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précédente n'avait été qu'un essai et comme ung prise de possession, les Iroquois, instruments aveugles de la Providence, ouvraient la seconde, Cinq cents guerriers hurons qui descendaient à Québec pour les échanges, étaient tombés dans une de leurs embuscades. Deux cents avaient péri, et cent d'entre eux avaient été faits prisonniers. Le reste s'était dispersé, et une partie venait se réfugier dans la colonie.
Dans leur profonde douleur, les Hurons firent un accueil très-amical au P. de Brébeuf, et on pouvait espérer qu'il obtiendrait de monter avec eux ; mais l'ennemi de tout bien suscita encore un obstacle imprévu.
Un capitaine Nipissirien, nommé la Perdrix, qui se trouvait alors à Trois-Rivières, travailla si bien l'esprit des Hurons qu’il leur inspira des défiances et des craintes sur le projet des missionnaires. Quand le P. de Brébeuf voulut traiter avec eux du départ, ces sauvages timides et inconstants s’excusèrent sur leur petit nombre, le danger du voyage, l’exiguité de leurs canots : « Encore si « vous étiez armés, ajoutaient-ils, si vous pouviez « nous protéger contre nos ennemis, Mais que « ferions-nous de ces longues robes qui ne portent « pas d’arquebuses ? »
Les missionnaires n'en persistaient pas moins à solliciter leur passage. En même temps, le P. de Brébeuf travaillait à intéresser le Ciel en sa fa-
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LE P. DE BRAÊBRUP, 101
veur, Il avait eu recours à sans Joseph, et avait promis de célébrer vingt messes en son honneur. Sa prière ne fut pas vaine. Champlain députa à Trois-Rivières, Duplessis-Rochard, lecommandant de la flotte, pour presser le départ des missionnaires : etce ne fut pas sans succès ; toutefois il dut ajouter à toutes ses raisons, la plus forte de toutes pour des sauvages, celle des présents. Cependant malgré ses efforts, le commandant n’obtint le passage que pour le P. de Brébeuf, le P. Daniel et un des jeunes Français, nommé Baron. Les autres voyageurs durent attendre une autre occasion qui heureusement ne tarda pas. »
Enfin l’embarquement « siballoté,» comme l’exprime le serviteur de Dieu, s’opéra le 6 juillet. Le P. de Brébeuf fut reçu seul dans un des canots, et le P. Daniel et le Français dans un autre.
Ils partirent en bénissant Dieu. Le voyage fut long et pénible. Il nous a fallu, écrit-il, commencer s tous par ces expériences, et porter la croix que « Notre-Seigneur nous présente pourson honneur «et pour le salut de ces pauvres barbares. Certes, « je me suis trouvé quelquefois si bas que le corps «n’en pouvait plus ; mais d’ailleurs mon âme « ressentait de très-gruids cententements, ronsi- « dérant que je souffrais pour Dieu. Nui ne le sait « s’il ne l’expérimente. »
Puis il ajoute avec reconnaissance : « Parmi ces
«peines et ces dangers nous avons de grandes «obligations à la Providence etbonté paternelle de « Notre-Seigneur. Pas un de nous n’a été malade. « Notre-Seigneur soit loué à jamais, etla très-1m- « maculée Vierge, avec son très chaste époux, de « cettesingulière faveur qui nous a beaucoup aidés « pour autoriser notre foi parmi ces peuples. »
Après trente jours de fatigues les missionnaires abordèrent, le 5 août, au pays des Hurons, sous Les auspices de Notre-Dame des Anges, dont l'Église fait la fête en ce jour-là.
Le P. de Brébeuf débarqua avec ses compagnons près d'Ihonatiria, dont le nouveau village était situé à près de trois kilomètres. On aurait dit qu'il n’entrait dans cette contrée que pour « endurer», ainsi qu'il parle. Pressés sans doute de retourner àleur village à vingt-huit kilomètres de là, ses conducteurs ne tinrent aucun compte de ses instances, et l’abandonnèrent seul le soir sur ce rivage désert. Sans se laisser troubler par cet embarras, sa première pensée fut un acte de reconnaissance pour Dieu et de confiance en sa bonté.
« Après leur départ, écrit-il, je me prosternai « aussitôt à genoux pour remercier, Notre-Dame « et saint Joseph des faveurs et des grâces que « j'avais reçues dans le voyage. Je saluai l’Ange « tutélaire du pays, et m'’offris à Notre-Seigneur, « avec tous nos petits travaux, pour le salut de ces « pauvres peuples, prenant espérance que Dieu
« ne m'abandonnerait pas là, puisqu'il m'avait « jusque-là conservé et conduit avec tant de fa- « veurs. »
Fortifié par cette prière, il se relève pour aller à la recherche du village. Il finit par trouver la place du gîte qu'il avait occupé, mais il avait été complétement détruit. Il s'arrêta, un instant,au lieu où s'élevait sa petite cabane. Puis reprenant sa marche, il rencontra le nouveau village à une petite distance. Sa joie fut grande, quand il y entra et il fut sensiblement touché de la réception empressée qu'on lui fit.
Aussitôt qu’il fut reconnu, les sauvages l’entourèrent en l’appelant par son nom, et en lui criant: « Te voilà donc, Echon, mon neveu, mon frère, « mon cousin! Te voilà donc revenu ! Nous t’atten- « dions depuis si longtemps! Nous voilà contents: « nos blés ne mourront plus, tu les protégeras. »
Tous auraient voulu l’abriter sous leur toit, et telle était en effet la loi de l'hospitalité parmi eux, qu'il pouvait choisir la cabane qu'il voulait. Il préféra se retirer chez Aoenon dont il connaissait la richesse, et que sa présence ne pouvait pas gêner. C’est là qu'il attendit ses compagnons de mission, partis peu de temps après lui.
Quand ils furent arrivés, il délibéra avec eux sur le lieu qu’ils choisiraient pour résidence, et ils se décidèrent pour Ihonatiria. « Après avoir « sérieusement recommandé l'affaire à Dieu,
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104 HURONS ET IROQUDOIS.
