouvant se témoigner utiles.

Alors je mè tourne vers certaines espèces supérieures, et je suis frappé de cette loi : là où les sexes sont égaux en force, là où la femelle par conséquent ne peut être dominée par le mâle, c'est celui-cî et non celle-là qui se met en frais de coquetterie amoureuse pour la perpétuation de l'espèce.

Une femme (dont Renan disait : « C'est presque un homme de génie »), véritable savante, vivante encyclopédie, et qui eut Thonneur, avant Darwin, dont elle devait être chez nous le traducteur, de reprendre en un cours inoublié les théories de Lamarck, madame Clémence Royer, vous l'apprendrait, ô antiféministes, cette loi constante, si vous rignoriez (1).

Partout, en effet, à égalité de force, l'avantage en amour reste à la femelle, maîtresse de son choix.

Les mâles luttent de courage, d'adresse, de vigueur, d'élégance et de beauté, pour mériter l'élection.

La lionne choisit le lion; la tigresse, le tigre. Chez beaucoup d'oiseaux, il en va de même : c'est « au plus digne », pourrions-nous dire, que la melle se donne.

(1) Origine de l'homme et des sociétés,

D*où il ressort ; que si la femme joue à l'égard de l'homme un tout autre rôle; si, d'ordinaire, elle dépense h la séduction de Thomme (quand ce n'est pas lui qui Tentraîne par la force et le mensonge) tout ce qu'on lui a laissé d'intelligence, plutôt la sorte d'intelligence que l'homme a désiré, voulu qu'elle développât dans l'atrophie des au très, facultés; si elle rehausse avec tant de soin la beauté, la grâce qu'elle a d'ailleurs cultivées au cours des siècles dans le sens des préférences plastiques du Masculin (suivant les races, les peuples) ; c'est que, n'ayant pas la force musculaire de son mâle, elle fût promptement sa chose et Test demeurée.

Nous voilà donc ramenés, par le long détour qu'on m'a forcé de faire, à la vérité profonde, à l'explication maîtresse, en cette question du duel des sexes dans la vie sensuelle.

Maintenant, nous n'avons plus qu'à nous résumer. Mais en nous résumant, il va se rencontrer que nous effleurerons certains points non touchés encore jusqu'ici. Ce sera bénéfice de surcroît.

L'opinion virile a eu pour interprète le plus éloquent chez nous, depuis Proudhon, l'Alexandre Dumas de la Préface de l'Ami des Femmes :

« Cette rapide, cette effroyable Prostitution qui nous dévore, — car, dans ce mot prostitution, j'en-

ferme toutes les combinaisons des femmes, à quelque classe qu'elles appartiennent, qui prennent la fortune pour but, le plaisir pour idéal, Tamour pour moyen et leur corps pour agent, — n'est qu'une modalité de Tinsurrection générale de la Femme... » L'amour, voilà, effectivement, « le champ » où les sexes ennemis « vont se rencontrer, se fondre ensemble ou s'exterminer ». Malheureusement, ajoute Dumas, l'Homme y est « faible » souvent. Alors il est « perdu ou entamé )>.

A qui la faute ? Tout est là.

S'il y a insurrection de la Femme, c'est qu'Elle est opprimée.

Pourquoi l'amour est-il un champ de bataille? Parce qu'il faut bien que la Femme en trouve un; parce qu'il a bien fallu, toujours, qu'elle eût où résister à son oppresseur pour n'être pas tout à fait écrasée, et que celui-ci, ayant pu fermer toutes autres plaines ou montagnes, je veux dire : toutes carrières, manqua sur soi de la sensuelle maîtrise qui lui eût permis de clore également cet unique champ laissé.

Et que dis-je ? Il ne sut qu'exciter, toujours et partout, la Malheureuse à se précipiter sur ce champ, à l'élargir de sa révolte, pour mieux jouir. Lui, de ce combat à coups de baisers !

Ce champ est même plus vaste que Dumas ne le montre.

HUMANISME INTIÉGRAL

D'abord, ce n'est pas seulement pour la fortune et le plaisir, ou Tun des deux, que la femme lutte en se prostituant; c'est pour la vie, pour ne pas crever de faim, souvent, et cela bien au delà des cercles lamentables de la prostitution-métier presque entière : dans Fadultère, dans le mariage, — là surtout.

Ce mariage, qu'estrce donc, pour commencer?

La vente hypocrite d'une jeune fille par elle-même et par sa famille. Vente compliquée d'une dot aux classes mondaines et bourgeoises, et Comme masquée mieux par là; mais si la dot n'est p^s indifférente à l'acheteur, et on le sait de reste, elle suffirait assez rarement à l'entretien de l'épouse.

Pour l'ordinaire, cette dot n'arrive qu'à souiller la vente d'une hypocrisie nouvelle — dont le béné"fice est le contraire d'un honneur pour Tépôux.

La virginité, célébrée par l'Eglise, surveillée de si près par les mères, qu'est-ce, en outre? Un appât commercial, un raffinement dans l'offre charnelle, donnant à l'objet son prix àpart. Dumas lui-même, dans une autre Préface, n'a-t-il pas appelé la virginité un capital?

Enfin toute l'éducation de la jeune fille, dans les classes mondaines et bourgeoises, quel en est le but évident? La séduction du célibataire en vue du mariage.

Et Tolstoï, qu'il nous faut écouter à nouveau,

déclare : « Il n'en peut être autrement. — L'éducation des femmes résulte de la véritable et non imaginaire vision de la vocation de la femme par le monde » — tel qu'il est.

