‹ Humour et humoristesChapitre 8 sur 24 · LETTRES D'ENVOI · texte numérisé non relu

LETTRES D'ENVOI

des paragraphes bien construits et une idée générale qui les commanderait tous. J'avais rêvé quelques articles de chronique scientifique, et même j'avais pensé qu'il siérait d'ajouter aux livres de M. Brunetière sur l'évolution des genres un livre sur l'évolution de l'Humour, et j'ai essayé. Ah ! pauvre cher vieil ami ! qu'avais-je tenté là ? Décidément, les dieux ne me donnèrent pas la plume du critique. Mes proses dogmatiques ne supportaient pas la lecture; elles induisaient à un sommeil profond, et je ne pus môme les continuer pour cause de personnelle somnolence. » Et juin approchait : les bois se paraient chaque jour de mille fleurs, et vers les étangs de jeunes hommes descendaient, le rire aux lèvres, en taquinant des Jeanne, des Suzanne et des Lili. Le bruit de leurs chansons arrivait jusqu'à moi... tandis que le soleil jouait sur mes feuillets, et de toute la forêt une brise parfumée montait, montait enivrante, étouffante. Alors, je me suis repenti d'emprisonner ma jeunesse entre quatre murs désolés, et j'ai voulu au moins tirer de mes heures de labeur

quelque plaisir. J'ai renoncé à toute œuvre savante, et me suis amusé simplement à broder sur nos humoristes quelques fantaisies. Je leur dois une fuite plus rapide et plus douce du temps. Que valent-elles, par contre ? Le sais-je? Peu de chose, sans doute, etqu'importe?

» Les voici, lisez-les tout en haut d'un pic solitaire. Le silence et l'immensité conviennent à de telles lectures. »

GEORGES GOURTELINE.

Pour Frantz Jourdain.

Ce fut par une claire après-midi de printemps que M. Courteline, vêtu d'un bel habit vert et noir, monta, de ses petites jambes agiles, les degrés de pierre qui conduisent à la Coupole. Le soleil tendre, gai, bon enfant, accrochait des clartés pâles aux vieilles maisons grises du quai, courait le long des parapets, effleurait les vagues clapotantes du fleuve, s'attardait au coin des rues, musardait au creux des statues. Une brise légère et comme parfumée agitait faiblement les premières

feuilles et caressait en frissons apeurés les

nuques blondes des femmes. Des gamins passaient le nez au vent, les mains dans les poches, en sifflant, et des ouvrières montraient leurs mollets, tandis que des tourlourous, les bras ballants, s'en allaient, traînant sur le trottoir leurs godillots sonores. G'était une journée de printemps que Dieu faisait belle en l'honneur de M. Gourteline.

Et M. Gourteline, pérorant, gesticulant, tortillant, le cou serré dans sa cravate de commandeur, sa grande et mince épée battant ses jambes maigres, franchit la porte et entra.

Tout le Napolitain était là. Les yeux malins d'Ibels sommeillaient, en souriant; Zo d'Axa, le regard perdu, laissait errer ses mains longues et blanches sur sa barbe fine de mousquetaire ; M. Quillard reniflait les odeurs fanées qui flottaient dans la salle : M. Mendès, le dos arrondi, montrait fièrement sa pauvre figure, lamentable copie du Christ, et M. Tailhade rêvait des brocards, sertis de néologismes, contre l'Institut et les corps constitués.

Et parce que M. Gourteline écrivit Boubouroche, toutes les petites femmes de Paris,

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brunes, rousses, acajou, qui trompent leurs maris ou leurs amants, emplissaient les tribunes, avec des froufrous de robes, des grâces d'éventails, des chuchotements de lèvres, des rires à peine réprimés, et tous les maris, tous les amants trompés étalaient aussi aux tribunes la rondeur de leurs ventres, ou dissimulaient la maigreur de leurs anatomies...

M. Gourteline parla : il dit sa joie et son humilité, il dit aussi la gloire de son prédécesseur, M. Goppée, et répandit sur les humbles les fleurs de son éloquence, et quand il eut fini, il s'assit humblement, au milieu des applaudissements.

Alors, le vicomte E. Melchior de Vogue se leva. Les rires s'étouffèrent, il y eut encore quelques secondes un bruissement de paroles, puis elles devinrent des murmures, puis elles s'évanouirent. Un silence curieux sembla descendre du plafond, sortir des murailles, des tribunes, des portraits et semer partout une ombre douce et veloutée. Et beau avec mélancolie, M. le vicomte E. Melchior de Vogue parla, pour ses ancêtres d'abord et pour lui,

pour l'auditoire ensuite, pour la postérité enfin :

« L'Académie, monsieur, en vous recevant dans son sein, a cru juste de réparer une erreur, qu'elle commit il y a deux cents ans, et que des esprits malintentionnés lui reprochent, les uns avec amertume, les autres avec une gaieté pleine d'aifectation. Vous êtes le petit-fils de Molière; M. Mendès, ce vieux mousse échappé au naufrage du Parnasse, l'a dit et répété : il faut le croire. Vous ne succéderez pas seulement à M. Goppée, cette âme d'élite, dont aucun de nous ne peut se consoler qu'elle nous ait quittés ; vous prendrez aussi la place qui ne fut pas donnée au grand poète comique, et ce n'est pas à vous de nous remercier de cet honneur, c'est nous qui sommes vos obligés, puisque vous avez bien voulu nous procurer, par votre naissance et votre talent, l'occasion de montrer, une fois de plus, que nous savons, quoi qu'on en dise, reconnaître nos torts, ceux même dont nous ne sommes pas responsables.

