‹ Humbles victimesChapitre 7 sur 21 · LES ETRENNES DE SŒUR MELANIE · texte numérisé non relu

LES ETRENNES DE SŒUR MELANIE

La Sœur Mélanie referma son missel au papier jauni, le déposa sur le petit guéridon qu'on avait placé contre son fauteuil et fit lentement un grand signe de croix. Puis, après avoir médité quelques instants, les mains jointes et les yeux fixés sur les bûches brasillantes qui se mouraient dans l'atre, elle souleva le rideau de sa fenêtre, contempla la campagne et poussa un soupir.

C'était dur, en effet, de garder la chambre, un premier janvier, par un si beau jour : une jolie matinée d'hiver, ni trop piquante, ni trop humide. Le soleil venait de se lever un peu pâle, au bord du ciel un peu gris, répandant ses rayons languissants sur les toits de tuile marbrés de mousse et sur les toits de chaume hérissés d'herbes folles. A gauche, se dressait la tour carrée de l'église, enveloppée d'un vol de corbeaux ; à droite, le pignon ardoisé de la mairie. Tout au loin, montait la colline, poudrée à frimas par la gelée blanche et mouchetée d'arbres à la ramure noire, effilée, qui se perdaient, en masse confuse, à l'horizon.

Oui, c'était bien dur de rester au coin du feu, calfeutrée, dans un grand fauteuil, au lieu de commencer le nouvel an par une bonne visite à l'église. Mais force était à Sœur Mélanie d'obéir au médecin, qui lui avait

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(IcIVmhi (le sorlii" nv;m( Ir jour «les fois; o{ la pauvre SoMU' (îùl-cllc \()ulu se rnV(jU(!r ('(jutr*; r(jr<louiiauro, (juc la |)oUto Fanchoii, (|ui s'était r.onsliluiM! sa ^arik.»lualadc, aurait hicu Irouvô moyen de la conliaiiKlre à la soumission. Au l)esoin, Fanetion n'eut |)as liôsité à quérir niain-fortc au presbytère, auprès de la vénérable inlluence du vieux curé ou de l'énergie rudoyante un peu du jeune vicaire.

Car Sœur Mélanie revenait de loin Mais, avant

de pousser mon histoire, il faut ([ue j'en présente rhéroïne aux lecteurs.

Et d'abord, je ne devrais point la nommer Sœur

Mélanie Mais elle n'était connue que sous ce

nom là^ partout le villag'e de G , qui ne pouvait se

faire à l'appeler, comme il aurait fallu désormais, M^'^Schulst.

Sœur Mélanie, en effet, a dû quitter sa cornette et sa g'uimpe ; elle a du rompre avec sa congrégation ; elle a dû coiffer un chapeau de dame et endosser un vêtement laïc. M"*^ Schulst est une de ces mille sécularisées qui pleurent aujourd'hui leur vie religieuse, en priant pour les bourreaux qui les raillent et les pourchassent, après les avoir torturées.

Maria Schulst était née quatorze ans avant la guerre, au pied desVosges, à Munster, dans notre belle Alsace. Après l'annexion, son père, veuf avec ses six enfants dont elle était l'aînée, n'avait pas cru pouvoir abandonner la situation modeste, mais sûre, qu'il occupait dans une scierie, pour exposer tous ces petits sans mère aux hasards de l'émigration. Avec une douleur concentrée, mais profonde, il avait donc subi la domination prussienne. Il était devenu, lui si Français de cœur,

Allemand de fait. Du reste, il avait nourri ses enfants d'un amour ardent, presque farouche, pour leur ancienne et toujours vimie patrie. I/aînée surtout, que les horreurs de la guerre avaient bouleversée plus que les autres, était passionnée de la France.

Aussi, malgré le déchirement d'une séparation qui Fentraînait si loin du foyer paternel et du clocher natal, ce fut, six ans plus tard, une consolation pour Maria Schulst, devenue Sœur Mélanie, que de passer les Vosges et d'entrer dans une congrégation d'origine alsacienne, dont un nombreux essaim s'était fixé sur l'autre versant de la nouvelle frontière.

Il y avait, de cela, plus d'un quart de siècle et depuis vingt ans Sœur Mélanie faisait la classe aux petites filles de G..., quand brutalement un décret ferma l'école.

