‹ Humanisme intégral: Le duel des sexesChapitre 9 sur 35 · Hu— -- ^ is · texte numérisé non relu

Hu— -- ^ is

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Combien d'autres ^entinaentalemeat se veulent duper eux-mêmes, se dupent, mais si la violence .de leur désir leur permettait la réflexion, la clairvoyance de conscience, s'apercevraient qu'il n'y a que le physique de la fiancée dont ils furent et sont épris!

Au bout de quelques jours , de quelques nuits, a lieu le réveil de conscience : à moins, comme il arrive heureusement parfois, qu'un amour réel ne jaillisse de cette épreuve, ailleurs désastreuse, iou que, sans amour réel, le désir ne persisU^, môme ne s'accroisse au plaisir goûté. A moins encore, — c'est le plus ordinaire, — qu'il ne se félicite après tout y l'homme, de s'être donné le change avant, l'épouse étant bonne, d'aimable caractère, se révélant , ménagère précieuse ou faisant honneur à la vanité, maritale par une véritable beauté, par sa grâce, par son goût en sa coquetterie, par des qualités d'intelligence, d'esprit, que sais-je ?

Mais ce n'est pas une telle exception que le mari désillusionné par la définitive conquête se « morde les doigts », comme on dit, et jusqu'au sang; que la femme, dépouillée du sensuel mystère, ne le séduise par aucun autre charme découvert; que l'être moral de cette femme soit pour lui sans éloquence ; et alors c'est tout de suite la « lune rausse » : la malheureuse enfant épouvantée de sentir Vahirae qu'elle ne voit pas encore, sous cette

sombre clarté saignante de la triste lune qui devait

être d^un or si doux.

Uhomme, mécontent, bientôt exaspéré de s'être lié, se disant : « Il va falloir vivre ainsi, forçat ! » gronde, querelle, s'emporte, déchire et se déchire, court et entraîne à l'abîme pressenti, aux insondables malentendus bouillonnant de haine.

La femme eût aimé, croyait aller à l'amour, à l'amour promis; elle aimait l et voilai... parce qu'il n'y avait que désir conscient ou inconscient, ou mi-conscient et mi-trompé, chez le futur époux. *

« Je crois, dit le héros lamentable de la Sonate à Kreutzer, que le troisième ou le quatrième jour je trouvai ma lemme triste et lui en demandai la raison. Je me mis à Tembrasser... Elle m'écartade la main... Je la raillai doucement. Elle sécha ses larmes et me reprocha, en termes durs et blessants, mon égoïsme et ma cruauté. . . Alors je fus pris d'une vive irritation... L'impression de cette première brouille fut terrible. J'appelle cela brouille.— mais le terme est inexact. C'était la découverte soudaine de l'abîme qui s'était creusé entre nous. » — Ici la découverte est beaucoup plus rapide, chez la femme, qu'en la majorité des cas analogues. Mais pour l'homme qui se détermina au grand acte légal par le motif secrètement tout sensuel du personnage qu'on vient d'entendre,

elle peut avoir, elle a souvent ce caractère de coup de théâtre, ce quelque chose de foudroyant après, en effet, trois ou quatre fois vingt-quatre heures. Brusquenient dégrisé par l'assouvissement, il voit clair aux troubles émotions spiritualisées qui le décidèrent ; et alors, avec des variantes dans le détail, il pourrait s'appliquer le jugement rétrospectif du mari de la Sonafe : « J'admirais son corps svelte dont un jersey moulait les formes charmantes, les boucles de ses cheveux, et je conclus subitement » que c'était la sœur prédestinée de ma pensée, de mon âme entière. « Au fond, il n'y avait que le jersey qui lui allait très bien, et les boucles de ses cheveux, et aussi que j'avais passé la journée auprès d'elle et que je voulais un rapprochement plus intime. »

Et quant à l'excuse fournie par l'homme tout à l'heure, pour d'autres cas : — lorsque tâchant à se justifier de n'être plus l'amoureux, le passionné des premiers temps, il invoque la différence de la y\e du- Masculin et du Féminin, celle-là toute chargée d'occupations que la femme ignore, qui du moins lui sont étrangères ; — est-cô donc la faute de cette femme si l'amour lui fut abandonné, en quelque sorte, comme seule carrière?

