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sourires étaient pour vous d'un bien autre prix que les dossiers, les minutes, les circulaires, où votre métier vous obligeait, de ci de là, à jeter quelques regards effrayés.
» Aussi, un beau jour, vous avez salué sans remords et dignement vos paperasses, et la littérature, bonne mère, vous ouvrit ses bras. Vous aviez de qui tenir : votre père, Jules Moineaux, était un homme d'esprit et de burlesque imagination, et je me plais à voir en lui un auteur truculent de tabarinades. Vous aviez hérité de sa verve, et de sa fertilité d'invention. Vous possédiez en outre une facilité d'observation aiguë, vous vous êtes souvenu de vos années de régiment et votre premier livre, Les Gaietés de VEscadron, vous classa du coup parmi les auteurs en vedette.
» Ce n'était que justice. Vous nous aviez rappelé Molière, non le Molière du Misanthrope et des Femmes savantes, mais le Molière des Fourberies de Scapin et du Malade Imaginaire, un Molière profond encore, mais d'une fantaisie plus imprévue et plus éclaboussante. Chez vous en effet, comme chez lui, le co-
niique était du môme ordre, non d'invention, mais d'observation, et vous choisissiez aussi, pour exciter l'hilarité, des sujets tels que « lorsqu'on vient d'en rire, on devrait en pleurer. » L'armée vous était apparue dure, mauvaise et triste. Les mille et une injustices delà viede caserne, la grossièreté des hommes, la méchanceté abrutie des sous-officiers, voilà ce qui vous avait frappé.
» Vous nous l'avez dit en des récits amers, navrants, haineux et puissamment comiques néanmoins, avec une force telle que des livres de forme plu» violente restent inférieurs au vôtre. Votre rire est plus dangereux qu'une injure. Oui, dégager, avec une vérité impitoyable, tout ce que recèlent d'amusant les situations les plus lamentables, c'est bien la caractéristique de votre talent. Où nous l'avez-vous mieux montré qu'en créant Boubouroche? Gomme Georges Dandin, Boubouroche est un malheureux, et nous devrions le plaindre et nous ranger de son côté : pas du tout, ce pauvre être est drôle extraordinairement et nous ne pouvons accueillir
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son infortune que par des éclats de rire. » Aussi, monsieur, — permettez-moi cet aveu — tout en vous admirant, j'ai de la peine à vous aimer. Vous êtes pour moi un de ces écrivains de premier ordre, mais suspects, dont il faut reconnaître les grandes qualités et réprouver le mauvais emploi qu'ils en font. Rien n'est sacré pour vous : votre raillerie attaque et démolit tout ce que nous devrions, au contraire, étayer pieusement. Passent encore les ironies formidables dont vous poursuivez fonctionnaires, employés, propriétaires. Mais l'armée I Ah! monsieur, vous n'auriez pas dû toucher a l'armée. J'ai eu l'honneur d'être soldat durant cette année terrible dont je ne peux sans tristesse évoquer le souvenir, et j'ai versé mon sang pour défendre ma patrie. Je connais, pour l'avoir ressenti, ce noble enthousiasme qui entraîne, aux jours sombres, les plus faibles, les plus indécis, vers les frontières menacées. J'ai vu au plus fort de la mêlée, tandis que les balles sifflaient et que les canons tonnaient, les débris de mon régiment se serrer autour du drapeau, claquant au vent,
pour lui faire de leurs corps une vivante muraille. J'ai compris alors tout ce que ce mot « armée » contenait d'héroïsme, de dévouement, de résignation, de grandeur enfin. Vous, monsieur, vous avez vécu dans les casernes, et le destin complaisant vous a épargné le retour de la guerre et de ses désastres. Vous avez passé de longues journées moroses, à la chambrée, au champ de manœuvres, ne voulant voir — esprit fort que vous étiez — dans les actes de votre existence militaire qu'inutilité et ennui. Pour quelques injures, pour quelques punitions, pour quelques souffrances, que vous n'avez pas su endurer au nom de la patrie, vous avez amassé dans votre cœur des flots de haine, et, perfide ennemi, vous avez attaqué ce que vous détestiez, en mettant les rieurs de votre côté...
» Et je pense à votre illustre prédécesseur. Vous aussi, vous avez peint les humbles. Ce sont des humbles, en effet, n'est-ce pas, ces cavaliers de deuxième classe, roublards, simples et orduriers, ces adjudants et ces capitaines grincheux et rudes, ces conducteurs d'omni-
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automatiques distributeurs de places à l'intérieur et sur l'impériale, ces employés des
set des télégraphes, qu'un grillage de fer protège contre la férocité du public. Mais voyez comme M. Coppée a chanté les petites gens qu'il découvrait. Il les aimait et les plaignait, il avait, pour chacun d'eux, une larme toute prête, un vers tout rythmé. Il eût compris que l'employé des postes exigeât de lui, bien qu'il le connût, les pièces d'identité nécessaires pour toucher un mandat. Il n'eut pas tendu, par vengeance, au contrôleur d'omnibus, qui refusait d'accepter une correspondance cassée, un billet de mille, pour payer sa place, en demandant la monnaie. Il eût écrit sur le rond de cuir des vers d'une exquise douceur. IL Coppée en effet respectait tout ce qui forme un corps dans l'Etat et représente une force inébranlable. Il payait son terme avec régularité, n empruntait à personne, évitait toute colère contre sa concierge. H savait aussi que les administrations sont des
un pays et que des adintelligentes ne peuvent
» Mais si peut-être — car il était aimable — il riait de vos plaisantes attaques contre quelques institutions de notre France, le comique de vos peintures militaires n'amenait pas sur ses lèvres le plus léger sourire. Que de fois des pleurs ont mouillé ses yeux : il sentait toute la puissance de votre talent, il regrettait que vous l'employiez à ridiculiser cette chose sacrée : l'armée.
