‹ Huss et la guerre des hussitesChapitre 17 sur 32 · UTRAQUISTES ET TABORITES · texte numérisé non relu

UTRAQUISTES ET TABORITES

Les partis eztrSmes. — Lea Utiaquistes et les Taborites : lenra principes religieux, politiques et sociaux. — Union contre l'étrangor. — Zirka et Jean de ZéliT.

Les succès du Vysehrad et du Vitkov, la retraite et le découragement de Sigismond assurèrent aux Bohèmes une rêve de quelques mois ; pendant cet armistice, les divers partis bussites s'organisent, se constituent, leur programme ne sera plus dès lors modifié que sur quelques points de détail. Le moment est donc favorable pour rechercher lea développements et les formes nouvelles que va prendre l'hérésie. Noua avons dit les opinions de Huss et les points sur lesquels il se séparait de rËglise, voyons maintenant comment lea disciples du réformateur interprètent ses doctrines, ce qu'ils y ajoutent, les conséquences qu'ils en tirent.

La liberté absolue dont avaient joui les hérétiques vers la fin du règne de Yaclav et les périls dont ils furent menacés à l'avènement de Sigismond avaient produit une très vive surexcitation et entraîné la formation de sectes fort étranges. Nous ne pouvons malheureusement juger ces partis extrêmes que sur les témoignages de leurs ennemis, catholiques ou Hussites modérés, témoins très partiaux et narrateurs très ignorants. On aperçoit cependant, il me semble, au milieu de cette confusion, trois groupes très distincts, les Picards, les Nicol^tes et les Millénaires.

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Uq moment, dans les premiers jours de 1420, la cause de la Réforme bohème avait paru perdue : pendant que quelques hommes énergiques, espérant contre toute espérance et vaillants au milieu de la terreur universelle, se préparaient à une lutte suprême et créaient une armée, beaucoup d'autres, trop convaincus pour songer k une défection, trop faibles ou trop exaltés pour compter sur eux-mêmes, n'attendirent plus qu'un miracle : la fin du monde était proche, le fils de Dieu allait apparaître pour écraser l'Antéchrist et fonder son royaume ici-bas. Une ère nouvelle s'ouvrait ; dans le royaume du Seigneur, plus de scandales, d'abominations et de crimes, plus de mensonges et plus de perfidies. Il n'y aura plus ni rangs ni dignités, la propriété sera abolie et le genn humain sera délivré à jamais du travail, de la misère et de la faim. On ne trouvera plus ni savants ni ignorants, personne n'instruira son frère, tous seront les disciples du Sauveur et la splendeur de la vérité éternelle éclatera brillante à tous les yeux (1). Les méchants se convertiront et oublieront leur méchanceté (2), la Bible sera détruite et la passion du fils de Dieu cessera, parce qu'il ne sera plus nécessaire de racheter l'humanité \3). Les rêves socialistes et communistes sont fréquents au moyen-&g« : aucune secte peut-être n'est cependant arrivée b un système aussi radical et aussi hardi que les Millénaires bohèmes. Il n'est pas possible d'imaginer une égalité plus parfaite que celle de cette < Sion », où disparaissent non-seulement les distinctions sociales, mais les différences inhérentes à la nature humaine, où s'évanouissent non-seulement les privilèges de fortune et de naissance, mai sceux de cœur, d'intelligence (4) et même de sexe (5).

Ces doctrines eurent dans le pays un très rapide retentissement. Un grand nombre de croyants vendaient leurs biens i, vil prix et venaient chercher un refage dans les

(1) Brei., p. 401.

(!) Procbaïka, Uiïcelliuieoii, p. SSS.

(3) Brez., p. «0.

(4)Id.,id.

(ô) Prochizka, p. £86.

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cinq Tilles giii devaient échapper & la Tendance de Dieu, Plzeti, la ville du soleil, ^atec, Louny, Slané et Klatovy (t). Les paysans, animés d'un sombre enthousiasme, mettaient le feu à leurs cabanes avant de partir pour les montagTies ou les cités du Christ (3). Tous les liens d'amitié et de famitle étaient rompus, le père abandonnait ses enfants, la femme son mari. A mesure cependant que le péril diminua, la confiance revint dans les esprits, et avec elle le calme et la modération. On avait fait quelques essais pratiques de communisme, sans grand succès ; beaucoup reprirent leur antienne manière de vivre et se rallièrent & des doctrines moins hardies.