Développer ses moyens déplaire auxsens^ voilà, en effet, dans la pluralité des cas, pour la jeune fille comme pour la femme dans nos sociétés, le devoir vital I

Avec quelle verve profonde et charmante cela est dit, dans Fétincelante, audacieuse et passionnante Histoire (Vune ferme africaine d'Olive Schreiner (1) (roman paru voilà dix années environ et qui restera au moins comme un des livres annonciateîirs de la littérature féminine nouvelle). C'est l'héroïne, Lyndall, qui parle:

« Regarde mon petit menton, dit-elle à un jeune camarade de son âge, — mon petit menton avec sa fossette. Ce n'est qu'une infime partie de ma personne ; mais si je connaissais toutes les choses sous le soleil et que j'eusse la sagesse pour m'en servir, avec le cœur profond et aimant d'un ange, cela ne me servirait pas à travers la vie comme ce petit menton. Je puis gagner de l'argent, avec cela; je puis gagner de l'amour, je puis gagner de la renommée. A quoi le savoir m'aiderait-il? Moins une

(1) Story of an African Farm. — Il en a paru des fragments lans la Revue VArt et la Vie sous le litre : Lyndall (traducion de MM. Ântonin Bunand et Henri Lascaris).

]06 HUW&NISHE INTÉO

femme a dans la tête, plus ell grimper. J'ai entendu dire un lard, qu'il n'avait jamais vu que aidât une femme autant qu'un c'est la vérité. »

Si, donc, c'est un malheur gé la femme, la femme cérébralem inférieure d'aujourd'hui encore près entière), asservit l'homme taille du baiser ou par la seule chair virginale; l'homme n'a qi naître son antique faute, son tous les siècles.

« La recherche et la posses l'amour » (1), ayant toujours été . malgré les ambitions, malgré toutes les formes du Struggle l'histoire et la préhistoire, rien i jeunes filles et femmes, encore souvent jusqu'à ne pas dédaigne:

« les plus bas » (2] pour se 1 qu'elles « Imitent les modes di

Cette immense prostitution, s plus divers, est l'œuvre de l'Hoi

(1) La Sonate à Kre (S) Même liTre.

(3) Même livre.

LE DUBL DBS SEXES 107

« En tous temps, en tout lieu », il Ta créée, propagée par la Force et le Désir. Quand aura-t-il pitié? quand sera-t-il juste? — Quand verra-t-il

son intérêt?

I De ses millions de sourires, de ses millions de

provocations hardies ou discrètes, fastueuses ou

' niisérables, elle Taccuse à l'heure ou j'écris. Ah! qu'il écoute et regarde, non pour continuer à y puiser de la joie, mais pour enfin comprendre!

DANS Là VIE DU CtEUB

ie sensuelle ayant son retentissement par la vie mentale et morale, — comme une d'ailleurs, une émotion peut, inversement, îrcuter en troubles physiques par tout l'orle, — je crois avoir fourni dans l'énorme précédente l'explication anticipée d'une partie du drame sentimental qui se joue .es sexes-

bapitre sera donc beaucoup moins long.

ment, en effet, la lutte sensuelle du Mastdu Féminin pourrait-elle aboutira autre [u'au prolongement de ses crises, dans la Cœur?

ment ne serait-ce pas toiijours le duel de ave humiliée, corrompue » et du maître teurT imment l'bomme cesserait-il d'accuser, de

mandire? — souvent blessé par sa victime, ici encore : puni de sa criminelle sottise de tyran.

Pour qu'il y eût différence, atténuation, il faudrait qu'en cette Vie du Cœur, fût moins âpre, moins jaloux le besoin viril de possession, de domination. C'est impossible : n*a-t-elle pas, cette Vie, ses racines dans l'autre, pour l'homme? pour l'homme surtout, veux-je dire.

Laissons de côté les exceptions trop rares.

Elle sort, presque universellement, de la sensualité dans l'homme, et y demeure liée, comme l'arbre à la terre maternelle, toujours nourricière.

C'est le même instinct farouche de propriété voulant alors toute la femme, corps et âme. Et, ainsi qu'on a vu cet instinct sauvage s*entendre avec son joyeux frère non moins sauvage : l'instinct polygamiqué, pour établir sexuellement (au sens précis du terme) deux morales : la féminine, très dure; la masculine, jugeant insignifiantes, dans la plupart des cas, les trahisons du mâle; ainsi nous le verrons n'admettre point chez l'épouse, chez la maîtresse, le droit de vouloir, contre son cœur donné, tout le cœur de l'homme.

Il a devant lui, dans la femme, un être monogame, de nature, par le cœur aussi bien que par les sens.

Je n'ignore pas, disant cela, que je stupéfierais un auditoire d'hommes. « Souvent femme varie », n'est-ce pas ? Mais c'est là une de ces vérités d'observation, non rec/i/iees par Vexamen des causes du fait noté, qui ne sauraient, dans leur justesse super^ ficielle, imposer au philosophe.

Les vérités de ce genre ont fait un mal prodigieux. Elles sont les grandes ennemies de la pensée réfléchie qui ne s'arrête point aux apparences, mais veut se les expliquer, en trouver la raison (les raisons, d'ordinaire), et. qui, sachant enfLn^ serait si heureuse de communiquer son savoir, de convaincre. Je crois pourtant bien avoir démontré, au précédent chapitre, la moindre sensualité du Féminin, son peu de goût (généralement) pour le plaisir sans amour, sans quelque vague tendresse au moins. Et il faut écarter du débat, outre les Messalines — peu nombreuses encore une fois, — toute la polyandrie vénale, si encore là j'ai prouvé ce que j'avançais.

On ne peut me forcer à d'incessantes répétitions. Je dois tenir pour acquis tout point où j'apportai^ selon moi, une lumière suffisante.

Donc, physiquement, la femme est née fidèle — et il suit de là qu'elle est naturellement, dans la Vie du cœur aussi, monogame.

