I. — L'AÎNÉ
Le cabaret du père Brossée était situé dans un faubourg- de Trégharaix, sous-préfecture industrielle d'un département breton. Deux maigres piliers de fonte, au badig-eon décoloré tombant par écailles, étayaient le plafond bas de la g-rande salle, aux murs jadis embellis de peintures criardes aujourd'hui fondues dans une g'risaille uniforme : quelques tables grossières, encadrées de lourds escabeaux, boitaient sur un carrelag'e inégal et mal rapiécé. Ce soir-là, vers 11 h. 1/2, sous la lueur falote des papillons de gaz ajustés aux colonnes ou piqués aux parois, la pièce était remplie d'une cinquantaine d'ouvriers, qui buvaient, criaient, chantaient, fumaient, crachaient au sein d'une buée malsaine et d'un vacarme assourdissant.
Bons travailleurs au demeurant, mais surchauffés de discours incendiaires et brûlés de mauvaise eaude-vie, on les eût pris pour une bande d'apaches ou d'émeutiers.
C'était un groupe de grévistes. Ils appartenaient, les uns à la fabrique Lehudé, les autres à la fabrique Herbin, les deux principales cordonneries de Trégharaix, où le travail était suspendu depuis dix jours, à cause d'un nouveau règlement d'ateUer. Ils venaient
(rentcndrc un député socialiste du Nord, accouru tout exprès pour envenimer leurs colères et aig-rir leurs partis pris, déjà surexcités par des négociations interminables où se heurtaient Fentétement des patrons et l'obstination du Syndicat. Autour des tables poisseuses et des liqueurs' frelatées du père Brossée, ils avaient voulu renouveler, encore une fois, le serment de résister jusqu'au bout.
Tout à coup, du fond de la salle, une voix glapit, stridente et martelée, dominant le tumulte et perçant le nuage empuanti par la fumée des pipes et Fhaleine des buveurs.
— Citoyens, j'ai une proposition à vous faire ! Celui qui parlait ainsi , debout sur un escabeau,
n'était pas un ouvrier. C'était un jeune homme de vingt-cinq ans environ, vêtu avec l'élégance vulgaire et prétentieuse d'un garçon coiffeur ou d'un petit employé de bureau. Sa figure maigre, aux traits tendus, à l'œil clignotant, dur et vicieux, au front large creusé entre les sourcils d'un pli volontaire, au menton solide et carré, révélait de l'intelligence et de l'énergie, mais dénonçait une débauche précoce. Ses formes un peu rustiques et ses mains larges et rougeaudes avéraient le paysan sous l'habit citadin. Du haut de son perchoir improvisé, le veston large ouvert et les poings sur les hanches, la tête en avant, comme prête à foncer, les paupières plissées, la bouche entrouverte, il promenait un regard méchant sur l'assistance.
Ses voisins, probablement au fait de son idée, tambourinaient de leurs verres sur les bouteilles et sur les tables, afin d'obtenir le silence.
— Ecoutez Gouaisic ! Ecoutez-le !
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Ia) liniil (les cniis roulions s'rlri:4iiil. '|\mi> (*■:■> visages, allinncs |);ir hi colric ri liiicool, ou cci'lîiiiis yeux s'é('Iairai(Mil de lucuis lioiiMcs, dû (1u(îI(|U('s auli'cs cliaviiaiciil (ruiic s(uniiolenci3 liùhcHéo, se lixèreiil sur le jeune lionurie.
— Citoyens, repiût-il , J^ii une proposition à vous ïiùve. Ce rpii se passe à Tlieure actuelle à (luéniéneliie, est une honte. Le gouvernement se laisse tenir en échec par une poignée de cafards et de calotins...
— A bas la calotte î huila un lénor éraillé.
— La calotte, hou,! hou ! scandèrent aussitôt trente ou quarante voix, tandis que de lourds coups de pied sur le carrelage et des chocs de verres sur le bois rythmaient ce cri absurde.
— Laissez-moi donc finir!... Est-ce que nous pouvons tolérer, citoyens, que le cléricalisme et la réaction relèvent insolemment la tête, aux portes mêmes de Trégharaix?
— Non ! Non !
