‹ Humbles victimesChapitre 5 sur 21 · II. — Le Cadet · texte numérisé non relu

II. — Le Cadet

Le petit réveil de cuivre acheté, la Saint-Martin dernière, à la foire de Trégharaix, vibra d'une sonnerie grêle et stridente. La mère Gouaisic, qui ne dormait plus qu'à moitié, au fond de son lit-clos, se réveilla tout à fait, ouvrit les yeux, se dressa. Un rayon de jour, très pale, et comme imprégné de nuit, filtrait par les rideaux de serge verte, et, dehors, des trilles et des roucoulements d'oiseaux s'égrenaient dans les arbres. La mère Gouaisic enfila son vieux jupon, jeta un fichu sur les épaules, descendit du litclos sur le coffre, et du coffre sur le sol en terre battue ; puis, ayant chaussé ses sabots, elle alluma la petite lampe à pétrole qui pendait sous le manteau de l'âtre.

LliS DEUX FUKRKS i).)

Alors, ollo ro^'arda dans le second lil-dos, In plus beau, celui qui atlonait à l'armoire de noyer aux ferrures de cuivre. Et un soui'ii-e illumina sa peau tannée et ])lissée de vieille paysanne, à la vue de son Jean qui dormait à poings fermés. La sonnerie aiguë n'avait pas troublé ce sommeil de (juinze ans.

Qu'il était joli, son ])elit g'ars ! un peu pale et maigriot, car il avait travaillé dur. Moins intelligent c{ue son aîné, il devait bùcber pour apprendre; mais il bûchait de tout son cœur, qui était grand, et le succès couronnait ses efforts. Il venait de remporter plusieurs prix, au Petit Séminaire, et deux grands mois de vacances en pleine campagne auraient tôt fait de lui rendre ses forces.

La mère Gouaisic le contemplait avec un mélange d'orgueil et d'attendrissement, et aussi, — car elle songeait à l'autre, — avec une mélancolie douloureuse au fond des prunelles et un léger tremblement au coin des lèvres.

Il avait reçu meilleure éducation que Pierre, ayant été mis à l'école libre après la mort du père. De son aîné, il avait la volonté tenace, et ce n'était pas sans peine que les efforts combinés de sa mère, des Frères et du curé avaient épuré chez lui l'entêtement puéril en virile énergie. L'expérience précoce de la douleur, en face des violences avinées de son père vivant et de l'inexprimable horreur de son père mort, avaient contribué du reste, à former son caractère et à élever son ame. Très jeune, il avait senti qu'il devait consoler sa mère et qu'il avait mission de réparer, pour celui que Dieu avait frappé d'une fm si terrible et pour celui qui offensait Dieu par une vie si coupable.

Et, vers le temps de sa Première Communion, la vocation sacerdotale avait fleuri dans son cœur, sur ces pensées du sacrifice. Le curé du village avait obtenu pour lui une bourse au Petit Séminaire : il serait prêtre un jour, et c'était avec une douceur profonde que la mère Gouaisic se voyait, dans l'avenir, vieillissant au presbytère de son fils, et le servant

— Mais le temps passe. Il faut le réveiller, song^eat-elle.

Et, déposant un gros baiser sur le front un peu pâle de son gars :

— Jean, fit-elle.

— Maman, répondit une voix tout ensommeillée, tandis que les yeux de Jean s'ouvraient à demi et qu'un sourire câlin flottait sur ses lèvres.

— Il va être 4 heures, il faut te lever.

— Oh ! déjà ? J'ai encore envie de dormir.

— Voyons! Tu oublies! C'est ton tour de garde au grand Calvaire.

— Ah ! c'est vrai !

Et, du coup, Fenfant se redressa sur son lit, tout somnolent encore et se dé tirant les bras dans un bâillement prolongé.

— Allons , dépêche-toi ! Tu n'as que le temps ! Je vais te préparer une bonne tasse de café bien chaud avec une petite goutte. Ça te dégourdira.

Jean Gouaisic avait maintenant les yeux grands ouverts. Un bénitier de faïence pendait au fond du litclos ; il y trempa les doigts et se signa pieusement.

— Ah ! maman, s'écria-t-il en sautant sur le sol, rpiel beau rêve ! J'étais missionnaire en Chine, et des brigands m'environnaient pour m'entraîner au martyre,

M'.s DKi'X i'iii::ii:s .>/

I^lrn iTiissioiniaii'c, rlcc in.irlyi', liciii, inimiim, si Ir lion l)i(Mi voiihiil loul (Ir nKMiu» ?