De toute sa nature elle aspire à l'amour véri-

table, durable. Il arrive même qu'elle puisse manquer de fidélité par cette profonde envie d'un

LB DUEL DBS SBXBS 111

amour \rai. C'est un fait que Mîchelet, en son volume : VAmour^ a souligné de trois ou quatre phrases exquises. Des centaines de romans, d'ailleurs écrits par des hommes, ont développé le thème. L'adultère, conséquence d'un désir d'amour réel, unique, emplissant et charmant toute la vie, rêvedè la vierge meurtrie au mariage et qui cherche, alors, un autre cœur oti s'appuyer, refleurir ; dans combien de livres, en effet, se rencontre cette his- , toire !

Un moment il en fut abusé. Il y eut de 1830 à 1840, dans notre littérature, surabondance de «femmes incomprises». Une réaction ne pouvait manquer; elle fut trop vive et trop prolongée. A l'apothéose, en quelque sorte, de l'adultère, le théâtre, le roman appelés un instant réalistes opposèrent Fautrement fausse apothéose du Mariage et de ses devoirs. Ainsi, pour le Dumas d'avant sa conversion au Féminisme^ pour le Dumas de presque tout son théâtre, l'adultère est sans excuse chez la femme, aucune déception sentimentale ou physique ne pouvant atténuer la faute du « petit acte spasmodique qui le constitue ». Ces mots : «petit acte spasmodique» (1) firent fortune en leur temps. Ce sont toujours les sens qui entraînent, pensait alors le dramaturge-moraliste, qui certainement, sur la fin de sa carrière, eût

(1) Préface de la Dame aux camélias.

fc*."-

professéi une opinion plus compréhensive, j'allais dire : plus humaine.

Ne voir « aucun enchaînement» entre les « douleurs », les «jalousies», les cdésespoirsi> d'une femme et le don de son corps à un amant aimé, c'était méconnaître, a très bien dit Maurice Pujo, « Tunité de la vie (1) ». C'était Restaurer, sur un ton d'ironie brutalement parisienne, au service d'une psychologie pj'étendue positive, la vieille thèse mystique du divorce moralement nécessaire de l'âme et du corps. * .

' L'être humain est un; la chair n'est pas vile ; et quand bien môme elle le serait, la loi d'unité rendrait généralement inévitable le don simultané ou successif du coeur et de la personne pour la femme, comme elle rend inévitable pour l'homme, presque* toujours, la coexistence du désir et de la tendresse profonde, quand l'objet de celle-ci est une femme encore jeune.

Par conséquent, nous pouvons souscrire à cette pensée de Michèle t que de la sentimentale désil- , lusion de l'épouse sont nés beaucoup d'adultères : « tentatives » en ce cas « d'un être né très fidèle, pour trouver ailleurs une âme qui s'informe mieux de la sienne, y pénètre davantage, y trouve plus de •bonheur ».

Tentatives, du reste, souvent «malheureuses».

(1) L'Art et la Vie, janvier 189Ô.

et -dont rînsuccès prouve que Thomme, amant ou mari, est le même presque toujours : cherchant la sensation là où la femme chercîie Tamour.

« L'homme désire et la femme aime« 11 a inventé des centaines de religions, de législations polygamiques (1). »

Ne prenons qu'un exemple : l'Islamisme, Tafricaîn et asiatique Islamisme, encore debout en Europe avec son harem. ' . Schopenhauer se montrait logique dans son violent (et spiriti^el) antifé^inisme quand il souhaitait à nos civilisations réformées «d'organiser» la naturelle polygamie du Masculin.

L'adultère féminin seulement erotique, celui que le Conte Gaoïlois ne se lasse pas de raconter, est, certes, assez fréquent. Même bien des femmes y tombent de déception en déception, finissant par imiter l'homme, par ne plus lui demander que ce qu'il lelir a successivement oCTert en leurs « tentatives » d'abord nobles.

Rarement la femme, débute par cet adultère-là. Elle s'y laisse aller peu à peu.

, Madame Bovary elle-même, si admirablement sensuelle, ce n'est pas les sens tout seuls qui la livrent à son premier amant.

Ce n'est même pas les sens surtout.

Complices seci^ets, ils ne prennent cependant

(1 Michel et, L'Amour,

114 HUMANISME INTÉaRAL

conscience de leur intensité d'énergie, au début mystérieuse, que dans les bras de Taimé.

Une blessée de la vulgarité du mariage, une romanesque, une cérébrale^ voilà l'Emma de la première chute; bien plus qu'une sensuelle. Son but n'est pas le plaisir, mais l'amour, Tamour-passion, Tamour romantique, lyrique.

Si Flaubert n'avait peint qu'une bourgeoise de Rouen très chaude^ son livre ne serait point le chefd'œuvre large qu'on a raison de pleinement goûter.

Cette provinciale n'est ridicule (et Test-elle?) qu'à force d'héroïsme amoureux déplacé.

Relisons : « L'amour, croyait-elle, devait arriver tout à coup, avec de grands éclats et des fulgurations, — ouragan des cieux qui tombe sur la vie, la bouleverse, arrache les volontés comme des feuilles et emporte à Tabîme le cœur entier. » Puis, quand elle a cédé à Rodolphe : « Elle se répétait. : «c J'ai un amant ! un amant!» se délectant à cette idée... Elle allait donc posséder enfin ces joies de Vamour^ cette fièvre du bonheur dont elle avait dé^^ sespéré. Elle entrait dans quelque chose de merveilleux oîi tout serait extase, délire; une immensité bleuâtre l'entourait, les sommets du sentiment étincelaient sous sa pensée^ et l'existence ordinaire n'apparaissait qu'au loin, tout en bas, dans l'ombre, entre les intervalles de ces hauteurs. »

La scène du fiacre (avec Léon, le second amant) a fait tort, dans les mémoires basses, à la superbe étude psychologique qu'est ce roman de vérité passionnelle si étendue.