Quelques centaines seulement d'exaltés persistèrent et Bceeptèrent hardiment les conséquences extrêmes de leurs croyances. L'être bienheureux et parfait, qu'avaient conçu les Millénaires, est bien près de n'être plus un homme; leurs disciples les plus audacieux le dépouillèrent de ce qui lui restait encore d'humanité : l'homme est Dieu, et nonseulement l'homme, mais la nature entière (3). Christ règne déjà sur la terre et le fidèle avec lequel il se confond ne peut paa pécher. Les prédicateurs les plus ardenta de cette doctrine panthéiste furent un prêtre, Pierre Kanis, que ses disciples nommaient Jésus, fils de Dieu, et un paysan, Nicolas, qu'ils appelaient Moïse. De \k le nom de NicolaSiea soua lequel les désignent ordinairement les écrivains contèmpo-rains, tandis que les historiens postérieurs se servent plus souvent du mot Adamites. Persécutés, ils se réfugièrent dans une petite tle de la Necarka et essayèrent d'y mettre en pratique leur système ; c'est le délire du communisme : ni propriété ni famille, biens et femmes, tout était à tous ; cette secte, qui était partie de la négatiou de la chair, en

(l)Brez.,p. 34E-3S0.

(E) Id., p. 410.

(3) Pwtl'étr* anbiraat'ili l'iallueDee da quelque iglxae bogomile qnî s* ■anit obMarimeDt toaiiiteDue paadaiit des lièrie*. Cp. [sa doclrina* qiu Andfi da Raliabonne prêta à Wiclif: — .Dieu doit □bâimu diable ; — Toute Triigioa a 4té créée par la diable (Eccard, corpus hi«tor, medii osn, I,

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arrivait & sanctifier !a débauche (1). Zitk& envoya contre eux quelques centaines de Taborites qui, malgré leur héroïque résistance, enlevèrent l'ile. Tous ceux qui n'étaient pas morts dans le combat furent exécutés. Les Adamites, dont le nombre ne dépassa jamais deux ou trois cents, ont pris dans l'histoire une importance inattendue ; on a imputé leoTd folies à tous les hérétiques bohèmes ou au moins & toutes les sectes radicales. Il y a 1& une erreur évidente et trop souvent volontaire. Les Nicolaïtes n'entraînèrent avec eux qu'une infime partie de ceux qui avaient été séduits tout d'abord par les espérances chiliastiques. Il est donc iqjuste de vouloir rendre tous les millénaires responsables de leurs excès, et ce ne sont pourtant pas les mystiques seuls qui ont ainsi été condamnés, mais les Picard» qui partent d'un principe tout différent.

On comprend sous le nom générique de Picards tout un groupe d'hérétiques d'opinions assez diverses, mais qui, tous, combattirent, au nom de la raison humaine, quelquesuns des mystères acceptés par l'Église catholique. Beaucoup moins éloignés que les Nicolaïtes des doctrines de Huss, ils eurent sur l'ensemble du mouvement religieux une influence beaucoup plus durable et donnèrent è la Réforme quelques-uns de ses martyrs les plus héroïques, puis de ses chefe les plus remarquables. Leur audace et leurs progrès ne tardèrent pas à inquiéter les représentants de l'Utraquisme officiel, leurs pasteurs les plus hardis furent poursuivis et dispersés, leur chef le plus illustre, Martinek Houska, arrêté et brûlé. Il prouva sur le bûcher que chez lui le cœur n'était pas moins ferme que l'espritet sa mort hautaine força l'admiration de ses ennemis eux-mêmes. Les disciples furent dignes du maître : plus de trois cents furent massacrés ou brûlés par Zizka. à Klokot, aucun ne recula et ne demanda ^âce. Ces supplices n'arrêtèrent pas les progrès de leurs doctrines : un an à peine après la mort de Martinek, la fraction la plus nombreuse des Taborites acceptait une

(1) Voir les détails impoHÏbles à rsprodnirâ que donnent Brts. et ^nau StIvîm. Cp. nutsiThomaiEbflndorfdeHaRalbach, (Pcx.. Script., II, col 846]

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des idées essentielles des Picards, la présence sacramentelle dons l'Eucharistie.

Ma1g:ré les massacres, les sectes extrêmes ne disparurent pas complètement en Bohême, ^neas Sylvius nous apprend que lors de son séjour à Tahop, on y trouvait encore des NicoMtes et des Picards. Sous le règne de Georges de Podebrad, un prêtre, nommé Jérôme, qui avait renoncé h. la prêtrise et s'était fait médecin, enseignait que le Sainte Esprit n'est pas la troisième personne de la Trinité; deux prédicateurs, Krixovsky et Straka parcouraient la Bohême, niant la divinité du Christ (1). Ce ne sont là sans doute que des manifestations sporadiques que l'histoire peut négliger, mais nous reconnaîtrons pins d'une fois l'inâuence des mystiques ou des disciples de Houska ; les doctrines exagérées et absurdes ou au moins incompatibles avec l'état général de la civilisation et des consciences périrent seules ; les autres, plus ou moins modifiées, furent reprises par les deux grands partis entre lesquels se partagent dès lors tous les Hussitea, le parti taborlte ou radical et le puli modéré ou utiaquiste.