raconte le P. de Brébeuf, nous jugeâmes que
telle était sa volonté, parce quela moisson y pa-
raissait plus müre que partout ailleurs, tant à
cause des connaissances que j’ai parmi les habi-
tants du lieu et de l'affection qu'ils m'ont témoignée autrefois, que parce qu'ils sont déjà à demi instruits dans la foi. En effet nous en avons baptisé huit, dont sept sont allés au Ciel avec la grâce du baptême, et tout le village est en telle disposition qu'il ne tient qu'à nous de le baptiser, mais nous attendons qu'ils soient « mieux instruits et qu'ils aient quitté, par effet, « leurs principales superstitions. »
Le lieu de la résidence arrêté, il fallait construire la cabane pour les missionnaires. Les sauvages s’en chargèrent, et se mirent aussitôt à l'œuvre, à l’envi. Ils en firent une pareille aux leurs, et voici la description que nous a donnée de es habitations le P. de Brébeuf lui-même :
« Je ne saurais mieux expliquer la façon des « demeures huronnes qu’en les comparant à des « berceaux ou tonnelles de jardin, dont au lieu de « branches et de verdure quelques-unes sont cou- « vertes d'écorce de cèdres, quelques autres de « grosses écorces de fresne, d’orme, de sapin ou « de prusse. Il y en a de différentes grandeurs, les « unes de deux brasses en longueur, d’autres de « dix, d’autres de vingt, de trente, de quarante. « La largeur ordinaire est d'environ quatre
« brasses. La hauteur est presque pareille. Iln°y a « point d'étages. Il ne s’y voit ni cave, ni cham- « bre, ni grenier. Pour fenêtre et pour cheminée, « on laisse un méchant trou au haut de la cabane « par où s'échappe la fumée. »
Telle était donc la cabane des missionnaires. Elle mesurait douze mèires de long sur sept de large: « Voilà, ajoute le P. de Brébeuf, comme « nous sommes logés, non sans doute si bien «que nous n’ayons, dedans ce logis, assez « bonne part à la pluie, à la neige et au froid. »
Il dirigea lui-même la distribution intérieure. Elle formait trois parties: la dernière au fond, comme la plus retirée et aussi la plus digne, fut donnée au Roi du Giel, Sans la quitter jamai., il y descendait encore, tous les matins, pendant le saint sacrifice, apporter à ses ouvriers la force et l'espérance. La partie de devant était l’antichambre et le dépôt. Celle du milieu servait à des usages multiples. C'était, tour à tour, ou mêine à la fois ,la cuisine, le réfectoire, la menuiserie, la chambre d'exercices et le dortoir. Une étagère dressée, le loug des murs, portait les vêtements, et le pauvre mobilier des missionnaires, avec leurs provisions, Mais si dans ce réduit, les corps étaient à l’étroit, les cœurs se trouvaient au large, dilatés qu’ils étaient par leur amour pour Dieu et le désir « d’endurer » quelque chose pour sa gloire.
Pour favoriser leur retraite et se mettre plus à
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l'abri des importuns, les missionnaires placèrent deux portes de menuiserie à leur cabane, et elles faisaient l'admiration des sauvages. Ils venaient les voir par curiosité et ne se lassaient pas de les contempler. Les cabanes des sauvages n'étaient fermées que par une peau ou une écorce suspendue.
D’autres objets attiraient encore un plus grand nombre de visiteurs et excitaient bien davantage leur étonnement. « On vient aous visiter par « admiration, écrit le P. de Brébeuf, principale- « ment depuis que notre moulin et notre horloge « ont commencé à jouer. » Ils voulaient tous tourner le moulin et voir sortir la farine. L'horloge leur paraissait plus merveilleuse encore. Ils restaient des heures entières pour l'entendre « parler » comme ils disaient, Sa sonnerie était surtout pour eux un étrange mystère. Ne pouvant s’imaginer qu'elle marchät d'elle-même. Dès qu'elle se faisait entendre, ils regardaient de tous côtés, afin de découvrir la voix trompeuse qui parlait pour elle.
Un jeune Français au service des Pères s’amusait de leur ignorance, au moment où l'heure approchaît, il commandait à l'horloge de sonner, et au dernier coup il lui criait: « C'est assez, » comme si quelqu'un était là pour lui obéir. Les sauvages le croyaient. Ils demandèrent, au commencement, ce qu’elle disait, et un malin leur répondit ce qu’ils avaient très-bien retenu: à midi,
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elle dit: « Dressons la chaudière, c’est l'heure du « repas. » À quatre heures: « Allez-vous en , c’est « l'heure de la prière. » Ce fut un moyen ingénieux de se débarrasser d’eux.
Ils venaient encore voir d’autres objets, qui ne les surprenaient pas moins, un fer d’aimant,un microscope, un kaléidoscose, un prisme, des outils de menuiserie et surtout tout ce qui servait à | l'écriture. L'écriture était pour eux un mystère \ profond. Ils ne pouvaient rien comprendre à cette communication à distance par des signes, et leur stupéfaction était au comble, quand à la lecture d'une lettre, les missionnaires leur donnaient de suite toute la pensée de son auteur. C'était une des expériences qu’ils aimaient souvent à redemander.
Tels étaient les grands enfants qu’il fallait initier aux mystères de la religion chrétienne, rude tâche qui allait coûter à leurs maîtres bien des peines et des fatigues, et qui devait trouver de grandes difficultés non-seulement dans la grossièreté de leur esprit, mais encore dans l’obstination de leurs cœurs,
Travaux apostoliques. — Crédit du P. de Brébeuf. — Projet de séminaire huron à Québec. — Craintes d’une invasion iroquoise.
Nous avons vu que le P. de Brébeuf était devenu maître dans la langue huronne. Ses deux compagnons le P. Daniel et le P. Davost avaient déjà profité de ses premières leçons à Notre-Dame des Anges. Ils en reçurent ici de nouvelles pour se perfectionner, et ce ne fut pas sans succès. Leur maître écrivait peu de temps après à son Général: « Si grande est l’ardeur qu'ils mettent à cette « étude , qu'ils ont fait des progrès vraiment « remarquables, dans une langue à peine connue, « et qui-n’est pas encore réduite en principes. »
Toutefois son zèle à communiquer sa science à ses frères n'entravait pas son ministère auprès des sauvages. Il se trouva d’abord très-restreint pour son cœur. Il se bornaït en effet à les visiter, à s’entretenir avec eux, en un mot à les préparer peu à peu à recevoir la bonne nouvelle,
Une maladie épidémique qui survint, donna plus d'activité à son zèle. Il accourait au chevet des malades, surtout quand ils étaient en danger.
Il les consolait, les soignait lui-même de ses
mains, lorsqu'ilsse laissaient approcher, et plus d’une fois, ses soins furent bénis, sinon toujours | par la conversion, du moins par des dispositions
meilleures et par des promesses d'avenir, Il était
plus heureux auprès des enfants moribonds, Il en
baptisait toujours quelques-uns, et si la mort les
enlevait il était sûr d’une conquête pour le Ciel.
J1 a raconté lui-même avec une joie d'apôtre son
premier baptême. 11 le donna à une petite fille de
quelques mois, qui devint presqu'aussitôt par sa
mort un ange pour le Ciel. Il l'avait nommée José- d vhine, pour accomplir un vœu qu’il avait fait, de donner ce nom béni à la première âme qu’il régénérerait, « en reconnaissance des grandes faveurs qu'il devait à saint Joseph. » :
Si consolants que fussent ces heureux essais du zèle, le cœur de l’homme de Dieu n'était pas satisfait. Son apostolat n’avait encore trouvé à s'exercer que dans l'intimité et au foyer domestique; il profita de toutes les occasions pour le rendre public et le faire connaître en pleine assemblée de la nation. On était alors à l'approche de l'hiver, et avant de partir pour la chasse, les sauvages, selon l’usage, délibèrent en commun sur les intérêts de leur pays.
