LURONS ET IROQUOIS
« aurez produite sur eux pendant le voyage, et « ils ne manqueront pas de la publier parmi leurs « amis et connaissances.
« Voilà une leçon bien facile à apprendre, mais « bien difficile à pratiquer. Sortant de la terre clas- « sique de la politesse et du bon ton, vous tombez « parmi des barbares qui ne se soucient nullement « de vos belles manières. Toutes les qualités qui « vous rendraïent recommandables ailleurs, sont « des perles fualées aux pieds par des pourceaux ou « plutôt par uletiers, qui ne vous témoignent « que du mépri:. vous ne vous conduisez pas « comme eux. Sachez plier les épaules sous de « pesants fardes ux, °t vou: serez savants dans leur « science, et reconnu pour de grands hommes, « autrement non. Jésus-Christ est la vraie gran « deur du Missionnaire; c’est lui seul et sa croix, « que vous devez chercher en courant après ces « peuples. Avec Jésus vous aurez trouvé les roses « dans les épines, la douceur dans l’amertume « et le tout dans le néant. »
Ces lignes parlent d’elles-mêmes, et par les minutieux détails, dans lesquels elles entrent, elles nous révèlent tout l’héroïsme de notre saint Missionnaire, qui dans son apostolat ne cherchait, à l'exemple de saint Paul, que Jésus seul et sa Croix.
et mms tee vtt one n cn gts
Religion «cs Hirons. — Devoirs rendus aux morts. — Cosmogonie. — Gouvernement. — Garactère.— Supplice d'un prisonnier,
Le zèle ÿationt que le P. de Brébeuf äéployait à la conversion des sauvages ne l’empêchait pas de se livrer à d'autres soins, toujours dans l’intérêt de ces peuples. Ilse perfectionnait dans leur langue ; il communiquait sa science à ses frères ; il travaillait à bien connaître le caractère de ces sauvages, ot dans ce but il faisait des études sérieuses su: leurs coutumes, leurs mœurs, leur relision, nous ircuvons dans les Relations du Canada le résultat ds ses recherches, C'est là que nousirons puiser les détails que ie lecteur va lire. Nous les donnons ici parce qu’il traça ces notes en 1636, et aussi parce qu'elles peuvent contribuer à mieux faire apprécier les difficultés qu'il rencontra, et par conséquent le courage qu'il Li a fallu pour ies vaincre,
Religion. 31 symmencer par ce qu’il y a de plus
sacré et de plus nécessaire à l’homme, eten même temps par ce qui manquait le plus à ces pauvres sauvages, je veux dire la religion, il faut reconnaître que les Hurons vivaient sans autels, sans temples, sans sacrifices, sans prêtres et par conséquent sans Dieu. Ils avaient bien quelqu’idée confuse de la divinité, mais tout à fait vague et obscure. Ainsi on les entendait faire quelquefois cette invocation curieuse, qu'on peut traduire par ces mots : « Ayez pitié de nous.» C'était comme un cri instinctif du cœur dans les dangers et les peines, assez semblable à notre cri populaire : mon Dieu 1 mais sans y attacher un sens précis, et sans l’appliquer à un être déterminé.
Ils reconnaissaient cependant l'existence d’esprits bons et mauvais, et pour apaiser ceux-ci, et plaire à ceux-là, ils offraient des espèces de sacrifices. Ils jetaient par exemple du tabac ou de l'huile dans l'eau ou le feu ; ou bien ils livraient aux flammes une des parties principales de l'animal qu'ils avaient tué. Quand le P. de Brébeuf les voyait se livrer à ces actes idolâtriques, il nous raconte sa douleur, et alors ne pouvant les empécher, il faisait ce souhait vraiment apostoliqus : « Mon Dieu, exaucez-les, et faites-vous connaître à « eux; car C’est vous qu'ils cherchent, et à qui ils « veulent s'adresser. »
Sans adorer le soleil, les sauvages juraient cependant par la lumière, et ils l’appelaient en té-
20 8 Mer
LE P. DE BRÉBEUF. t4t
moignage de leur bonne foi ou de leur innocence.
