‹ Hurons et Iroquois [microforme]Chapitre 19 sur 30 · CARS RS SU ARR EN · texte numérisé non relu

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« lui dirent-ils, l'objet mystérieux dont tu te sers « pour ruiner le pays, etil ne te sera fait aucun « mal. »

Le Missionnaire avait beau protester qu'il ne possédait rien de semblable. On ne tenait aucun compte de ses protestations, et les cris les plus bruyants et les plus injurieux les interrompaient. On l’appelait ennuyeux, menteur, radoteur, indigne de vivre. « Si vous ne voulez pas me croire, « ajoutait l’homme de Dieu avec sang-froid, en- « voyez quelqu'un dans notre cabane, visitez tout, « et si vous craignez de vous tromper, prenez tout « ce que nous avons d’habits et d’étoffes, et jetez- « les dans le lac. — Voilà comment parlent les « sorciers, dit un sauvage. — Encore, si tu nous « disais ce qui nous fait mourir, ajoutait un autre. « — Je ne le sais pas moi-même, répondit le ser- « viteur de Dieu; mais voici ce que je sais et ce « que vous ignorez. » Alors il leur expliqua ce que c’était qu'une maladie contagieuse, et comment elle se répandait naturellement, Puis avec une sainte hardiesse qui n’a plus rien à ménager, il en chercha la cause dans la justice divine, qui punit ceux qui l’offensent.

La discussion se prolongeaït sans mesure. Il était près de minuit. Les sauvages tombaient de lassitudé ; quelques-uns même s'étaient déjà rctirés. La conclusion fut renvoyée au retour des Hurons de Quél: l'assvmiblée se sépara. Ce

renvoi ne pouvait être que très-favorable aux Mis sionnaires.

En sortant de l'enceinte, le P, de Brébeuf eut peine à se tenir à couvert des coups qui lui étaient destinés. Un vieillard luidit hardiment: « Sionte fend la tête, nousne nous en plaindrons pas. » Une autre scène plus sanglante lui servit encore de leçon. Il vit tomber à ses pieds, sous un coup de hache, la tête d’un sauvage grand ennemi de la foi. La main du meurtrier s’était-elle trompée, et l'obscurité profonde qui régnait lui avait-elle fait prendre une victime pour l’autre? Le P. de Brébeuf le crut, et il lui dit avec intrépidité : « N'est « ce pas à moi que tu en voulais? — Non, répon- « dit celui-ci: tu peux passer. Cet autre était un « misérable sorcier, dont j'ai voulu débarrasser le « pays. » On ne sait pas s’il disait vrai, ou si, rusé, comme sont les sauvages, il n'avait pas trouvé cette feinte pour cacher son dessein.

En définitive, le P. de Brébeuf sortait vainqueur de cette crise, Il crut avec ses frères devoir en rapporter toute la gloire à l'intervention de Marie Immaculée, leur refuge ordinaire, et en l'honneur de laquelle ils avaient fait vœu d'une neuvaine de messes.

Trompés dans leur attenta, les ennemis des Missionnaires n’abandonnèrent pas leur projet criminel., Un incident nouveau contribua encore à les envenimer contre eux. Une bande de Hurons

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revenaient de visiter une nation voisine, en relation avec les colonies protestantes des Anglais et des Hoilandais. Ils y avaient recueilli des préjugés, et de la haine contre la Compagnie de Jésus. « Méfiez- « vous des Jésuites, leur avait-on dit. Malheur au « pays où ils sont parvenus à pénétrer. IL est « bientôt désolé et complétement ruiné. En Eu- « rope, ils n’osent plus se montrer, et quand on « peut les saisir, ils sont aussitôt punis de mort. »

Cet état d'exaltation et de haine toujours croissant devait nécessairement amener quelque malheur. Le 3 octobre il y eut une tentative d'incendie de la cabane des Missionnaires. Elle eût été consumée sans leur adresse et leur courage. Ils s’en ésxient heureusement aperçus à temps, et purent en arrêter le progrès.

Échappés à l'incendie, la mort les attendait. La jeunesse surtout en pressait le moment. Quelques jeunes gens de la tribu de l'Ours avaient résolu de prévenir toute décision du Conseil, et d'accomplir seuls leur crime, aussitôt que les anciens seraient partis pour la pêche.

Informés de ce qui se tramait contre eux, les Missionnaires et leurs domestiques se préparèrent avec résignation, « Nous étions tous résolus, écrit le « P. Le Mercier, à attendre paisiblement lamort de- « vant le saint autel. » Elle ne vint pas encore. L'audace manqua peut-être aux meurtriers. Peut-être aussi que les anciens voulant mettre quelque forme

dans ce forfait, arrêtèrent les bras prêts à frapper. Quoi qu’il en soit, le coup fut manqué, et Dieu se contenta du sacrifice que les victimes avaient fait si généreusement de leur vie. L'occasion de le renouveler ne tarda pas à se présenter.