Le P. de Brébeuf conçut alors le projet de convoquer aussi les sauvages à une assemblée, mais dans la petite chapelle des missionnaires, pour leur expliquer les motifs de sa présence dans leur pay:, c'est-à-dire leur faire connaître Je vrai Dieu et
son Fils Jésus-Christ, sauveur universel de nos
âmes. Il fut secondé par un capitaine de ses amis qui poussa le cri de convocation d'usage pour les assemblées, tandis que, lui-même, la clochette à la main, parcourait le village et invitait à venir l’entendre. Il eut bientôt des réunions régulières que soutenait la curiosité. La séance s’ouvrait par ie chant du Pater que le P. Daniel avait mis en vers hurons et qu’il chantait avec les enfants, C'était pour eux quelque chose de bien nouveau.
Le P. de Brébeuf s’avancait ensuite gravement et d’un air pénétré, revêtu du surplus, et la birette sur la tête. Il développait alors quelqu'une les randes vérités de l'Évangile. Pour piquer l’attention il prenait souvent la forme de dialogue. I ju terrogeait sur ce qu'il avait expliqué, mais pour :.énager l'amour-propre, ii s’adressait surtout à la j unesse, dont il excitait l'émulation par de p-:ttes récompenses,
Ces assemb'ées n’amenaient pas encore les conversions, mais elles les préparaient. Elles fami:. liarisaient avec les Robes Noires et donnaient de l’autorité à leur parole.
Le crédit et l'autorité du P. de Brébeuf étaient
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déjà tels que le consultaient les sauvages sur leurs propres affaires. Ils l’invitaient même à leurs grandes assemblées, et lui demandaient son avis dans les questions d'intérêt commun.
Au mois d'avril 1635, les Hurons de la tribu de l’Ours (1), la plus nombreuse parmi eux, appelèrent le missionnaire à leur assemblée, Quelques hommes de cette tribu venaient d'arriver de Québec et avaient rapporté les témoignages les plus flatteurs en faveur des missionnaires. Ils étaient même chargés des lettres de Champlain et du commandant Duplessis-Bochard pour l’homme de Dieu. Les sauvages étaient curieux de savoir ce qu’elles contenaient. Le P. de Brébeuf se prêta volontiers à leurs désirs, heureux de trouver une si belle occasion de donner une plus grande publicité à la foi.
Ces lettres firent connaître aux sauvages que le
gouverneur français nommait l’homme de Dieu son représentant auprès d'eux, et le chargeait de resserrer, encore plus étroitement, les liens qui unissaient les Français à leur nation. C'était le grandir beaucoup à leurs yeux. Pendant qu’ils se félicitaient de voir Champlain tenir autant à leur amitié, ils regardaient avec un sentiment de res-
(1) Les trois tribus primitives des Hurons, étaient: 1° celle de l'Ours ou Attigouantans; 2’ celle de /a Corde ou Attiguenons
ghac; et 3° celle de La Roche ou Arendoronons. Une quatrième
tribu, les Tohontaenrats s’unit plus tard aux premières,
112 EURONS ET IROQUOIS.
pect et de vénération celui qui en devenait le lien,
En apôtre qui n’oublie jamais son rôle, le P. de Brébeuf mit aussitôt ce nouveau degré de grandeur au service de son zèle. Il prit la parole et exposa hardiment les vérités de la religion, la nécessité de la foi, l’immortalité de l'âme, l'existence du paradis et de l’enfer; son discours fut applaudi. Puis, selon l’usage, il leur fit un présent de douze cents grains de porcelaines (1), « pour applanir, « ajoutait-il, le chemin du paradis. » Il obtint de belles promesses. Mais hélas ! elles ne furent pas tenues.
À la même époque le Ciel sembla faire cause commune avec les hommes, pour élever le P,. de Brébeuf dans l’estime publique. Une grande sécheresse désola le pays, et le menaça de famine. Selon l'usage, les sauvages recoururent à leurs sorciers, qu'ils appelaient Aridouane, pour conjurer le péril. Toutes les jongleries furent vaines. Les capitaines d'Ihonatiria qui connaissaient mieux les missionnaires, au lieu de s’adresser aux sorciers, eurent recours au serviteur de Dieu à qui ils croyaient que rien n'était impossible. IL leur répondit qu’il n’y avait qu'un seul maître des saisons, celui qu’adorent les Français, le créateur du ciel, et de la terre
(1) Les porcelaines que les sauvages nommaient wampum, consistaient en fragments d’un coquillage du nom de porcella. Les grains de rassade, apportés par les Européens, remplacèrent le coquillage, mais gardèrent son nom.
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fois l’int
succ
LE P. DE BRÉBEUP. 113
et qu’il fallait l’invoquer, Les sauvages consentirent à tout. On commença alors une neuvaine solennelle de messes en l'honneur de saint Joseph, patron des Hurons, Il y avait, chaque jour, une procession à laquelle les sauvages prenaient part. Le neuvième jour, la procession n’était pas terminée, qu’une pluie bienfaisante tomba en abondance, et combla tous les désirs.
Cette faveur céleste, venue si à point, ne conjura r': seulement la famine, elle donna un nouvel Cciat à la réputation du P. de Brébeuf, Pour lui, il en rapporta toute la gloire à Dieu .» A Dieu soit à « jamais toute gloire, écrit-il à cette occasion ! IL « permet la sécheresse des terres, pour arroser les « cœurs de ses bénédictions. Pourtant s’il y avait «ici quelqu'un doué du don des miracles, ainsi « qu’étaient les premiers qui ont annoncé l’Évan- « gile au monde, il convertirait à mon avis sans «difficulté tous ces barbares. Mais Dieu départ a telles faveurs, quand, à qui, et comment il lui « plaît, et par aventure, veut-il que nous attendions « la récolte des âmes avec patience et persévérance.
S'il est vrai que Dieu réclame ordinairement ces deux qualités dans les instruments qu'il emploie, il faut reconnaître qu’elles éclatèrent toujours en lui. C'est sans doute ce qui lui mérita plus d’une foi: d'être assisté comme miraculeusement par l'intervention céleste ; mais il n’attendait jamais le succès que de Dieu. Les sueurs qu'il prodiguait
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pour avancer la moisson désirée, n'étaient rien à
ses yeux. Il fallait la rosée céleste pour la féconder. Il avait déjà mis son œuvre sous le haut patronage de saint Joseph. Il va lui donner une protection plus puissante encore en la consacrant à Marie immaculée.