Mais à défaut de religion et de culte régulier, la superstition régnait chez eux. Elle était maîtresse souveraine, et son domaine s’étendait sur tous les actes de la vie, songes, festins, jeux, chasse, pêche, maladies, voyages : tout était soumis à ses lois, et c'étaient les chaînes les plus difficiles à rompre. Ainsi jamais ils n'auraient consenti à jeter aux chiens les os des poissons ou des animaux qu'ils avaient tués. C'était s’exposer, disaient-ils, à une mauvaise chasse. Les morts avertiraient les vivants.
La superstition semblait dominer surtout dansla sépulture des morts. Aucun culte ne l’accompagnait, aucun sacrifice, aucune prière, mais des pratiques vaines, un cérémonial minutieux, observé avec une scrupuleuse exactitude.
Le P. de Brébeuf, qui fut témoin oculaire d’une de ces cérémonies funèbres, nous en a laissé la description détaillée, à laquelle onteu recours tous ceux qui ont parlé des sépultures. « Nos sauvages « ne sont pas sauvages, écrit le P. de Brébeuf dans « la Relation de 1636, en ce qui regarde les devoirs « que la nature même nous oblige de rendre aux « morts. Ils ne cèdent point en ceci à plusieurs na- «tions beaucoup mieux policées, Vous diriez que « tous leurs travaux et leur commerce ne se rap- « portent qu’à amasser de quoi honorer ceux qui ne « sont plus. Ils prodiguent les pelleteries, les haches
«et la porcelaine en telle quantité que vous juge- « riez à les voir en ces occasions, qu'ils n’en font «aucun Cas, et cependant ce sont toutes les ri- « chesses du pays. Vous les verrez souvent en « plein hiver presque nus, pendant qu’ils ont de « belles fourrures pour les morts. »
Il yavait chez les Hurons deux sortes de sépultures, l’une privée et temporaire, qui était comme le culte de la famille et de l’amitié, et l’autre commune et permanente, qui était l'hommage de la nation entière.
Après sa mort le sauvage était enveloppé dans une fourrure, et enfermé dans un cercueil fait d’écorce. On le transportait au milieu des larmes et des cris, dans un champ commun consacré aux morts, et nommé Üigosaye. Au lieu de descendre le cercueil dans la terre, ils l'élevaient sur quatre poteaux, et il attendait là la sépulture commune. Celle-ci n'avait lieu que tous les huit ou dix ans, et portait le nom de Fétedes morts. C'étail pour la nation ou du moins pour la tribu une grande cérémonie, à laquelle tous les sauvages de la tribu se croyaient obligés d'assister.
Quand l’époque est arrivée, on choisit un lieu convenable pour le tombeau commun (1), etl'invi-
(1) Quelques-nns de ces tombeaux hurons, restés inconnus pendant plus de deux siècles, ont été découverts, il ÿ a quelques années. Ils ontla même forme et le même caractère que celui qui a été décrit par le P. de Brébeuf. L'un d'eax contenait quinze cents têtes. On a trouvé dans un autre
vin
leu
tation est faite dans toute la contrée.Chaque famille s’empresse de préparer ses morts. Elle va les chercher au cimetière provisoire etelle nettoie avec soin leurs ossements. Ils sont dépouillés de tout ce qu’ils pourraient conserver encore de chairs, et enveloppés dans de nouvelles fourrures, Alors les parents, prenant sur leurs épaules ce précieux fardeau, partent gravement et en ordre, pour le lieu de la cérémonie, Leur marche est si lente, que les habitants du village d’Ihonatiria mirent trois jours en 1636, pour franchir les seize kilomètres qui les séparaient de la fosse commune.
La fosse avait été préparée près du village d’Ossossane, Elle était de forme circulaire, et avait trois mètres et demi de profondeur et huit et demi Ge diamètre.
À mesure qu'ils arrivaient, les sauvages déposaient les ossements sur une espèce de théâtre près de la fosse, afin qu’on püt les contempler à loisir, et pour donner aux orateurs le temps de faire l’6loge des défunts. Près de deux mille sauvages prenaient part à cette cérémonie.