Mais déjà, dans Tétude précédente, j'ai touché le point.

Que l'homme, d'ailleurs, se tranquillise!

La Femme est en train de se les ouvrir, les carrières jusqu'ici- réservées au « sexe fort! » En Amérique, elle va le galop. Elle brûle le sable foulé jusqu'au milieu du siècle par l'homme seul — orgueilleusement. Même en Europe (en Angleterre surtout) le mouvement s'accélère, qui fut d'abord si timide. La femme-médecin n'est plus un « phénomène ». Chaque apnée, de nouvelles doctoresses sortent, à Paris, de notre Faculté; nos petits bourgeois, leurs camarades aux cours, aux cliniques s'alarment assez de la concurrence! Mais j'esquiâgerai à larges traits, quand il siéra le mieux, le tableau des progrès de la Femme vers l'égalité du travail dans la science et dans les professions qualifiées libérales. Je ne veux ici que rassurer l'homme, importuné souvent (c*est une de ses plaintes) du manque de sérieux des amoureuses qui voudraient qu'on aimât tout le temps.

Pauvre homme! car, à peine on se flatterait d'avoir réussi à faire rentrer le calme en son cœur par cette vision d*un avenir si différent de tout le passé, le voilà qui trouve en cette vision un motif à nouvelles doléances sentimentales,, Il se contredit, bien entendu, suivant son habitude; subitement inquiet pour cet amour jugé l'instant d'avant excessif, encombrant, exaspérant, m crampon. ^ I -1- Alors, quoi? La femme n'aurait plus le temps

d'aimer? Elle serait comme nous?... Les énergies

qu'elle concentrait dans la passion d*amour se diviseraient, au profit d'jBmplois sociaux? Perspective peu gaie, monsieur I

Vous le dites : peu gaie, mais ce mot est toute une coniession. Ce qui risque, en effet, de disparaître, ce qui disparaîtra, c'est la facilité du plaisir avec la première rencontrée. Mais je calomniais la femme il y a deux. minutes en ayant l'air d'accepter qu'elle dût à son néant social sa vertu de passion.

Elle n'y est redevable que de sa fréquente sottise à aimer. qui np le mérite pas; à choir aux filets du Trompeur; à confondre les prières de Désir, les serments qu'il prodigue avec l'expression d'une véritable, tendresse passionnée, digne de retour, parce que de foi.

Elle y doit, ^n outre, de ne pouvoir aisément ûiscerner la valeur intellectuelle et morale, réelle, de deux hommes en compétition d'amour devant elle; de se méprendre souvent et grossièrement dans son choix.

Bref, il lui arrive de procéder tout au rebours des lois naturelles de la sélection, même en des cas d'intérêt vital pour elle, — si par exemple il s'agit de mariage — parce qu'elle n'est rien dans la vie extérieure,, agissante où nous puisons notre expérience, nos moyens de comparaison; parce qu'elle est « béte domestique » ou (tout ensemble) « de

luxe ») .

1 i2 HUMANISME INTÉGRAL

Même en ses préférences physiques, elle doit à celte condition et à l'éducation qui Ty prépare, de mal distinguer : repoussant, pour le joli garçon, pour le bellâtre, souvent maladif, l'homme d'harmonie organique, sain, fort, de beauté vraiment virile, qu'eût élu son instinct non déformé.

La liberté de la femme, par suite son développement normal à tous égards, la rendront perspicace, au bénéfice de l'espèce et au sien propre.

Mais née pour aimer, douée de qualités affectives supérieures, elle aimera tout autant, en aimant beaucoup mieux.

Beaucoup mieux parce que ce ne sera plus en esclave et que le sublime où elle atteint dans sa passion toujours un peu de servante, sera dépassé par le sublime nouveau d'un amour sans lâcheté, d'un fier amour d'égal à égal, qui unira la beauté de l'amitié toujours libre, de la personnalité conservée à l'antique poésie ennoblie du cœur et des sens.

