LURONS ET IROQUOIS
pas le courage, mais les forces qui lui faisaient défaut, 1l expira presqu’en arrivant à Québec.
Les tristes nouvelles apportées par ces voyageurs vers la fin de juillet émurent tous les Pères, mais le P. de Brébeuf plus que tous les autres. Cette mission était son œuvre, et il l'avait arrosée de ses sueurs depuis douze ans, Son cœur se tournait toujours vers elle, et il appelait de tous ses vœux l'heure d'y aller reprendre ses travaux.
Cette heure venait encore d'être remise, Le P. Vimont le retint pour servir de procureur de la mission huronne, et pourvoir par conséquent à ses besoins. Il trouva dans cette fonction une compensation au retard apporté à ses désirs, et aussitôt il se mit à l’œuvre pour préparer les secours que le P, Jogues devait conduire à Sainte-Marie.
Dieu avait d'autres desseins. Il tint compte au P, de Brébeuf du mérite de son active charité, mais ses frères ne purent pas en recueillir les fruits.
Le P. Jogues reprit le chemin de sa mission au commencement de l'automne, chargé de toutes les rossources que le P. de Brébeuf avait pu réunit. Il était accompagné de deux jeunes Français, René- Goupil et Guillaume Couture, qui s'étaient consa crés pour la vie au service de la mission. Celle sorte de serviteurs appelés donnés, ne recevaient pas de salaire, mais on pourvoyait tous leurs besoins pour le reste de leurs jours. [ls furepttoujours d'une très-grande utilité pour les Mission-
226 HURONS ET IRUQUOIS.
naires, et ils faisaient l'édification des néophytes. Les deux que nous avons nommés, se signalèrent par leur vertu et leur courage dans les épreuves qu'ils eurent à subir.
Vingt-trois Hurons parmi lesquels on comptait l'élite des néophytes servaient d’escorte au P. Jogues. Ils venaient à peine de dépasser Trois- Rivières quand ils tombèrent dans une embuscade dressée sur le fleuve par les froquois. Après une lutte terrible mais que le nombre des ennemis rendait trop inégale, le convoi tout entier tomba entre leurs mains, et alors commencèrent pour le saint missionnaire et ses néophytes, ces scènes de cruauté et d’horribles supplices, dont nous avons fait dans une autre histoire le récit douloureux. Nous aurons occasion de parler bientôt de la délivrance miraculeuse du P. Jogues, puis enfin du sort cruel, mais si glorieux, qui l’attendait.
Cependant on ignorait à Québec la surprise et la captivité des voyageurs. On fut mème assez longtemps sans nouvelles de cette mission, les commu nications étant interrompues. Jes Hurons restés à Québec ne voulaient même plus remonter chez eux : mais les Français s’apercevaient bien que les Iroquois devenaient chaque jour plus hardis, et osaient pénétrer jusqu’au cœur de la colonie, et sous les murs mêmes de Montréal et de Québec. Ce qu’ils ne voyaient pas (et ce spectacle eût navré
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tes. de douleur le cœur du P. de Brébeuf), c'est que rent au même moment les bandes iroquoises envahis- ‘ARE uves saient le pays des Hurons, promenant partout le il. | massacre et l'incendie. Les Missionnaires se trou- an ptait vaiert tout à fait impuissants à conjurer de pareils ‘fl | 1 P. désastres. Réduits eux-mêmes aux plus dures "fi rois= nécessités, ils n'avaient plus que des vêtements en 4 cade lambeaux. Toutes leurs provisions étaient épui- Nr une sées ; ils n’avaient pour offrir le saint sacrifice, que 1 emis le verjus exprimé du raisin sauvage cueilli dans la à ba forêt, et d'autre pain que celui qu'ils obtenaient 11à pour grâce à quelques épis de blé, dont ils avaient sur fi ènes veillé avec soin la culture. ui nous L'année 1644 s'était ouverte au milieu des récit mêmes incertitudes et des mêmes angoisses. Sans arler pouvoir les constater le P. de Brébeuf les sour- QUES, çonnait, et dans sa tendre soll:citude pour ses qui frères, il était toujours préoccupé des moyens d2 les soulager. Il parvint à réunir de nouveaux et la secours, et il organisa pour le printemps un noulong- veau convoi, dont il aurait pris volontiers la connus duite, si l’obéissance ne l’avait pas retenu. Il y avait alors à Québec un jeune religieux de la province de Rome, destiné à la mission hu-
ronae, mais retenu depuis trois ans à cause de l'état de choses que nous connaissons, C'était le P. François-Joseph Bressani (1). Il avait une âme
(1) Comme le P. Jogues, le P. Bressani a été l'historien de sa captivité et de ses souffrances. I1 a inséré son récit dans
fortement trempée, et semblait né pour les grands sacrifices. À la proposition qu’on lui fit de conduire ce convoi, il accepta résolument. Pour un cœur généreux la perspective d’un danger certain, et même de la captivité et de la mort, est rlutôt un attrait qu’une appréhension,
Ses compagnons de voyage étaient un jeune Français nommé Henri, et six Hurons tous nouveaux chrétiens et encore dans la première ferveur du baptême. L’histoire nous a conservé les nons de Henri Stontrats, Michel Atiokouendron et Bertrand Sotrioskon, La pensée d’embrasser la foi et de se soustraire aux mauvais conseils et aux mauvais exemples de leurs compatriotes, les avait amenés l'année précédente dans la colonie. Ils espéraient profiter des soins du P. de Brébeuf dont le nom était resté si populaire dans leur pays. Leur espérance ne fut pas déçue. Le bon mission-
une intéressante histoire de la mission huronne, publiée en italien à Macerata en 1653, et reproduite en français à Montréal en 1852. Rendu à la liberté grâce aux Hollandais du fort d'Orange (Albany), le P. Bressani passa en France, mais pour retourner peu après dans sa mission. Ce ne fut qu'après la destruction des Hurous en 1619, qu'il retourna dans la province romaine, où il recueillit des fruits abondants dus à son zèle, mais surtout à sa qualité de missionnaire des sauvages et aux glorieuses cicatrices qu'il portait. La Bibliographie universelle (Michaud , et la Bibliuyraphie générale (Didot), font deux hommes de ce missionnaire, sous le nom de Brassoni et de Bressani. Le P. Patrignaui (Menolog.) écrit à tort Bresciani.