Sœur Mélanie et sa jeune compagne, Sœur Baptistine, avaient reçu, du sous-préfet, l'ordre de rallier immédiatement leur maison-mère. Sœur Baptistine était seule partie. Tous les paroissiens de G..., le maire et le curé en tête, avaient signé une pétition, pour implorer de la supéi'ieure générale le maintien de Sœur Mélanie au milieu d'eux ! Si profondes étaient les racines de gratitude et d'affection que la bonne religieuse avait poussées dans tous les cœurs !

La supérieure générale avait d'autant mieux consenti qu'elle était fort embarrassée de toutes les filles qui revenaient.

Et voilà pourquoi Sœur Mélanie portait l'habit séculier. ^

Jamais, d'ailleurs, elle ne s'était vue si affairée que

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depuis <jiiV)ni(!i(Hl(Mn('iil elle n'nvail |)lus rien ;'i fairo. VAU) s'occupait de lonl un pru, luaifiUuiîiul, dans h; villa^'c do Ci. ..y foi's la classe. Caiv, si Téc^olc avait ctù rouverte, avee deux iustiluti'iccs, (Jont une clùvc do Sœur Mélanie, on n'avait ])as jug-é prudent ([uc Fanciciuie S(eui' y re|)i'ilses jonctions.

Au point de vue légal, en eiïet, M"'' Schuist était Allemande.

Cette l)rave fille, au cœur si chaudement, si résolument patriote, était j)assée d'Alsace en Bourgog'ne, sans avoir l'impression qu'elle changeait de pays. C'était toujours la France. Du reste, elle se sentait si Française, d'esprit, d'âme et de langue, que l'idée ne lui serait point venue qu'elle eut à reprendre une nationalité qu'elle ne pensait pas avoir perdue. Et ainsi, elle avait vécu, au jour le jour, sa qualité d'Alsacienne lui étant comme un certificat de patriotisme.

Mais, à présent qu'elle était sous le coup de la persécution, — car on savait que des menaces avaient été proférées contre elle en haut lieu — Sœiir Mélanie devait-elle se faire naturaliser? Conseil avait été tenu, sur ce point délicat, dans le salon du presbytère, entre le curé, le maire et le vicomte de Morieux, le conseiller d'arrondissement. Et l'on avait cru devoir laisser les choses en l'état, pour ne pas attirer l'attention sur un détail qu'on supposait ig*noré.

Au surplus. Sœur Mélanie se croyait dorénavant à Tabri des vexations policières et des tracasseries administratives. Elle avait fait ses preuves. Et sa pauvre figure abîmée, son pauvre corps endolori en portaient les stigmates affiigeants mais glorieux.

Sans doute, elle estimait n'avoir accompli que son

devoir ; elle espérait toutefois qu'on lui en saurait gré.

La maladie, dont la religieuse achevait maintenant la convalescence, avait eu pour cause, en effet, son héroïque abnégation.

Voici ce qui s'était passé. Trois mois plus tôt, un régiment en manœuvre avait pris ses cantonnements, tout un dimanche, au village de G... Or, deux pauvres petits soldats qui étaient arrivés au g-ite, en se traînant, déjà tout frissonnants de fièvre, avaient été, le surlendemain, dans rimpossibilité de repartir. Ils étaient frappés de la petite vérole. Au major, qui se préparait, bien à contre-cœur, à les évacuer sur la gare prochaine, à deux lieues et demie, Sœur Mélanie avait bravement offert de s'isoler avec les malades, dans Tancienne maison des Sœurs, et de les soigner jour et nuit. Le major avait accepté. Sœur Mélanie avait tenu sa promesse. Elle s'était montrée si vigilante et si dévouée, que les deux soldats avaient guéri. Mais elle-même, atteinte à son tour, en pensa mourir...

Songeait-elle atout cela. Sœur Mélanie, tandis que ses yeux mélancoliques erraient sur la campagne ?... Oh ! non ! son imagination n'avait ]>as le temps de se bercer dans les souvenirs. Elle regardait déjà vers le lendemain, vers ses occupations très prosaïques, et pourtant très aimées, qu'elle pourrait bientôt reprendre. Elle pensait à l'église, qu'elle se proposait de nettoyer à fond ; elle pensait à Nicole, la pauvre enfant presque idiote à qui, par un prodige de patience, elle apprenait le catéchisme ; elle pensait à Jeannette Pàtours, la jeune fille malingre et aveugle de Haut- Moulin, à qui elle faisait la lecture et enseignait la résignation; elle pensait à son ouvroir, à ses visites

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aux pimvrcs. h ses Icroiis de mhîiiu^cî... ()ri donc cùl- ('ll(' jiris le h'inps (le l'iAcr, Sn'iir Mrlanic ?