Mais il faudra que l'homme s'élève pour ce sublime nouveau, qu'il le mérite.

L'Eve de ces temps aura besoin d'estimer pour aimer, peut-être 4'admirer (en égale toujours).

Revenons au présent. J'ai dit quelques mots très insuffisants de l'obligation de virginité pour la jeune fille.

Le christianisme ne fit qqe l'exalter, bien entendu, avec le culte de la Vierge Marie, mère du Sauveur.

Non seulement chez le peuple juif cette obligation existait, absolue (le mari pouvait même répudier l'épouse qu'il n'avait pas trouvée vierge) ; mais en Grèce, à Rome, la jeune fille était pareillement condamnée à garder la petite membrane, emblème de pureté morale.

Et chez bien d'autres peuples non chrétiens, actuellement, en Afrique, en Asie, même loi. Mantegazza (1), célèbre anthropologue italien, donne des exemples, dont quelques-uns curieux par le pittoresque barbare des cérémonies destinées à publier ou simplement à établir pour le mari la virginité de la jeune épouse. Mais il me semble sacrifier au pittoresque, précisément ; et une liste complète (2) des nations disparues et vivantes chez lesquelles cette virginité fut de devoir, serait d'un autre intérêt scientifique, philosophique.

Ce qu'il y a de plus instructif dans le chapitre de Mantegazza, ce sont les exemples opposés : ceux de peuples où la virginité n'eut (ou n'a) aucun prix, où même elle fut (ou est) méprisée.

Toutefois, dit-il, « je crois que si l'on pouvait

(1) L'Amour dans l'humanité,

(3) Du moins autant que les actuelles connaissances anthropologiques permettraient de la dresser.

établir une statistique exacte des divers peuples qui ont l'une ou l'autre de ces opinions, on trouverait supérieur le nombre de ceux qui donnent une grande valeur à la virginité. » Et il ajoute: « Il est du reste très naturel qu'il en soit ainsi : rhomme est heureux et fier d'entrer le premier dans le temple; il satisfait à la fois ses deux passions principales; l'orgueil et l'amour. Il croit, en outre, avoir plus de sûreté : ce qu'il « possédé le premier, ne sera pas possédé par d'autres. » Explication conforme h la mienne, avec un argument en plus : cet espoir chez le mari qu'une femme ayant su se garder vierge jusqu'au mariage ne sera point adultère.

A la décharge encore du Christianisme, il faut se rappeler que l'Olympe, à côté de Vénus, a Diane, la chaste déesse. Minerve aussi est vierge. Enfin la vestale romaine, c'est déjà, par le vœu de chasteté, notre religieuse. (C'était même davantage sous un autre point de vue, puisqu'elle était prê. tresse.)

Dans les monastères féminins bouddhiques, la chasteté tut d'ailleurs, du jour oîi le premier se fonda, une des vertus sacrées , comme pour les moines de la même religion.

On voit donc très nettement, chez les peuples d'idéalité notable, surgir un idéal commun de pureté féminine entraînant pour la jeune fille le devoir de virginité.

Il n'en est pas moins vrai que cela s'accordait à merveille avec Tinstinct de propriété masculin contre la Femme ; que Tidéal religieux favorisait la force tyrannique au duel des sexes — et qu'en définitive la Femme, dans son droit naturel d'aimer, de se donner, était immolée à un concept mystique, tandis que Thomme non marié, ni voué à l'ascétisme ou au culte, restait libre (en fait, sinon sans péché] d'accorder à sa « béte » toute satislaction.

L'Eglise prêche la virginité aux deux sexes en dehors du mariage. Il suf&t de se rappeler certain commandement du Catéchisme. Mais en fait — qui le contesterait? — elle distingue entre le Féminin et le Masculin, par son indulgence hypocrite pour les péchés charnels du jeune homme. Jamais un confesseur n'accueillera l'aveu de la première « faute » d'une jeune fille, du même ton et sans plus de remontrances vives que l'identique aveu d'un garçon de vingt, dix-neuf ou dix-huit ans.