L'initiative de ce projet ne venait pas de lui. IL avait été formé à Québec où les missionnaires avaient résolu de faire à la très-sainte Vierge, le 8 décembre, sous son titre d'Immaculée, la consécration de toutes les missions du Canada, Cette nensée répondait bien à son zèle et à son affection filiale pour la Mère de Dieu. Ainsi le 8 décembre 1635, unis dansles mêmes vœux et le même amour avec leurs frères de Québec, les missionnaires des Hurons se prosternèrent aux pieds des autels dans l’humble chapelle d'Thonatiria, et le P. de Brébeuf prononça à haute voix l'acte solennel qu’on va lire, monument de foi vive, de zèle et de piété :
« Mon Dieu et mon Sauveur Jésus, quoique n9s « péchés nous doivent éloigner de votre présence, « si, en ce qu'épris d'une affection de vous honorer «etvotre sainte Mère, poussés du désir de nous voir « dans la fidèle correspondance que vous désirez « de nos serviteurs, souhaitant en outre de vous «voir reconnu et adoré de ces pauvres peuples, «nous vous promettons et faisons vœu, comme « aussi à la très-sainte Vierge et à son glorieux « époux saint Joseph, de célébrer douze fois et
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« douze mois suivants, le sacrifice de la messe, « pour ceux qui sont prêtres, et pour les autres, « de réciter douze fois la couronne ou le chapelet « de la Vierge en l’honneur et action de grâce de son « Immasulée Conception, et de jeûner tous la veille « de cette fête, vous promettant en outre que, si « on érige quelque église ou chapelle stable dans « ces pays dans le cours de ce temps limité, nous « la ferons dédier à Dieu sous le titre de l’Imma- « culée Conception, si cela est en notre pouvoir, le «tout pour obtenir de la bonté de Notre-Seigneur, « la conversion de ces peuples, par l’entremise de « sa sainte Mère et de son saint époux. Recevez ce- « pendant, Ô i'Empérière des anges et des hommes, « les cœurs de ces pauvres barbares abandonnés, « que nous vous présentons par les mains de votre « glorieux époux et de vos fidèles serviteurs, saint « Ignace et saint François Xavier, et de tous les « Anges gardiens de ces misérables contrées, pour « les offrir à votre Fils, afin qu’il leur donne sa « connaissance, et leur applique les mérites de son « précieux sang. Ainsi soit-il, »
Tel fut l'acte important qui couronna l’année 1635. Elle avait été rude, et en apparence presque stérile, si l’on considère le nombre des conversions, mais très-féconde, si l’on tient compte du travail qui s'était opéré : les Missionnaires établis, connus etaimés, — la langue huronne apprise, — le P. de Brébeuf devenu un homme important aux
rs!
yeux des sauvages, et appelé même dans leurs con seils, — les vérités de l'Evangile annoncées publquement, et applaudies par les premiers capitaines de la nation, — un village presque entier consentant dans les nécessités publiques à ne pas recourir à ses rites superstitieux, — chez un grand nombre l'hostilité cédant à l'indifférence d'abord, et bientôt à la bienveillance. La vieillesse, il est vrai, restait presque inabordable ; l’âge mûr était plus accessible, quoique sans se rendre encore, et la jeunesse et l'enfance montraient de la docilité aux leçons des Missionnaires. Voilà comment cette année fut .raiment ahondante en fruits.
L'année suivante s’ouvrit par un projet heureusement conçu, et qui semblait destiné à avancer puissamment l'œuvre de Dieu. Il fut formé par le P, de Brébeuf en faveur des enfants, le plus grand espoir de la mission. Ils avaient reçu les premiers enseignements de la foi, car il était plus facile de les réunir et ils étaient plus accessibles aux moyens d'émulation. Mais ce qui faisait leur avantage devenait aussi leur malheur, f!s trouvaient au foyer domestique de pernicieux exemples, qui effaçaient les précieuses traces imprimées par la main des ouvriers du Seigneur. Comment combattre ces funestes influences ? Au milieu des Hurons, la chose ne paraissait pas possible. Il vint alors au P. de Brébeuf une pensée aussi hardie que sage. C'était d'envoyer à Québec les enfants qui moutraient les
LE P, DE BRÉBEUT. 117
plus heureuses dispositions, et là deux Pères les formeraient, loin du contact des païens, à devenir de fervents chrétiens, ou même de zélés catéchistes, ou peut-être des apôtres de leurs frères,
Il s’agissait donc de fonder un séminaire huron à Québec, et le P. de Brébeuf trouva dans ses Supérieurs une encourageante approbation, mais il était facile de prévoir l'opposition qu'y apporteraient les parents. Loin d’affaiblir l’amour paternel, la vie sauvage lui donnait plutôt une nouvelle force, en développant davantage tous les instincts de la nature. Il n'était pas possible d'aborder de front la difficulté. En homme habile le P. de Brébeuf la tourna, et sut couvrir son projet tout religieux, du voile de la politique. Il montra aux sauvages l'éducation de leurs enfants à Québec, comme ie gage le plus ferme d'amitié avec la France, et de prospérité pour leur commerce.
Il vint à bout de gagner douze familles, qui lui promirent leurs entants ; les négociations avaient été longues. Le départ était fxé au 22 juillet. Les canots étaient prêts, et n’attendaient plus que les jeunes voyageurs. Les deux Missionnaires, le P. Daniel et le P. Davost, qui devaient être leurs guides dans le voyage avant de devenir leurs maîtres à Québec, étaient à leur poste. Tout semblait annoncer un succès complet, mais telle est l'inconstance des sauvages, et surtout la puissance ës l'amour maternel, qu'il se passa sur le rivage
un
118 HURONS ET IRQQUUIS,
même une scène déchirante, qui devint fatale à la future école. Neuf mères ne purent se détacher de leurs enfants qu'elles couvraient de leurs baisers. Il leur semblait que s’en séparer c’était les perdre à jamais. Trois seulement consentirent à laisser artir les leurs. Ils furent les pierres fondamen- «les de cette œuvre heureusement conçue, et qui «#mblait pleine d'avenir, mais que des obstacles “ans nombre, souvent indépendants de la volonté Ces hommes, vinrent entraver dans son développe- 1nent.
Sur ces entrefaites le bruit d’une invasion iroquoise courut subitement dans le pays. L’attitude de cette nation, qui ne sut jamais se faire d’alliés et qui ne pouvait supporler de rivaux, était toujours menaçante, surtout depuis que les Hurons s'étaient déclarés publiquement les amis des Franais. Leurs canots avaient paru, Gisait-on, sur les eaux du lac Huron, et ils semblaient se préparer à faire une descente pour surprendie quelque village.
L'alarme fut grande à Ihonatiria, et dans toute la contrée ; il fallut toute l'autorité et l’influence du P. de Brébeuf pour relever le courage des guerriers eux-mêmes. Il multiplia ses services en cette occasion pour leur montrer tout l'intérêt qu’il prenait à leur cause. Il leur inspira le recours à la prière pour se rendre le Ciel favorable, et en même temps il les dirigea dans leurs movens de défense.