Vers la fin d'octobre les Missionnaires recoivent tout à coup l’ordre de comparaître au Conseil : « Venez vite, dit le député qui l’apporta, répondre « aux anciens : Vous êtes morts. »

Le P. de Brébeuf se trouvait en ce moment à lhonatiria, Comme c'était lui qu’on voulait en- | teadre, le conseil fut remis à son retour. Averti du j danger, l’intrépide Missionnaire accourut aussitôt. En vaillant capitaine, il avait droit de revendiquer ji pour lui le poste le plus périlleux. à

Son premier soin fut de se rendre à la cabane des principaux capitaines, afin de prévenir ou de retarder s’il était possible le nouveau coup qui se préparait. Leur accueil morne et silencieux lui révéla que du côté des hommes tout était perdu pour eux, Il en rapporta aussitôt la nouvelle ‘à ses frères. Elle ne surprit et n’émut personne. Tous les esprits se tenaient depuis longtemps à lahauteur du M danger.

En prévision d’une mort très-prochaine, le P. de Brébeuf traça d’une main ferme comme son cœur, au nom de tous ses frères, la lettre qu'on va hre adressée à son supérieur à Québec. C'est comme le testament d'un martyr, un monument admirabie

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de foi, d'humilité, de zèle et de courage héroïque. Tous les : ères présents la signèrent.

« Mon Révérend Père, « Paz Christi.

« Nous sommes peut-être sur le point de répandre « notre sang et d’immoler nos vies pour le service « de notre bon maître Jésus-Christ. Il semble que « sa bonté veuille accepter ce sacrifice de moi pour « l’expiation de mes grands et innombrables pé- « chés, et pour couronner dès cette heure les ser « vices passés, et les grands et enflammés services « de tous nos P. "es qui sont ici.

« Ce qui me donue la pensée que cela ne sera « pas, est, d'un côté, l’excèsde mes malices passérs, « qui me rendent du tout indigne d’une si signalée « faveur, et d'autre côté, parce que je ne crois p?s «que sa bonté permette qu’on fasse mourir ses «ouvriers, puisque, par sa grâce, il y a déjà quol- « ques bonnes âines, lesquelles recoivent ardom.- «ment la semence de l'Evangile, nonobstant les « médisances et persécutions de tout le monde «contre nous. Mais d'ailleurs, je crains que la di- « vine justice, voyant /l'opiniât eté de la plupart de « ces barbares en leurs folies, ne permette très- « justement qu’ils v'ennent à ôter Ja vie du corps « à ceux qui detoüt Fr cœur souhaitent et pro- « curent la vie de leurs âmes.

« Quoi qu'il en soit, je vous dirai que tous nos

« Pères attendent le succès de cette affaire avec un « grand repos et contentement d'esprit. C'est pour- « quoi je puis dire à Votre Révérence avec toute «sincérité,que je n’ai pas eu encore la moindre ap- « préhension de la mort pour un tel sujet. Mais « nous sommes tous marris de ce que ces pauvres « barbares, par leur propre malice, bouchent la « porte à l'Evangile et à la grâce.

« Quelque conclusion qu'on prenne et quelque « traitement qu'on nous fasse, nous tâcherons avec « la grâce de Notre-Seigneur de l’endurer patiem- « ment pour son service. C’estune faveur singulière «que sa bonté nous fait, de nous faire endurer « quelque chose pour son amour. C'est maintenant « que nous nous estimons vraiment être de sa Com- « pagnie. Qu'il soit béni à jamais de nous avoir, «entre plusieurs autres meilleurs que nous, desti- « nés en ce pays, pour lui aider à porter sa croix. En « tout sa sainte volonté soit faite! S'il veut que dès « cette heure nous mourions, à la bonne heure « pour nous! S’il veut nous réserver à d’autres tra « vaux, qu’il soit béni! Si vous entendez dire que « Dieu ait couronné nos petits travaux, ou plutôt «nos désirs, bénissez-le ; car c’est pour lui que « nous désirons vivre et mourir, et c'est lui qui « nous en donne la grâce.

« Au reste si quelques-uns survivent, j'ai donné « ordre de tout ce qu'ils doivent faire. J'ai été d’a- « vis que nos Pères et nos domestiques se retirent

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« chez ceux qu’ils croiront être les meilleurs, J'ai « donné charge qu'on porte chez Pierre, notre « premier chrétien, tout ce qui est de la sacristie, « surtout qu'on ait un soin particulier de mettre « enlieu d’assurance le dictionnaire, et tout ce que « nous avons de la langue.