Au plus beau temps de la chevalejrie, quand le chevalier est vraiment « le soldat chrétien », la chasteté lui est conseillée, mais non pas commandée (1). L'auteur de ÏOrdene de chevalerie, ouvrage presque mystique, voudrait que le chevalier fût vierge, mais c'est un simple souhait très ardent ;

(1) Voir le bel ouvrage, enthousiaste et savant, de Léon Gautier : La Chevalerie,

146 HUMANISMG INTÉGRAL

cela ne devînt jamais, comme parle Léon Gautier, « un article du code chevaleresque ».

C'est que l'Eglise, avec son génie de souplesse à toute époque, plia, pour ne pas rompre, sous la violente, l'irrésistible sensualité masculine.

La morale sociale, n'étant point trop retenue, se lâcha, ou plutôt resta lâche. — «Ilfaut que jeunesse se passe... Il jette sa gourme. »

Rousseau dira : « Il faut toujours un temps de libertinage. » Et Balzac, avec une verve un peu lourde, montre le genre de succès que remporterait « au sein du salon le plus janséniste » — en France — « un jeune homme de vingt-huit ans ayant « bien précieusement gardé sa robe d'innocence »-

Seulement, « il faut que jeunesse se passe », a il faut un temps pour le libertinage », au profit exclusivement du masculin I — la jeune fille (c'est bien certain) ne pouvant avoir ni sens qui parfois la tourmentent, fût-ce d'un désir moitié chaste encore de baisers tendres, ni le cœur ému, troublé, palpitant du besoin d'un autre cœur oii s'appuyer, en la vie duquel faire retentir ses battements.

Tant pis pour elle si nul ne la demande en naariage 1 Son devoir est de laisser fuir sa jeunesse, se faner sa beauté ; son devoir est de comprimer les battements de son cœur.

Lèvres closes sur ce vaste chagrin, elle devra, le front tranquille, voir se marier, aimer autour

d'elle. Elle se parera pour de nuptiales cérémonies ; elle s'y rendra, y demeurera souriante, tout heureuse, la martyre ! du bonheur qui luit aux yeux de l'épousée.

Et ce n'est dans nos pays (exception faite encore ici des Etats-Unis, de rAngleterre)^ ce n'est là qu'une partie du Sacrifice — et de l'héroïsme exigé.

Elle devra longtemps jouer l'ignorance de l'ingénue : au moins dans la bourgeoisie moyenne.

Majeure, il lui est commandé par son monde de rester mineure spirituelle, totalement.

Pas de franc parler sur quoi que ce soit de non enfantin, ou de platement bourgeois comme ces sujets de conversation : la pluie, le beau temps, le prix des choses de cuisine ou de toilette, l'omnibus, le tramway, les défauts et tics d'amis, de « connaissances », le dîner de la veille chez M. X... ou madame Y..., une sauterie, peut-être une petite débauche avec papa et maman chez un restaurateur connu, une soirée à l'Opéra-Gomique (alors on s'élève), à la Comédie-Française (excelsior l ).é.

Ah I les vieilles filles I avec parfois, en leurs grands cœurs, de si larges « urnes d'amour » I avec, parfois, une intelligence fine, bien vivante, qui voudrait se manifester ; qui souffre du perpétuel reploiement sur soi où la condamnent les monstrueuses, les idiotes convenances I

l48 HUMANISME INTÉGRAL

Misérables nonnes laïques de par la volonté de la Famille, criminellement stupide !

Car cette morale familiale, approuvée de la Religion qui la met au ciel en la personne de la Vierge, c'est de l'assassinat hypocrite, lent, à. toute heure, à toute minute : parce qu'il est entendu que THomme a, seul^ le droit d'émanciper (dans un servage nouveau) le cœur, les sens, la pensée même de la Femme I

Toujours la conviction passée dans les mœurs^ comme dans la loi, que la Femme n'a pas h vivre pour elle-même ; n'est point une personne I

La jeune Américaine, l'Anglaise ont su au moins s'affranchir mentalement et conquérir des libertés d'allure, de démarche ; allant et venant seules, voyageant de même ; mais leur indépendance ne va pas jusqu'à l'affirmation du droit d'aimer, de se donner (1).