Presque aussitôt après la mort de Huss un double courant s'était déclaré parmi les Bohèmes qui avaient accepté la Réforme. Les uns, tout en condamnant le meurtre de Huss et les abus du clergé, tout en se ralliant même à la communion sous les deux espèces, s'étaient surtout montrés préoccupés de ne pas trop s'éloigner du catholicisme, âdèles sur ce point à l'exemple du mE^tre qui avait toujours protesté de sa soumission à l'Église ; les autres, moins timorés, avaient été aux conséquences logiques des principes du réformateur, sans s'inquiéter de l'abîme toujours plus grand qu'ils creusaient entre eux et l'Église romaine. Les uns et les autres représentaient un des côtés de l'esprit humain, les premiers, le respect de la tradition et de l'ordre établi, les autres, l'iudépeudance de la pensée et l'audace de la raison. Les premiers avaient trouvé une organisation toute prêta; ils avaient reconnu l'autorité religieuse et régulatrice de l'Université de Prague, et conquis la haute noblesse et la

(I) Palack;, 111, 2, p. 21, a. XI.

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bourgeoisie bohème. Les seconds avaient eu plus de difficultés à yaincre, mais leur .enthousiasme plus ardent avait triomphé de tous les obstacles - ils avaient fait sortir de terre mte capitale et une armée et avalent eu de plus le rare mérite de comprendre la situation et d'en accepter sans hésitation et aans &ibles&e les périls et les nécessités. Tandis que les Praguois usaient leur énerve dans des négociatioHS dont l'échsc était certain, les Taborites n'avaient eu d'autre pensée que de préparer la résistance, et iU avaient le droit de revendiquer l'honneur des succès obtenus et du salut de la révolution. Cette attitude politique, qu'ils gardèrent jusqu'à la an, leur valut l'adhésion d'un grand nombre de citoyens, très hostiles aux idées radicales en religion et satisfaits du programme des Praguois, mais tenus en défiance par les incertitudes et les hésitations des modérés. Zixk.&, par exemple, ne reprochait pasaux Utraquistes l'étroitesse de leur programme, mais la timidité avec laquelle ils le défendaient ; il en était de même pour toute la fraction sur laquelle il exerçait une autorité directe et qui forma après sa mort le groupe modéré, mais en général très ferme des Orphelins.

Au moment où Sigismond assiégeait Prague, toutes les forces huBsites s'étaient réunies contre lui : on chercha à changer cette coalition momentanée des divers groupes bohèmes en une paix perpétuelle : après des négociations qui durèrent plus d'un mois, Taborites et Utraquistes se mirent d'accord et acceptèrent les quatre articles de Prague qui restèrent, pendant toute la guerre, le programme de tous les hérétiques bohèmes et que l'Église romaine se décida plus tard h confirmer, au moins en très grande partie. La parole de Dieu, disaient-ils, devait être ptèchée librement, — le sacrement de la communion, être distribué sous les deux espèces à tous les fidèles qui n'étaient pas en péché mortel ; — le pouvoir temporel et les biens ou propriétés que détenait le clergé, contre l'ordre du Christ, au détriment de ses devoirs et au grand dommage des laïques, devaient lui être enlevés et les prêtres ramenés b. une vie apostolique ; — tous les péchés mortels, surtout commis publiquement, et

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tous les désordres contraires à la loi diviae, dans quelque classe que ce fût, seraient punis par ceux que regr^Pdait ce soÎD, raisonnablement et comme il convient (1). Il est impossible de méconnaître la gravité des revendications que résument ces quatre articles. C'est le moment, adit très justement H. Krununel, où le mouvement réformateur passe du devenir h l'être. Atiparavaat, comme dans la Réforme allemande avant 1530, on ne voyait pas clairement le but que se proposaient les mécontents. Les quatre articles dissipent toute incertitude et toute obscurité (8). Ils résument, dit-il encore plus loin, toutes les doctrines que reprirent plus tard Luther et Calvin. — La libre prédication de l'Écriture, c'était l'homme af&anchi de la tutelle de l'Église et cherchant lui-même sa foi dans le livre de vie et de vérité. — La communion sous les deux espèces, c'était le rejet de toutes les inatitutions hmnaines et le retour à l'Église évangélique. — En confisquant les biens du clergé, les Hussites supprimaient d'un coup tous les abus qui avaient leur commune origine dans la Bécularisation de l'Église, et, en réclamant la punition des péchés publics, ils prouvaient leur foi dans le christianisme qni, comme le dit plus tard Calvin, sanctifie non-seulement l'homme en particulier, mais la société tout entière.