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LE P. DE BRÉBEUF, 229 naire passa avec eux l'hiver à Trois-Rivières, et acheva de les instruire. Il n’en fit pas seulement de bons chrétiens, mais de vrais apôlres qui brû= laient du désir de rendre leurs compatriotes parti cipants de leur bonheur. L'homme de Dieu se croyait en droit de fonder sur eux les plus belles espérances pour le progrès de la foi. Mais les desseins des hommes ne sont pas toujours ceux de Dicu. Le P. de Brébeuf allait voir encore une fois tous ses planséchouer, et ses espérances s'évanouir.
Vu la saison peu avancée (c'était à la fin d'avril), les Iroquois ne semblaient pas à craindre. On pensait que les glaçons que charriait le fleuve, et les neiges qui embarrassaient encore les forêts, tiendraient les ennemis à distance: mais la haine les rapprocha. Echelonnés sur le grand fleuve daus les positions les plus favorables, ils étaient déjà à leur poste et guettaient leur proie.
L'imprudence des Hurons causa leur perte, Ils s’'amusaient comme des enfants avec les arquebuses que leur avait données le Couverneur à leur baptême. Avertis par ces décharges multipliées, les Iroquois embusqués dans les îles du lac Saint- Pierre, un peu au-dessus de Trois-Rivières, tombèrent à l’improviste sur les voyageurs, et avant que ceux-ci eussent pu se reconnaître et organiser la défense, un Huron était tué et tous les autres faits prisonniers, avec le missionnaire et son compagnon. Leurs souffrances commencèrent ; mais on
les réservait pour le feu dans le premier village woquois.
La nouvelle de ce désastre fut apportée à Québec par Henri Stontrats, qui dans la route fut assez heureux pour échapper à ses gardiens. Elle jeta dans tous les cœurs la consternation et l’effroi. Le plus ému de tous était le P. de Brébeuf, que ce malheur frappait au cœur, mais sans altérer son calme et sa résignation. Il répétait les admirables paroles de Job, éternelle consolation du malheur : « le Seigneur nous l'avait donné, le Seigneur nous l'a ôté: que son saint nom soit béni! » Telles furent aussi les paroles du saint religieux pour annoncer cette triste nouvelle à son Général, le R. P. Mutio Vitelleschi, Il ajoutait ces lignes qui nous révèlent et sa douleur et ses héroïques sentiments: « Vous voyez par là en quel mauvais état « sont les affaires du Canada ; mais d’un autre « côté ces contrées malheureuses sont d'autant « plus riches en dons célestes qu'elles abondent en « Croix, »
Les choses en étaient là,quand leschrétiens algonquins se levèrent en armes, et jurèrent de venger le P. Bressani, mais leur nombre était trop faible. Par uue heureuse coïncidence, soixante guerriers hurons arrivaient au même moment, sans avoir fait aucune mauvaise rencontre. Ce secours inattendu donna une nouvelle ardeur aux Algonquins. Plus encore que ceux-ci les Hurons avaivnt soif
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de vengeance, et ils firent avec eux cause commune pour poursuivre les Iroquois. Ils atteignirent en effet une troupe de ces guerriers, et après un combat acharné ils les mirent en fuite. Trois Iroquois tombèrent vivants entre leurs mains, et ils furent amenés à Trois-Rivières, comme le plus beau trophée de leur triomphe.
C'était le 27 juillet 1644. A la nouvelle de leur approche, tout co qu’il y avait de sauvages et de Français dans la ville accoururent pour recevoir
les vainqueurs. Ceux-ci s’avançaient en chantant
leur victoire, et en frappant en cadence avec leurs avirons sur le bord des canots. Les prisonniers étaient debout, redisant leur chanson de mort, et simulant le courage qui brave les supplices. La nature, dansses instincts sauvages, allait se révéler dans cette circonstance sous son côté le plus hideux. La grâce n'avait pas encore assez d'empire sur ces cœurs barbares.
Des trois victimes deux furent données aux Hurons, qui résolurent de les conduire dans leur pays, où l'on déciderait de leur sort; l’autre Iroquois resla entre les mains des Algonquins. À peine l'eurent-ils en leur pouvoir qu'ils se ruent sur lui, lui arrachent les ongles, lui coupent les doigts, lui brûlent les pieds, et comme si ce premier supplico ne suffisait pas pour assouvir leur vengeance, ils se disposèrent à lui arracher la vie au milieu des
flammes.