L'état de chasteté demeure pour elles une condition, la principale, de l'honneur féminin chez la femme non mariée.

Un petit nombre, il est vrai, ont poussé le cri définitif de révolte.

En Angleterre au moins, où Tamour libre a ses apôtres féminins très crânes. Olive Schreiner en

(1) J'ai tort d'employer cette expression, car elle est antiféministe, antilibertaire» Un être libre ne cesse point, en aimant, de s'appartenir. Dit-on de l'homme qu'il se donne t

proclamait le droit et la dignité dans YHistoire d'une Ferme africaine, Sarah Grand également, dans Une femme superflue (1).

Mrs MonaGaird, enfin, mène une campagne de fougue admirable, de dialectique puissante contre les actuelles lois du mariage : et la conclusion logique de ses attaques, c'est une transformation telle de cette institution que l'amour libre en serait désormais Tunique assise, qu'il en serait, disons mieux, le principe et la fin.

Ces hardies avant-courrières anglo-saxonnes pensent comme la Magda de Sudermann :

« Si vous nous donnez le droit d'avoir faim, pourquoi nous refusez-vous le droi^ d'être heureuses comme nous l'entendons ? »

Sans doute Magda est une artiste; mais loin que ce soit un argument contre la thèse soutenue, c*est le meilleur en faveur de cette thèse, fait justement observer madame Hudry-Menos : car l'artiste Magda représente la Femme moderne « qui lutte seule, se fait sa position, garde son nom et ne laisse jamais absorber son individualité par celle de l'homme ».

Son père lui dit : « Tu crois peut-être, mon en-

(1 ) Voir deux études : Tune de mademoiselle Claire de Pratz {Le Magazine internationaly mai 1896) ; l'autre de madame Uudry- Menos : L* Individualisme féminin dans la littérature {La Société nouvelle y mai 1896).

fant, que parce que tu es indépendante... » Elle lui coupe la parole et marque bien dans sa réponse toute la portée de sa revendication. Il ne s'agit pas de l'artiste, mais de la Femme : « Je ne veux rien être de plus que n'importe quelle couturière ou servante qui cherche, où elle peut les trouver, un peu de pain et un peu d'amour... Oh! Ton sait ce que la famille exige de nous... Il faut que nous restions bien tranquilles dans notre coin, jusqu'à ce qu'un épouseur se présente... oui, jusqu'à ce que!... Et, pendant ce temps b, nous avons le corps et l'âme rongés. « Il ne nous reste qu'à nous faner, à nous aigrir... Ecrasez-nous, hébétez-nous, enfermez-nous dans des harems ou des cloîtres »^ ou laissez-nous aimer.

Liberté de parole, liberté d'allure et, s'il plaît, liberté du cœur, des sens ; c'est l'avenir ; et la femme n'en profitera, je l'ai déjà dit et même prouvé, que pour nous faire le magnifique cadeau — si nous le méritons — de l'amour supérieur où la destine sa naturelle idéalité passionnée, amoiur drie jusqu'à ce jour par l'Homme religieux, par l'Homme social, par l'Homme sentimental, par l'Homme charnel.

* if- *

En l'actuel amour, une femme avoue bien qu'il y a « toujours un peu de Dalila » chez la plus passionnée

des maîtresses, des épouses (1). Mais ce Dalilisme, h préciser, ne serait que Tenvie de « surprendre, dans rivresse des sens et de la raison, le secret de la nature masculine ». Et pourquoi? « Parce que de ce secret dépend souvent » toute la « destinée » de la femme.

L'homme a rendu nécessaire cette curiosité, comme toute la Ruse que dénonçait Vigny.