Combien de femmes ont pu se reconnaître avec mélancolie, combien se reconnaîtront dans cette adultère emportée d'abord par le rêve — infiniment plus que par Tardeur cachée de son tempérament !

Ainsi que la maîtresse de Rodolphe, elles ont vêtu, elles vêtiront, ces chercheuses d'amour, d'un manteau de soleil leur premier possesseur d'élection : triste mannequin (i) sous ces splendeurs issues de leur grande âme.

Le « monsieur», quelque jour, s'est chargé, se chargera de dissiper cruellement toute cette magnificence où, tel un Dieu, on l'adorait.

Mais il est rare, alors, il le sera, que la malheureuse puisse se réinstaller dans ce que la morale sociale et religieuse appelle son devoir. Gomme écrasée sous la désillusion, elle est restée, restera inerte uû temps plus ou moins long : ce n'était, ce ne sera qu'un étourdissement — de durée variable suivant les circonstances, les « milieux » et le degré d'obstination secrète du rêve ou, simplement, déjà, de la sensualité naturelle et acquise.

Car le premier amant, s'il trahit l'idéal, jusqu'à

(1) Généralement.

116 HaMA.NISMB INTÉGRAL

finir souvent par le bafouer, ne manque pas à corrompre, a n en fit quelqila chose de souple et de corrompu », dit Flaubert de Rodolphe et d'Emma.

Celte corruption, c'est une déterminante de la seconde chute, mais j'insiste : une déterminante seulement, d'ordinaire. Il reste au cœur assez d'idéalité pour que, généralement, l'espoir encore d'une passion vraie fasse sa partie en l'accueil çu en la recherche de ce deuxième amant.

Notez, en effet, qu'aux dépravations du plaisir enseigné, la Bovary de n'importe quelle époque,

de n'importe quel pays, garde son cœur intact, son entier lyrisme d'amour, si l'on prétère, jusqu'à l'abandon par quoi son Rodolphe, plus ou moins tôt, paie ses ardeurs et tout l'élan, comme religieux, de son adoration. L'Emma de Flaubert est vraie ici, sera vraie dans tout le livre de cette vérité large que j'ai louée. Pour elle, grandement,- Rodolphe est la Vie, la vie sentimentale comme la charnelle, l'extase multiple et totale, jusqu'à l'heure où elle lit l'abominable lettre de lâchage. Et s'il la plaque, c'est qu'elle a voulu n'être qu'à lui, fuir avec lui, braver les lois, le monde, d'une immens» passion sans peur.

Tant elle est monogame de vocation, cette femme si femme — quoique si inférieure à la femme de nos songes logiques, scientifiques, à nous socio* logues et psychologues féministes (humanistes) I

Passée ia crise de désespoir, Itf rêve renaît,

LE DUEL DBS SEXBS< 117

d'amour éperdu, sans limite, sans fin. Histoire de millions de femmes « en tout temps, en tout lieu », là du moii)s qù l'Eve eut assez d'extérieure liberté pour qu*une telle vision ne fût point seulement en elle l'intermittent Joujou fragile, ironiqne, d'une âme prisonnière sachant trop l'absolue vanité de sa chimère bleue.

Certes, elle est différente un peu, toujours, en sa seconde aventure, la Bovary.

La première lui apprit à se connaître lascive, développa cette sensualité — dont elle ne pourra plus, désormais, ne pas être consciente. Mais il arrive, à travers cela, que le survivant désir d'un amour vrai espère, chez plus d'une, d'un surcroît de fièvre^ l'horrible faillite n'ayant fait, en définitive, qu'irriter d'un besoin de revanche llUusion qui de son affreuse douleùrs'est relevée.

Nous ne suivrons pasle roman de Flaubert. Je n'écris pas ici des pages de critique. Je m'appuie, quand l'occasion s'en offre, sur des œuvres connups, m'aidant à démontrer ce qui me paraît juste.

C'est au troisième adultère que l'élément psychique ou né joue plus qu'un rôle d^accompagnateur modeste, ou môme disparaît, laissant toute la place au désir de jouissance. Encore n'est-ce point une loi des choses, dans cette humanité féminine si fertile eji merveilles. Il y a des femmes, assez nombreuses, douées d'une faculté de poéti-

sation presque indéfinie. Telle mettra, dans son dixième amour, autant de conviction sentimentale qu'au premier. Telle cherchera jusqu'au dernier amant Tamour parfait, d'une poursuite d& flamme toujours haute par-dessus Tardent lac d'une débordante sensualité toujours accrue.

En sorte qu'aux yeux du philosophe il se dégagerait de cette suite d'aventures sexuelles, de celte polyandrie par succession de passions, l'affirmation quand même d'un puissant instinct monogamique : cette femme ayaat pensé, voulu en chaque nouvel amour trouver enfin l'homme à qui appartenir tout entière pour le reste de sa vie.

Michelet a raison : « Dans l'histoire », dans nos sociétés même, en dépit des apparences contraires, a la femme est la mortelle ennemie » de la polygamie. « Elle veut la fixité et l'approfondissement de l'amour. » Elle pourra, libérée, dans la Cité future, le vouloir libre, sans contrat d'aucun genre, religieux ni civil, mais ce sera éternellement dans cet espoir de fixité^ d'approfondissement.

Une lourde erreur de Schopenhauer, qui lui permit d'être conséquent dans sa thèse (la logique dans le faux est la vertu suprême des grands penseurs égarés), fut de ne pas voir que l'idéal, aux rapports d'amour entre les sexes, n'est pas du côté

de rhomme, mais dans rame féminine. L'idéal et l'avenir certain, le passé le prouve.

La magnétique puissance de Tinstinct opposé à celui de Thomme serait à mettre, en effet, au premier rang des causes diverses qui tirèrent la Famille peu à peu, en maintes régions, de sa forme polygamique primitive.