La fosse avait été garnie intérieurement d’un vaste linceul, formé de près de cinq cents peaux de castor, Avant les ossements, on y dépose des pré-
vingt-six chaudières en cuivre et des calumels avec beaucoup d'objets curieux, entre antres de gros coquillages à
forme spirale, que les sauvages perçaient à leur base pour leur servir comme de trompes.
re fes ns
sents offerts aux défunts et que l'on croit utiles pour le voyage des âmes. Ce sont des haches, des pointes de flèche, des calumets, des colliers, des bracelets, des coquillages, etenfin des chaudières. Celles que le P. de Brébeuf vit mettre dans la fosse, au nombre de trois, « n'étaient, dit-il spirituelle- «ment, bonnes que pour des morts. L'une était « percée, l’autre n'avait pas d’anse, et la troisième « ne valait guère mieux.»
Alors les ossements furent placés avec ordre dans ce vaste tombeau, et il y en avait une si grande quantité que la fosse fut remplie à soixante centimètres près. On recouvrit le tout avec les bords du grand linceul et ‘autres pelleteries, et on entassa dessus des écorces, du sable, de la terre et des pierres. Puis une enceinte de pieux dressés autour le mit à l’abri des insultes des animaux, et de la cupidité des profanateurs.
Dans l’idée des sauvages les âmes des morts prennent aussitôt le chemin du Pays des âmes, qu’ils supposent situé vers l'onest, et où elles trouvent selon leurs mérites, un lieu de bonheur ouun lieu de malheur.
Parmi les morts déposés dans cette tombe, il y avait quinze à vingt chrétiens. Le P. de Brébeuf se mit à genoux après la cérémonie, et récita pour eux le « De profundis ». « J'ai la ferme espérance, ajoute-t-1l, que si la divine bonté n'arrête pas le cours de ses bénédictions sur ces peuples, cette
fête ne se fera plus, ou ne sera que pour des chrétiens, et ce sera avec des cérémonies aussi saintes que celles-là sont sottes et inutiles. »
Cosmogonie.Rien n’est plusbizarreni plusabsurde que la cosmogonie de ces peuples, et cependant, remarque le P. de Brébeuf, il y a plus d’un trait où l'on retrouve quelques traces des traditions bibliques.
Ainsi ils veulent que leur nation (et pour eux c’est le monde entier) ait eu pour mère une femme, nommée Ataensic, tombée du ciel « ils ne savent comment. » Elle fut reçue doucement dans sa chute par une tortue, sur le dos de laquelle le castor et les autres animaux, qui s’intéressaient à elle, avaient tout à coup formé une île, Cette île que tous les animaux se mirent à étendre, en y apportant de la vase du fond de l’eau, devint la terre. Dans cette nouvelle demeure, Ataensic eut deux fils, Taouiscaron et Iouskea ; mais celui-ci tua son frère, et par une transformation que les sauvages ne cherchent pas à expliquer, il devint le soleil, tandis que sa victime devenait la lune. C'est au soleil qu’ils attribuent le succès de leur chasse et de leur pêche.
Que ces traditions fabuleuses avec leurs détails ridicules et souvent contradictoires, sont loin des lumières que répand l'Evangile sur Dieu, sur notre origine et sur celle du monde, et sur nos destinées ! et combien la foi paraît nécessaire à la
raison, pour l'arrêter sur le penchant de tant d’absurdités monstrueuses où elle est exposée à s’abimer, quand elle n'a pour guide que ses propres lumières !
Gouvernement. L'organisation politique et sociale était chez les Hurons plus régulière que leur culte, sans cependant l'être beaucoup. « Sans « mettre les Hurons, écrit le P. de Brébeuf, en « parallèle avec les Chinois, les Japonais et autres « nations parfaitement civilisées, on ne peut pas « Ics confondre avec les brutes, comme quelques- «uns l'ont fait. Il faut reconnaître qu'il y avait « chez eux certains éléments de civilisation, qui « “onstituaient une sorte de gouvernement orga- « nisé, avec un petit nombre de lois ou plutôt « d’usages, et sans complication de pouvoirs ou « iultiplicité d'emplois. »
L'autorité publique étaitentreles mains de chefs, rommés Capitaines, dont la dignité n'était pas hére. litaire, mais élective et méritée par de grandes quulités d'esprit et de cœur, par des services rendus ct par l’expérience de la vie. Les uns présidaient aux affaires civiles, les autres commandaient à la guerre.