Ainsi je réponds au second des deux reproches capitaux formulés, sous la dictée des littératures et légendes antiféministes, dans la quatrième ou cinquième page de Tétude précédente. J'avais négligé ce second grief du Masculin, pour le considérer, le moment venu, non plus du seul point de vue de Tamour physique, mais sous Tangle élargi de Tamour sans épithète.

Cette curiosité disparaîtra, dans ce qu'elle a de perfide. Elle n*aura plus d'objet, à mieux parler. Car la femme laissera l'homme qui s'obstinerait à rester, plus ou moins, l'ancien mâle redoutable, le mâle à secret dangereux. Eve nouvelle, elle n'aimera que l'Adam nouveau, compagnon, frère loyal de sa loyauté.

(1) Daniel Stero (Esquisses morales).

DANS LA VIE DE L'eSPRIT

A la vérité, j'ai dit Tessentiel : la volonté de rHomme que la femme soit son reflet.

Et cela dans toutes les classes.

Et plus encore dans les populaires.

Madame Cavaîgnac, l'auteur des Mémoires d'une Inconnue, avait une sœur qui, veuve, se remaria avec un certain docteur D..., excellent homme, mais rustre. Ce docteur aimait « éperdument » sa nouvelle femme — qui était sa troisième. Il était très fier d'elle — les deux autres, qu'il avait prises dans le peuple « à peu près », ne l'ayant pas flatté dans sa vanité. Mais avec ces deux autres il avait contracté, — suivant d'ailleurs la pente de son caractère, — des habitudes de despotisme domestique, toutes plébéiennes. Et Tex-madame de F..., madame D... maintenant, « devait non seulement

'voir, penser et dire comme lui, mais encore rire quand il riait, dormir quand il dormait, se bien porter comme lui, avoir bon appétit comme lui; surtout être toujours là, disponible, sous sa main ». Exemple montrant chez un bourgeois, époux d'une Parisienne du Paris d'élégance, la façon dont l'ouvrier, dont le paysan conçoit son droit de mari et le mulliple devoir de sa femme auprès de lui. (Seule différence, capitale sans doute: madame D... n'avait pas à peiner aux rudes besognes domestiques, souvent aggravées d'un métier pour la femme de l'ouvrier; d'une collaboration éreintante aux travaux de la terre pour la paysanne.) Mais, en l'instructive anecdote, ne retenons que ce qui relève du sujet précis de ce chapitre- Le « moi », écrasant pour l'intelligence féminine, que le paysan, l'ouvrier, si naïvement, carrent au ménage, n'a d'égal en effet que leur « moi » de. travailleurs- tyrans, exigeant de la femme lin labeur dont le fardeau compliqué leur serait trop lourd, à eux, quelquefois. Cette « faible » méprisée — qu'ils aiment néanmoins, à leur manière, — ils l'écrasent, comme si, à tous égards, elle était l'être fort dans l'association. Mais en dépit de leur orgueil, il se trouve, d'ordinaire, qu'elle est Tintelligence du foyer quand même. Ils ont beau s'employer, en fait, à l'abrutir, avec leur insolente prétention de la modeler toute, moralement, à leur ressemblance, avec cette volonté d'entendre en sa

voix, sur toutes choses, l'écho de leur voix ; mille cas se présentent où la naturelle supériorité de finesse, de vivacité spirituelle, d'intuition, qu'apporte la compagne, perce, éclate, victorieuse des contraintes. Celles-ci n'ont pu réussir (c'est déjà beaucoup trop, infiniment trop sous ce point de vue particulier) qu'à étouffer en l'épouse certains dons; celui, par exemple, qu'elle aurait eu (souvent) de se former des idées générales des opinions politiques et sociales, bien à elles, non perroquetisantes, non répéteuses de celles de l'époux.

Et ce que je dis pour les ménages réguliers, il faut le dire pour les autres.

Amant ou mari, dans les classes pauvres, c'est la même superbe: cette conviction entêtée, granitique, que la femme ne doit, ne peut d'ailleurs avoir d'idées qu'à l'image des viriles, par la grâce éducatrice et toujours sous le contrôle sévère de ce Masculin roi et demi-dieu.