» Ah! l'armée, il la chérissait, en vieux grognard chevronné et balafré. Quand un régiment passait, musique en tête, son âme s'enthousiasmait et bondissait, accompagnant de ses battements fous les roulements des tambours et les sonneries des clairons. Cet homme qui ne porta jamais un képi et ne vêtit jamais un pantalon garance, s'en consolait par le bonnet à poil qui emplissait son cœur.
» Est-ce un rêve? Je le vois au 5e chasseurs. Il ne hait pas l'adjudant Flick, il devine en lui un vieux brave, un peu maniaque, un peu aigri, et il songe que plus tard, quand il sera académicien, il lui fera offrir, au jour sinistre de la retraite, un fructueux bureau de tabac.
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Mais, tandis qu'il songe, passe le capitaine Hurluret, ce Vincent de Paul en culotte de peau, selon la belle expression de M. Jules Lemaître. Il oublie de le saluer, il est puni, mais il ne prononce pas un mot de rancune. Il sait que les officiers n'agissent pas sans réflexion et que les quatre jours reçus de son capitaine contribueront au relèvement de la Patrie. Alors il s'en va trouver Lidoire, pour le convaincre de cette vérité, et Lidoire, séduit par l'offre d'une bouteille, écoute en roulant les yeux...
» Ne croyez pas cependant, monsieur, malgré mes critiques que nous vous en voulions beaucoup. L'Académie, qu'on dit une vieille marquise prude et bégueule, a peu hésité, pour donner à l'homme calme et tendre, que fut M. Coppée* un successeur au langage violent, au rire rabelaisien. Elle aime ses enfants égarés, elle se plaît, en de certaines années, à les ramener près d'elle, à les blâmer doucement, pour les habituer ensuite au bon ton et aux belles manières. Prenez donc place avec confiance parmi nous, vous nous aiderez à
définir pour le dictionnaire les mots qui nous effraient, et, quand nous nous ennuierons — ce qui arrive — vous nous conterez quelques récits joyeux, qui nous donneront en même temps à penser. »
Alors, comme il avait fini, M. le vicomte Melchior de Vogue promena sur l'auditoire son beau regard triste, et l'auditoire applaudit, respectueux et charmé. Puis la déroute commença, des chaises se renversèrent, des fauteuils s'écroulèrent, des robes sur lesquelles des maladroits marchaient pesamment se déchirèrent, et l'on entendit quelques cris de colère discrète.
Secouant les mains qui se tendaient, embrassant les figures très amies, un peu rouge, riant, raillant, le bicorne de travers, le jabot sali et flétri, M. Gourteline se fraya un passage jusqu'à la porte.
Le soir tombait, lentement, avec des coquetteries. Une ombre légère, que paraient encore les dernières lueurs du soleil mourant, s'accrochait aux colonnes du Louvre. Une cloche, dans le lointain, tintait avec douceur. Debout
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sur le perron, haussé sur les talons, M. Courteline regardait la foule s'écouler, quand, chapeau bas, le corps plié dans une profonde salutation, la main sur la poitrine, un gros monsieur, suant, soufflant, s'approcha de lui, et le félicita.
Et c'était M. Boubouroche, toujours trompé, toujours heureux; M. Gourteline sourit de le voir, dégringola les marches et lui prenant le bras :
— Eh ben, mon cochon! crois-tu que je leur ai coupé le manillon I
Pour Rachilde.
Le petit jeune homme de lettres frappa timidement à la porte; une voix claire et sèche cria : « Entrez ».
Un crâne tendu, aux cheveux jaunes et clairs, raides et courts ; une tête ronde et grosse ; deux oreilles écartées et pointues ; deux grands yeux gris au regard aigu et froid : près de la fenêtre, enveloppé d'une robe de chambre, penché sur une table, M. J. Renard lisait. Derrière lui des livres, à côté de lui des livres, partout des livres, jaunes, blancs, verts, rouges, alignés, entassés,
solitaires. Une lumière paisible glissait à travers les* carreaux, et caressait les murs. Gomme un parfum de silence flottait dans l'air.
Le petit jeune homme s'arrêta, son haut de forme à la main. Il aurait voulu — tout de suite comme ça, le pauvre — à peine entré dire à M. Renard qu'il l'admirait et l'aimait et le respectait, comme un de ses maîtres les plus chers, les plus nécessaires à la vie de son esprit; il aurait voulu des mots fiers, passionnés, intelligents et riches de sens, et des phrases précises, brèves et nerveuses, et il ne dit rien, rien du tout : il regarda le bout de ses pieds que la crotte salissait, puis la soie de son chapeau, puis le bout de ses doigts, et il attendit, sans impatience, que ça vint, mais ça ne vint pas.
M. J. Renard leva la tête, ouvrit plus grands ses yeux :
« Asseyez-vous, » dit-il.
Du coupe-papier qu'il tenait à la main, il désigna un fauteuil.
Le petit jeune homme s'assit gauchement,
lourdement, grossièrement, effarant un chat qui dormait et s'enfuit, les lèvres retroussées : kchi, kchi. Et vite, vite, comme s'il avait peur d'arriver en retard, baissant le nez, il dévida tout de même quelques phrases.
« Je suis un pauvre petit jeune homme de lettres, monsieur, et je viens vous voir parce que, paraît-il, il faut aller voir ceux qui écrivent et sont nos aînés, et j'avais envie de vous dire beaucoup de choses, et je ne trouve plus rien. Je suis un pauvre petit jeune homme de lettres, imberbe et point méchant, et je vous prie de me prendre en pitié. »
11 s'arrêta pour souffler, car vraiment il avait parlé sans respirer, et ses tempes battaient.