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— Tu rêves encoiM' ! llalMlle-loi ! (^.ii vaudra iu'kmix. Quel(|uos minulcs aj)i'i;s, Jean, loul \nivù, le iioz

dans son ^l'and hol aux (^iluminures naïves, se hrùlail délieieusemenl la langue avec son café lout chaud.

— Voilà ton sifllel ! Pi'ends la pèlerirn; ! J\ai mis dans la poche un morceau de pain et un bâton de chocolat. Surtout, sois bien pi'udent, n'attrape pas un mauvais coup. Ça ne servirait à rien. Tu es là-bas pour prévenir ; c'est aux hommes à combaltre.

— Oui, maman, sois tranquille! A tout à Theure ! Et déjà Tenfant, bien en selle sur sa bicyclette,

disparaissait au premier tournant, tandis que la mère le suivait encore du regard, en murmurant d'une voix plaintive et résignée :

— Missionnaire! Missionnaire! Enfin, mon Dieu ! Le modeste enclos de la mère Gouaisic était hors

du village, au bord d'un petit chemin creux qui s'enfonçait comme une ravine entre deux haies d'ajoncs, de g'enêts et de ronces. Quelques coups de pédales, et Jean se trouva sur la grand'route. Au carrefour, au pied d'une croix rustique ombragée de trois vieux l)etits chênes au tronc rabougri et aux branches torses, quelques paysans bivouaquaient près d'un feu mourant.

— Ah ! te voilà, Jean, cria l'un d'eux. C'est bien ! Tu es à l'heure. Cours relever Jacques Hermon qui est de faction depuis deux heures et qui, probablement, commence à s'engourdir. Tu sais la consigne ! Tu grimpes au sommet de la butte, à côté du Calvaire ;

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et de là, lu surveilles en même temps la route de Trég-haraix, dont tu dois voir un bon kilomètre, et le chemin des bois de la Handaye, par où Ton pourrait déboucher sur nous. Si tu aperçois une troupe, deux coups de sifflet et vite, au g*alop, pour nous renseigner ! C'est compris ? Bonne chance !

— Au revoir !

Et Jean se lança sur la gTand'route, entre deux champs de blé noir qui souriaient au soleil levant comme deux grands parterres fleuris.

Le grand Calvaire est une légère éminence qui se soulève, au bord des champs de blé noir, à l'endroit niême où se creuse le petit vallon boisé de la Handaye. La route y commence un large demi-cercle, afin d'éviter les raideurs de la pente, tandis qu'un petit chemin se jette à travers les bouleaux et les frênes, jusqu'au fond du val, enjambe sur un pont rustique le ruisseau qui gazouille entre les arbres et grimpe tout droit l'autre versant. Dans le flanc de la butte, une miniature de grotte artificielle, clôturée d'une grille, abrite un autel dédié à Notre-Dame de Lourdes. On y vient en procession le 15 août. Au-dessus, nettement découpée sur le ciel, s'érige une croix de granit.

Depuis une heure environ, Jean Gouaisic est là, les yeux attachés sur la route, assis au pied de la croix, dont la pierre grise s^argente à l'aurore, et dont le Christ, de ses grands bras ouverts, semble bénir et embrasser l'étendue. Jean regarde et doucement se réchauffe aux caresses du bon soleil, qui monte dans un ciel de turquoise où s'évaporent quelques nuages

LES DEUX nifiriKS ."0

roses. Au l)îis (le. lii Imllc, na hieyelello accolée eonlro une g'rosse pierre est prétf^ à hi course ; enlrfi ses doigts, d'un mouvement machinal, il lord le petit cordon qui retient son siflhU. Dans les pi'cmiers instants d(^ sa faction, Tair frais du malin Fayant saisi, .lean s'est enveloj)|)é de sa pèlerine et })elotormé tout contre la croix ; maintenant, une délicieuse tiédeur le pénètre, une torpeur quiète et agréable envahit tout son corps ; une somnolence alourdit ses yeux las de fixer Thorizon. Et, peu à peu, sans que son cerveau eng-ourdi en ait pris conscience, voilà que Ja petite sentinelle, enfouie dans son grand manteau, s'endort

Combien de temps Jean Gouaisic a-t-il dormi?