Conception se voilant d'hypocrite politesse à mesure que, socialement, par l'apparence, ce Masculin se transforme. Mais l'observateur la découvre sous les manières et le ton du mondain le plus galant comme sous larudeécorce et le front lourd du laboureur, du forgeron, du serf de l'usine et de la mine.

Aussi, partout, duel sourd ou déclaré.

Car la nature ne les a pas faites semblables ces deux intelligences dont l'une veut s'apparier l'autre en se la subordonnant.

L'erreur du Masculin, dans cette tentative contre nature, est la cause de tout le mal.

La nature féminine ne peut pas ne point résister ; ou bien, pour elle, c'est la mort — le suicide par persuasion, terreur ou résignation.

De ces trois formes, je ne saurais dire avec assurance si la troisième est le plus souvent observable ; mais wlontiers je le croirais. La terreur, de son côté, la vraie terreur arrive trop fréquemment encore à paralyser, puis dévorer la féminine pensée : car des hommes, dans la classe ouvrière, qui se proclament socialistes, môme révolutionnaires, n'ont rien de plus agréable que de gouverner chez eux par répouvante — en petits Nérons, d'ailleurs alcooliques presque toujours. Cet alcoolisme néronien, c'est le tragique trop fréquent du mariage populaire, de l'union libre populaire aussi. L'abêtissement du Féminin, sous les injures, les coups, dans le quotidien martyre physique et moral, comment ne serait-ce point fatal, peu à peu ?

Il est rarement facile à la martyrisée, rarement possible même, de rompre sa chaîne. —Elle aie divorce, si elle est mariée! Et si elle ne l'est pas, qui donc, quoi donc l'empêche de s'enfuir? Objections de personnes n'ayant jamais eu l'occasion ou la curiosité de pénétrer en cet enfer social. Outre que, mariée, la femme de ces classes n'a pas d'argent à elle ni, . ordinairement, une suffisante

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connaissance de la loi pour divorcer sans frais sérieux; elle sait trop, mariée ou non, que son tyran-bourreau est homme à la tuer si elle tente de s'affranchir.

La tuer ! combien de fois il l'en a menacée, et d un ton, avec des regards ne laissant aucun doute sur la sincérité résolue de Taimable promesse.

A ce fanatique de la Liberté, de TÉgalité, de la Fraternité, à ce farouche démocrate, ennemi de la propriété individuelle, l'épouse, la maîtresse même, c'est son bien. Elle n'a pas le droit de vouloir lui échapper; elle est à lui comme ce couteau qu'il serre en sa main crispée, comme la chaise' qu'il brise en ses propos de fauve, en ses hurlements d'assassin qui se retient, mais qui frapperait — il faudrait voir comme ! — si elle osait faire un pas, lever le doigt pour demander qu'on la rende à elle-même. Jean Grave le reconnaît, le déplore: « Des révolutionnaires... agissent dans la famille comme de véritables maîtres »(1), —et quelquefois comme des brutes furieuses, eût-il dû ajouter.

Mais nous voilà sortant du cadre de l'étude présente, malgré nous. Péché de composition où non moins involontairement, non moins nécessairement, dans le précédent chapitre, je suis tombé : pénétrant au domaine, alors voisin, de

(1) La Société future.

l'esprit, sous le jeu naturel des idées liées, ainsi que je viens d'entrer au domaine social.

C'est qu'en effet les divisions à l'aide desquelles le philosophe espère raisonner plus clairement sont toujours, plus ou moins, artificielles, quand il s'agit de la Vie.

Et à y songer une minute, n'ai-je pas dû constamment sociologuer^ en psychologuant sur le duel sensuel et sentimental des sexes ?

Pourtant essayons de rester fidèle, en la mesure tlu possible, au titre de ces pages.

La Femme-Reflet I L'homme se mirant en elle, sa création spirituelle I Tenons solidement cet idéal viril, condamné par la loi des choses.