— Puisque le gouvernement trahit son devoir, à nous de lui donner l'exemple I
— Oui, oui î Bravo, Gouaisicl
— Dès demain, rendons-nous en masse à Guéménéhic! Au fond, tous ces paysans qui suivent aveuglément leurs curés...
— A Teau, les curés !
— ... ne font les crânes que parce qu'ils escomptent une défaillance des soldats qu'on enverrait contre eux, sous le commandement d'ignobles galonnards î
— Des galonnards, n'en faut plus !
Et, soudain, sur ces mots, d'un coin du cabaret, gronda Y Internationale.
HUMDLES VICTIMES. — 4.
L'orateur eut un geste crimpatience.
— Fermez çaî... Je dis que tous ces froussards, quand ils se verront assaillis par de solides gaillards, armés de bons gourdins, détaleront comme des lièvres. Et, demain, dans tous les journaux de France, on dira que les vaillants travailleurs de Trégharaix, non contents de défendre la cause sacrée du prolétariat contre la tyrannie capitaliste, ont su donner une leçon d'énerg-ie républicaine et de courage librepenseur h un gouvernement oublieux de son devoir ou traître à son parti.
Ce cliché grandiloquent, lancé d'une voix sèche et fébrile , déchaîna l'enthousiasme. Les applaudissements claquèrent. On tonna des acclamations. Deux bouteilles se brisèrent avec fracas.
— Holà ! rugit le père Brossée, un gros homme court à l'encolure puissante et au nez rubicond, cassez pas ma vaisselle. Et puis, voilà minuit. Faut voir à déguerpir I
Le village de Guéménéhic, objet de tant de malédictions, pointait son clocher à jour à une lieue de Trégharaix. Les Sœurs de son école Ubre venaient d'être englobées dans un décret d'expulsion. Mais les habitants] du bourg avaient résolu de s'opposer de vive force à leur départ. Les travaux de la campagne étaient interrompus; Guéménéhic avait pris ligure d'un camp retranché ; des barricades élevées en travers des routes aboutissant à l'école coupaient les chemins de tous côtés ; des sentinelles veillaient aux abords de la place. Déjà, le sous-préfet, venu pour
LES DEI'X FUfoilKS 51
(îxéculi'i' les oi'drcs du miiiislic, en compji^iiir d'iinr, oscouado de ^'endai'incs, avnit dfi se replier devani la \ii;()ii relise iiidig'iialioii de ces piiysans résolus à dêleiidre leui's droits. Il l'aliail envoyei' la troujie, el, depuis cinq jours, on pensait ap|)ren(li'e eliaque matin (ju'une des (;onipa<>'nies du bataillon stationné à Tré- ^haraix était partie pour Guéménchic.
C'était riiésitation des autorités devant cette mesure de violence ([ui avait si fort outré le jeune socialiste et qui, le trouvant surchauffé par des discours de réunions publiques et l'ivresse en commun de ce cabaret de faubourg", lui avait inspiré son projet d'expédition.
Maintenant, les buveurs égrenaient leur bande à travers le faubourg-, avec des mines de conjurés, non sans avoir pris rendez- vous pour le lendemain, dès l'aube — et ce serait de bonne heure en ce mois de juillet — à quelques cents mètres en dehors de la ville, au premier carrefour de la grand'route.
Le jeune orateur, accompagné d'un ami, marchait d'un pas pressé, la cig-arette aux lèvres.
— Tu rentres chez toi, Gouaisic ?
— Non, je vais au journal. Il faut que je trousse un compte rendu de la grève et un entrefilet sur Guéménéhic. Je ne suis pas encore au lit.
— Tu viendras tout de même avec nous?
— Mais sans doute !
— On dirait que tu hésites. Aurais-tu peur de rencontrer ta mère ou ton petit frère Jean?
Le jeune homme eut un haussement d'épaules ag-acé, mais ne répondit mot.
— Faut pas flancher, tu sais, insista son compagnon.
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Si ta n*es pas là pour les conduire, ils caleront
Allons, je vais me coucher. Bonsoir !
— Bonsoir !