Ton! toc!... Doux coups Trappes S(M', à Tliuis (l(^ sa maison, la i'ùv(*ilIoronl <lo la <lomi-soninolonoo où, pou à pou, ollo sVHait on^oindio...

— Entroz!

La poiio s'ouviâl ol la ligure parohoniinôc du ourô, lo crano luisant au milieu d'une couronne éclaircie de cheveux blancs, apparut, souriante.

— l^onjour, Sœur Mélanie!... Et bonne année!... Vous n'avez donc pas voulu venir à la messe, pour le premier janvier?

— Hélas ! monsieur le curé

— Il faut vous dépêcher de g'uérir pour tout de bon. Notre-Seigneur attend votre visite et son église attend votre balai.

— Le docteur m'a promis d'ouvrir ma prison pour l'Epiphanie; et, une fois dehors, mon balai' ne sera pas loin.

— Dieu vous entende ! Et, pour aujourd'hui,

permettez-moi de vous ofirir mes petites étrennes.

Et, ce disant, le curé tirait de sa douillette et posait sur la table une statuette de Notre-Dame de Lourdes.

— Oh ! monsieur le curé, vous êtes trop bon.

— Gela n'est rien... J'espère que vous en aurez de bien plus belles.

— Et quoi donc?

— La médaille d'honneur, qu'on a demandée pour vous au gouvernement.

— Oh ! monsieur le curé, je vous en supplie, n'en

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parlons pas. En fait de mcMlailles, je n'en veux pas d'aulres que celles qui pendent à mon chapelet.

— Mais si, parlons-en ! Vous savez bien, ma bonne sœur, ce que je vous ai dit, quand l'indiscrétion de cette jeune pie de Margoton vous a révélé notre petit complot. Il ne s'agit pas de recevoir une récompense...

— Que je n'ai nullement méritée, d'ailleurs.

— Ça!... Mais passons ! Il s'agit de vous prêtera une manifestation que nous croyons utile et qui fera du bien dans le pays. Il est bon que l'État reconnaisse officiellement, par une médaille d'honneur, le dévouement...

— Oh ! le dévouement !

— Mais oui, le dévouement, puisque vous avez failli en mourir.

— Je ne l'avais pas fait exprès.

— Le dévouement, dis-je, d'une de ces religieuses, qu'il chasse de nos écoles et de leurs couvents.

— Enfin, puisque vous le voulez.

— Certes !... Et j'espère bien que ça ne tardera pas. Pichut, le pharmacien, qui a des relations avec ces messieurs de la préfecture, a bien voulu se charger de notre pétition ; et...

Toc ! toc !

— Entrez! — Cette fois, c'est le vicaire, un grand gars, fortement bâti, qui s'engoufi're en coup de vent.

Les vœux et compliments aussitôt échangés ;

— Je disais à Sœur Mélanie, reprend le curé, que la médaille arriverait bientôt. Le père Marteau, qui fut l'autre jour à la ville, a saisi au vol un bout de causette entre Pichut et le docteur Grandrenard. Or, le docteur disait à Pichut: « Soyez tranquille ; Tallaire de Sœur Mélanie est dans le sac » .

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lluni ! hum! iiilciroinpil le vic-nrc, ùhîiiicJi.inl uîk; Vdce.

— ll('î (jiK^i î mon «'Ikm' uhhô, Ion jours <los soupçons?

— IMus (juo jimiais !

— Cmiricz-vous,masœur,(juo coàIg mauvaise larif^iio, — et le eui'é monh'a du doi^i son vicaire, — a(îcuse noire ami PichuUrêtre... Comment dites-vous, rnhbé?

— Une casserole.

— Hein ! fait la sœur, écarquillant les yeux.

— Je veux dire un mouchard.

— Un mouchard ?... Attendez donc ! C'est bien ce que nous appelons, chez nos petites filles, une rapporteuse?

— Tout juste.

— Ce bon M. Pichut, s'écria la sœur, d'un ton de reproche, en joig^nant les mains !