Cependant à force d'instances et de présents Îles Missionnaires et M. de Montmagny, qui était alors à Trois-Rivières obtinrent 14 vie sauve du prisonnier. Ce n’était pas simplement la compassion qui inspirait cette conduite au Gouverneur. Il était aussi poussé par un autre mobile.
Il savait qu'un parti puissant chez les Iroquois inclinait pour la paix. En effet ces luttes continuelles leur coûtaient leurs meilleurs guerriers,et épuisaient leur: ‘rces, précisément au moment où ils avaient à :01:".: r unelutte acharnée contre des nations du suc.
Le Gouverneur français !» désirait bien plus encore, et dans l'impuissance de l'imposer par la force, il ne voyait pas de moyen plus honorable de l'obtenir que le renvoi des prisonniers. Après avoir arraché la première victime des mains sanglantes des Algonquins, il tenta de soustraire les deux autres aux projets sanguinaires des Hurons. Il trouva ceux-ci inflexibles. A ses offres de présents un des capitaines fit cette fière réponse, qui était sans réplique :
« Je suis homme de guerre, et non marchand, « Je suis venu combattre et non trafiquer. Ma « gloire n’est pas de rapporter des présents, mais «s de ramener des prisonniers, Ainsi je ne veux « toucher ni à tes haches ni à tes chaudières. Si « tu as un si grand désir d'avoir ces prisonniers, « prends-les. J'ai encore assez de forces pour aller
ait
LE P, DE BRÉBEUR. 233
« en faire d’autres. Si je perds la vie, on dira dans « mon pays: Onontio a retenu leurs prisonniers «etils se sont voués à la mort pour en prendre « d'autres. »
Ce ton un peu aigre du sauvage, qui semblait vouloir l'emporter en noblesse et en générosité, arrêta le Gouverneur. Son filleul Charles prit luimême la parole pour achever de le convaincre et de justifier son compatriote, « Ne te fâche pas, Onon- « tio, lui dit-il ; ce n’est pas pour te désobéir que « nous agissons ainsi : mais il y va de notre hon= «u peur et de notre vie. Nous avons promis à nos « anciens que si nous faisions quelque prisonnier, « nous le leur remettrions entre les mains. De « même que les soldats qui t'entourent t’obéissent, « ainsi faut-il que nous obéissions à nos chefs. u Qu’aurions-nous à répondre au reproche de tout « le pays, quand, sachant que nous avions fait des « prisonniers, il ne verrait dans nos mains que des « haches et des chaudières ? Nous serions con- « damnés comme des gens sans esprit, pour avoir « décidé une affaire de cette importancesans l'avis « des anciens. Tu veux la paix, nous la voulons « aussi, et nos capitaines ne s’y opposent pas. Il « ne s’agit pas seulement de notre honneur, mais « de notre vie. Les Iroquois sont partout sur la « route, Si nous les rencontrons nous n’aurons « rien à craindre en montrant nos prisonniers, « à qui nous n’aurons fait aucun mal, et que
734 HURONS ET 1ROQUOIS.
« nous menons à nos chefs pour traiter dela « paix, »
Ce discours sage et modéré autant qu’habile, porta facilement la persuasion dans l'esprit du Gouverneur, il céda; mais il voulut du moins que les captifs fussent témoins de ses démarches pour la paix, et qu’ils pussent contempler les présents qu’il offrait pour leur rançon. Les Iroquois n'en revenaient pas ; et leur surprise fut à son comble, quand ils entendirent les Hurons euxmêmes les assurer qu'ils ne voulaient pas leur mort, mais se servir d’eux pour « rendre la terre « unie ct la rivière libre.» Ainsi furent sauvées les deux victimes. Le plan du Gouverneur n'était pas réalisé, mais son but était atteint.
Cependant le P. de Brébeuf qui avait pris une part active à ces négociations, travailla à en hâter les conclusions afin de profiter du retour des hu rons, et d'envoyer quelques soulagements à ses frères. Ce ne furent pas seulement quelques secours qu’ils leur portèrent. Ils emmenèrent le P. de Bré-
cuf lui-même, réalisant ainsi le vœu le plus ardent de son cœur. Le voile de l’avenir s’était-il levé nour lui ? Vit-il la nation huronne détruite, les Missionnaires et leurs néophytes massacrés ? Nous ne le savons pas, mais jamais il n'avait montré un désir si vif de rejoindre ses frères, et de reprenc'e ses travaux.
Le ?. Vimont profita de l'occasion pour envoyer
LE P. DE BRÉDEUF, 239
dans cette mission un renfort de missionnaires. Il joignit au P. de Brébeuf, le P. Garreau et le P. Chabanel qui illustrèrent plus tard le Canada par leur mort héroïque (1).
Le voyage fut heureux. Pour en assurer le succès contre les attaques des [roquois, le Gouverneur avait donné au convoi une escorte de vingt soldats. Aucun obstacle ne se présenta. La flottille, qui était partie le 16 septembre, arriva à Sainte-Marie à la fin du mois.
Le retour du P. de Brébeuf, après trois ans d’absence, répandit la joie et l'espérance dans la mission. Il semblait que tous les maux étaient passés, et toutes les privations oubliées.