Chaque village avait son conseil, formé de casitaines et d'anciens. Dans les questions d'intérêt commun, les conseils particuliers de cha tue. village se réunissaient en asseinblée générale, où se traitaient les affaires qui regardaient tout le pays.
Du reste l’autorité des chefs n’était pas appuyée sur la force, mais sur l'estime et l'affection qu’ils avaient conquises.
Leur code de justice criminelle était bien restreint, Chacun avait le droit de se rendre justice à lui-même, Un meurtrier avait contre lui tont le v.ilage auquel appartenait sa victime, mais il pouvit toujours par des présents se soustraire à sa vengeance, tandis que le voisur maladroit qui se lissait prendre pouvait être dépouillé non-seule- #centdu fruit de son larcin, mais de tous ses biens, et que le premier venu avait droit de vie et de nort sur un sorcier accusé de maléfice.
H y avait cependant une loi admise chez les Hurons et regardée comic sacrée, loi non écrite mais gravée dans tous les cœurs, et siprofondément empreinte, que jamais où ne la vit violer. C'était la loi de l'hospitalité. Ils en poussaient le respect jusqu'à ses dernières limites. Ainsi non-seulement un compatriote, mais tout étranger, à moins d'être un ennemi, entrait dans une cabane et en sortait à son gré. Sans y être invilé, il prenait sa part du repas de la famille, et agissait avec la même liberté que s’il eût été dans sa propre cabane; personne n’y trouvait à redire,
Le caractère de la nation huronne différait beaucoup de celui des Iroquois. Ceux-ci étaient dissimulés, fiers, ambitieux, vindicatifs et féroces.
Ceux-là, malgré leur vanité et leur légèreté, étaient
plus ouverts, plus reconnaissants et surtout plus humains. Cependant la guerre réveillait en eux les instincts sauvages, et pour se venger sur leurs { prisonniers, ils poussaient quelquefois la cruauté jusqu'aux derniers raffinements. L'année 1636 nous en donne une horrible preuve dans un supplice, dont le P. de Brébeuf a conservé les hideux détails.
Un Jroquois, ayant été pris par quelques guerriers hurons, fut condamné à endurer des tourments qu'on ne lit pas sans frémir. Malgré ses instances, le P. de Brébeuf ne put ni lui épargner ni adoucir ses tortures, mais il eut la consolation äe lui ouvrir par le baptême l'accès aux joies éteruelles.
Selon l’usage, ce prisonnier fut remis à un capi taine d'Arontaen, nommé Saoüadaoüascoüay, parce que celui-ci avait perdu un de ses parents dans la lutte. Cependant son supplice avait commencé au moment de sa prise ; une de ses mains avait “té écrasée entre deux pierres. Un coup de hache avait fait tomber le pouce et l'index de l’autre main.
La victime fut ensuite ornée, comme pour un triomphe. On la revêtit d’une belle robe de castor ; son cou portait un collier de porcelaine, et une couronne lui ceignait le front. Ainsi parée elle fit son entrée solennelle dans le village d’Arontaen, d’un air intrépide, et en chantant un air guerrier,
comme pour braver son supplice. Un sauvage met sa fierté à ne pas se laisser vaincre par la douleur, et à faire parade d’une constante insensibilité. Une foule nombreuse l'accompagnait, ivre de vengeance et poussant des cris féroces.
Le P. de Brébeuf s'était approché. Toute sa préoccupation était de venir au secours de son âme, puisqu'il ne pouvait sauver son corps. Il lui parle avec bonté, compatit à son sort, et s'efforce de lui donner quelques consolations. Touché de trouver un ami et un père, là où il nes’attendait à trouver que des bourreaux, le prisonnier surpris prête l’oreille aux bonnes paroles du Missionnaire. Elles pénètrent dans son cœur comme une lumière et une espérance. A cette lueur, il comprend l’immortalité de l’âme, l'existence du Dieu créateur, rémunérateur et vengeur à la fois, la nécessité du baptême, les feux de l'enfer et les joies du paradis. L'avenir, tout à l'heure si sombre pour lui, lui offre des horizons nouveaux. Le bonheur de l’autre vie lui apparaît comme possible. Il veut le mériter par son supplice. La grâce, dont l’action est si puissante et si rapide Cans les cœurs dociles, avait déjà fait une œuvre consommée. Mais aussi de quel instrument elle s'était servie?