Et Gouaisic, ayant lancé cet adieu d'un ton sec, se perdit dans Tonibre. Il songeait. La solitude et la nuit commençaient à le dégriser. La proposition qu'il avait jetée, dans ce cabaret fiévreux, moitié par ivresse et moitié par bravade, lui semblait maintenant un peu saugrenue. Sans doute, il aimait fort à pousser le peuple aux aventures ; mais il lui plaisait beaucoup moins d'y risquer sa personne. Après avoir signé ses articles corrosifs et fulminants du Rappel TrégJiaraicois — feuille socialiste, en secret commanditée par le banquier parisien Macherneux, qui voulait se faire éiire député dans cet arrondissement breton, — Gouaisic oubliait volontiers la cause des prolétaires, au riiilieu des plaisirs faciles.
Et puis, si vraiment son frère ou sa mère allait se rencontrer au premier rang de ces paysans de Guéménéhic?... Il avait beau se croire au-dessus de tous les préjugés de famille, il sentait un frisson lui courir Fépine dorsale et lui glacer le cœur à la pensée d'une telle bataille.
Pierre Gouaisic était né, en effet, vingt-cinq années plus tôt, dans ce bourg de Guéménéhic, où sa mère habitait encore, avec son frère Jean, de neuf ans moins âgé que lui. Les Gouaisic avaient possédé naguère un petit bien. Par malheur, il y a dix-sept ans, le père, abîmé de chagrin par la mort d'une fillette dont il raffolait, s'était mis à boire; et l'alcool et le vin Lavaient rendu méchant. Très vite, il était devenu l'un des piliers des pires cabarets de la ville où quel-
(|nos niauviiis ^ai's raviiiciil criilocli'iiH';. lîr^'l", en <ir;j)il, nos |)l(Mn'S (1(; sa IriniiH», il avail dcsortô Tô^liso (;l ])lacô Pierre à récole coininuiialr, loiil IVaM^hement laïcisée.
Or, rinstiLuleur de Guéménéhie, un jeune pédant, farci des idées nouvelles, était furieux de voir que la feinte modération dont il faisait étalage ne trompait personne, et que l'établissement libre, ouvert immédiatement par les Frères, attirait tout le monde. Enfiellé de rancune, il eut bientôt remarqué que le petit Pierre, avec une intellig-ence vive et une volonté tenace, était travaillé de penchants vicieux; n'étant pas pressé d'élèves, il résolut de pousser cet enfant, de tirer de cette gaine paysanne un futur intellectuel et de punir cette population cléricale en formant, parmi ses membres, un ennemi de la religion.
L'aîné des Gouaisic était le fruit de cette éducation sectaire. Son père étant mort subitement, d'une congestion alcoolique, Pierre, alors âgé de dix-buit ans, s'était engagé d'un coup de tête, afin d'échapper à son milieu. Indépendant, jouisseur et ambitieux, frotté de Uttérature et doué d'un certain bagout, il s'était hé avec le rebut de la caserne et n'avait échappé qu'à grand'peine au Conseil de guerre et aux bataillons d'Afrique. Son temps achevé, il avait obtenu au Rappel Trégharaicois cette position qui lui semblait une avenue sur les destinées les plus hautes. Au surplus, la place était bonne. Le banquier Macherneux, qui, dévoré du prurit politique, avait jeté son dévolu sur ce centre industriel où le socialisme fermentait, payait largement. Gouaisic, en même temps que journaliste, était conférencier populaire ; il avait des cham-
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pions parmi los ouvriers, des succès oratoires au sein des réunions. C'était presque une manière de petit personnag'e ; déjà même, il rêvait de supplanter son patron.
Mais , cette nuit-là , tout courant dans les rues étroites et sombres, il était loin de song-er à Tavenir, et le passé lui remontait au cerveau. Que ferait-il le lendemain, si sa mère ou son frère...?
Cependant, ses réflexions ang-oissées Font conduit jusqu'au journal. Il entre, échange un bonjour maussade avec le petit Hergoëz, le gamin chargé de la « locale », allume une cigarette, et, d'un geste énervé, chassant les scrupules et les remords, il se met au travail.
Rageuse et grinçante, sa plume écorche le papier de ces mots : a Quand donc le gouvernement se décidera-t-il à marcher sur ces odieux calotins de Guéménéhic?...