n est certain cependant que tous ceux qui combattirent pour les quatre articles n'en aperçurent etn'en admirent pas toute la portée. Nous en avons plusieurs rédactions et les différences qu'on y remarque, purement formelles en apparence, n'en ont pas moins une très grave signification. Elles prouvent que si les uns entendaient les développer avec unehardiesse vraiment protestante, les autres les atténuaient, et, à force de restrictiOQS et de réserves, semaiatenaientsinon dans l'Église, au moins sur le parvis. Comme il arrive presque toujours lorsque l'on veut concilier deux principes opposés, on s'était mis d'accord sur des mots et non sur des idées, l'union reposait sur uue double équivoque : aussi ne fut-elle pas de longue durée. On évita quelque temps une rupture

(l)Brw.,p. 380-384.

(t) KranuDsl, Utraq. n. Tabor, p. 38.

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ouverte, mais sans arriver à une conciliation impossible. Les colloques, fort nombreux, marquèrent toujours mieux l'abîme qui séparait les deux partis et qui allait s'élar^ssant chaque année.

Ce progrès dans la division était inévitable : les ims, dominés par le désir de ne pas s'écarter de l'Eglise, abandonnaient sans en avoir conscience quelques-unes des croyances hérétiques qu'ils avaient admises tout d'abord ; les autres, préoccupés de conformer k l'Èvangile leur conduite et leur foi, rejetaient quelques-uns des nsages qu'ils n'avaient pas condamnés au début. Mais ce double mouvement, cette transformation intérieure ue passa pas inaperçue, et détermina la formation de divers in'oupes au sein des deux grands partis rivaux. Les Utraquistes se partagèrent en ultra-modérés ou pseudo-cathoiiques, et en Calixtins ardents : ceux-ci, conduits par Kokycana, refusèrent ég-alement de dépasser et d'abandonner les quatre articles ; ceux-là ,à la suite de Jean de Pribram et de Procope de Penlz, revinrent même en arrière de Huss et bornèrent leurs désirs à la communion sous les deux espèces. Dans le parti taborite, il y eut de même & côté de l'église officielle, représentée par Nicolas de Pelhrimov et plus tard par le docteur anglais Pierre Payne, une chapelle plus avancée, qui s'inspirait davantage des souvenirs de Martinek Houska et que guidèrent les prêtres Ambroise de Kralové Hrttdec, Jean Ncmec de Zatec, Markold et quelques autres. Se rattachant aux Taborites, mais plutôt par des liens politiques que pEur la communauté des opinions religieuses, le parti de Z\zk&, qui prit plus tard le nom d'Orphelins, forma comme la transition entre les radicaux et les conservateurs, et comme le nœud central de la chaîne qui, par une série d'anneaux rattachait les catholiques orthodoxes aux rares rationalistes et aux Kicolaïtes qui avaient survécu à la persécution (1).

Utraquistes et Taborites avaient, les uns et les autres, un principe commun, la libre interprétation de l'Évangile : les

(I) V. sur lei parti» an Bolième, Thomas Ebcndorf do Haselbach (Pai., Script., 11, |). St7.)

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ODS et les autres étaient des rebelles, ils étaient au ban du catholicisme, ajuste titre, puisqu'ils rejetaient ce qui est le fondement même de l'Êg'lise romaine, son infaillibilité en matière de foi. Elle ne consentit jamais sur ce point à aucune concession, elle ne le pouvait pas sans abdiquer, sans détruire sa puissance de ses propres mains. Les Huasites, de leur côté, modérés ou radicaux, firent toujours de la liberté de la parole de Dieu une de leurs revendications essentielles ; dans les conférences, ils établissent toujours pour règle que l'Évang-ile seul servira de critérium ; ils se soumettrone si on leur démontre par l'Écriture qu'ils sont dans l'erreur. Le g^and manifeste adressé par les Praguois b toute la chrétienté est remarquable par la netteté avec laquelle il oppose la raison à l'autorité. < Nous vous provoquons à une conférence solennelle, écrivent-ils. Mais vos maîtres nous répondent : toute discussion avec vous est impossible ; il ne convient pas de soumettre k la critique les décisions du concile ; serions-nous battus et convaincus par vos arguments, notre conscience nous crierait-elle de croire vos affirmations, nous ne saurions nous joindre a vous contra l'Église. — Il est véritablement étrange pourtant que l'on attribue k un concile mortel l'immortelle nécessité de bien faire, qu'on veuille mettre ses décisions au-dessus des ordres du Christ ; il est étrange que, malgré les appela de votre conscience, vous entendiez vous attacher à l'Église faillible qui se trompe elle-même et qui trompe les autres plutôt qu'à la raison évidente qui est plus invariable que tout le concile de Constance, qui est plus ferme et plus sage que tous les docteurs du monde [1). > n fut bientôt évident que cette Liberté de la Parole dû