La victime demanda bientôt le baptême, et le P. de Brébeuf, la trouvant digne d'entrer dans la famille de Dieu et de son Église, versa sur son front l’eau qui régénère. I1 lui donna le nom de
Joseph, pour offrir à Dieu par ce puissant protccteur auquel il avait une grande dévotion, les pr&mices de la nation iroquoise, comme il l'avait fait Lour la nation huronne.
Les Hurons, témoins de ce spectacle de charité, digne des premiers âges, le contemplèrent avec étonnement, mais sans renoncer à leur haine, qui reprit bientôt tout son empire. Le maître du priconnier ne le rejoignit qu'à Tondakra, à quatre kilomètres d’Arontaen, où le 4 septembre il prononça sur son sort. En le voyant si horriblement mutilé, il lui dit: « Mon neveu, j'avais pensé à te « laisser la vie; mais dans l’état où tu es, je « change d'avis. Tu vas mourir, ne te laisse pas « abattre par la crainte des tourments. — Quelle « mort subirai-je? dit tranquillement Joseph. — « Tu périras par le feu, répondit le capitaine. « — C'est bien, c'est bien, » ajouta le néophyte, non
plus avec la bravade d’un sauvage, mais avec la 1 résignation d’un chrétien. c Le supplice commença. Dans une cabane, horri- t blement bien nommée la cabane des têies courres, Î onze feux avaient été allumés sur nr3 inêime lisue ï dans le sens de sa longueur, et la icule rangée des 1
deux côtés attendait le patient, I! arrive enfin los mains forteinent liées. Chacun s'était armé d’un l tison ou d'une écorce enflammée, et le Capitaine 2 avait exhoïté les bourreaux à Bien fiire leur . «
devoir, La victime est poussés au milieu des bra-
siers ardents, tantôt forcée de courir sur les charbons, tantôt contrainte de s'arrêter pour être torturée plus à l'aise. Le feu fut appliqué sur toutes les parties du corps, au milieu de vociférations effroyables, qui couvraientles cris du patient, On lui brisait les os des doigts ; on lui enfonçait dans les oreilles des bâtons aigus: on appliquait des haches brülantes sur ses pieds, sur son cou et sur ses reins.
Au septième tour qu’il fit dans cette cabane devenue un enfer, les forces trahirent son courage. Il tomba sans mouvement. On se hâta de le secourir, mais ces barbares étaient cruels jusque dans leur compassion. Ils voulaient ménager leur victime pour la conserver jusqu’au lendemain, C'était un préjugé parmi eux qu'elle ne devait pas périr avant le lever du soleil.
Une femme se chargea de lui donner un peu de nourriture, et lui mettait les morceaux à la bouche comme aurait fait la mère la plus teudre. Le Capitaine, qui l'avait voué à la mort, lui donnait à fumer son propre calumet, essuyait la sueur qui ruisselait sur son visage, et agitait même devant lui un éventail de plumes pour le rafraîchir.
Quand le malheureux eut repris quelque force, les scènes d’horreur recommencèrent. Par un raffinement de cruauté, les bourreaux ajoutaient l'insulte à la torture : « Ça, mon oncle, disait l’un: « j'ai un beau canot neuf, il faut que je le gou
« dronne, et que je ferme toutes les fentes », et il promenait sur les jambes et sur le corps des tisons enflammés, qu'il excitait encore par son souflle. Un autre s’approchait en lui disant: « Oh! ce n’est « pas bien que mon oncle ait froid. Je veux le « réchauffer » ; et il enveloppait ses pieds dans de vieilles nippes auxquelles il mettait le feu. « Je « n’entends rien à brûler, disait celui-ci ; c’est un « métier que je n'ai jamais fait, et je ne réus- « sis pas. » — Souvent il faisait pis que les autres.