Pourlui il se mit aussitôt à l’œuvre. Il fut chargé de la mission de Saint-Ignace, tout en restant comme avant son départ, le confesseur de la résidence de
Sainte-Marie, et consulteur de la mission.
(1) Le P. Garreau de Limoges périt, en 1656, des suites des blessures que lui avaient faites les Iroquois. Le P. Chabanel fut tué en 1649, chez les Hurons par un Huron apostat.
Paix entre les Iroquois et les Français. — Guerre continuée avec les Hurons, — Progrés de la foi. — Paix rompue,
Nous ne savons pas où aboutirent les efforts que fit le gouverneur de Montmagny pour la paix en 1644, mais il trouva occasion de les renouveler l’année suivante, et il les vit couronnés de succès,
Les sauvages de la colonie avaient remis entre ses mains trois nouveaux prisonniers iroquois. Après les avoir traités avec bienveillance, il les rendit à la liberté pour servir de premières ouvertures à la paix.
Cet acte de générosité fit tomber les armes des mains des Iroquois. Ils envoyèrent une ambassade pour solliciter la paix, et en témoignage de leur sincérité ils voulurent que Guillaume Couture, jeune Français fait prisonnier avec le P. Jogues, accompaguât les ambassadeurs. Elle fut en effet conclue à Trois-Rivières, et sa clause principale fut la libre circulation sur le grand fleuve.
Les Missionnaires en profitèrent pour multiplier
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leurs relations avec la mission huronne et lui procurer tous les genres de secours, Deux nouveaux missionnaires y furent envoyés: le P. Bressani qui arrivait de France après sa captivité chez les Iroquois, et le P. Poncet,
Les nouveaux venus trouvèrent le pays dans la désolation. Si du côté de Québec les attaques des Iroquois avaient cessé, il n’en était pas ainsi chez les Hurons. « Le feu était aux quatre coins du pays, dit le chroniqueur de cette époque, et c'était toujours l’Iroquois qui l’allumait. »
Gette attitude si contraire du même peuple tenait à sa constitution politique. Les Iroquois se divisaient en cinq cantons ou tribus qui avaient chacun leur organisation indépendante, Quoiqu'ayant la même langue et les mêmes usages, il n’y avait entre eux unité d'action que dans des questions d’un intérêt très-général, Le canton des Agniers le plus voisin des Français avait seul pris part à la dernière paix; mais les autres cantons et surtout celui des Tsonnontouans, limitrophe des Hurons, était devenu plus cruel et plus acharné que jamais. La jalousie de n'avoir pas pris part aux négociations pour la paix, autant que leur naturel avide de sang et de pillage, les poussa à envahir le pays des Hurons.
L'histoire de cette époque est pleine des détails navrants de ces scènes d'horreur. Les femmes n'osaient plus aller à leur champ de blé d'Inde.
Elles étaient scalpées (1) et massacrées sur place. Les chasseurs étaient surpris au milieu des bois. Chaque jour on voyait disparaître quelques guerriers frappés à mort ou trainés en captivité.
A l'invasion était venue s'ajouter la famine. On avait déjà senti ses atteintes {l'année précédente. Le blé d'Inde dont la récolte avait manqué, était devenu très-rare. Jeshabitants, réduits àsenourrir de glands, de citrouilles et de quelques racines, trouvaient difficilement à se les procurer.
Le bras de Dieu s’appesantissait visiblement sur ce peuple infortuné; mais c'était pour le préparer à l'épreuve. Tous ces fléaux le disposaient au dernier sacrifice dont l’heure s'avançait. Tandis qu'il l’accablait des maux du temps, Dieu l’enrichissait des biens de l'éternité. La grâce fécondait ce sol. « Le Seigneur, écrivait alors le P. Jér. Lalemant, « a tiré avantage de nos pertes, et notre Église « s’est accrue en nombre et en sainteté. » Jamais en effet le nombre des baptêmes n'avait été aussi considérable ; jamais les néophytes ne s'étaient montrés plus fervents. La foi portait ses fruits,
Les malheurs des temps forcèrent les Mission-
(1) Le scalpare ou l'enlèvement violent de la chevelure des prisonniers ou des morts à la guerre, était un usage général chez les sauvages, et s'est perpétué jusqu'à nos jours. Les anciens peuples de l'Asie et de l'Eurape le pratiquaient aussi, au rapport d'Hérodote. Ce fut même un des supplises qu'endure le second fils Macchabée. (Il, D acch....),
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LE P. D DRÉBEUF. 239
paires à se disperser dans les principaux villages pour mettre leurs services plus à la portée des néophytes. Ils stationnaient dans six postes à Sainte- ‘"arie, à la Conception, à Saint-Joseph, à Saintuvan-Baptiste età Saint-Ignace. Ce dernier village se distinguait entre tous par sa ferveur et ses fruits de vertu, soit à cause de sa proximité de la frontière des Iroquois, soit surtout parce que le P. de Brébeuf en avait soin.
C’est dans ce village que fleurissait ce courageux jeune homme qui, pour préserver sa chasteté menacée, ne recula pas devant un remède héroïque. Poursuivi à outrance par le démon, il courut dans "1 forêt voisine, et s’étant dépouillé de ses vête-
-ents au plus fort de l'hiver, il se roula sur la neige glacée qu'il arrosait encore de larmes de regret, comme s'il n'avait pas montré assez de résolution et de générosité, Il revint transi de froid, mais il était vainqueur.