(i) Uri. Bcilr., Il, y. <92. M. Baz^ild dil btoc raitoD qus c'est peul-étw la pwole la plus graiB qui ait élô prononcée pendant toute U BTierrp (Zur (ieich. dei Huiilenthumi, cuhurittstorisehe Studien, Munich 1874, p. 9. — Ce liiro est curtainement un des plos remarquable» et des plu* impartiaux publiés en Allemague sor In question huisite. Là premier, B. s'ust attaché Mrlout 1 étudier le développemenl intârisur du Hussitisme, et il 7 a apporté nue tciruce et surtout un esprit de modération et de critiquo qui out justement atdri l'atteotioa dea hiatorieng caques et qui BerTÎroiit saus doute d'eiemple à l'aTeaîr aai Allemands de Boliéme.

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Dieu qne les Taborites et les Utraquistes réclamBient égtiBment, ils ne la comprenaient pas de la même manière. Ceuxci n'entendaient nullement rompre avec les anciennes coutumes ni surtout donner libre carrière àl'interprétation individuelle, conBerraienttout ce qui n'était pas clairement contraire aux ordres du Sauveur et faisaient ainsi une laxge part à la tradition (1). Pour ceux-1^ Christ était le seul législateur, sa loi suCSsait k l'Église militante ; ils &ÎBÙent table rase : sur les débris de la puissance pontificale et ecclésiastique, sur les raines de l'autorité des Pères, des docteurs et des conciles, deux choses restaient debout : la Bible et la conscience humaine qui l'interprétait (2). Partant d'un principe commun, les Taborites et les Calixtias arrivèrent ainsi &des conclusions fort opposées et leurs dogmes, leurs cultes, leurs constitutions ecclésiastiques présentèrent d'irréductibles différences. Accepter tout ce qui n'est pas contraire h l'Évangile, — Repousser tout ce qui n'est pas contenu dans l'Évangile, il semble qu'il n'y ait guère là que deux formules d'une même opinion et pourtant, par celle-ci, les Taborites furent presque protestants, par celle-lè^ les Utraquistes restèrent presque catholiques.

Les Calixtins conservèrent en effet tous les dogmes catholiques, les sept sacrements, l'invocation des saints, le culte de la Vierge, etc. Pour la communion même, leur opposition h Rome était plue apparente que réelle, puisqu'ils reconnaissaient que sous chacune des deux espèces se trouvent le corps et le sang du Ohrist. Les Taborites, au contraire, ne retinrent que deux sacrements, le Baptême et l'Eucharistie, nièrent la Présence réelle, le Purgatoire, condamnèrent l'invocation des Sainbi (3). Sur tous ces points, ils se rapprochent d'une manière frappante des Réformateurs ; une seule croyance les sépare d'eux, la doctrine de la justification par les œuvres. Ils avaient trouvé le principe formel de la

(() Pal., Docmn-, p. ffTÏ.

(S)CfaTon. ds PelbrimoT, (Hôr., p. 478). — Flacda* Illyricni, conbido Valdenaium, pauim.

&t Hôf., Il, p. en. Balth. Lydint, p. 4S et tq.

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Réforme, dit H. Eerzog-, ils n'en connurent pas le principe matériel. Â un moment donné, lisse rapprochent pourtant de la théorie augrustinientie, mais, comme l'Eg'lise catholique elle-même, sans nier la justification par la grâce, ils s'attachent surtout à la jnetification parles ceuvres (1). Quelques écrîrains protestants le leur ont reproché, non sans amertume:— le dogme taborite était-il moins foTorable au libre déTeloppement de l'humanité que celui des réTonnateurs allemanda ?