« Mon oncle, disait celui-là, a bien voulu venir « mourir chez les Hurons; je veux lui faire un « présent. Tiens voilà une hache », et il l’appliquait toute brûlante sur sa chair, et pesait encore dessus pour activer son action.
Dans l'intérêt de son néophyte, le P. de Brébeuf ne quittait pas ce théâtre sanglant, où se passaient des scènes dignes de l'enfer. De son regard paternelet compatissant, il encourageait la victime, et pendant les instants de répit que les bourreaux lui laissaient, il s’approchait d'elle, et la soutenait par ses douces et consolantes paroles, et surtout par le sang de Jésus-Christ qu'il versait sur son âme par l’absolution. La grâce fortifiait merveii leusement ce nouveau chrétien, et malgré les cris arrachés par la souffrance, sa bouche ne proféra jamais une parole d’injure ou d'impatience.
La nuit suspendit le supplice, sans y mettre fin,
Le soleil apres son iever devait en éclairer le dernier acte.
Une estrade de deux mètres de hauteur fut dressée en plein air en “<hors du village. Le patient y monta, et il fut lié à un poteau qui était au milien, mais de manière à pouvoir tourner autour. Près de là se tenait le P. de Brébeuf, le crucifix à la main. Le supplice du feu recommencça, et sans aucun ménagement puisqu'il s’agissait de la mort. Un sauvage lui enfonça un tison enflammé dans les yeux, et jusque dans la gorge. Le néophyte tomba sans mouvement; mais afin qu’il mourût de leur main, les sauvages se jetèrent sur lui, et lui coupèrent un pied, une main et enfin la tête. Ses douleurs étaient finies, mais la rage de ses bourreaux n'était pas satisfaite, et elle les poussa à faire de ce cadavre un horrible festin.
Ce spectacle serait insoutenable pour nos regards, si nous n'avions pas pour les reposer, celui de la religion triomphant avec le P. de Brébeuf, Il a opposé à la cruauté sa charité ; ila versé la vie sur la mort, et donné des palmes à la souffrance.
Pour rendre ce triomnhe complet, le serviteur de Dieu aurait voulu changer aussi le cœur des bourreaux ; mais il devait auparavant traverser encore de rudes épreuves.
Arrivée de nouveaux Missionnaires. — Maladies épidé= miques, — Epreuves. — Consolulions.
Un rayon de joie éclaira les derniers jours de l'année 1636. Trois nouveaux Missionnaires, dont deux surtout devaient rester célèbres, vinrent grossir les ouvriers du champ du Père de famille chez les Hurons. C'étaient les Pères Charles Garnier, Isaac Jogues, tous deux destinésau martyre, et le P. Chastelain. Mais hélas! presqu'aussitôt, dans l’humble résidence d'Ihonatiria, à la joie succéda l'épreuve. À peine avaient-ils embrassé leurs frères que, soit fatigue du voyage, soit changement de vie, la maladie s’abattit sur les nouveaux venus, La première victime fut le P. Jogues. Elle frappa: bientôt deux domestiques, et les Pères Chastelain: et Garnier.
Un seul domestique, Petit-Pré, et les Pères Le. Mercier et Pijart avec le P, de Brébeuf, leur supée
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rieur, restaient debout pour les servir. Ce qui augmentait encore l'embarras, c’est que les ressources Inanquaient absolument pour les soulager. Ils n'avaient pour lit que quelques écorces avec uno couverture et quelques fourrures. « Tous leurs « consommés, raconte d’une façon pittoresque le « P. Le Mercier, se réduisaient d’abord à une « infusion de pourpier sauvage avec un filet de « verjus du pays. Nous avions bien une poule, « mais elle ne nous donnait pas un œuf tous les « jours, et puis qu'est-ce qu’un œuf pour tant de « malades ? » Puis avec un ton plaisant qui prouve que le besoin et la souffrance n’avaient pas chassé la gaieté, il ajoute: « C'était un plaisir de nous « voir, nous autres qui étions sains, dans l'attente « de cet œuf. Encore étions-nous embarrassés à « décider qui en avait le plus besoin: car pour « les malades, c'était à qui ne le mangerait pas. »
Les Missionnaires n’avaient, d'ailleurs, aucun remède ni même de science médicale; mais la charité suppléait à l’art et à la disette. L'état du P. Jogues parut réclamer une saignée. Où trouver un chirurgien ? Le P. de B:ébeuf prit sur lui de tenter l’opération. IL avait déjà essayé son savoiriaire sur un sauvage, et avec succès. Il réussit encore à soulager son frère.