M. J. Renard daigna sourire. Sans doute le métier de littérateur, pensait-il, devenait un martyre en miniature, puisqu'il fallait subir, par amour des belles-lettres, tant de visites, et de si ennuyeuses, comme celle-ci, et peutêtre se vit-il, lui aussi, forcé de tenir séance, une fois par semaine, de cinq à sept, pour offrir du thé et des gâteaux à ces tendres
ennemis, les jeunes, en écoutant leurs discours élogieux et menteurs.
Le sourire enhardit le petit jeune homme. Son fauteuil d'ailleurs était commode, doux et moelleux, une chaleur légère emplissait la chambre, les objets commençaient à devenir moins étrangers. S'obstinant par modestie à fixer une fleur du tapis, il reprit :
« Je suis aussi venu, parce que, semblable à tous les Français de 20 ans, je prépare un livre, un livre à 3 fr. 50 c. Que la couverture soit jaune, bleue ou blanche, il m'est égal, mais je veux, avant de mourir, et pour mourir en espérant ne pas mourir tout entier — publier un volume, un volume à 3 fr. 50 cent, sur l'humour et les humoristes.
M. Renard pencha la tête un peu, par intérêt. Il jouait avec son coupe-papier, machinalement, et machinalement aussi des pensées quittèrent ses lèvres, sans se presser, sans s'ordonner, sans se grouper en un beau paragraphe solide et lumineux, pareilles simplement à des gouttes paresseuses qui tombent une à une d'un robinet entr'ouvert.
» Oui... c'est un beau livre... un beau livre à écrire... les humoristes... Ah! pauvres humoristes ! Le public ne les aime pas... tendres habitudes bouleversées, tranquillité d'àme détruite... Lui, il aime bien les écrivains faciles à classer, dont il peut de suite décréter s'ils sont drôles ou sérieux... Les humoristes ne sont ni l'un ni l'autre tout à fait. Volontiers, il les prendrait pour des fumistes... des Sapecks, ou des Lemice-Terrieux, mais il n'ose, par crainte de sembler manquer de jugement, et il leur en veut de jeter en son esprit de telles indécisions.
Le petit jeune homme écoutait, respectueusement, mais ça l'embêtait, tout de même... car lui aussi, il avait des idées innombrables et point banales, et il désirait follement placer quelques mots, deux ou trois seulement, mais de ceux qui font en une seconde passer un homme pour moins bête qu'il n'en a l'air. Anxieux il attendait que M. Renard mît un point final à ses phrases, et il attendait en vain et il se lamentait.
M. Kenard disait que l'humoriste déteste
tout ce qui est excessif, les larmes trop abondantes comme les rires trop sonores, car rien ici-bas, à ses yeux, ne mérite qu'on éprouve des sentiments d'une violence exagérée. Il faut être digne envers soi-même, et pour conserver sa propre dignité, il faut se montrer plein de réserve dans ses actions et ses paroles. L'humoriste possède ce talent : il remet toute chose au point ; il dit à celui qui rit aux éclats : « Mais non, mon ami, ne riez pas si fort, ça n'en vaut pas la peine ; » il essuie de son mouchoir, sale ou propre, les pleurs des désolés, leur tapote sur le dos, en guise de consolation, et les prie de s'arrêter, parce que leurs larmes n'ont aucune utilité. L'humour consiste àposséder le sentiment du convenable, et à vouloir le donner à autrui, bon gré, mal gré. C'est pourquoi ceux qui en tiennent boutique semblent désagréables ; ils apparaissent comme des empêcheurs de danser en rond. »
Enfin il s'arrêta :
« N'est-ce point votre avis? » demanda-t-il.
Le petit jeune homme sourit par complaisance.
« Sans doute, dit-il, mais je pense encore autre chose de vous. »
11 réfléchit quelques instants, encore qu'il eût bien avant la porte d'entrée préparé son topo, et soudain, il partit : c'était bien son tour, il se rattrapait.
« Vous êtes avant tout un réaliste, un réaliste d'un ordre spécial, quelque chose comme un parnassien nourri des classiques, et passé, sans s'y attarder, par les soirées de Médan. Vos yeux ne laissent rien échapper : en ce moment, vous m'observez; la manière dont j'avance la main, la manière dont je remue les lèvres, la manière dont je tiens mon chapeau, entre le pouce et l'index, vous sont de précieuses indications sur mon caractère. Tout à l'heure vous observerez votre chat, ou vos enfants, ou ce serin, ou ce bec de gaz qu'on aperçoit à travers la fenêtre. Personne n'entrera ici, sans que vous Tétudiiez; vous ne rencontrerez personne dans la rue dans un salon, au théâtre, sans qu'il pose pour vous, involontairement, au moins quelques instants... Vous ne pouvez pas vivre sans obser-
ver, et comme votre observation est aiguë, elle est amère, parce que les hommes, quand on sait voir au profond d'eux-mêmes, ne sont pas de très riches natures. »
Pour un petit jeune homme de lettres, débarqué de province, ça n'était pas mal; ça sentait bien cependant le vieux développement des classes de rhétorique... mais...
Une mouche bourdonnante gesticulait sur la fenêtre, montait, descendait, remontait, cognant le carreau de sa grosse tête noire, éperdue, affolée et têtue. Ils la regardèrent.
« Une histoire naturelle, » fit le disciple. Le maître sourit, et, silencieux, il chercha sans doute, en passant, de quelles images rares il ornerait ses phrases précises, pour épingler sur son album, ailes écartées, pattes tendues, la bestiole bruyante.