La chapelle des Missionnaires devenait un lieu de rendez-vous, où l’on faisait des prières publiques pour la cause commune.
L'homme de Dieu visita les principaux villages, s’aboucha avec les capitaines, et organisa la résistance. Il fit distribuer aux guerriers des pointes de fer pour armer leurs flèches, au lieu des pierres taillées dont ils se servaient auparavant. Soussa direction, on restaura les enceintes de pieux, qui défendaient quelques villages. Il leur apprit à en construire de nouvelles, et au lieu de la forme circulaire, seule connue des sauvages, et si peu favorable pour surveiller les approches, il leur donna une forme polygonale, avec de petites tourelles aux angles en guise de bastions.
En même temps il promit aux capitaines de rester au milieu d’eux si l’ennemi paraissait, et d'envoyer au secours du premier poste qui serait attaqué, les quatre Français armés d’arquebnses, qui étaient au service de la mission.
Heureusement les Hurons en furent quittes pour un moment d'alerte. L’ennemi neparut pas où pri! une autre direction. Le calme et Ja joie rentrèrent dans tous les cœurs. Les sauvages remerciaient l: Dieu des Français de les avoir délivrés du danger, mais ils n’oublièrent pas surtout le P. de Bréheui, qui avait tout fait pour les protéger. Leur admiration grandit avec leur amour,
Instruction pour les missionnaires des Hurons. — Peines
et difficultés corporelles. — Privation de secours spiri= tuels. — Grands avantages.
Préoccupé de l’avenir de cette mission huronne qui était son œuvre, le P. de Brébeuf voulait lui assurer une existence féconde et durable. Il trouvait trop réduit le nombre de ses ouvriers, et ilen demandait avec instance à l'Europe. Plus d'une fois il fait mention de ses désirs dans ses lettres au T.- R. P. Général, Il lui écrivait en 1636 : « Le besoin de nombreux ouvriers se fait vivement sentir, non pas,ilest vrai, pour moissonner, mais pour semer. Ce qu'il faut leur demander avant tout, c’est une douceur inaltérable, et une patience à toute épreuve. Ge n’est ni par la force ni pal'autorité, qu’on peut espérer de gagner nos sauvages. »
On voit que l’homme de Dieu tenait à la qualité plus encore qu'au nombre des ouvriers. Dans cette pensée et pour servir comme de direction à ceux
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de ses frères qui aspiraieut aux missions du Ca nada, il composa un mémoire que nous reproduisons en grande partie. Il appartient en effet à cette histoire, non-seulement parce qu'il faitmieux connaître cette mission, ses travaux, sessouffrances, ses dangers, ses moyens de succès et ses consolations, mais surtout parce qu’il révèledans tout son jour le caractère et la haute vertu du serviteur de Dieu, En traçant les vertus et les dispositions qui doivent caractériser le missionnaire huron, il a fait sans s’en douter, son propre portrait, On y voit non l'éclat de l'esprit ou de la parole, dontles vrais apôtres n’ont pas besoin, mais quelque chose de sage, de fort, de saint, — la droiture dans le jugement, — Ja prudence dans l’action, — le sens pratique des choses divines, qui met en garde contre les écarts de l'imagination, — l'esprit de pauvreté et de détachement, — un soin jaloux de la chasteté, — l’amour pour Notre-Seigneur, surtout le désir de souffrir même avec joie, quelque chose pour sa sainte cause, saint désir qui fut comme le trait caractéristique du serviteur de Dieu,
Ce mémoire porte ce titre :
« Avertissement d'importance pour ceux qu’il « plairait à Dieu d'appeler à la Nouvelle-France et « principalement au pays des Hurons. »
« Nous avons appris que le salut de tant d’âmes « innocentes, lavées, reblanchies dans le sang du « Fils de Dieu, touche bien sensiblement le cœur
422 UURONS ET 1ROQUOIS.
Et
de plusieurs, et y allume de nouveaux désirs de
# quitter l’ancienne France pour se transporter en
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Ja nouvelle, Dieu soit héni à jamais, qui nous fait paroître par là qu'il a enfin ouvert à ces peuples les entrailles de son infinie miséricorde. Je ne suis pas pour refroidir cette généreuse résolution: hélas! ce sont ces cœurs selon le cœur de Dieu que nous attendons; mais je désire seulement leur donner un mot d'avis. Il est vrai que Fortis est ut mors dilectio; l'amour de Dier a la force de faire ce que fait la mort, c’est-àdire, de nous détacher entièrement des créatures et de nous-mêmes.
« Donc, afin que personne ne soit abusé en ce point, Ostendam ülli quanta hic oporteat pro nomine Jesu pati. Il est vrai que les deux derniers venus, les Pères Le Mercier et Pijart, n'ont pas eu tant de peines en leur voyage, en comparaison de nous qui étions montés l’année précédente. Ils n’ont point ramé; leurs gens n’ont point été malades comme les nôtres; il ne leur à point fallu porter de pesantes charges. Nonobstant cela, pour facile que puisse être la traversée des sauvages, il y a toujours de quoi abattre bien fort un cœur, qui ne serait pas bien mortifié. Il faut vous attendre à être trois ou quatre semaines, tout au moins, par les chemins; de n'avoir pour compagnie que des personnes que vous n’avez jamais vues; d'être dans un canon
d’écorces, dans une posture assez {ncommode, sans avoir la liberté de vous tourner de côté et d'autre; en péril cinquante fois le jour de verser ou de briser sur les roches. Pendant le jour le soleil vous brûle; pendant la nuit vous êtes la proie des maringouins. Vous montez quelquefois cinq à six sauts (1) dans un jour, et n'avez le soir, pour tout réconfort, qu’un peu de bled cuit avec de belle eau claire ; pour lit la terre et bien souvent des roches inégales et raboteuses, d'ordinaire point d'autre abri que les étoiles, et tout cela dans un silence perpétuel.
« Quand vous arriverez aux Hurons, vous trouverez à la vérité des cœurs pleins de charité. Nous vous recevrons à bras ouverts, comme un ange du paradis; nous aurons toutes les bonnes volontés du monde de vous faire du bien; mais nous sommes quasi dans l'impossibilité de lc faire. Nous vous recevrons dans une si chétiv: cabane que je n’en trouve quasi en France d’assez misérable pour pouvoir dire : « Voilà comme vous serez logés. » Tout fatigués et harassôs que vous serez, nous ne pouvons vous donner qu’un : pauvre natte, et tout au plus quelques peaux pou: vous servir de lit, et de plus vous arriverez dar: une saison où de misérables petites bestioles, que nous appelons ici fawhac, et puces en bon
(1) Chute d’eau.