Un autre jeune homme, sous le coup des mêmes assauts, ne se montra pas moins généreux. À l'exemple de quelques grands saints, il appliqua sur sa chair des charbons ardents, en se disant à . lui-même : « Si ce feu est si terrible, que sera celui de l'Enfer, si tu consens au péché? » Il triompha.
La charité n'était pas moins féconde que la chasteté dans ce terrain béni. Une pauvre veuve apprend qu'on va brûler vif un Iroquois prisonnier, que le missionnaire ne peut pas aborder.
240 URONS ET 1ROQUOIS.
Elle prend aussitôt une hache qui était sa plus grande richesse, et va l’affrir au maître de la victime pour faire lever la barrière qui s'oppose au zèle du missionnaire. Sa charité l’emporta. Le prisonnier écouta la bonne parole, ouvrit son cœur à la grâce, et mérita avant son supplice d'être admis parmi les enfants de Dieu.
Les conversions qui jusque-là avaient tant coûté de sueurs au P. de Brébeuf, se multiplaient. Elles semblaient souvent naître comme d’elles-mêmes aux seuls rayons de la grâce. Le missionnaire apprend un jour qu'un des ennemis les plus redoutables du nom chrétien à Saint-Ignace, nommé Saentarendi, vient de tomber en danger de mort. Sans tenir compte du passé, il accourt. Touché autant que surpris de tant de hardiesse, le sauvage est ému, et la grâce aidant il se sent transformé. « Que Dieu est bon! lui dit-il en « l’accueillant avec douceur et reconnaissance. « Que Dieu est bon, même pour des impies, « puisqu'il t’'amène ici pour me faire une grâce « dont je suis indigne L»
L'étonnement redoubla quand on l’entendit demander pardon et solliciter le baptême, en faisant publiquement sa profession de foi. « Je crois, « dit-il au missionnaire, toutes les vérités que tu « nous prêches, autant qu'autrefois j'en avais « horreur. Si j'ai vécu en impie, je veux mourir « en chrétien, » Comme le temps pressait, et que
, plus | vicse au 1. Le , son d'être
coûté Elles lêmes naire plus ace , riger ourt.
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ipies, prâce
endit fairois, e tu avais Durir que
la grâce semblait avoir fait en quelques heures une œuvre consommée, le P. de Brébeuf le baptisa sous le nom de « François. » Ce n’était plus seulement un chrétien, il devenait apôtre. Une heure avant sa mort, il trouva assez de force pour dont:er une leçon sévère à quelques compagnons de son infidélité, qui cherchaient encore à le détourner, et qui voulaient chasser le missionnaire de sa cabane. « Allez plutôt, leur dit-il avec « humilité, allez raconter partout que le Maitre « de la vie a fait miséricorde à un pécheur, qui a « blasphémé plus que vous. » Puis s'armant d'énergie et devenant presque menaçant, i] ajouta: « Redoutez les flammes de l'Enfer, si vous ne vou- « lez pas y brûler pendant une éternité. Pour moi « je vais au Ciel, et je meurs plein de confiance « dans l'infinie bonté de Dieu. »
Citons encore cette noble et héroïque réponse, faile par un capitaine à un de ses collègues qui, inquiet pour lavenir de ses superstitions menacées, lui en reprochait l'abandon : « Tes inquié- « tudcs viennent trop tar], disait-il, ma foi m'est « plus chère que l'honneur et les biens. Elle est « entrée dans nos cœurs, etelle y règnera malgré « vous, On nous arrachera l’âme du corps avant « de détrôrer en nous la crainte de l'Enfer et le « désir du bonheur qui nous attend là haut, » Ne semble-t-il pas entendre comme un écho de ces magnifiques professions de foi que faisaient les
martyrs devant leurs juges fet leurs bourreaux?
Si tels étaient les fruits de chasteté, de charité, de zèle et d'héroïsme que portait cette terre infortunée, que dire de ceux qui la cultivaient? « Qui « pourrait exprimer la ferveur de leur zèle, leur « courage indomptable, leur patience à tout souf- « frir, leur activité à tout faire, leur humilité dans « une vie vraiment cachée en ce monde, tandis « qu’ils ne manquaient pas des qualités qui les « eussent rendus recommandables en France? »
Tel est le portrait que trace d'eux le P. Jér. Lalemant , supérieur général de la mission. Il croyait juste de payer ce tribut à la vertu de ses frères autant qu'à la vérité.
Le tableau de ces vertus, plus que tous les raisonnements, exerçait une puissante influence sur les sauvages. « Il faut, disaient-ils, que ces hommes « là soient bien pénétrés de la vérité de ce qu'ils « nous enseignent, puisque pour nous l’apprendre, « ils ont quitté patrie, parents, amis et tout ce « qu'ils avaient de plus cher en ce monde: ils se « sont condamnés à traîner ici une vie si misé: « rable, au milieu de toutes les privations, et dans « des dangers continuels de mort. Il est bien
évident qu'ils ne cherchent que notre bonheur, « sans avoir en vue aucun intérêt temporel. »
La présence du P. Bressani dans la mission était à elle seule une prédication éloquente. 11 venait d'y arriver en 1645. Les sauvages savaient
reaux ?