Si encore les malades avaient pu jouir du calme et du silence, si nécessaires à la nature pour se remettre, mais il fallait subir des visites bruyantes
156 HURONS ÆT 1ROQUOIS.
et interminables, Habitués à exercer l'hospitalité dans leur cabane, les sauvages se mettaient peu en peine d'en abuser chez les autre:. Se croyant maîtres partout, ils allaient et venaient en liberté autour des malades, In:possible de les éloigner et encore moins de les faire taire. Ils ne savaient ce que c'était que de parler bas, et ils trouvaient étrange qu’on les en reprit. « Tu n'as pas d'esprit, « répondit l’un d’eux au Missionnaire qui l’aver- « tissait, voilà un oiseau (il montrait un coq) qui « parle plus haut que moi, et tu ne lui dis rien. »
Mais ni ces importunités, ni le défaut absolu de ressources, ni la maladie n'étaient capables de lasser la patience ou même d’altérer la résignation joyeuse de ces pieux malades qui, suivant la lecon du P. de Brébeuf, n’avaient cherché en venant chez les Hurons que Jésus et sa croix. La communion qu’ils recevaient chaque jour entretenait et fortifiait encore cette disposition. Aussi contents de mourir que de vivre, ils étaient prêts à tout, et Dieu les laissa vivre. Peu à peu les forces revinrent aux malades, et les santés se rétablirent.
Pendant cette maladie, les Missionnaires 1ecurent une visite étrange. Un sorcier, fameux dans le pays et nommé Tonneroüanont, vint trouver le P. de Brébeuf, lui promettant de mettre sur pied tous les malades en peu de jours. « GQië me de- « mandes-tu pour cela ? lui dit l’homms de Dieu, « qui voulait rire à ses dépens efsans doute égayer
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LE P. DE BrÉPEUF, 157
«a ses frères. — Tu me donneras dix tubes de verre, « dit le sorcier, et un de plus pour chaque malade « guéri, — Mais que ‘erast4u? continua le P, de « B:ébouf, — Je t'indiquerai des plantes et des « racines, et pour aller plus vite, je travaillera, « moi-même, je conjurerai les sorts, et ferai la « suerie, »
Or la suerie était un bain de vapeur, qui servait aux sorciers comme de medium avec le Manitou, c'est-à-dire avec le démon. pour découvrir l'avenir ou guérir les malales. Pour l'obtenir ils se plaçaient dans une petite cabane d'écorces, hermétiquement fermée et recouverte de pelleteries. Des cailloux brülants y étaient introduits, et l’eau, qu'on faisait couler sur eux goutte à goutte, se vaporisait, échauffait bientôt l’étroite enceinte et provoquait d’abondantes sueurs. Dans cette situation le jongleur entonnait des chants, poussait des cris et battait le tambour. Ce bruit attirait le Manitou qui se mettait alors en rapport avec lui, et lui révélait les mystères cachés aux mortels.
On s’imagine sans peine comment de telles fables furent accueillies par le serviteur de Dieu. Il renvoya le complaisant docteur, non sans lui avoir expliqué qu’il n’y à qu'un seul souverain tout-puissant au Ciel et sur la terre, arbitre à la fois de la vie et de la mort, le Grand Esprit par qui tout a été fait. Notre sorcier se retira confus. IL comprit qu'il avait affaire à trop forte partie, et
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que ses mensonges ne réussiraient pas à faite des dupes.
Cependant, comme il arrive souvent, Dieu allait faire servir l'épreuve à la consolation et à l'espérance. Cette maladie qui avait troublé la joie des Missionnaires dans la réception des nouveaux venus, et qui faillit compromettre l'avenir de la mission, devint pour eux une défense et une leçon. À peine avait-elle quitté leur cabane qu'elle s’abattit sur les villages hurons, et y fit de grands ravages. La haine qui restait au cœur de quelques-uns, et la légèreté des autres, les poussèrent à accuser les Missionnaires d’être les auteurs du mal, et de n'être venus dans leur pays que pour les perdre.