Du moins est-il extrêmement probable que cette forme polygamique fut celle « de la famille préhistorique » partout (1).

Il n'y eut jamais, sans doute, promiscuité réelle. Cette dernière hypothèse, qui fut, chez Rousseau, matière à tirades éloquentes, s'évanouit devant le raisonnement scientifique (2). Mais la polygamie avec rinstinct de propriété qui s'y accorde si bien (la jalousie musulmane rétablirait s'il ne suffisait poijQt d'observer chez nous la jalousie presque aussi vive de quantité de maris adultères), la polygamie peut être considérée comme ayant régné sur la terre, dans toutes les primitives sociétés humaines.

Il y eut donc, quand elle s'atténua, puis laissa naître en tel ou tel endroit Tunion monogamique, victoire commençante du Féminin — de son âme éternelle.

(1) Mantegazza: L'Amour dans Vhumanité.

(t) Clémence Royer, Origine de l'homme et des sociétés y pages 382 et suivantes.

Des causes économiques, des causes: morales différentes purent y aider, y aidèrent. L'Esclave, à elle seule, n'eût pas réussi, mais elle «ut parf au long assaut livré par ces forces è Tinstinct viril polypropriétaire. Part silencieuse, de lente suggestion. . '

Admirable ténacité du vouloir de la femme à travers les siècles I Stupéfiante vitalité de sa supériorité sentimentale, sous les machines d'écrasement que le Masculin sut inventer et faire impitoyablement fonctionner, dans un génie de torture qui mériterait, par la variété de ses trouvailles,' une autre sorte d'admiration, une très sincère admiration d'épouvante l

Me résumant pour ce que j'ai dit jusqu'ici, en ce troisième chapitre, je crois donc bien pouvoir aboutir à ces formules : . - .

A, Le principal conflit sentimental entre l'^hamme et la femme est celui de deux instincts contraires : Vinstinct polygamique et Vinsttnct monogamique,

B, La femme ayant fini par faire triompher, si-'

non dans les mœurs, au moins dans les religions et les codes des parties de Vhumdnitè les moins ^auvages, son idéal d'amour unique, c'est un signe du triomphe définitif un jour de cet idéal.

C, V adultère et toutes les formes sociales aC" tuelles de la polyandrie vénale ou économiquement

désintéressée y s^expliquént par des raisons dont ta femme est iAnocente, On ne sauraity par suite, essayer d'argurnenter contre les deux précédentes propositions avec des faits de cet ordre ^

Dans mon deuxième chapitre, déjà, 11 m'eût été facile d'arriver à ces formules ; je.n'aifrais eu qu'à empiéter un peu sur le sujet précis de Tétude ici en train. Mais cela prouve à quel point la Vie du Cœur est liée à la Vie sensuelle.

L'obligc^tion de la virginité pour la jeune fille, dans nos sociétés, n'e^-ce pas un fruit de Tinstinct viril d'amoureuse propriété idéalisé i$ar les religions ?

A.U moins nos codes ne se sont-ils point ouverts , à cette exigence, prétendue si belle, de Torgueil masculin/

Mais la mère du Christ^ quoique mère d'un dieuhomme, parfaitement homme, est vierge ; c'est la Vierge, image miraculeuse de la beauté sublime gu'egt, en la femme, la virginité.

Et cçmme le Christianisme n'osa défendre le mariage, préféra le bénir, l'éleyer à la dignité d'un sacrement, par une inconséquence dont Tolstoï s'indigne, — la jeune fille au moins fut condamnée à ne point aimer, à ne point se donner, à se retrancher de la vie des sens et dji cœur^ pour que

HDUANISUB INTÉGRAL

>ux eût la joie double et triple d'entrer en pos- ,oQ d'une chair et d'une âme n'ayant encore rtenu à personne.

r la virginité physique devait être le signe le totale pureté de la jeune allé, erge au moral comme au physique, s'offrant entière « impollue >, tout entière ignorante, la voulait le bon m&Ie, telle encore il la veut que toujours : aQn, il est vrai, de souiller tout ne nuit!

lis cette souillure, ce viol, par où le chrétien etrouve l'humain fauve de la plus lointaine istoire, n'est-ce pas l'empreinte indélébile de droit légal et sacré de propriétaire : la marque ' toujours sur la créature, devenue son bien, n elTet toute elle est à Lui ?

cette chose — cette créature qui est sa chose pourra s'enorgueillir, au surplus, d'en avoir son œuvre.

le lui devra toute révélation, toute initiation, ins forme morale pour ainsi dire, elle attenle potier qui la façonnerait, qui l'éveillerait à otion d'amour {k la pensée aussi, bien enlu) comme à la sensation de volupté.

le marcherait par la vie, intelligence et sensi> é modelées à l'effigie de celles de l'époux ; car ■desoi qu'ayant à s'établirdémiurge, il ne pou- , ne peut que se représenter lui-même dans i ftme, sa Sosie désormais.

Dieu flt-il autre chose en créant THomme ?

Or, écoutez Dumas. — Ainsi que l'homme est « le moyen de Dieu », la femme est « le moyen de l'homme ». En termes positivo-mysLiques, c'est la doctrine de Proudhon. Et la doctrine de Proudhon, c'est toute l'antique et encore actuelle opinion virile, — seulement aujourd'hui moins hautaine, ébranlée par les revendications montantes du Féminin, par la parole, par les écrits de certains hommes.

Résultat dans le mariage : suppression par Tépoux (si toutefois on ne lui résiste ferme, ou si on ne l^abuse par une soumission menteuse, ce qui est le cas le plus fréquent), suppression de la personnalité mentale et sentimentale de la femme. Mais il y a, heureusement, des indomptables qui vont leur chemin, quoi que dise ou qu'essaie de dire le maître ; il y a, trop excusables, et même louables en leur simulation nécessaire, une multitude d'autres femmes qui, sans tromper le mari sexuellement, gardent et cultivent leur âme propre, leurs genre d'esprit et façons de sentir.