Le petit jeune homme le fixa, il voulait une approbation, des compliments, des éloges. M.%Renard, hélas! s'était renversé dans son fauteuil, et ses yeux à demi-fermés suivaient au plafond je ne sais quelle vision tendre et vague, et ses lèvres murmuraient et chantaient :
« Je suis l'homme des petits chefs-d'œuvre, des minuscules, minuscules chefs-d'œuvre, qu'on met dans sa poche, ou qu'on oublie dans les boîtes à poudre de riz... Un Benvenuto Gellini... Mais la foule est bête, elle ne comprend pas. Elle adore les romans de cape et d'épée, et les feuilletons du Petit Journal, ou les œuvres de M. Rameau. Que lui importent des livres d'une impeccable écriture et d'une exacte observation. La foule est bête, la foule est bête... »
Sa voix devint plus forte. Il s'était levé, et les mains enfouies dans les poches de sa robe de chambre, les pieds traînards, il allait d'un mur à l'autre, le front haut, un sourire méprisant sur les lèvres.
Le petit jeune homme était compatissant : il s'attrista de ces mélancoliques désirs et il s'attendait. Ah! comme il eût voulu connaître M. Renard depuis très longtemps! Il lui eût tapé sur le dos, amicalement, mais fortement. « Allons, allons, mon vieux! en voilà une blague, ce que tu racontes I qu'est-ce qui te prend? » Mais il ne le connaissait que depuis
27 minutes exactement, et il ne put que lui dire ces mots :
« Hé ! vous êtes un maître, vous le savez bien, et nous le savons aussi, nous tous qui vous aimons. Gela suffit. Vous nous apparaissez comme le La Bruyère de cette fin de siècle, vous avez sa précision, sa concision, son amertume, sa loyauté, sa probité littéraire ; comme lui, dédaigneux des coteries et des foules, vous vivez pour écrire des pages courtes et parfaites, et vous n'avez pas besoin du jugement des imbéciles. »
Le petit jeune homme était remonté : il reprit :
» Oui, vous êtes un maître ; vous avez inventé des comparaisons et trouvé des métaphores. Ah ! je vous vois d'ici, les saisir, les attraper, comme un naturaliste chope au vol un papillon qui passe... Hop ! le voilà pris, il le serre entre ses doigts, délicatement, pour qu'il garde ses couleurs, puis le pique sur sa planche. Vous...
Les yeux levés au plafond, M. Renard murmura :
« Chasseur d'images, chasseur d'images... » Tous deux ils se turent, et peut-être devant leurs yeux charmés, des êtres passèrent, qu'ils aimaient, l'un pour les avoir créés, l'autre par regret de ne l'avoir pu, étant trop jeune. C'était Poil de Carotte, les doigts dans le nez, s'en allant fermer les poules, et Tiennette la folle qui réprimande le Christ. C'était Eloi, homme de plume, homme du monde, homme des champs, et c'était Philippe, le paisible valet de ferme.
Peu à peu, le sourire revint aux lèvres de M. Renard, sa poitrine se dilata, les ailes de son nez frémirent, et il railla ses petites rancunes.
« Ah ! oui, dit-il, qu'importe tout ce qui n'est pas littérature? Je suis homme de lettres, vraiment, depuis la plante des pieds jusqu'au dernier millimètre de mes cheveux, et les petites choses gribouillées sur des feuilles ou imprimées dans les livres ravissent mon ame de civilisé de la même joie que les campagnes blondes, les bois verts, et les paysans qui peinent, mon âme de Nivernais rustique. Sein-
blable à Siméon le Stylite, je vivrais avec bonheur, tout en haut d'une colonne, pourvu que des frères compatissants me montassent d'en bas, à l'aide de poulies ou piqués à une perche, des volumes à lire pour toute la journée ».
Il y eut de nouveau un silence, puis une invisible pendule laissa tomber douze coups de son cadran. Alors le petit jeune homme de lettres pensa que, si bien qu'il fût dans ce fauteuil, tout près d'un maître cher, il ne pouvait trop retarder lheure de son dîuer. Il se leva, M. Renard aussi, il balbutia deux ou trois mercis émus, et comme tout de même il était troublé un peu, il marcha sur la queue du chat qui revenait et s'enfuit, il trébucha quelques pas. Ironiquement paternel, M. Renard ouvrit la porte, et doucement le poussa dehors.
Le petit jeune homme se trouva sur le palier, puis descendit. Une joie vaniteuse emplissait son tendre cœur, car il se félicitait d'avoir si bien parlé; même il se frotta les mains de plaisir satisfait. Il ne voyait pas
M. Renard, qui, l'oreille tendue, écoutait, ravi, le bruit de ses pas s'éloigner peu à peu, et haussait les épaules, méthodiquement, lentement, avec un sourire pincé.
Pour M. H. Ferrari.
Messieurs,
S'il est une joie bien douce pour un savant arrivé à la fin de sa carrière, c'est assurément de pouvoir encore, avant de mourir, reculer les limites du domaine inconnu de la Science. Ne croyez pas cependant que je vous entretienne aujourd'hui d'une invention nouvelle, d'une de ces découvertes, depuis si longtemps
(1) Mémoire lu à l'Académie internationaledes Sciences, en ^03, par M. Adolf. Petherheim, professeur de sciences appliquées au collège d'Europe et membre de l'Institut.
désirées et dont, avant de disparaître, notre génération voudrait magnifiquement embellir l'avenir. Je vais au contraire vous emmener avec moi loin dans le passé, et vous faire connaître un homme, qui fut extraordinaire, bien que jusqu'à présent, je ne sais quel caprice du destin nous ait caché son existence et ses œuvres.