Les différences dogrnuttiques des Utraquistes et des Taborites eurent leur traductioQ matérielle et sensible dans les dlflérences rituelles. Les Utraquistes, même les plus avancés, co&serrèrent pieusement les cérémonies catholiques ; tout as plus acceptèrent-ils quelques timides changements, dont le plus grave fat la substitution du cèque au latin dans la lecture de rÉrangile et de l'Épître, et chargèrent-ila les prédicateurs d'empêcher les superstitions et les abus ; mais le Baptâme, la Communion furent entourés des cérémonies et de la pompe habituelles, les fâtes et les jeûnes furent observés, les couvents respectés. Sur tous ces points au contraire, les Taborites rompirent avec Home, et ils j étaient condamnés sous peine de contradiction flagrante avec leurs principes. Est-il possible b. qui nie le purgatoire d'admettre les messes des morts, les aumônes et les prières pour les fîmes t De laisser subsister le culte de Marie et des Saints, quand on ne reconnaît d'autre « moyenneur » que le Fils de Dieu f Eat-ce l'Ëcriture qui a établi les jeûnes, le carême î Est-ce Dieu qui a fondé les couvents, ces cavernes de voleurs ou ces maisons de filles perdues? (2) Que sont ces

(1] M. Knimmel admet eependaat que les Taboritat ont enseigné la juslïficalJoD par la foi, et un p&uage Bourent cita de la confeeiion tahorite de 1411, qns rapporte Tbéabald, lemble lui donner abioIameaC raifon t ■ Par la bua d'Adam, l'homme est tomba à l'élat de perdition et il ne penc en sortir pu iM propres forces. L'homme ne peut ôtre lauvâ que par les mérites du Chiiit, ta foi seale justifie s, mais la précision même de cas paroles les rend supectsi et tout porte à croira que cette déclaration de lUl, en contradictûn éridente arec tous les autres documents, n'a été réellement composée qu'après la Réformation.

(t) > Le diable a inTeoté les xaoiau et les ordres mendiants. (Meisterlin, P.IB).

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cérémonies somptiiouseâ, ces magnifiques églises, ces rases d'or et d'argent, ces vâtements magnifiques Dieu n'a^t-il pas dit : Partout où vous serez réunis en mon nom, jo serai au milieu de vous?

Les sectaires n'appliquèrent qu'avec trop de riguear leurs austères principes. A pluaieura lieues à la ronde autour de Tabor, toutes les églises furent brûlées. Brezova cite 38 couvents d'hommes et ciuq couvents de femmes qui furent saccagés {!}, et fion énumératioQ est très incomplète. Le plus souvent les moines étaient massacrés ; quelques-uns cependant se déclarèrent pour la Révolution et le chroniqueur constate avec douleur que les nonnes acceptaient volontiem la liberté et < entraient en adultère >, c'est-ii-dire se mariaient (2). Il faut ae garder d'ailleurs de juger les Taborites sur les excès de quelques fanatiques ; la pensée des docteurs, deschefs, est plus large et plus haute : ces cérémonies romaines, qu'ils rejettent comme inutiles et souvent dangereuses, ils ne les condamnent pas absolument; ils assistent sans scrupule h la messe utraquiste ou catholique (3), et la hardiesse de pensée qu'ils montrent en se dégagaaat ainsi de toute superstition formaliste est plus digne d'attention que l'audace de leur révolte contre l'Église.

Les Praguois étaient très inquiets, fort irritéa contre leurs imprudents alliés : ils cherchaient des alliés partent, chez leurs ennemis mêmes, les catholiques ; aussi s'efforçaient-ils d'éviter une rupture complète, refusaient de rompre les liens qui les rattachaient encore à Rome, maintenaient la nécessité de l'ordiuation du prêtre par révoque. Grave difficulté en pratique. Sans la conversion de l'archevêque de Prague, Conrad, ils seraient restés sans prêtres. Grâce à cette adhôaion inattendue, ils purent conserver raucienno organisation ecclésiastique; les hommes seuls furent chaugés. Les prêtres qui eurent la haute direction dans les affaires religieuses appartinrent tour \\ tour ans diverses

{V Brez., p. 395.

(i) V. pour les croyances labontai en s^uèrnl, llol, 11, p. 133 cl s-], e Procliaiko, p. SdS el eq.

(3) Chroo. des Toborilei, lIôQ., H, p. 575.