Carpenter a joliment rendu cette « douce simulation ». — « En tenant un miroir devant l'homme pour qu'il puisse s'admirer », l'épouse derrière ce miroir prend moralement les attitudes, fait moralement les gestes qui lui conviennent. Elle reste

soi, personne vivante par elle-même, en se donnant pour un reflet (1).

f Et je n'ai plus à parler de celles qui vont plus loin : des adultères. Combien intéressées généralement à pratiquer cet art ûnreflètisme! si l'on me passe le mot. Ce qui inspirait à La Fontaine le fameux petit vers : « Cocuage efet um bien ».

Mais dans ces trois cas, il y a duel ; datis les deux derniers à Tinsu du mari, voilà tout.

Duel dont Taraour est la première victime ; Famour qui serait la seule excuse du mariage.

Si l'homme voulait d'une volonté moins jalouse cette absorption en lui du cœur de la fefnme (comme de sa pensée, mais ce sera l'objet du chapitre suivant), il serait mieux et plus aimé.

L'amour véritable est don libre.

Dès quil sent qu'on méconnaît cette condition profonde de son existence, dès qu'un souffle de tyrannie effleure son éclosion, il ne peut se défendre d'un mouvement rétractile. •

C'est son honneur, xiette sensitivité.

Elle ira d'ailleurs se dèlicatisant encore chez la feitime nouvelle.

El l'on entend des hommes se lamenter de n'avoir point gagné ou retenu le cœur' d'une femme > alors qu'il eût suffi, souvent, de ne vouloir pas le contraindre !

{\) Le Mariage dans une société libre. {La Société nouvelle^, mai 1896.) , *

T¥WV — ^-^-

De même qu'en la nuit de noces il viole au lieu d'obtenir, — \e mâle (l'époux surtout) prétend violer ce qui ne §q viole pas : raffection, la tendresse^ car cela n'est point une membrane.

Cela n'est pas dans la personne comme un tissu* de nature qrfelle apporte au mariage si elle fut « bien élevée » ; cela doit se tisser au contraire, et avec quel soin tendre, quelle ingénieuse patience I si dans les mois de cour le fiancé, profitant de cette époque de grâce pu l'homme déguise ordinai* rement la brutalité de son sexe, n'a su déjà disposer les fils au cœur de la vierge pour un facile entrelacement.

Sauf aux mariages, de plus en. plus rares chez nous (et dans l'Europe presque entière), — de moins en moins nombreux, si c'est mieux dire, — * où la volonté' d'un père, d'une mère traîne une fille sans défense, la vierge n'aspire qu'à aimer de tout' son « moi » l'homme qui sera' son mari. Et Balzac, pourtant bien « vieux jeu )V dans sa Physiologie du mariage, écrite exclusivement pour les gens chic, ' Balzac n'a pas tort en ces lignes : « Les fautes des femmQg sont autant d'actes d'accusation contre Tégoïsme, l'insouciance et la nullité des maris. »

Il n'a pas tort en générai, car il y a, — je pourrais le sous-entendre, mon féminisme se flattant. de ne poii\t mériter le reproche de candeur, — des coquines nées ou qu^une éducation déplorable a

huhjInisn£ intégral

lUes : sans compter, s'il faut encore le dé-

es Messalîaes.

t aux créatures de cœur sec, d'aridité senti- !, — j'ai pu feindre de n'y pas songer, es m'étaient présentes, — je conçois qu'elles L l'époux ou l'amant.

)it être un affreux drame que s'employer, a'on adore, à tâcher d'animer une Galatée tl au monde ne serait le Pygmalion.

talion, d'ailleurs, père de la belle statue 'en être l'amoureux, puis l'amant, n'eût pas airacle sans Vénus. Que dîs-je ? C'est Vénus iule qui fait le miracle; il n'a plus, l'heujrtel, qu'à se réjouir.

énus ne rend plus de ces services. Et livré •ssources, l'époux ou l'amant épris d'une incapable d'aimer est, certainement, trèsà

ment, n'est-ce point, cette sécheresse de ■es souvent, la conséquence d'une éducation déprimante, aggravée d'atavisme futile et int depuis que la femme-poupée a été fabrl- ,r l'homme ?

El des poupées dans toutes les classes sojolis visages, toutes pimpantes, mais rien tête et pas de cœur. Du moins le cœur, en pées où circule du sang, n'est qu'un organe

de celte circulation, rouage physiologique où nulle passion tendre n'accélérera jamais les battements.

Jules Bois en a peint une avec la séduction aiguë et caressante de son talent; et' joignant à cette rieuse, perverse et froide Reine Ghantil deux ou trois autres types féminins également ou plus redoutables, il s'écriait : « Il ne faut pas aimer I » (1) Sentence rendue sur des observations ou imaginations de parti pris ; et, en louant l'écrivain, je le reprochais au philosophe qui allait me donner raison puisqu'il devait peu après combattre avec moi, sans doute à sa manière, mais souvent d'accord, pour le Féminisme (2).

Celles qu'il ne faut pas aimer, je les vois dans ce roman. Mais en ne les aimant point on doit chercher d'oîi leur viennent leurs vices ou leurs impuissances.