Des travaux exécutés pour les conduites d'eau dans le jardin qui couvre l'emplacement où se trouvaient, il y a trois cents ans, comme l'indiquent les anciens plans de Paris, les rues Edouard Détaille, de Gourcelles, et l'avenuede Yilliers, ont mis au jour, entre autres choses, une cassette de fer forgé. J'aime, vous le savez, à mes heures perdues, m'occuper d'archéologie : comme j'habite tout près de ce jardin, la cassette me fut apportée. Elle contenait des documents du plus haut intérêt : fragments de livres, photographies, le tout admirablement conservé. Grâce à eux, j'ai pu, durant les loisirs que me laisse mon laboratoire, reconstituer la vie de l'inventeur le plus prodigieux peut-être des siècles écoulés.
Je possède son portrait : la figure est maigre, pâle, fatiguée, triste ; le corps, un peu voûté, dépasse la moyenne ; un mélancolique sourire flotte sur les lèvres. On devine un noble esprit qui, tout en consacrant sa vie aux travaux les plus ardus, ressentait une douleur profonde, à la pensée que jamais il n'arriverait à pénétrer les ultimes secrets de la Science.
Ses livres nous révèlent son nom : il s'appelait Alphonse Allais. A en juger par quelques articles de critique, il fut d'abord un écrivain de talent, qui amusa longtemps ses contemporains. Il avait commencé par fréquenter en un cabaret littéraire, à l'enseigne d'un chat noir, et tenu par un gentilhomme, Rodolphe Salis, qui y réunissait les esprits les plus joyeux et les plus bizarres de cette fin de siècle. Là il passait ses soirées à jouer des airs de trombone, pleins de fantaisie, en contant d'invraisemblables histoires, et tous, bourgeois et artistes, se tenaient autour de lui, bouche béante, pour l'entendre.
Admirable logicien, il déduisait d'un phénomène très naturel, d'un sentiment très
simple, des conséquences rigoureuses, bien que tout à fait imprévues. Il régissait en maître absolu le royaume de l'absurde avec les lois de la raison, et, semblable à Spinoza, tenait pour réels tous les possibles; mais, plus habile que le sévère philosophe, il parvenait à faire partager sa croyance, et ceux qui le lisaient admettaient comme vrais tous ses récits, même ceux qui n'offraient pas la moindre vraisemblance.
Il7acquit ainsi de la célébrité : un grand journal quotidien se l'attacha comme collaborateur et les écrits du temps témoignent amplement du succès de ses contes. Un académicien d'alors, complètement ignoré aujourd'hui, lui reconnaissait un entrain extraordinaire dans la raillerie à froid, poussée avec une flegmatique persistance jusqu'aux sommets les plus élevés de la bouffonnerie. Francisque Sarcey, le fameux critique dont on vient de publier en cinquante-six volumes les feuilletons dramatiques, faillit mourir de rire pour avoir entendu un de ses calembours. Jules Lemaître lui-même, ce sage doublé d'un
homme d'action, dont la parole à une heure cruelle sauva la France en hâtant la chute de l'enseignement dit classique et en transformant tous les Français en colons casqués de liège et vêtus de flanelle, Jules Lemaître luimême se plaisait à se reposer de sa providentielle mission par d'aimables causeries avec A. Allais.
A. Allais, pourtant, comprit au bout de quelques années la vanité du rire, et combien il sied peu à la dignité humaine de n'être, durant toute une vie, qu'un acrobate de belles-lettres, même prestigieux. Peut-être traversa-t-il alors une de ces crises, qui bouleversent soudain une âme en lui montrant un but plus haut à atteindre, une crise semblable à celle de saint Augustin et de Pascal dont 1 histoire nous a conservé le souvenir : je ne sais, et mes recherches ne m'autorisent à rien alarmer. J'aimerais à le croire cependant. Il vivait à une époque troublée ; l'empire allemand, fier de ses victoires, menaçait toujours la République française, en même temps que la Grande-Bretagne, ambitieuse et
perfide, songeait à s'emparer de ses possessions coloniales. Pourquoi n'aurait-il pas résolu, frappé de l'inutilité de ses cabrioles, de contribuer, dans la mesure de ses moyens, au relèvement de sa patrie, tout au moins au maintien de son intégrité et à l'agrandissement de sa gloire?
Quoi qu'il en soit, A. Allais se tourna vers la mathématique et la physique, et consacra les longues années qui lui restaient encore à vivre aux applications qui se peuvent faire des sciences, dans les branches de l'activité humaine. Aidé d'un ami, le captain Cap, ancien marin, esprit fantasque, mais très intelligent, semble-t-il, d'après les quelques pages où il nous est parlé de lui, il se tient au courant de toutes les découvertes, il en fait lui-même, et s'efforce de leur trouver aussitôt une utilisation pratique. Rédacteur, comme je vous l'ai dit, d'un grand journal, il communique deux fois par semaine au public le résultat de ses efforts, accueillant avec faveur toutes les idées qu'on lui soumet, correspondant avec tous les jeunes savants. Il apporta dans ces
travaux, en même temps qu'une ardeur de néophyte, ses merveilleuses qualités de logicien, et l'admirable fécondité d'un génie jamais fatigué. Cependant, étonnant eifet de l'habitude, il ne put jamais s'empêcher de garder quelque peu la forme fantaisiste qu'il avait adoptée pour ses contes. Ne nous en plaignons pas : il s'adressait à des lecteurs que le style abstrait des pures spéculations eût effrayé et éloigné.
J'arrive maintenant, messieurs, aux extraordinaires inventions dont A. Allais est l'auteur. Soyons honnêtes, rendons à César ce qui appartient à César, rendons à A. Allais la paternité de découvertes attribuées à autrui.