La maladie qu'ils venaient d’endurer était la meilleure réponse à ces imputations malveillantes. Arrivés bien portants, les Missionnaires avaient pris le mal dans le pays: ils ne l'avaient donc pas apporté. Comment pouvaient-ils en être les au- ‘eurs, puisqu'ils avaient failli en être les victimes.
Mais leur dévouement allait parler plus efficacement encore que ces raisons. Dès que le mal commença à se répandre, on vit les Missionnaires se mettre à l’œuvre, pour disputer au fléau toutes ses victimes. L'expérience qu’ils avaient faite euxmêmes de ses atteintes les rendait plus habiles à les repousser chez les autres. Leurs remèdes, bien que très-restreints et réduits à des proportions presqu'insignifiantes, étaient bénis de Dieu, parce qu'ils
étaient distribués par la charité, et ils obtenaient souvent de merveilleux succès. Tout le monde en voulait.
Les Missionnaires se portaient de tous côtés, dans l'espérance qu'à la faveur des remèdes qu’ils donnaient aux corps, ils parviendraient à atteindre et à guérir les âmes ; mais cette seconde guérison offrait bien d’autres difficultés que la première. Il fallait « attendre ce fruit dans la patience ». Comment dissiper tant de ténèbres que la tradition et l'ignorance avaient amassées dans leurs esprits, et rompre brusquement les chaînes pesantes qui tenaient leurs cœurs captifs ? « Le Ciel est trop loin, « disait un malade à qui le Missionnaire expliquait « ses joies. Avec mesmauvaises jambes, je ne pour- « rai jamais y arriver. — Tu dis que les Iroquois « iront au Ciel, reprenait un autre. C'est assez « pour que je n’y aille pas, parce qu'ils ne pourront « jamais m'y souffrir. »
Une femme entendant le Missionnaire exhorter sa sœurà tâcher de mériter le Ciel, lui disait : « Tu «n'as pas d'esprit. Tu veux lui faire choisir le lieu «où elle ira après sa mort. Il n’estpas encore temps.
M1 e fera quand elle sera morte. » Elle voulait
rès la sépulture générale,
« ue veux-tu qu'il aille faire au Ciel ? reprenait «une autre femme en parlant de son mari, Ils’en- «nuiera : [l n’a là ni parents ni connaissances.
La supers! on n’entravait pas moins le minise
ji! tère des Missionnaires que l'ignorance et les passions. Les sorciers se posaient comme leurs rivaux, et que de fois ils l’emportèrent ! Leur tambour (1)
ji re‘tentissait de tous côtés. C'était le signal des chants, des festins, des danses superstitieuses, et ll de tout ce qu'ils croyaient commandé par les | songes.
: 1] Cependant, pour faire peur à la maladie, des 2 mannequins de paille à forme grotesqne avaient été suspendus à la porte de quelques cabanes, et par le fait même, ils en fermaient l’entrée aux Missionnaires, S'ils osaient la franchir, on surveillait leurs mouvements pour les empêcher de verser l’eau sainte sur le front des malades. L'enfer avait déià réussi à faire passer cet acte pour un sortilége qui donnait la mort. D’autres sauvages allaient plus loin ; ils repoussaient les Missionnaires, les poursuivaient, et plus d’une fois (telle était la lègéreté Fi de ces peuples !)ils envoyaient les enfants courir É après eux, et les couvrir de huées. Les hommes de L. Dieu « revenaient tout joyeux dans leur cabane, ‘3 heureux d'avoir étéjugés dignes de souffrir quelque fé chose pour le nom de Jésus-Christ, » etnedeman- |, dant à Dieu d’autre vengeance, que la lumière de j la foi pour ces infortunés aveugles.
Ces mauvais traitements n'étaient pas toutefois universels, et plus d’un témoignage de confiance etde
(1) Il était formé de la partie supérieure d’une écaille de tortue sur laquelle on tendait une peau.
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