» Vous êtes un homme heureux, monsieur.

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Vous êtes tout jeune, et la France entière vous connaît. Romancier, conteur, „ dramaturge, vous arrivez parmi nous d'un pas alerte, guidé par Rabelais et protégé par l'ombre de Jean- Baptiste Poquelin. Votre âge seul eût pu vous nuire, c'est le seul de vos bonheurs que nous ne vous aurions pas facilement pardonné : vous avez bien fait de nous le cacher, nous aurions peut-être eu la méchanceté de retarder de quelques jours l'immortelle consécration de votre gloire.

» Je l'avoue cependant, l'étude approfondie des écrivains russes contemporains, une illusoire tentative de rénovation du christianisme, les labeurs d'une vie politique agitée, les tristesses de l'heure présente, tout enfin, monsieur, m'avait tenu éloigné de vous et de vos œuvres.

» Je vous connaissais de nom seulement, j'entendais parler de vous en termes élogieux parfois. L'on me disait qu'il n'était personne en France pour avoir à un degré aussi haut le sens du comique, et si puissamment faire jaillir des êtres et des choses le grotesque irré-

sistible qu'ils renferment tous. Vous seul, parmi des générations désabusées, vous gardiez, paraît-il, la belle gaieté sonore de nos pères, et votre rire gigantesque montait, montait, éclatant, éperdu, au-dessus des longs cheveux des esthètes, au-dessus des robes effusées de leurs compagnes, au-dessus des pâles sourires vieillots des sceptiques, au-dessus des larmes littéraires des pleureurs professionnels. Hélas ! moi, je n'avais pas envie de rire, et je haïssais ceux qui, insoucieux des hontes morales de notre époque et semblables à des clowns, gambadent sur la place publique, en amusant la foule de la folie hilarante de leurs discours.

» Eh bien, monsieur, puisque l'Académie m'avait chargé de vous recevoir en son nom dans cette enceinte, et parce que je suis aussi un homme de conscience, j'ai acheté tous vos livres et je les ai lus. Mon cabinet austère, où sommeillent et m'endorment des livres graves, où s'ennuient et m'ennuient des tableaux sévères, a retenti du bruit de ma gaieté. J'ai oublié durant quelques heures tous les merveil-

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leux souvenirs que j'ai rapportés de mes voyages merveilleux :1a Syrie, la Palestine, l'Egypte, Gonstantinople et la Corne d'Or, Cythère, Chypre et Paphos, Pétersbourg, Moscou et Samarkand, toutesces visions féeriques dont j'aime à caresser sans cesse les yeux de mon âme, ont soudain disparu. Pour la première fois de ma vie, j'ai passé de longues minutes délicieuses uniquement à rire et à sourire, pour des peintures peut-être trop réalistes et pour des mots vibrants, soldatesques ou populaires. Je n'aurai pas la faiblesse de m'en repentir.

» J'ai désiré alors mieux vous connaître, et j'ai voulu revivre votre vie. Vous êtes né vers 1800 en plein cœur du jardin de la France, dans cette vieille ville de Tours, aux mœurs douces et hospitalières. Vous avez joué dans le square de l'archevêché et couru sur les bords de la Loirej; puis la fortune capricieuse vous conduisit à Meaux. Vous rappelez-vous encore le vieux collège où Ton vous enferma? Comme il était tendre et calme ! De grands arbres, que

berçait le vent, ombrageaient les murs lézardés; des moineaux piailleurs sautaient sur les branches, et, quand revenait le printemps, les hirondelles regagnaient les nids construits au creux du toit. Une horloge doucement laissait tomber les heures. C'est là qu'élève indocile, caché derrière une pile de dictionnaires, vous écriviez, dès votre troisième, des vers qu'insérait le journal de Provins. Mais il fallut quitter le collège pour un lycée de Paris. Une fine moustache parait votre lèvre : la patrie bientôt vous réclama le paiement d'une dette sacrée. Vous avez alors, durant plusieurs années, vécu dans les casernes et j'ai ouï dire qu'en récompense de loyaux services vos bras s'y étaient ornés de galons larges et dorés. Un ministère hospitalier vous offrit à votre retour une table vêtue d'un drap vert, une chaise rembourrée, et la tiédeur d'un bureau paisible, où flottaient des fumées de cigarettes. Mais vous brûliez d'un désir fou de liberté. Les pierrots sif'fleurs, les feuilles vertes, les souffles chauds d'été et les brises alanguies d'automne, les pas légers des femmes et leurs

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