« français, vous empêcheront des nuits entières de « fermer l'œil; et ce petit martyre, sans parler « des maringouins, mousquites et autres sem- « blables engeances, dure d'ordinaire ;es trois ou
quatre mois de l'été. « 1l faut faire état, pour grand maître et théolo-
« gien que vous avez été en France, d’être ici petit « écolier, et encore, Ô bon Dieul de quels maîtres?
Des femmes, de petits enfants, de tous les sauvages, et d'être exposés à leurs risées. La langue huronne sera votre saint Thomas et
« votre Aristote, et tout habile homme que vous « êtes, et bien disant parmi Ges personnes doctes
CS
et capables, il vous faut résoudre d’être assez longtemps muet parmi des barbares. Ce sera beaucoup pour vous quand vous commencerez à bégayer, au bout de quelque temps. Et puis, comment penseriez-vous passer ici l'hiver, après avoir ouï tout ce qu’on endure hivernant avec les sauvages montagnais? Je puis dire que c'est à peu près la vie que nous menons ici, parmi les Hurons. Je le dis sans exagération: les cinq et six mois de l'hiver se passent dans ces income modités presque continuelles. Avec cela nous avons depuis le matin jusqu’au soir, notre foyer
rasi tout assiégé des sauvages; surtout ils ne 2° nquent guère à l’heure du repas: que s'il
: atr va que vous ayez quelque chose d’extraordi-
naire, si peu que ce soit, il faut faire état que la
PETSTIE PS
plupart de ces Messieurs sont de la maison. Si vous ne leur en faites part, vous passerez pour un vilain...
« Au reste jusqu’à présent nous n'avons eu que des roses; dorénavant que nous avons des chrétiens quasi en tous les villages, il faut bien y faire des courses en quelque saison de l’année
a que ce soit, et y demeurer, selon les occurrences, « des quinze jours ou des trois semaines entières, & dans des incommodités qui ne se peuvent dire,
Ajoutez à tout cela que notre vie ne tient qu’à un fil, et si, en quelque lieu du monde que nous soyons, nous devons attendre la mort à toute heure, etavoir toujours « notre âme entre nos
« mains », Cest particulièrement en ce pays; car
outre que notre cabane n’est que comme de paille, et que le feu y peut prendre à tout instant, nonobstant le soin que vous y apportez pour détourner ces accidents, la malice des sauvages vous donne sujet de ce côté-là d’être dans des craintes perpétuelles. Un mécontent vous peut brûler ou fendre la tête à l'écart. Et puis vous êtes responsable de la stérilité ou fécondité de la terre, sous peine de vie: vous êtes la cause des sécheresses; si vous ne faites pas pleuvoir, on ne peut pas moins que se défaire de vous. Je n'ai que faire de parler du danger qu'il y a du côté des ennemis. C'est assez de dire que, le 13 de ce mois de juin, ils ont tué
126 ZHURONS ET IROQUOIS.
douze de nos Hurons près du village de Contarea qui n’est qu’à une journée de nous; que, peu de temps auparavant, à quatre lieues du nôtre, on découvrit dans les champs quelques [rojuc:s en
: embuscade, qui n’épiaientquel’occasion de faire
un coup aux dépens de la vie de quelque passant...
« Or, après tout, si nous étions ici pour les attraits extérieurs de la piété, comme en France, encore seroit-ce ne satisfaction. En France, la grande multitude &6t le bon exemple des chrétiens, la célébrité des fêtes, la majesté des églises si bien parées, vous prêchent la piété; et, dans nos maisons, la ferveur des nôtres, leur modestie et tant de belles vertus qui éclatent en toutes leurs actions, sont autant de voix puissantes qui nous crient sans cesse : Respice el fac similiter, regardez et faites comme eux. Vous avez la consolation de célébrer tous les jours la
, sainte messe; en un mot, vous êtes quasi hors
des dangers de tomber, ou au moins les chutes nue sont que toutes légères, et vous avez incontiper: les secours en main. Ici nous n'avons rien, ce semble, qui porte au bien; nous sommes parmi des peuples qui s’étonnent quand vousleur parlez de Dieu et qui n’ont souvent que d’horcibles bla: shèmes à la bouche; souvent il vous faudra vor : priver du sait sacrifice de la messe, et quand ous aurez la commodité de la dire,
+ 7 mer ee à me.
LE P. DE BRÉSEUF. 127
un petit coin de votre cabane vous servira de chapelle, que la fumée, la neige ou la pluie vous empêchent d'orner et d’embellir, quand même vous auriez de quoi. Je laisse à part le peu de moyen qu'il ya de nous récolliger, parmi des barbares qui ne vous quittent presque point, et qui ne savent ce que c’est que de parler bas. Surtout je n'oserois parler du danger de se perdre parmi leurs impuretés, à qui n’a le cœur plein de Dieu pour rejeter fortement ce poison. En voilà bien assez! le reste se conçoit en l'expérience.
« Mais quoi, me dira quelqu'un, n’y a-t-il que cela ? Tous ces travaux ne me semblent rien en comparaison de ce que je voudrois endurer pour Dieu. Si je savois un lieu où l'on souffrit encore davantage, je voudrois y aller.
