III. — La Victime
Il fait à moitié nuit dans la grande pièce, au sol de terre battue, qui compose tout le logement de la mère Gouaisic. Et pourtant, dehors, la campagne s'épanouit
riante au beau soleil de juillet. Mais, ici, les rideaux tires atténuent la lumière ; seuls, deux cierg-es, aux deux flancs d'un cercueil drapé de noir, éclairent tristement rintérieur. Devant le cercueil, assise au pied de son lit-clos, les coudes aux genoux, le menton sur ses mains croisées, les yeux perdus, la mère Gouaisic veille.
Depuis le matin, tout le village a défilé dans son humble maisonnette. Elle est maintenant seule. Elle a deniandé ce répit pour pleurer à son aise auprès de son petit g*ars.
Les alentours sont calmes. On n'entend aucun bruit. Plus de g-ardes à Torée des chemins ; plus de barricades en travers des routes. Devant le deuil, on a consenti la trêve. Le sang^ du petit homme a momentanément sauvé les Sœurs de Guéménéhic.
D'ailleurs, les autorités se sentent coupables. Le meurtre de l'enfant a soulevé dans tout le pays une poignante émotion, que la jjresse a répandue au loin.
Les journaux reprochent au gouvernement de n'avoir pas prévenu cette équipée de grévistes qui devait fatalement aboutir à un malheur. Aussi, pour effacer la mauvaise impression provoquée par ce douloureux incident, le ministre de l'Intérieur a-t-il prescrit une enquête vigoureuse ; déjà, le meneur du mouvement, Pierre Gouaisic, est arrêté. En outre, le sous-préfet de Trégharaix a reçu l'ordre de se rendre à Guéménéhic pour présenter des condoléances officielles à la mère de la victime, avec l'arrière-pensée d'en obtenir des funérailles aussi discrètes qu'il se pourra.
Cependant, la mère Gouaisic, les yeux rougis, le teint ravagé, les traits tendus, ne verse plus de larmes,
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rllc ;» (lrj.-i hiiil |il('urr! 1^'Jlc li\(? r|K'i(irim«'M( le |i('lil, cercueil, en ('coulinil lonjoiirs ;m IoihI de son ('S|Mil,
le (lei'nier désir expiiiiH' jiar son |)elil .leîni Kiro
niissioniuure et nuu'Lyr I Et, li'ès (Joucemcnl, dans
lout son être, ce souvenir épanche une vraie sérénité : la sérénité dans la douleur, ce sentiment surnaturel que seule peut connaître et coûter la foi vive et j'obuste; ce sentinnent qui laisse au chagrin toute sa ])rorondeur et son acuité, mais qui Tenveloppe d'es- ])érance et qui, pour ainsi dire, soutient Tame audessus des angoisses et des déchirements du cœur.
Il semble à la pauvre femme que c'est son petit Jean qui lui verse d'en haut cette lumière et cet apaisement surhumain. Elle croit entendre une voix monter du cercueil :
— Je voulais me donner à Dieu plus tard, il m'a pris tout de suite. Je voulais répandre mon sang' pour lui chez les sauvages, il Ta fait couler sur le sol de mon
pays pour le rachat de mes frères et surtout de
mon frère I Le bon Dieu m'a déjà donné la récompense, je le contemple à jamais dans le paradis!
Maman, ne pleure pas ! Je suis heureux et glorieux près du Seigneur et je prie pour toi !
Et la mère Gôuaisic joint ses mains tremblantes, et, du petit cercueil, ses regards se lèvent au ciel. Ce n'est pas sous le drap noir et sous le bois blanc qu'elle doit chercher son petit Jean. C'est là-haut, par delà
l'espace et le soleil Mais, en dressant la tête d'un
mouvement machinal, comme si, au lieu des solives noires et lourdes, elle allait découvrir son gentil gars au milieu des chérubins, voici que ses yeux brusquement se heurtent à un grand cadre appendu sur le
mur. Enli'c (luah'C baguettes très simfjles, un portrait de soldat, photographie agrandie g*auchement par un artiste forain. Sur le coin du cadre, un gros nœud de crêpe. C'est le dernier souvenir que la mère Gouaisic ait gardé de son fils aîné. Quand, au sortir de la caserne, le malheureux s'est définitivement séparé des siens, la pauvre femme a voilé de cet emblème de deuil la figure de l'enfant qui n'existait plus pour elle. Et, à présent, elle contemple, à travers la buée qui s'épaissit devant sa vue, cette tète intelligente et volontaire où déjà se creusait le stig-mate inquiétant du vice. Et sa lèvre frémissante et blanche murmure très bas, très bas :
— Fratricide ! Oh î mon Pierre, mon pauvre petit
Pierre !
Alors, un sanglot lui déchire la poitrine. Et, d'un brusque sursaut, la mère Gouaisic se jette à genoux, presque affaissée contre le cercueil qu'elle étreint de ses bras fébriles, qu'elle baigne de ses larmes, en gémissant :
— Mon petit Jean ! Mon petit Jean ! Sauve ton frère ! Oh ! je t'en supplie, sauve-le !
Puis, la tête^ épuisée s'abat lourdement sur le drap noir, tandis que tout le corps est secoué de frissons.
Mais, soudain, un bruit de paroles et de pas la réveille et la redresse. Par la porte ouverte, un flot de lumière est entré dans la chambre close, a pâli soudain la petite flamme d'or des cierges. Un homme jeune, un inconnu, vêtu comme un monsieur de la ville, est là, debout, la tournure guindée, l'air un peu gêné. Près de lui, la mère Gouaisic aperçoit le maire du village.
— Pardon, fait celui-ci à mi-voix ; nous avons frap-
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|)r, \()us n'aYOz jnms irpoinlu Alors, j'ai poussô la
j)orL(» r/osi M. le S(jus-|H'rr('l
\ Ci} non), lii pauvi'o ioinnu; S(^ l'ocjilo, un peu pidc. (Juo lui v(HiL-on (Micore? Kl la voilà (|ui se j)lacc en avanldu cercueil, dans une allilude de défense, comme si elle redoutait qu'on essayât de lui voler le corps de son fils.
— Qu'y a-t-il, Monsieur? demanda-l-elle en balbutiant.
Le fonctionnaire est un [)eu embarrassé de cette mission qu'il considère comme une corvée. Cependant, il a préparé quelques phrases banales et correctes. Et, d'un ton qu'il cherche à rendre ému :
— Pardonnez-moi, Madame, dit-il, d'avoir interrompu les pleurs que vous versiez sur ce pauvre enfant, victime innocente de nos discordes civiles
Mais la mère Gouaisic arrête le froid discours d'un mouvement sec. Toute droite, elle se redresse et fixe énergûquement son interlocuteur. Et, du bras tendu, montrant le portrait de son fils aîné, de ce jeune homme que le sous-préfet vient de faire arrêter ce matin, mais qu'hier encore il flattait comme une puissance populaire, elle lui répond, avec un geste et une voix qui donnent à sa simple figure de pauvre paysanne une sorte de grandeur tragique :
— Monsieur, voilà la victime que je pleure !