J'aborderai en premier lieu les perfectionnements militaires que lui durent nos ancêtres. Vous savez qu'à la fin du dix-neuvième siècle, alors que les armées permanentes existaient, officiers et savants se préoccupaient vivement de trouver, pour armer leurs t rou pes, un fusil sans rival. Le fusil Gras, le fusil Lebel, le fusil Klauser avaient été in\<M ils étaient d'un calibre très petit, mais toutes
les recherches tendaient vers un calibre encore plus petit, afin de donner à la balle une force de pénétration plus grande. A. Allais y parvint : le premier, il proposa un modèle de fusil dont le calibre était de un millimètre; c'est-àdire qu'il remplaça simplement la balle par une véritable aiguille. Dans le chas de cette aiguille, il enfilait un solide fil de trois kilomètres de long, de telle sorte que l'aiguille traversant quinze ou vingt hommes, ces quinze ou vingt hommes se trouvaient enfilés du môme coup. Le dernier homme traversé, l'aiguille se plaçait d'elle-même en travers, et voilà en quelques secondes des bataillons, des régiments entiers ficelés et empaquetés. Je ne vous rappellerai pas que munis de cette arme les Anglais conquirent toute l'Afrique centrale; mais, étrange oubli, personne ne connaissait encore le créateur de ce redoutable engin de destruction.
Quelques mois plus tard, A. Allais proposait de remplacer les pigeons par des poissons pour le transport des dépêches, et de constituer des régiments de culs-de-jatte. Au siècle
dernier des essais furent tentés qui eurent d'excellents résultats. Les poissons accomplirent admirablement leur office de postier. Quant aux culs-de-jatte, installés sur de petits véhicules automobiles, aux roues garnies de pneus, et mus par un gaz tout spécial créé par un chimiste du nom d'Armand Silvestre, ils rendirent les plus grands services, jusqu'au jour où le désarmement universel fut décrété et exécuté.
Le problème de la navigation aérienne intéressait aussi vivement A. Allais. Je ne vous parlerai pas d'une nonuplette allégée par un ballon, due à l'esprit fertile du captain Gap. Je crains — comme A. Allais lui-même — que le captain Gap ne se trompât sur la valeur de cette machine, à moins qu'il n'abusât de l'ingénuité de ses concitoyens. Mais une idée de notre savant, dont il n'y a encore eu aucune application, me semble merveilleuse. Aujourd'hui chacun de nous peut, soutenu par deux ailes légères d'aluminium, que met en action un petit moteur à pétrole, s'élever dans les airs. Bien avant nous A. Allais avait obtenu
cette lévitation, en supprimant tout appareil. Une nuit, en mer, un steamer anglais coupa en deux le vaisseau qui le portait. A. Allais nagea quelques heures, puis perdit toute force et se laissa couler. Mais voyez comme il savait conserver dans les moments les plus critiques toute sa lucidité de logicien. Du talon de sa botte, il détacha de la coque du brick un bout de fer : il Témietta dans ses mains — car il était doué d'une force herculéenne — et l'avala. Il empoigna ensuite une des touries naufragées d'acide sulfurique, et en but quelques gorgées. Or, messieurs, une loi connue de tous, c'est que le fer, l'eau et un acide, mis en contact, dégagent de 1 hydrogène. A. Allais n'eut qu'à fermer la bouche : au bout de quelques secondes, gonflé du précieux gaz, il regagnait la surface des flots. Il avait cependant mal calculé la poussée des gaz — on ne saurait le lui reprocher, car le fond de la mer ne constitue pas un parfait cabinet d'études. Il fut donc enlevé dans les airs, au lieu de surnager. Ravi de cet incident imprévu, il parcourut ainsi quelques kilo-
mètres : puis, au petit jour, fatigué d'une promenade déjà longue, il entr'ouvrit légèrement un coin des lèvres : un peu d'hydrogène s'évada, et bientôt, par des exhalaisons continues, il retombait doucement à terre. Il avait conquis véritablement le royaume du ciel. Il ne réussit pas d'ailleurs à tirer profit de cette inespérée victoire scientifique. Le gouvernement, incrédule comme toujours, lui refusa son appui, bien que les rapports si tendus de notre pays avec l'Angleterre lui fissent un devoir de prendre en considération une découverte qui, utilisée clans les combats navals, eût permis de châtier à jamais l'insolence de cette jalouse nation.
Rien, messieurs, ne laissait cette intelligence d'élite indifférente. Tout le passionnait. Ne vous êtes vous jamais demandé comment disparut cette fameuse Tour Eiffel, de trois cents mètres, qu'en un moment de folie les Parisiens élevèrent au cœur de leur ville? A A. Allais revient l'honneur de l'avoir enlevée du Champ de Mars. Sur sa proposition, elle fut renversée, et plantée dans un terrain
vague de la banlieue où des fouilles sans doute en remettraient au jour quelques débris. Toujours d'après ses plans, elle fut enveloppée d'une couche d'imperméable céramique. On obtint ainsi un ensemble parfaitement étanche. Des robinets établis dans le bas la remplirent d'eau. Cette eau devint rapidement ferrugineuse; la municipalité la distribua gratuitement aux Parisiens anémiés. Par là s'explique enfin ce phénomène jusqu'alors incompréhensible : la subite vigueur des habitants de Paris vers l'an 1925.
J'aimerais encore à vous exposer le tour de force surprenant qu'il exécuta en transformant une vallée de la Nouvelle-Galle du Sud en un billard gigantesque, ou l'ingénieux expédient par lequel il écartait des théâtres tout danger d'incendie, ou son génial projet de prévenir toute tempête, en répandant dans l'océan assez d'huile pour le recouvrir de la très mince couche oléagineuse qui suffit à rendre les flots inoffensifs. Le temps me presse, hélas, et je veux, avant de terminer, accomplir une œuvre de justice.