« Pour moi, si Dieu me fait la grâce d'aller au « Ciel, je prierai Dieu pour eux, pour les pauvres « Hurons, et n'oublierai pas Votre Révérence. « Après tout, nous supplions V. R. et tous nos « Pères, de ne nous oublier en leurs saints sacri- « fices et prières, afin qu’en la vie et après la mort « il nous fasse miséricorde.

« Nous sommes tous en la vie et à l'éternité, « de Votre Révérence, « très-humbles et très-affectionnés servi- « teurs en Notre-Seigneur, Jean de Brébeuf François-Joseph Le Mercier Pierre Chastelain Charles Garnier Paul Ragueneau.

« En la résidence de la Conception, « À Ossossane, ce 28 octobre (1637).

« J’ai laissé en la résidence de Saint-Joseph les

« Pères Pierre Pijart, et Isaac Jogues, dans les « mêmes sentiments, »

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N'virement. — Encore quelques menaces isolées. — Fondation de Sainte-Marie. — Epidémie.

Mais si tout était désespéré du côté des hommes, il était toujours permis de compter sur l’assistance du Ciel, C'est même quand tout sembie linmainement perdu, que Dieu aime à intervenir pour faire voir que c’est de lui seul que vient le secours.

Toujours plein de résignation et de confiance, le P. de Brébeuf a ouvert une neuvaine de messes à saint Joseph, le premier protecteur de la mission. I dut sans doute à ce saint une pensée aussi hardie que sage et qui fut comme la première lueur du salut.

Il existait chez les peuples sauvages une coutume regardée romme sacrée. Tout homme qui allait mourir devait, avant de quitter la vie, inviter ses parents, ses amis, ses bourreaux même, à son Atrataïon, c’est-à-dire son festin d'adieu. C'était

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une sorte de bravade de la mort et de défi jeté aux vivants de triompher de sa constance.

Se croyant à la veille de périr, le P. de Brébeuf crut devoir se plier à l'usage des sauvages, mais par des motifs bien différents. Il voulait leur montrer la charité chrétienne plus puissante que la haine et plus forte que la mort, et en même temps jusqu'où allait pour la Robe Noire le mépris de la vie, puisqu'elle se livrait elle-même à ceux qui méditaient de la lui ravir.

Les invités accoururent en foule, et la cabane se remplit de convives. Pendant le repas le rôle de l’amphitryon est d'ordinaire d’exalter sa propre valeur, et de faire un récit emphatique de ses exploits. Le discours du P. de Brébeuf ne respirait que dévouement et charité. Il publia bien haut la puissance du Grand Esprit, et l'avenir de bonheur ou de malheur qui nous attendait au delà de la vie.

Un silence lugubre acci..ilit ses paroles, aucun signe d'approbation, aucun rayon d'espérance. Puis la foule s’écoula peu à peu.

Restés seuls dans leur cabane, les Missionnaires attendaient avec résignation l'heurr du sacrifice. Un jour, deux jours se passent, sans qu’elle sonne. Aucun signe d’hostilité ne se renouvelle, On dirait les haines éteintes et les cœurs calmés. Cette tempête si furieuse, qui semblait présager Îles plus grands malheurs, s’apaisa en effet, comme par

enchantement. « Nous en sommes émerveillés « nous-mêmes, écrit le P. Le Mercier, quand nous u considérons dans quel état étaient nosaffaires, il « n’y a que huit jours... Les sauvages s’en éton- « nent entre eux avec raison, »

C'était l'œuvre de Dieu que cette merveilleuse délivrance de scs serviteurs, mais aussi ceux+;i s'étaient montrés dignes de sa protection. L’historien protestant Parkman en fait ce bel éloge : « Dans les nombreuses Relations de cette lugubre « époque, on ne trouve pas une ligne qui donne « occasion de soupçonner qu’un seul homme de « cette troupe fidèle ait fléchi ou hésité. L’éner- « gique Brébeuf, le doux Garnier, le patient « Jogues, l’enthousiaste Chaumonot, les Le Mer- « cier, Chastelain, Ragueneau, Pijart, tous mon- « traient une froide intrépidité, qui étonnait les « sauvages et imposait Le respect, »

Un phénomène naturel, mais qui paraissait tenir du prodige aux yeux de ces hommes ignorants et légers, acheva de rétablir les affaires des Misgionnaires, et leur rendit, pour un temps du moins leur autorité première. Le 31 décembre 1637, lune s’éclipsa. Les Missionnaires avaient annonce \e phénomène et en avaient donné d'avance tous les détails, indiquant sa durée, son commence. ment, son progrès et sa fin. Tout ce qu'ils avaient prédit s'étant vérifié de point en point, les sauvages demeurèrent stupéfaits, et admirant une

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