Et la poupée, notamment, trahit au premier regard son origine de fantaisie virile.: jouet obtenu par l'homme dès l'époque où il ne demanda plus seulement à la femme d'être une bête de peine ou une bête de joie ; dès le temps où quelque chose

(1) L'Éternelle Poupée,

(2) Conférences faites à là Bodinière en 1895 (janvier-mars), par Jules Bois, Austin de Croze et moi. Ce n*est pas moi, d'ailleurs, qui en eus Tidée. Bois et Croze me demandèrent de me joindre à eux. — Bois parla en psychologue lyrique et mystique. Son succès fut grand. (Voir dans le Figaro du !•' avril 1895, un bel article de Georges Rodenbach.)

naquit analogue à ce que nous appelons le Monde; où un commencement de raffinement dans les mœurs et les goûls éveilla chez le mâle un peu dégrossi l'idée d'une femme qui serait de luxe, d'amusement pour les yeux, pour Toreijle, de distraction déjà presque esthétique.

Le tort principal de ÏÏules Bois, surtout avec ce titre : VÉternelle Poupée, fut de sembler croire, avec tant d'hommes, que la « poupée ^ ^st produit naturel.

. « Dame » ou Irottiny demoiselle de village, ouvrière, femm^ de chambre, actrice, cocotte, ou petite bourgeoise, elle n'est pas plus éternelle, c'est-à-dire naturelle^ cette « poupée », que la « courtisane », ou la « ménagère ».

Ce sont là trois créations du despotisme masculin.

« La « dame », la ménagère et la prostituée, a justement écrit Edward Garpenter, voilà les trois types de femmes résultant dans notre •civilisation moderne, de l'évolution du passé, — et il est difficile de savoir lequel est le plus vil, le plus misérable ou le plus difforme (1). »

La poupée mondaine étant celle dont un certain 'roman français s'occupe le plus, il est bon de citer

(1) La Femme et sa place dans une Société libre. {La Société nouvelle, jViin 1896 ) '

ce paragraphe eiîcorè de la forte étude du sociologue anglais : '

((• Parmi les classes possédantes, l'homme fut amené à considérer la femme comme un emblème de possession, une forfanterie, une ostentation.,. Et penser qu'il existe aujourd'hui des milliers de femmes, que Ton élève en « demoiselles », en « femmes du monde », que Ton condamne à vivre sans faire autre chose que recevoir les hommages spéciaux, peu sincères et parfois dédaigneux des hojnmes, avec l'accompagnement nécessaire d'idiotes platitudes, — cela donne des frissons. » — Ah I poupée dçs salons, « idole vaine », esclave hypocritement traitée en reine pour la gloriole et le plaisir sensuel du mondain, du gentleman, que tu mérites de pitié, en effet, dans ton mensonge de gloire! Et plus tu serais dupe, te' dirais heureuse de ces faux honneurs, plus nous te plaindrions de manquer môme du regret ennoblissant d'un idéal de vérité, d*humaine dignité !

En « grande dame » et très Française, mais exceptionnellement pensante, la comtesse d*Agoult ne parlait pas autrement de cette mondaine. Elle la montrait, dans ses « vertus évaporées », comme dans ses « grâces captives», également indigne « des respects d'un époux, des transports d'un amant » (1). EUeajoutait que de « cette condition

(1) Esquisses moraUs, par Daniel Stem.

sociale », en « profond désaccord avec les lois naturelles », la plupart de ces poupées souffrent : ce qui, encore une fois, les honorerait. Elle oubliait seulement que Thomme est responsable de tout cela, l'homme des classes favorisées qui a fait cette Mondaine, qui s'obstine à la faire.

Et il lui arrive, ensuite, d'oser crier de douleur quand l'amour, l'amour vrai qui ne peut fleurir en cette âme déformée, brillamment estropiée, ne jaillit pas à son appel à lui !

Est-ce pour une femme du monde, pour une poupée de bourgeoisie moyenne ou une modiste (le tempérament modiste rapproche curieusement la mondaine du trottin), que Louis Bouilhet, en des vers célèbres, jetait ce cri :

Tu n'as jamais été dans tes jours les plus rares Qu'un banal instrument sous mon archet vainqueur; Et comme un air qui sonne au bois creux des guitares J'ai fait chanter mon rêve au vide de ton cœur ?

Je n'ai pas sous les yeux le volume de poésies d'où ce quatrain est allé se loger dans tant de cervelles d'hommes de lettres. Mais quel que fût l'objet de cette malédiction, c'était un de ces êtres de grâce mièvre et de pauvreté intime dus à la volonté tristement artiste du Masculin.

D'ailleurs Henry Bauër qui aime à citer ces vers pour y opposer tes plus justes réflexions, — il

se souvient de les avoir admirés sans réserve alors qu'il subissait contre la Femme l'influence des idées et de la dialectique de Proudhon; — Henry Bauër qui vint au féminisme par la pitié surtout, d'où il s'éleva au sentiment de justice, j'aime, moi, l'entendre éloquemment répondre aux littérateurs et artistes qu'ils sont d'étranges messieurs subtils, compliqués, d'extravagants rêveurs d'impossible dans leurs prétentions délirantes à l'égard du Féminin. Car dans la femme qu'ils ont auprès d'eux, épouse, maîtresse, peu importe, ils voudraient toutes les femmes réunies : Gléopâtre et Lucrèce tout ensemble, et dans la plus exacte, dans la plus attentive des ménagères une assoiffée d'art, de lyrisme, au cerveau serre- chaude d'orchidées célestiales. Mauvais juges, ces exigeurs de vivantes antithèses composées, d'antithèses doubles, triples, dont le bouquet sous forme de femme serait le monstre humain le plus stupéfiant. Merveilleusement égoïstes, dévots et prêtres fanatiques de leur « Moi »; d'un autocentrisme à la René, mais pire, car à la maladie décrite par Chateaubriand sont venues se joindre toutes sortes de plus modernes infiltrations puissantes d'Esthétiques moralement empoisonneuses.