« Ah! qui que vous soyez à qui Dieu donne ces sentiments et ces lumières, venez, venez, mon cher Frère; ce sont des ouvriers tels que vous que nous demandons ici; c’est à des âmes semblables à la vôtre, que Dieu a destiné la conquête de tant d’autres âmes, que le diable tient encore maintenant en sa puissance. N’appréhendez aucune difficulté, il n’y en aura point pour vous, puisque toute votre consolation est de vous voir crucifié avec le Fils de Dieu. Le silence vous sera doux, puisque vous avez appris à vous entretenir avec Dieu et à converser dans les Cieux, avec les
« Saintset les Anges. Les viandes seront bien insi- « piües, si le fiel de Notre-Seigneur ne vous les « rendait plus douces et plus savoureuses que les « mets les plus délicieux du monde. Quel corten- « tement d'aller par ces sauts, et de gravir sur les « rochers, .à celui qui a devant les yeux cet ai- « mable Sauveur harassé de tourments, et montant « le Calvaire, chargé de sa croix! L'incommodité « du canot est bien aisée à souffrir à qui le consi- « dérera crucifié. Quelle consolation! (car il faut « que j’use de ces termes, autrement je ne vous « ferois pas plaisir), quelle consolation donc de se « voir, même par les chemins, abandonné des « sauvages, languir de maladie ou mourir de faim « dans les bois, et de pouvoir dire à Dieu: C'est « pour faire votre sainte volonté que je suis réduit « au point où vous me voyez! surtout considérant « cet Homme-Dieu, qui expire en la croix et crie à « son Père: Deus, Deus meus, ut quid dereliquistr « me (1)? Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez- « vous abandonné? Que si parmi toutes ces in- « commodités, Dieu vous conserve en santé, sans « doute vous arriverez doucement au pays des « Hurons dans ces saintes pensées: la navigation « est agréable quand on est porté par la grâce de « Dieu, suaviter navigat, quem gratia Dei portat. « Personne ne s'est plaint du mal de tête ou
(1) Saint Matt, XXVII, 48:
LE P. DE BRÉBEUP. 129
« d'estomac. Nous ne savons ce que c'est que « fluxion, rhume, catarrhe; ce qui me fait dire « que les délicats n’entendent rien en France à se « défendre contre le froid. C’est un ennemi avec « lequelon gagne quasi plus à lui tendre les bras, « qu'à lui faire une s1 cruelle guerre. Pour le « vivre, je dirai encore ceci: que Dieu nous a fait « paroître à l'œil sa providence toute particulière; « nous avons fait en huit jours notre provision de « bled pour toute l’année, sans faire un seul pas « hors de notre cabane. On nous apporte aussi du « poisson sec en telle quantité, que nous sommes « forcés d’en refuser, et de dire que nous en avons « assez. Vous diriez que Dieu, voyant que nous ne « sommes ici que pour son service, nous veut lui- « même servir de pourvoyeur, afin que nous ne « travaillions que pour lui. Cette même bonté ne « laisse pas que de nous donner de temps en temps « quelques rafraîchissements de poissons frais. « Nous sommes sur le bord d’un grand lac, qui en « fournit d'aussi bons que j'aie guères vus ou « mangés en France. Il est vrai, comme je l'ai « déjà dit, que nous n'en faisons point d'ordinaire, « et encore moins de la chair, qui se voit ici plus « rarement. Les fruits mêmes, selon la saison, « pourvu que l’année soit un peu favorable, ne « nous manquent point. Les fraises, les fram- « boises, les mûres y sont en telle quantité qu’il « n’est pas croyable. Nous y cueillons force raisins
«et assez bons. Les citrouilles nous durent quel-
quefois quatre ou cinq mois, et en telle abondance qu’elles se donnent presque pour rien ; si bonnes, qu’étant cuites dans les cendres, elles se mangent comme on fait les pommes en France.
. Le seul bled du pays est une nourriture suffi-
sante, quand on y est un peu hahitué.…..
« Pour les dangers de l'âme, à parter nettement, il n’y en a point pour celui qui apporte au pays des Hurons la crainte et l'amour de Dieu. Au contraire, j'y trouve des avantages non pareils pour y acquérir la perfection. N'est-ce pas déjà beaucoup de n’avoir dans le vivre, le vêtir et le coucher, aucun attrait que la simple nécessité ? N'est-ce pas une belle occasion de s'unir à Dieu, quand il n’y a créature quelconque qui vous donne sujet de vous y attacher d’affect.on, quand les exercices que vous pratiquez vous obligen* sans violence à la récollection intérisure ? Outre vos exercices spirituels vous n’avez poïnt d’autre emploi que l'étude de la langue et la conversation avec les sauvages. Ah! qu'il ya de plaisir pour un cœur selon Dieu, de se faire petit écolier d’un sauvage et d'un petit enfant, pour les gagner par après à Dieu, et les rendre disciples de Notre-Seigneur! Que Dieu se communique
« volontiersetlibéralement à une âme, qui pratique
CS
pour son amour, ces actes héroïques d’humilité! Autant de mots qu’il apprend, autant de trésors
il amasse, autant de dépouilles il enlève sur l'ennemi commun du genre humain; de sorte qu'il aurait sujet de dire cent fois le jour: Lætabor super eloquia tua, sicut qui invenit spolia multa (1).« Je me réjouirai en votre parolo comme celui qui a trouvé un grand butin. »
Pour cette considération, les visites des sauvages, quoique fréquentes, ne lui peuvent être importunes. Dieu lui apprend cette belle leçon, qu'il fit autrefois à sainte Catherine de Sienne, de lui faire un cabinet ou un temple de son cœur, où il ne manque jamais de se trouver, toutes et quantes fois qu'il s’y retire...
« Il est certain que nous n’avons point ici cet appareil extérieur, qui réveille et entretient la dévotion. Nous n’y voyons proprement que le substantiel de notre religion, le saint Sacrement de l’autel, où il faut que notre foi ouvre les yeux sur ces merveilles sans y être aidée d'aucune marque sensible de sa grandeur, non plus que les Mages jadis dans l’étable. Mais il semble que, Dieu suppléant à ce qui nous manque, et, comme en récompense de la faveur qu’il nous a faite de nous transporter, pour ainsi dire, en deça de tant de mers, et de lui avoir trouvé place dans ces pauvres cabanes, nous veuille combler des mêmes bénédictions, parmi ces peuples infidèles, dont il a accoutumé de favoriser quelques
(1) Ps. XVIII.
LA f » 4 È | E 4 d } t | !
« catholiques persécutés en pays hérétiques. Ces « bonnes gens ne voient guères d'églises ni d’au- « tels ; mais ce peu qu'ils en voient leur sert au « double de ce qu’ils feraient en pleine liberté. « Quelle consolation, à notre avis, de se proster- « ner parfois devant une croix, au milieu de cette « barbarie, de porter les yeux et pénétrer au mi- « lieu de nos petites fonctions demestiques jusqu’au « département que le Fils de Dieu a daigné prendre « dans notretriste habitation! N'est-ce pas être en « Paradis nuit et jour, de n’être séparé de ce bien- « aimé des Nations que de quelque écorce ou « branche d'arbre? En ipse stat post parietem nos- «tram (1); sub umbra illius que desideraveram « sedi (2). « Oui, il est là derrière notre muraille; « je me suis assis sous la protection de celui que « j'avais désiré... »
« Seroit-il possible que nous missions notre « confiance hors de Dieu, en une région où, du « côté des hommes, toutes choses nous manquent? « Pourrions-nous souhaiter une plus belle occa- « sion d'exercer la charité, que dans les âpretés et « mésaises d’un monde nouveau, que pas un art « ouindustrie humaine n’a encore pourvu d'aucune « commodité, et d'y vivre pour ramener à Dieu des « hommes si peu hommes, qu'il faut s'attendre « journellement de mourir de leurs mains, si la
(1) Cant. 1, 9:
(2) Cant. II, 8.