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P. Jér.
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LE P. DE BRÉBEUP, 243
qu’il n'avait voulu profiter de la liberté qu’il avait recouvrée, que pour revenir dans la mission. Ils connaissaient les tortures que lui avaient fait subir les Iroquois, et ils en voyaient les traces sur ses mains mutilées, et ses doigts coupés : « Le Maître « de la vie, se disaient-ils, mérite donc seul d’être « servi et honoré, puisque la vue de mille morts « ne peut pas arrêter ceux qui nous prêchent son e Évangile. » Et en s'adressant au P. Bressani ils ‘joutaient: « Montre-nous tes plaies: elles nous « disent mieux que tu ne pourras le faire, quand « tu sauras notre langue, que nous devons obéir « à celui qui te rendra les membres qu'ils t'ont « coupés. — Je ne sais ni lire ni écrire, disait un autre, mais ces doigts mutilés sont la réponse à tous mes doutes. La Robe-Noire croit donc bien fermementcequ'’elle nous enseigne, puisque après « avoir tant souffert à cause de nous, nous la voyons revenir encore gaiement pour nous ins truire, comme si elle n’avait trouvé ici que des délices. »
Cependant au milieu des triomphes de la foi, on vit tout à coup la tempête se déchaîner avec une nouvelle violence. On peut dire que l'épreuve était devenue l'élément de cette mission et comme la condition du peuple huron. Il allait ressentir en ce moment les effets de la rupture de # paix entre les Iroquois et les Français.
Après une horrible captivité de près de ii
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mois le P. Jogues était parvenu, grâce aux Hollandais de Manahtte (aujourd’hui New-York), à s'échapper des mains de ses bourreaux. Conduit en France, il avait obtenu de retourner au Canada, C'était le moment où avaient lieu les pourparlers de paix avec les Iroquois. La connaissance qu'il avait de leur langue, et la réputation qu'il s'était faite dans leur pays, le désignaient comme un précieux entremetteur. Il y fit en effet un ptemier voyage avec succès, mais dans un second voyage dans l'automne de 1645, le parti ho:tile aux Français prit prétexte du fléau qui détruisit la moisson de blé d'Inde, et qu'il attribuait au P. Jogues; et le 18 octobre il le tua d’un coup de hache.
C'était la première victime parmi les missionnaires jésuites. Elle ouvrait une voie sanglante mais glorieuse, que ses frères n’allaient pas tarder à suivre, Son meurtre fut pour les Iroquois le signal d’une haine à mort, que la destruction complète de la nation huronne ponrra seule assouvir. Ils reprirent donc avec une nouvelle fureur Jours courses audacieuses, et portêrent partout le fer et le feu. Tout le pays des Hurons était en émoi, mais surtout sur la frontière iroquoise, où il n’y avait plus de sécurité. Quelques villages se voyaient même si compromis que leurs habilants se décidèrent à les évacuer. Celui de Saint Jean- Baptiste, nommé Contarea, donna le premier k
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parleurs > qu'il s'était ne un in p'esecond i ho:u qui | attri- La d’un
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signal, et se dispersa. Mais en se sauvant il pordait les autres qu’il mettait à découvert. Celui de Saint-Joseph où résidait le P. Daniel, et celui de Saint-Ignace qu'évangélisait le P. de Brébeuf, se trouvèrent ainsi dans une position très-critique. Ils tinrent cependant jusqu’au printemps de l'année 1647.
Deux bandes nombreuses d'habitants de Saint- Ignace venaient d'être surprises dans les bois pendant leur chasse. La plupart avaient trouvé là la mort ou la captivité. Une des victimes mérite que son nom soit conservé dans l’histoire de l’Église huronne. C'était un jeune homme de vingt-quatre ans, nommé Ignace Snouaretsi, admirable pour la pureté de ses mœurs et la ferveur de sa piété. Il ne perdait pas Dieu de vue. Quand il était heureux à la chasse, il se mettait aussitôt à genoux, et rendait grâces à Dieu. Dans l’attaque où il périt, après avoir lutté en désespéré, il envoya à sa mire par un de ses cousins cet adieu sublime, digne d'un croisé et d’un martyr: « Dis à ma mère que sans « doute je serai brûlé, mais qu’elle ne pleure pas « ma mort. Je n'aurai alors d'autre chose dans « l'esprit que le Paradis où j'espère aller. » Son frère aîné combattait aussi en héros à ses côtés, et fut frappé à mort. Ignace eut le temps de lui rappeler les principes de la foi, et de le régénérer dans les eaux sacrées. Le souvenir du pieux jeune homme répandit dans le pays comme un parfum de
vertu. Son sang devait porter son fruit. Il germa au cœur de sa mère d’abord, et bientôt après dans tous les membres de sa famille qui se firent chrétiens.
Sur les conseils du P. de Brébeuf les habitants de Saint-Ignace se décidèrent à émigrer, mais sans se séparer. Ils se transportèrent non loin de Sainte- Marie, d'où les Français pourraient plus facilement venir à leur secours. Le P. de Brébeuf fut chargé du choix du terrain, et il assit le village émigrant sur les bords d’une petite rivière qui se jette dans une anse du grand lac, nommée aujourd’hui Sturgeonbay, au nord de la presqu'île huronne.