L'éducation de la jeune fille, l'absurde instruction qui lui fut départie jusqu'en ces derniers lenaps (en France, par exemple, jusqu'à la création des lycées de jeunes filles) s'expliquent par cette volonté masculine d'être l'éducateur véritable de la femme, en restant son maître toujours.

Mais comme on ne peut faire que des sottises quand on méconnaît la réalité, quand on brave la nature, le résultat, souvent tout contraire à l'espoir, est désastreux.

Dans les familles en effet, dans les établissements de pseudo-instruction pour la fillette, pour la petite demoiselle (lorsqu'on fut obligé de s'occuper d'elle aussi et de sembler tenir à ce qu'elle

158 HUMANISHB INTÉGRAL

apprît quelque chose) on eut beau et Ton a beau encore s'appliquer à rendre la future femme presque amorphe, il arriva et il arrive qu'on n'aboutit qu'à la déformer.

Toute misérable qu'était ou que soit la nourriture d'attente dont on leurrait ou leurre son cerveau, ce cerveau fonctionnait, fonctionne, s'assimilant ces niais mensonges. Ils passent dans le sang, — dans l'être moral tout entier ; ils vicient l'un, faussent l'autre. Et quand l'homme, se flattant d'un fève démiurgique, prend possession de <« l'objet humain » prétendu facile à pétrir, à modeler* il a, neuf fois sur dix, la surprise (l'imbécile !) de le trouver rebelle : oui, malgré soi rebelle en sa difformité, sa misère.

Alors il pousse, selon son habitude, des cris de jars :

— Une oie !

Et que vouliez-vous donc qu'elle fût, ô jars I

Mais, que dis-je! Ce n'est pas une oie toujours, puisque, malgré tout, dans le peuple — si Ton me pardonne cette répétition — la maîtresse ou l'épouse va se révéler, sur tant de points, d'esprit plus agile, plus pénétrant, de plus solide raison que son mâle vaniteux, épais, vite ahuri dans une conjoncture grave, aisément affolé.

Même remarque pour la femme du boutiquier, du commerçant. C'est elle, souvent, le bon sens, le courage, l'adresse, l'ingéniosité de la maison»

Combien de faillites évitées par ces vertus d'esprit et de cœur en cette petite bourgeoise — dont le mari se croit le supérieur intellectuel parce qu'il va au café, comme l'ouvrier au cabaret, o causer politique » avec des amis I

Ingratitude fréquente du mépris masculin pour la femme I

Et comme, d'autre part, il a Tair peu tranquille, ce bel orgueil, lorsqu'il voit des femmes, des jeunes filles, luttant pour la vie presque toutes, s'efforcer d'atteindre aux carrières de haute activité sociale, y marcher !

Contradiction sur contradiction, toujours I

Car enfin, si la femme est si bête, que craignezvous, messieurs?

Mais voilà : il se prouve de jour en jour qu'elle n'est pas si bête! qu'avec ses qualités propres, son génie à elle, malgré ce qu'ont écrit les Schopenhauer, les Proudhon, elle peut faire tout ce que fait Thomme, ayant commencé par très bien apprendre, et facilement, tout ce qu'il était si fier de savoir seul.

Et c'est une nouvelle source de fureurs pour cet homme I — La femme est sotte ? Désolation I Elle se témoigne intelligente? Mieux : capable des '''^orts auxquels, seul, il se croyait apte? Malédic-

n I Ce va être une affreuse concurrence, duel

e que l'ancien.

^ci encore, l'homme, heureusement, se trompe.

Il en sera dans la vie de Tesprit comme dans la vie du cœur : la paix, une paix noble, féconde, se fera par Tégalité — dans la cité future.

Cité qui la première, et totalement, pourra se dire humaine; car non seulement l'ouvrier n'y sera plus le serf du Capital, mais la femme, devenue citoyenne, enfin 1 n'y obéira, comme le citoyen, qu'à soi-même.

Cité de liberté intégrale pour toute Thumanité adulte, et de droits même pour l'enfant.

Cité dans laquelle, par suite, la concurrence d'aujourd'hui aura fait place à la collaboration

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