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fractiODB de l'Utraquîsme; mais, quelle qae (\i.t leur nuance, les uns comme Jean de Zoliv et Jakoubek de Stribro presque Tsborites, lea autres tels que Jean de Pribram et Procope de Plzen presque catholiques, ils exercèrent touio^rs leur autorité au uom et comma délégués de l'archerâque (l). L'adhésion de Conrad au Hussitisme laissa lesTaborites ' fort indifFérents : le prêtre Uède ou indigrae n'a droit qu'au mépris et an châtiment, il n'est plus prêtre, ses péchés le fout déchoir (2.) ; ils continuèrent à haïr dans le nouveau coDTerti révèque simomaque, le complice de la mort de Eoes, et ■ ce qui est pis, l'Allemand, c'est-à-dire l'ennemi naturel de la Bohème > (3). Il refusèrent toujours de reconnaître son autorité. Ce qui fait le prêtre, à leurs yeux, c'est la consécration intérieure ; l'ordination d'un évèque ou d'un pape ne peutchangerun coupable en un ministre do Dieu. On ne trouve jamais chez les Taborîtes exprimée clairement la doctrine protestante qui fait de tout homme un prêtre, mais la différence du laïque et de l'ecclésiastique n'est plus guère chez eux que purement nominale. Aucun signe extérieur ne les distingue : les clercs ont perdu non-seulement leurs biens, mais leur costume particulier, leur tonsure, ils oat perdu surtout le droit exclusif d'enseigner la vérité et le caractère indélébile et sacré, que, d'après la doctrine romaine, leur confère l'ordination (4). Tout homme qui vit suivant la justice et la loi du Christ peut enseigner ouvertement et prêcher, même s'il n'a pas été envoyé par son évêque ou son curé ; il peut même et doit le faire malgré leur défense et leur excommunication, parce que la sainteté de la vie et la science suffisent pour sacrer le prédicateur (5). Tous les Mques se crurent en effet le droit d'interpréter et de prêcher l'Évangile : les Utraquistes virent avec non moins

{1] V- rar l'oTgaiiisatiOD da l'Eglise ntriU]uiit« l'artiels déjà rite plnaisnn fois da H. Tom«k (Cw. cssk. mua., 1848).

^ Procbuka, p. £82.

(3) Cbron. dM Taboritea, p. 647.

(i; ' Le lacratnent offert par le prêtre eu péché mortal n'a aaeaaa va lenr. ■ (Proetiaïka, Miaeellaneeii, p. S8£;.

(5) Hemttnn Cornar, col. ISIO.

d'indi^atloa qae les catholiques des talUenra et dos cotdomiiers monter en chaire et dire lu messe (l). Les femmes ellea-mêines célébrèrent les offices et prêchèrent : qaelquesunes de ces prédicantes ne manquaient, semhle-t-il, ni d'éloquence ni d'érudition. Une d'entre elles paraît avoir eu un flublic, des fidèles, avoir joué le r&le de chef de secte. Elle trouvait contre les abus du clergé des accents passionnés ' qui rappellent quelques-uns des discours de Milic et de Buss. Etienoe d'Olomuc rapporte ses paroles pour prouver la confusion et la faiblesse des hérétiques qui contre l'Écriture en étaient réduits è. appeler à leur secours les femmes et les enfants. L'exemple est vraiment peu probant ; si les autres prédicateurs en jupons avaient la même ardeur et la même éloquence, il y avait dans leur appui une force sérieuse et les femmes taborites n'étaient pas des auxiliaires moins précieux au temple que sur le champ de bataille. Cette hérétique, s! versée dans la connaissance de la Bible, n'était pas une ancienne religieuse, peut-être sortait^lle de cette communauté que Huss avait dirigée et qui était restée fidèle h son souvenir. Etienne d'ailleurs ne la cite nullement comme une exception; le mouvement d'émancipation ^t mâme assez puissant pour gagner le parti utraqulste et le^ magistrats de Prague furent fort indignés un jour et tort embarrassés par une émeute de femmes qui protestaient contre la suspension de certains prêtres (2).

Il est difficile de concilier avec cette liberté absolue d'interprétation et de prédication de l'Écriture la violence avec laquelle furent poursuivies les sectes extrêmes. Inconséquence ordinaire des partis: ils proclament le libre examen et finissent par vouloir imposer à tous la vérité dont ils se croient les seuls dépositaires ! Il y eut toujours ainsi chez les Taborites un groupe, qui, dirigé d'abord par Zuki et après lui par des chefs inconnus, ne recula devant aucun moyen poux faire triompher sa. foi. Ce fut lui qui déploya contre les Millénaires et les Picards une si impitoyable sé-

(t) V. tartout EpiiitoU ad HussîlM veo. Stapbani Cartusiie... OlomuMDtis (Pei., thés. ftDScd. IV, col. 903, E18, 5331. S)Bm., 1,461.

vérité et qui plus tard entreprit de conquérir rAIIetnsgrQe & la réTolatioQ. Dans les dernièrea aanées, les > anges de l'exterminatioa > ne combattaient plus seulement pour »au' Ter leur indépendance politique et leur liberté relig'ieuse, ubIb pour procurer la poix à l'Ègllae uniTerselle (1), ut Ils ne voulaient déposer les armes qu'après aroir assuré le triompliQ ■ de la Parole de Dieu > (2).