Il leur faut à ces hommes terribles non plus seulement, en effet, comme je l'écrivais tout à l'heure après Bauër, Gléopâtre et Lucrèce, mais la Joconde en outre et la Madone, peut-être aussi

telle ou telle héroïne de Wagner. C'est effrayant; et comme aucune femme ne saurait donner le quart de ce rêve insensé, les voilà qui brandissent leur fureur en massue ou l'aiguisent en stylet pour assommer ou finement poignardeif Tlnférieure, rinfâme, la misérable petite Femme, ouvrage, en vérité, d'un dieu méchant ou distrait et fatigué.

Distrait ou fatigué ! C'est presque le mot de Lessing, rappelé avec joie par Henri Heine :

« Lorsque Dieu fit la femme, il prit une argile trop fine. »

Mais au moins, cette maladie du littérateur, de l'artiste, était clairvoyante au début du siècle, chez René. « Aimer et faire souffrir était la double fatalité qu'il imposait à quiconque s'apiprochait de sa personne », confessait-il par la plume de Chateaubriand se peignant lui-même dans son héros.

En 1830, avec Musset, progrès de la névrose.

George Sand peut avoir eu des torts (nous savons le nom maintenant du médecin italien avec lequel « Thérèse », comme elle se baptise dans Elle et Lui, trompa « Laurent », comme elle y appelle Musset) (1). Mais son analyse du Caractère de ce

(1) Revue hebdomadaire du i«' août 1896: article du docteur Cabanes : Alfred de Musset, George Sand et le docteur Pagello, Puis articles de Mariéton (Gauloit et Echo de Parity octobre 1896J. Nouvel article de Cabanes dans la Revue hebdomadaire (octobre 1896)^ etc.

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nouveau René, ou plutôt de ce René nouveau, n'en est pas de moindre prix doctfmentaire. — « C'était quelque chosQ de fiévreux qui lui faisait mépriser

les conditions du bonheur normal en même temps que les devoirs de la vie ordinaire; Thérèse était devenue la compagne, la ihoitié intellectuelle » d'un « fou sublime », d un « génie extravagant ». Et il faut lire Musset lui-même, à jamais honorable de s'être peint et jugé dans la Confession d'un enfant du siècle avec tant de loyauté douloureuse.

Et la maladie se compliquant de génération en génération avec des rémissions passagères, s'exaltant dans un aveuglement auto-idolâtrique, se pourrait syivre du Romantisme à notre néo- Idéalisme et néo-Mysticisme esthétique ou philosophique.

Elle aboutissait, voilà deux ans, à l'Image de Maurice Beaubourg, superbe début dramatique et qui fut triomphal : tragédie en trois actes où l'on voyait un homme de lettres finir par substituer

en son cœur « l'idée » de sa femme à cette femme, n'aimer plus celle-ci qu'en cette « image » immatérielle, et, dans une crise finale, d'absolue démence, étrangler la créature de chair pour défendre

contre elle la véritable aimée^ Vimagej Vidée, seule vivante pour lui. Alors, sur le cadavre, il baisait ridée triomphante, confondant les deux, la morte, sa viciime, et sa chimère, par une nouvelle folie; et c'était très poignant, très beau. Mais Beaubourg

HUUANIBHE INTÉGRAL

en ce dénouement, atteint l'extrâme limite il issu de l'orgueil de René.

]ui n'empfiche point de s'en rendre compte :

îne de ce drame, c'est encore la Femme de le passé, du présent le moins dramatique parence. le plus vulgaire, ici voulue par me jusqu'en l'intimité la plus profonde du et de l'esprit.

remme dont l'Homme rôva et rôve toujours e lût ou soit son reflet & lui Jusqu'au fond -même I

is trouvons donc aujourd'hui chez l'inteltl Imaginatif le plus rafQné, — dans un degré Lrueux,' — l'hypertrophie du vieil instinct ère possession, qu'il raille volontiers chez le ;eois, cependant.

mdme instinct peut afTecter chez le bourgeois rmes ridicules pour l'esthète ; l'esthète n'est ant, à sa manière, contre la Femme, qu'un tin d'identique ancestrale barbarie, lotez, d'autre part, en ce philistin supérieur, } il rêve dans une femme cet assemhlagede es-contrastes, ce multiple hybridisme sen- -domestico -spirituel, qu'il y a réelle polygaquoique portant sur un seul être. C'est de la amie concentrée, si Je puis dire, mais encore lucoupplus intense d'une certaine façon, par riété psychique et voluptueuse de ses exi-

Maïs bouleversante contradiction nouvelle : il arrive que THomme, rencontrant au moins l'amour, la passion, en soit comme effrayé, ou s'en lasse vite s'il n'a pas eu peur immédiatement. C'est le cas de Rodolphe dans Madame Bovary, C'est le cas de la plupart des hommes dans l'adultère, en l'amour dit libre, et de plus d'un mari avec sa femme.

Il y a, nous répondrait-on avec un semblant de justesse, cette raison : que l'homme, rarement, peut se donner tout à l'amour; tandis que la femme, sans rôle social personnel, zéro politique, domestiquée au sens le plus étroit du mot, — elle Test jusque dans le monde, en son loisir d'idole salonnière, — n'a vraiment devant elle qu'un champ moral oîi se développer, se consoler, où se sentir vivre en créature humaine : cet A.mour !

Soit I et de là, fatalement, quand la curiosité de l'homme a été bien satisfaite, stupeur douloureuse chez la femme qui voit l'amant, le mari pressé de courir à ses affaires, à ses ambitions. — Elle pleure? se fâche ? Il riposte, aigre, hautain ; après avoir peut-être essayé gentiment de la « raisonner», s'il est plutôtbon, tendre. Les meilleurs ont alors un air de supériorité indulgente, un sourire comme pour l'enfant qui ne peut comprendre, qui doit se fier à ce que lui disent Jes grandes personnes sachant la vie .

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