Les sauvages se mirent aussitôt à l’œuvre pour s'établir en ce lieu. En même temps que les uns dressaient leurs cabanes avec celle des Missionnaires et celle de la prière, d’autres formaient une enceinte de pieux élevés, pour protéger le village contre l'ennemi.
Ce nouveau village était installé, quand le grand conseil des Hurons voyant l’état déplorable de la nation et son impuissaace à rétablir ses affaires, songea à chercher l’appui d’un allié puissant.
Sur les bords de la Susquéana à près de huitcents kilomètres des Hurons, vivaient les Andastoes qui avaient avec eux communauté de langue, d’usages, et ce qui était plus avantageux, de haine contre les Iroquois dont ils avaient eux-mêmes beaucoup souffert, A la nouvelle de ce qu'en-
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duraient les Hurons, ils leur firent porter ces paroles : « Nous avons appris que vous avez des enne- « mis; vous n'avez qu’à nous dire : Levez la hache, « et nous vous assurons qu'ils feront la paix ou « que nous leur déclarerons la guerre. »
Les deux nations entrèrent en pourparlers, et il y avait entre elles une si grande entente qu'on pouvait espérer les plus heureux résultats. Leur projet était de diviser les Iroquois, en gagnant les trois Cantons les moins acharnés, et de tomb:r de concert sur les deux autres, celui d’Agnier et celui d'Onneiout, dont on avait le plus à redouter la jalousie et les vues ambitieuses.
Tout marchait à souhait; un chef du cauton d'Onnontagué, rendu à la liberté par les Hurons, avait pris tellement leur cause à cœur, qu'il était parvenu à détacher les trois Cantons de la ligue iroquoise, et à entamer des négociations de paix avec les Hurons,
À la nouvelle de ce qui se tramait contre eux, les Agniers entrèrent en fureur, et firent tout manquer. Ayant connu la marche des ambassadeurs hurons, ils allèrent les attendre sur la route, et les massacrèrent, On était alors au mois de janvier 1648.
Ce triste événement, inexplicable pour les Hurons, rompit toutes les négociations, et répandit parmi eux la terreur, Les ennemis de la foi s’en prirent comme toujours aux Français et aux Robes-
Noires qu’ils regardaient comme les auteurs de ce cruel guet-apens. Pour se venger et épouvanter tous les Français, ils résolurent de donner la mort à l’un d'eux.
Leur victime fut un jeune homme de vingt-deux ans. Le soir du 28 avril au moment où il s’écartait un peu de la maison de Sainte-Marie ; deux jeunes Hurons se jetèrent sur lui, et le tuèrent d’un coup de hache. Les méchants espéraient que cette mort deviendrait le signal d'un massacre général, Ils ne comptaient pas avec les sentiments chrétiens, qui dominaient déjà parmi leurs frères. « Dieu, « écrit à cette occasion le P. de Brébeuf à son Gé- « néral le R. P. Vincent Caraffe, a tiré le bien du « mal. La nation huronne nous a fait ses excuses, « et les suites de cette démarche se font heureuse- « ment sentir. »
Eu cffet, le pays tout entier fut ému de ce crime, et sur le conseil de plusieurs capitaines, le supérieur de la mission adressa sa plainte au grand conseil de la nation. Il fut résolu qu'on y ferait droit. Non-seulement les capitaines, mais ceux même qui avaient conseillé ce meurtre, vinrent faire aux Missionnaires et aux Français la réparation solennelle, que les usages du pays demandent (1).
(1) Dans sa Relation sur la mission huronne, le P. Bressani a donné les détails les plus minutieux de cette céré= monie réparatrice.
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Far Ne pouvant plus rien espérer du côté des sau- | x'HOe vages, les Hurons tournèrent leurs regards vers à Québec. Quelques avantages remportés sur l’enne- à es mi, car la fortune ne trahissait pas toujours leur | GA courage, donnaient à cette époque comme un mosite ment de répit. Ils voulurent en profiter et tenteï hi une descente à Québec, pour exposer leur situation ee au représentant de la France.
atiaus, Le P, Ragueneau avait eu le premier la pensée Dieu de cette démarche hardie, et il voulait en courir si Gé. lui-même tous les hasards. Sa charge deSu périeur on du l’arrêta. [Il était bien arrivé, au terme de trois a années, fixées par Innocent X (1), à toute supéie riorité religieuse. Mais soit que la lettre qui lui donnait un successeur eût été interceptée, ou qu’on
crime, eût fait une exception en sa faveur, à cause des | supé- circonstances si difficiles où se trouvait la mission,
érand et des instances que fit le P. de Brébeuf auprès de Ltanatt son Général, en qualité de consulteur, il retint le ne gouvernail, et prépara l’expédition projetée. ec La lettre que le P. de Brébeuf écrivit à cette
répa- occasion mérite d'être conservée, comme un mo-
ue: joe nument de sa sagesse, mais aussi de son obéissance
et de son humilité, Nous la traduisons du latin. « Nous craignons, dit-il, que le décret du Sou- P, Bres- u verain Pontife sur le pouvoir triennal des Supéte cérés « rieurs, ne nous prive de cet excellent Père. Dans
(1) Ce décret fut révoqué par Alexandre VII, en 1663,
250 aURONS er IROQVOIS.
l'état actuel de la mission, il nous semble que ce serait une véritable calamité pour elle.