Tout à coup, un bruit de voix rudes et de rires g-rossiers le réveille en sursaut. Qu'est-ce donc? Un cauchemar? Ou plutôt la continuation de ce rêve, interrompu par un lever trop matinal, où Jean s'était vu missionnaire assailli par des brigands chinois ? Car ils ont tout l'air de bandits, ces hommes qui l'entourent en ricanant... Mais non ! Ce n'est pas un rêve. D'un bond, Jean se redresse, il se rend compte, il se souvient! Mauvais soldat, il s'est assoupi en faction. Le pauvre gars se sent confus et désespéré, comme une sentinelle qui a trahi son devoir Ce que veulent tous ces gaillards qui l'environnent et dans lesquels il croit reconnaître des grévistes de Trégharaix, il ne le sait pas bien. Mais, pour sûr, à leur mine, aux mots qu'ils échangent, à leurs railleries cruelles, aux gourdins qu'ils portent, on devine aisément qu'ils ont comploté quelque mauvais coup. Sans doute, ils ont dessein d'attaquer les défenseurs de l'-école. Ainsi, toutes les précautions prises , toutes les barricades élevées,

60 IIUMIÎLRS VICTIMES

toutes les nuits tenues en éveil, tout cela va être perdu par la faute de Jean Gouaisic. Et qui sait? Les soldats eux-mêmes ont peut-être déjà passé ; peutêtre, en ce moment, le village est envahi, les Sœurs jetées dehors

Comme un éclair, toutes ces conjectures ont traversé Tesprit de Jean. D\m efTort désespéré, le petit se précipite, il fonce en avant sur le g"roupe, il essaye de rompre cette barrière humaine.

Dix bras Timmobilisent.

— Ah ! ah ! la sentinelle est surprise Tu vas nous

servir d'otage Allons, viens!

— Laissez-moi, lâches ! Laissez-moi ! s'écrie Tenfant, qui se débat de toutes ses forces, en regardant vers le pied de la butte.

— Tu cherches ta bicyclette? Elle est en bonnes maii^s.

Sur la route, en effet, au milieu d'un autre groupe, un des garnements essaye la machine.

Mais son sifflet! Il l'avait oublié. Fébrilement, de sa main libre, il veut le saisir.

Un nouveau ricanement l'interrompt.

— Ton sifflet, mon vieux, le voilà î

Et Tun de ses geôliers, tenant le cordon entre le pouce et l'index, lui balance ironiquement l'objet devant les yeux. Imprudence! Car Jean Gouaisic a l'esprit alerte et le geste prompt. D'un mouvement si rapide que ses ennemis n'ont pu ni le prévoir, ni l'arrêter, l'enfant vient de happer au passage, entre ses dents, le sifflet sauveur-. Et, avant qu'une brusque saccade ne l'ait arraché de sa bouche, un coup bref et

LES DEtJX rufinr.s 01

;ii;;[i ('I dri'Iiiii' r.iii'... Au loin, du cùh' de ( jucnicnchic,' un iUiliT (-()U|) r;ii( cclio.

— Ah! V('i'uiin(\ i'u*;il, l'uiii'ux, l'un dos prévis If iS. Kl, à l'instant nirnic, un lourd liàtnn Unrr, Innoé

(Tune main rude, s'(d)at sui' hi t(He do ronfant.

Jean pousse un géinissonient soui'd ; il ohanc^olhî, il lonil)e, il roule comme uno niasse inerte, entre les ronces qui le déchirent et les pieri'es où il se meinhil, jus(|u'au pied de la butte. Un silence ellaré 1\mi\ironne.

Mais soudain, de la route où il est venu s'écraser parmi le g-ros des grévistes, un cri d'angoisse répond à ses plaintes. Pierre Gouaisic est là ; tout à Theure, à distance, il n'avait pas distingué les traits de ce petit factionnaire accroupi dans un manteau. Maintenant, il a reconnu son frère. Affolé, désespéré, subitement empoigné d'un terrible remords, il s'agenouille auprès de la victime, il cherche à soulever cette tête ensanglantée, trouée d'une blessure béante ; d'une voix frémissante, il Tappelle :

— Jean! Jean! Jean!

L'enfant, frappé à mort, ouvre à demi les yeux, et, d'un souffle à peine articulé qui passe comme un soupir très faible :

— Je te pardonne '

Autour des deux frères, les grévistes atterrés, immobiles, regardent.

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