— Ce bon M. Pichut, poursuivit le vicaire en hochant la tête, il y a longtemps que je le surveille. Vous vous rappelez le jour où Ton discuta, au presbytère, la naturalisation de Sœur Mélanie. Eh bien, comme je reconduisais M. le vicomte et que nous parlions, de l'affaire, je surj)ris le Pichut qui semblait rôder autour de nous, avec un air tout drôle...

— Mais voyons ! Pichut fait ses Pâques.

— Hé ! Hé ! dans une paroisse aussi bonne que la nôtre, il sç pourrait bien que le loup mît une peau de brebis...

Toc! toc!

— Entrez !

Cette fois, c'est la vieille Bontemps, qui entre à petits pas, le dos voûté, son long* nez pointu, souligné d'une ombre de moustache, émergeant sous sa coiffe tuyautée des jours de fête, un bon sourire phssant ses

paupières et fendant larg^ement sa bouche édentce. Sous son bras gauche, elle tient un grand panier, tandis que sa main droite appuie sur un bâton noueux.

— Bonjour et bon an, ma bonne sœur! maintenant que vous vlà gaillarde, m'est avis que vous mangerez ben queucjue bon morceau de poulet. En vlà deux, ben en chair et ben dodus, que j'avons engraissés tout exprès pour vous !

Et puis d'autres visiteurs se succèdent à la queueleu-leu. Tout le village défile chez la Sœur Mélanie. C'est le père Marteau qui sort des profondeurs de sa blouse un flacon de vieille eau-de-vie de marc et qui engage la convalescente à en boire de temps en temps une petite goutte : « Ça lui remettra les sangs! » C'est la Pâtours, la mère de la pauvre aveugle de Haut- Moulin, qui apporte à la Sœur un chaud tricot de laine grise, auquel la petite infirme a travaillé, de longues heures^ durant. C'est Nicole, la fillette à moitié idiote, qui, fière et confuse à la fois, présente à Sœur Mélanie une belle page d'écriture qu'elle a composée toute seule... Et je n'en finirais point, sije voulais tout dire!

Tout cela fatigue un peu Sœur Mélanie. Mais elle est si contente !

Cependant, Fanchon, la garde-malade, y met le holà! Mieux qu'un agent de police, elle fait circuler son monde.

Et, malgré tout, il y avait encore cinq ou six per sonnes, autour de Sœur Mélanie, quand la religieuse ayant regardé par la fenêtre, se redressa tout à coup avec une légère pâleur d'émotion.

ij<:s r:'rHi<:NNi-:s di-: sonni miii.anik t.)

— Ti(Mis, s'ccric-t-<'ll<', le ^•«u'dcvcliJiinprh'c... VA il porte un grand pnpici'!

— C'est poui' la niédaillc, s^îxcjaniri'cnl en clur'UP tous les assistants.

Mais le g'arde-chamyxHre entra. Sa ligure était maussade et sa déniaiche hésitante. Il avait, entre les yeux, son |)li des jours sombres et des missions pénibles, ce g-ros pli noir que tous les habitants de C... connaissaient si bien et qui faisait si [)cur aux enfants indociles. Une angoisse [)assa dans la petite chanjbre, éteignant les sourires et serrant les gorges.

— Que m'apporlez-vous donc là, père Mathieu? demanda la Sœur, en essayant de raffermir une voix qu'on sentait mal assurée.

Sans répondre un mot, le père Mathieu remit Tenveloppe à Sœur Mélanie; puis, s'enfonçant dans un coin de la pièce, il attendit.

La convalescente respira fortement, comme pour reprendre haleine ; d'une main tremblante, elle déchira le pli, en tira une grande feuille administrative, ouvrit et lut :

— Ahî mon Dieu!... Ce cri s'échappa de ses lèvres, tandis que le papier tombait de ses mains. Puis, tout d'une masse, elle s'affaissa, les bras pendants, la poitrine haletante, la figure très pâle; et deux grosses larmes roulèrent lentement sur ses joues.

Tous se précipitèrent à l'envi, les uns vers la malade, les autres sur la lettre.

Et l'on découvrit alors que ce grand papier, qu'on avait cru porteur de bonnes nouvelles, était un arrêté d'expulsion, signé par le préfet, contre « la nommée Maria Schulst, allemande ».

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