Il y a cinquante ans, messieurs, un homme acquit une gloire universelle en soumettant à l'Académie des Sciences un système d'éclairage par les vers luisants. L'industrie s'en empara aussitôt et paya à celui qui s'en disait l'auteur des sommes considérables pour jouir de l'exclusive propriété.
Je ne sais si, plus heureux que nous, cet homme, dont vous devinez le nom, connut les livres de A. Allais : je voudrais ne pas le croire. Cependant A. Allais développa longuement cette idée, et le mémoire présenté à l'Académie il y a un demi-siècle me paraît terriblement inspiré des écrits de l'illustre mort.
Je détiens en effet, messieurs, deux articles dans lesquels A. Allais expose, avec force détails, ce procédé si curieux d'éclairage. Lui aussi, frappé des clartés dégagées par les vers luisants, avait songé à développer de plus en plus le loyer lumineux chez ces intéressants animaux par une culture prolongée. 11 possédait au bord de la mer, près du Havre, un immense champ d'expérience, où il élevait et dressait des sujets, et il obtenait des effets
lumineux d'une intensité si remarquable qu'il éclairait de cette seule manière ses appartements et ses jardins, les jours de grande fête.
Que décider, messieurs? Faut-il formellement accuser celui dont je tais le nom, de n'être qu'un plagiaire, un voleur? Les preuves sont-elles suffisantes, et la même idée ne peut-elle germer dans deux cerveaux différents? Je crois ne pas aller trop loin en affirmant que tout l'honneur de cette invention revient à ce grand méconnu; pardonnez-moi mon émotion. Je ne peux m'empêcher de m'affliger, à la pensée qu'il mourut peut-être dans la misère plus profonde, alors qu'il venait de faire une découverte qui l'eût illustré et enrichi, si elle avait été appliquée, en même temps qu'elle eût apporté à ses contemporains les avantages économiques les plus précieux.
Voilà, Messieurs, ce que je tenais à vous dire. J'ai peut-être abusé de votre patience; je ne m'en repens pas, puisqu'il m'a été possible de restituer à un homme, jusqu'alors inconnu, la place qu'il mérite parmi les princes de la
Science. Ah ! messieurs, nous ne saurions trop nous préoccuper du passé. Le temps oublieux laisse dans l'ombre bien des trésors : à nous, soucieux de toutes nos gloires, de les retrouver; car s'il nous paraît noble de rendre, grâce à la science, l'avenir plus souriant, il n'est pas moins beau de pénétrer dans la nuit du passé, et, semblable au mineur qui vole à la terre ses richesses, de lui arracher les secrets qu'il cache si jalousement. C'est réaliser une œuvre utile et juste, et je mourrai heureux, si j'ai pu jeter en vos cœurs le désir de nous libérer dignement de la dette de reconnaissance infinie que nous avons contractée envers A. Allais, sans le savoir.
ALFRED GAPUS
Pour René Doumic.
M. Capus pleurait de petites larmes puériles...
La nuit commençait à tomber, sans hâte, paresseusement, s'attardant à estomper les murs et les meubles d'ombres douces et timides. Nul bruit : drapé d'étoffes à fleurs, le piano s'apprêtait au sommeil, et les bibelots des guéridons ou des consoles semblaient prendre pour se délasser des poses moins précieuses. Une lampe frôle jetait au milieu du salon une lueur faible et tremblotante. Un journal froissé, déchiré, boudait sur le coin
de la table, dressant vers le plafond les pointes menaçantes de ses feuilles meurtries.
M. Gapus pleurait de petites larmes puériles...
Qu'avait donc M. Gapus? quelque mal physique — odontalgie, céphalalgie, otalgie, podalgie, xylostomie — ou quelque souffrance morale, douleur de se sentir un homme de péché, douleur de connaître la noirceur de son âme, et les supplices infernaux qui l'attendent, ou douleur plus grande encore de voir la France divisée, et toute revanche à jamais illusoire...
M. Gapus pleurait de petites larmes puériles. Assis sur le canapé, il pleura longtemps, longtemps, bercé par le tictac enfantin d'une vieille horloge. Puis soudain, il se leva, saisit d'une main presque folle le journal déjà maltraité, le roula, le tritura, le réduisit en boule difforme, puis le lança dans la cheminée.
Et M. Gapus exhala sa colère.
« Nom de nom, j'en ai assez. Encore un canard qui m'appelle auteur gai, humoriste» ironiste, pince-sans-rire... Quelle salade!/., et
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d'abord je ne suis pas un auteur gai, je ne suis pas un humoriste, je ne suis pas un ironiste, je ne suis pas un pince-sans-rire : je suis M. Capus. » Quel crime ai-je donc commis qui mérite semblable châtiment? Oh! sans doute, j'écris en des quotidiens des notes rapides sur les faits du jour. Un pauvre meurt-il pour avoir été secouru par l'Assistance publique, une prison luxueuse s'ouvrê-t-elle pour abriter les villégiatures forcées des voleurs et des assassins : vite, un court dialogue, ou bien un petit monologue... Style simple, réflexions simples, un mot de la fin... et ça y est, mais ça n'est pas fameux, ah! certes non!... M. Prud'homme, après dîner, en ferait tout autant. Certains néanmoins proclament que je souligne à merveille dans ces articles l'ironie de tout événement caractéristique de notre époque, et que ma raillerie brode un délicieux et preste commentaire de l'actualité. Bien aimables, et peu difficiles, ces messieurs. Hélas I s'ils me voyaient à l'œuvre! Il faut vivre, et ces petites choses, je les exécute pour vivre, en cinq sec, en voiture, au café, en wagon, et neuf fois sur
dix j'offre des ratés au bon public gobeur. Et là-dessus pourtant s'édifia ma réputation. « Ah! oui, M. Gapus, dit-on, celui qui «fait de l'humour» au Figaro et à Y Echo ». Hélas! hélas! hélas! »
M. Gapus leva les bras au ciel et se rassit. Il ne pleurait plus, ses glandes étaient sèches. Une tristesse profonde emplissait son cœur et l'assombrissait. Il lui semblait qu'il avait eu de belles ambitions, tenté de grands efforts pour les réaliser, et qu'une lugubre fatalité le retenait au sol, et que personne ne le comprenait et ne le comprendrait jamais. Il regardait vaguement autouF de lui, et les objets familiers qui l'entouraient irritaient ses yeux et son âme, comme des témoins fâcheux d'intimités qu'il ne convient pas d'exhiber.