fantaisie leur en prend, si un songe les y porte, si nous ne leur fermons et ne leur ouvrons le Ciel à discrétion, leur donnant la pluie et le beau temps à commandement? Ne nous font-ils pas responsables de ces dispositions de l’air? Et si Dieu ne nous inspire, ou que nous ne voulions pas coopérer à la foi des miracles, ne sommes-
nous pas continuellement en danger, commeils nous en ont menacés, de les voir courir sus à ceux qui n'auront point le don? Certes si celui qui est la vérité même ne l’avoit avancé qu’il n’y a pas de plus grande charité que de mourir par effet une fois pour ses amis je concevrois quelque chose d'égal ou de plus relevé à faire ce que disait l’Apôtre aux Corintliens: « Quotidiè morior per vestram gloriam, Fratres, quam habeo in Christo Jesu Domino Nostro »; à traîner une vie assez pénible, dans des dangers assez fréquents et ordinaires d’une mort inopinée, que ceux-là vous procureront que vous prétendiez sauver. Je me remets parfois en mémoire ce qu'écrivoit jadis saint François Xavier au
« P. Simon, et souhaite qu'il plaise à Dieu de faire
en sorte que pour le moins on puisse dire ou
« écrire un jour le même de nous, quoique nous « n’en soyions pas dignes. Voici ses termes: «Il
vient d'excellentes nouvelles des Moluques. Jean Beyra et ses compagnons sont dans de très-grandes épreuves et des dangers de mort
continuels, pour le plus grand accroissement de la religion chrétienne. »
« Une chose, ce semble, aurait à donner ici ce l’'appréhension à un enfant de la Compagnie, d: se voir au milieu d’un peuple brutal et sensuel, dont l'exemple pourroit ternir l'éclat de la vertu la plus délicate entre toutes, pour qni n'en prendroit un soin particulier, c’est la chasteté.
« Oserois-je dire pour essuyer cette difficulté, cue, s’il y a lieu monde où cette vertu si précieuse soit en assurance pour un homme d’entre nous qui veut être sur ses gardes, C’esf ici? Visi Dominus custodierit civitatem, frustrà vigilat qui custodit eam (Si le Seigneur ne conserve pas la cité, c’est en vain que veille celui qui la garde, Ps. CXX VI); scivi quoniam aliter non possem esse continens nisi Deus det; et hoc ipsum erat sapientiæ, scire cujus esset hoc donum (J'ai su que je ne pouvais pas être chaste sans un don de Dieu. C'était déjà un acte de sagesse de reconnaître de qui venait ce don, Sap. VIII, 21)...
« Vous souvient-il de cette herbe nommée la crainte de Dieu, dont on disoit au commencement de notre Compagnie, que nos Pères charmoient l'esprit d’impureté ? Elle ne croît pas dans la terre des Hurons; mais il en tombe du Giel à foison, si peu qu'on soit soigneux de cul-
LBRLELRELSRBSEZ
« tiver celle qu'on y apporte. La barbarie, l'igno- « rance, ia pauvreté et la misère, qui rendent la « vie de ces sauvages plus déplorable que la mort, « nous sont une leçon continuelle de regretter la « chute d'Adam, et de nous soumettre entière- « ment à celui qui châtie encore la désobéissance « en ses enfants, d’une façon si remarquable, « après tant de siècles. Sainte Thérèse disoit au- « trefois qu’elle ne se trouvoit jamais mieux en « ses méditations, que dans les mystères où elle « trouvoit Notre-Seigneur à l'écart et sans com « pagnie, comme si elle eût été au jardin des Olives, et elle app:loit cela une de ses simpkcités. On comptera ceci, si l’on veut, parmi mes sottises ; mais il me semble que nous avons ici d'autant plus de loisir pour caresser, par manière de dire, et entretenir Notre-Seigneur à cœur ouvert, au inilieu de ces terres inhabitées, que moins il y a de personnes qui s’en mettent en peine. Et moyennant cette faveur, nous pouvons dire hardiment : Von timebo mala quoniam tu mecum es (Je ne craindrai pas les maux, parce que vous êtes avec moi, Ps. XXII). Bref
u je me représente que tous les Anges gardiens dé
« ces nations incultes et délaissées sont conti- « nuellement en peine et en action pour nous « sauver de ces dangers. Ils savent bien que, s'il #« y avoit quelque chose au monde qui nous dût #s donner des ailes pour retourner d’où nous
| « sommes venus, et par obéissance et par incli- | « nation propre, ce seroit ce malheur, si nous | « n'en étions à couvert sous la protection du Ciel; | «a c'est ce qui les réveille à nous en procurer les | « moyens, pour ne perdre la plus belle espérance || « qu’ils aient jamais eue, par la grâce de Dieu, de | « la conversion de ces peuples.
| « Je finis ce discours avec ce mot: si dans la | « vue des peines et des croix qui vous sont ici prél « parées, quelqu'un se sent si fortifié d’en haut |
Il « que de pouvoir dire que c'est trop peu, ou ; fl « comme saint François Xavier : encore plus, en- ,
: (fi « core plus, amplius, amplius, j'espère que Notre. ; 1l 1h « Seigneur tirera aussi de sa bouche, au milieu 6 TR « des consolations qu’il lui donnera, cette autre | « 1 « confession : que ce sera trop pour lui, qu’il n’en P {l « pourra plus: Satis est, Domine, satis est (c'est é (oi « assez, Seigneur, c'est assez). » :
NE Tel est le mémoire envoyé par le serviteur de :
Dieu à ses frères d'Europe, appel ardent et toutefois motivé, témoignage authentique de son expérience et de la sagesse de sa vertu, portrait fidèle où il se peint lui-même.
Dans une de ses lettres aux futurs missionnaires des Hurons nous trouvons d’autres détails qui achè- Hi veront le tableau.
nil « Voulez-vous, dit-il, être bien venus des sau- À À ll u vages? gardez-vous de vous faire attendre pour À
« l'embarquement. Ayez soin de vous munir ! k
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LE P. DE BRÉBEUY. 137
« d'un briquet ou d’un miroir ardent, afin qu’ils
puissent fumer pendant le jour, et le soir, allumer du fèu pour leur repas.
« Margez de leur sagamité, malgré la crudité,
__«Îe peu de saveur et la malpropreté. Bien des
choses vous soulèveront le cœur, qu'il faudra supporter pour l'amour de Dieu, sans en dire
mot, et même en faisant bonne mine.
« Prenez toute la ration qu’on vous offrira, car lorsque vous y serez faits, elle vous paraîtra bien légère. Mangez dès le matin; les Hurons» en voyag?, ne font que deux repas, au lever et au
« coucher du soleil. Dansles canots soyez nu-pieds,
pour être plus lestes, et ne pas apporter de sable, Dans les portages prenez vos chaussures; elles sont permises alors.Soyez sobresd'interrogations, constamment gais et joyeux; supportez les im-
« perfections et la grossièreté de vos compagnons,
sans avoir l'air de vous en apercevoir.
« Point de cérémonie : acceptez la meilleure place dans la cabane. Les plus grandes commodités seront encore pour vous matière à sacrifices. N'offrez pas vos services, à moins que vous ne vouliez continuer; ne commencez pas à amer, si vous n’avez le dessein de ramer toujours. Il est plus facile de refuser dès le principe, que de se désister dans la suite.
« Enfin soyez persuadés que les sauvages conserveront dans leur pays l'impression que vous
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