« Le R. P. Ragueneau réunit certainement toutes les qualités nécessaires pour un emploi, plus difficile à exercer dans ce pays qu'on ne saurait l’imaginer. La mission lui doit en grande partie ses succès, et nous l'enlever serait certainement les compromettre. Il l'a gouvernée jusqu'à présent avec tant de douceur, de prudence et d'énergie, que son changement serait une rude épreuve pour nous tous.
« Nous avons sans doute ici d’excellents religieux, et des hommes très-capables: mais cela n'empêche pas qu'ils ne soient très-inférieurs au P. Ragueneau, surtout pour le gouvernement.
J'ajoute qu'aucun d’eux n’a encore été supérieur, et cependant il paraît expédient de le choisir parmi ceux qui sont ici. Nous envoyer de France un supérieur qui ne connaît ni les hommes ni les choses, serait l’exposer à faire au détriment de ia mission, une fâcheuse expérience.
« Toutes ces raisons je les ai déjà exposées l’an:née dernière au R. P. Provincial. Je crains d’arriver maintenant trop tard, et que le changement ne soit décidé. Si pourtant il n’y a rien de fait, je conjure Votre Paternité, autant que je le puis, de continuer le P. Ragueneau dans sa charge.
Les temps ne seront pas toujours si mauvais, et les difficultés présentes s’aplaniront. Dans trois
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« ans un autre pourra le remplacer, sinon avec le « même succès, certainement avec moins d'incon- « vénient et de danger qu'aujourd'hui.
« Cette grâce est la seule que j'ose solliciter de « Votre Paternité, bien disposé d’ailleurs à tout « accepter de sa main, puisqu’après tout je ne dé- « sire que la plus grande gloire de Dieu. »
(Arch. du Gesu.)
Le P. Ragueneau mit le P. Bressani à la tête de cette expédition pour Québec, Ce généreux soldat de Jésus-Christ avait déjà fait ses preuves, ainsi que nous l'avons vu. Son escorte se composait de deux cent cinquante guerriers, dont bon nombre étaient chrétiens.
Ce convoi ne rencontra l’ennemi que le 17 juil= let; c'était presque aux portes de Trois-Rivières. Les Jroquois n'avaient pas compté sur le nombre, et ils furent écrasés. A l’arrivée des vainqueurs à Québec, le Gouverneur les fit saluer par des décharges du canon et de la mousqueterie,
Le P. Bressani qui venait chercher des provisions pour la mission et demander de nouveanx ouvriers, vit ses démarches couronnées de succès. Quatre missionnaires furent désignés pour l'ac< compagner à son retour.C'était le P. Gabriel Lalemant, dont le nom reviendra ; le P. Jacques Bonin, qui retournera en France en 1650, après la destruction des Hurons, et ira mourir, neuf ans après à la Martinique ; le P, Adrien Greslon que
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nousretrouvons plus tard dansles missions de Chine pendant seize ans, et qui reviendra mourir dans sa patrie à la fin du siècle : enfin le P. Daran, qui rentra en France en 1650, et mourut à Vannes en 1670. Un frère coadjuteur Nicolas Noirclair ace cempagnait les nouveaux apôtres.
Malgré la faiblesse des ressources dont il disposait, le chevalier de Montmagny voulut montrer aux Hurons l'intérêt qu’il prenait à leur cause et à leurs bons sentiments.Jamais en effet ils n'avaient tant exalté les bienfaits de la religion, ni tant protesté de leur attachement aux Missionnaires et aux Français, Il leur donna 12 soldats pour les accompager, et un canon pour le fort Sainte.Marie.
es Hurons étaient au comble de la joie, Iis emmenaient des missionnaires, des soldats, des provisions de toute nature.
Le 6 août 1648 la flottille quittait Québec, et après un mois de voyage, elle arriva sans encombre à Sainte-Marie,
Les voyageurs furent reçus dans la joie et l’espérance. Il semblait à tous qu'ils allaient voir sous peu se rétablir leurs affaires. Cependant elles n'avaient jamais été plus bas, et la ruine se précipitait, mais elle allait apporter aux uns le salut, aux autres le martyre, à tous une belle couronne.
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Physionomie du P. de Brébeuf. — Le Religieux.— L'Apôtre, — Le Martyr.
Avant d'assister au spectacle sanglant qui va s'ouvrir, et de suivre le P. de Brébeuf au lieu de son supplice, disons mieux de son martyre, arrétons un instant sur lui nos regards ; et groupant comme dans un tableau raccourci ses principales vertus, voyons d’un côté jusqu'à quelle hauteur de perfection et de zèle, s’est élevé en lui le caractère du religieux et de l’apôtre, et de l’autre comment Notre-Seigneur qui l’avait marqué pour le martyre, l’a préparé comme par degré à l'insigne faveur qu’il va lui faire de verser son sang pour lui, Ce premier tableau, outre qu'il nous donnera la
second, achèvera de nous révéler la belle
u. à notre zélé missionnaire.
Comme le juste, selon la leçon de saint Paul, le P. de Brébeuf vivait de la foi.C'était l'air qu'il respirait, et il ne sortait pas de cet élément. Pénétré