« Et pourtant, dit-il, la voix un peu voilée, j'ai publié des romans, et des romans pleins de talent. »
M. Gapus se tut un instant. Une mouche affolée voletait autour de la lampe; il l'observa durant quelques secondes. Mais son irritation oublia de cesser, et il reprit :
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« Mes œuvres sérieuses, mes belles œuvres, celles que j'ai longuement enfantées, où j'ai mis le meilleur de moi-même et tout moimême, ne contiennent pas un soupçon d'humour : je reste cependant pour le public un humoriste, un auteur gai, un ironiste, un pince-sans-rire, je suis le monsieur qui fait de l'humour, comme mon concierge est le monsieur « qui fait les courses et tout ce qui se présente ».
Alors une manière de folie saisit M. Capus. A grandes enjambées, il allait à travers la chambre, heurtant les fauteuils, bousculant les chaises, pestant, sacrant, montrant le poing à d'invisibles ennemis :
«Non, non, je le crierai, je le hurlerai, je suis un réaliste et rien qu'un réaliste, ni amer, ni gai, ni moral, ni immoral, ni ibsénien, ni tolstoïen, un réaliste simplement. Je regarde attentivement, mon œil perçant ne laisse rien échapper, je vois clair, et je dis clairement ce que je vois, sans délayage, sans recherche, sans ironie surtout et sans raillerie. Mon vrai père s'appelle M. Lesage, celui de GilBlas.
« Que diable! je sais bien ce que je vaux. J'aurais pu, moi aussi, conter des histoires drôles, assaisonnées d'esprit, de fantaisie, critiques amusantes etamusées des petits mondes qui composent Paris. J'aurais pu, moi aussi, me glorifier d'une Passade ou d'une Maîtresse d'Esthètes, si je l'avais souhaité. Je n'ai voulu peindre que la réalité, humbles existences de petits bourgeois, existences tourmentées de coulissiers, de banquiers, efforts douloureux et vains de jeunes gens qui débutent dans la vie et chassent à l'argent, des histoires très simples, en somme. Une femme intelligente et jolie, désireuse d'une vie calme et sûre, qui aime bien son mari et n'hésite que brièvement à commettre quelques actes charnels, pour lui gagner la fortune qu'il perdait à la Bourse : voilà Qui perd gagne. Un bon garçon, pauvre, faible, plein d'illusions, et marié à une gentille fille, qui cherche une position stable, et de professions bizarres en bizarres professions finit par diriger une usine à la campagne : voilà Années d'aventures. Sont-ce là des sujets humoristiques ? Mais non, ce sont des événe-
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ments de tous les jours. Je connais des centaines de ménages semblables à celui d'Emma la blanchisseuse, et de Fayolles l'agent de publicité; je connais mille jeunes hommes de l'espèce d'André Imbert.
» Hélas ! parce que j'accepte avec philosophie les saletés incessantes de la vie, parce que je les raconte avec tranquillité, puisqu'elles sont indispensables, il paraît que je me livre à des fantaisies ironiques, et que mes livres se parent d'un sourire railleur. Et pourtant je conte avec exactitude et lucidité ce que j'ai vu, et j'ai vu que les hommes ne sont pas malhonnêtes parce qu'ils le veulent, mais parce qu'ils ne se peut pas qu'ils ne le soient. Gomme si les saletés morales ne constituaient pas un des éléments nécessaires de la vie, comme si nous pouvions vivre sans elles! Quelle ironie y at-il à montrer toute nue cette vérité? Môme les personnages comiques de mes romans ne le sont pas, parce que je le veux : le monde abonde en acteurs risiblespareux mômes, par leurs actes, par leurs paroles; je me contente de les peindre tels qu'ils m'apparaissent. »
M. Gapus de nouveau s'écroula sur le canapé.
« Mais non, mes romans ne comptent pas. Je suis sans doute le seul réaliste de mon époque, car j'ai fui le naturalisme deMédan, le pessimisme de mes cadets, la prétentieuse écriture des nouveaux venus, le parisianisme des auteurs à la mode, me bornant à repré senter le réel, simple, tel qu'il est, dans un style simple. Mais bast! quelques esprits légers m'ont classé parmi les ironistes; je porterai toute ma vie cette odieuse étiquette. »
Trois coups discrets, une porte entre-bâillée, un bras, un pied, une tête : un vieil ami, jadis littérateur, aujourd'hui député, entrait.
Le dos voûté, la tête un peu inclinée adroite, son lorgnon se balançant sur le veston entr'ouvert, il fit quelques pas, tendit la main, puis s'assit.
« Qu'avez-vous? dit-il; vous me semblez morose. »
D'un air dolent, M. Gapus, les yeux baissés, conta ses ennuis.
L'éternel sourire, que des idées et des ba-