Cette fraction des Taboritae a surtout attiré l'attentloa des historiens, parce qu'elle fut h la tâte du mouvement politique, maie b cdté, les documents nous en révèleat une autre plus nombreuse et plus conséquente avec ses idées de liberté. Ca qu'elle réclame, ce n'est pas la conversion par la force de ceux qui vivent encore dans les ténèbres de l'igruoraoce et de l'erreur, mais la permission pour elle-même de croire cequ'elle trouve dans l'Érangile; elle n'Impose pas le salut aux autres, pourvu qu'on ne l'empêche pas de faire le sien. Elle n'approuve la guerre que défensive, cherche ft la localiser, et, ponr prix de ses victoires, ne réclame que la ptdz. ClOa a poursuivi Abel, et n'a pas été poursuivi par lui ; les Juifs ont persécuté le Christ, et non le Christ les Juifs ; les infidèles attaquent les chrétiens, mais les chrétiens n'attaqnent pas les infidèles (3). hea compagnons de Ziska refusaient toute conciliation, tout traité, ils ne voulaient de poix qu'avec ceux qui partageaient leur foi ; ils ne remettraient le glaive au fourreau qu'après avoir terminé leur croisade de purification et d'affranchissement (4). Les autres se contentaient d'une légère indemnité de guerre et respectaient toutes les erreurs : le Seigneur u'a-t-11 pas défendu de mettre k mort même les hérétiques incorrigibles (5). Les Jaife eux-mêmes, ces étemels proscrits du moyea-Age, n'ét^ent pas exceptée de cette clémence : dans les premières

(1) HoDTun. Coadl., I, 437.

(8) > Ton* ceux qni ii'ac«ept«i]t pu les qiutre artidai doÎTant être icnu4i, maitteiia, etleun bieni conflsquâï. ■

(3) Pioehaiks, p. 1S7, ISS.

(4) Brei., p. 582.

(Ji) Brai., p. B79. — BeraïUD Coiwr, col. 1 îiQ.

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années, ils avaient été traqués par les iluasites comme par les catholiques : & Pra^e, massacréa par le peuple, en Antricbe, dépouillés et brûlés par le duc qui les accusait de complicité avec les novateurs (1). Les Taboritea revinrent à des sentiments plus humains, les traitèrent avec une douceur qui Bcandalisa les catholiques. Cette clémence fut funeste aux Juifs des pays orthodoxes, réveilla les soupçons et servit de prétexte à de nouveaux massacres, mais ce trait de tolérance, peut-être sans exemple au moyen-âge, n'en fait pas moins grand honneur aux Taborites et est de nature à faire réfléchir ceux qui ne voudraient voir en eux qu'on ramassis de meurtriers (3). Dans l'intârieur de la Bohème, le parti taborlte libéral essaie sans doute de mettre un frein aux excès et aux folies du libre examen, recommande de ne pas s'abandonner aux écarts d'une imagination désordonnée, de ne pas s'attacher à la lettre de tel ou tel passage, mais de rechercher le sens général et de comparer les textes. Mais ces régira de critique, il les propose, il ne les impose pas ; peu à peu môme, il laisse revenir à Tabor ceux qui en avaient été chassés : jËneas Sylvius, à son passage, y trouve des Adamites, des Nicolaïtes, des représentants, dit-ilj de toutes les hérésies qui avaient paru dans le monde depuis Arius: je ne sais, écrit-il, quel nom donner àTabor, si ce n'est celui de citadelle ou d'asile des hérétiques? Toutes les impiétés et les blasphèmes les plus monstrueux que l'on découvre parmi les chrétiens, s'y réfugieut, y jouissent d'une complète sécurité; il y a autant d'hérésies que de personnes et on est libre de croire ce que l'on veut > (3). Cette tolérance même adoucit les contrastes, les opinions absurdes disparurent, et, malgré leurs différences, les sectes les plus opposées vécurent à Tabor dans une paix et une harmonie que toutes les nations ne connaissent pas encore. Pleins d'indulgence pour les erreurs de l'intelligence, les

(1) TbonuM Ébeodorf, col. 851.

(S) B«old, p. 33.

(3) Lattre déjik citée dn SI août 1151 ; et plua loin : ils os «ont pu anU dani voe leule foi, mail Jei mu ont une opiaioD, lei antrei nus antre.

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281 — Taborites furent toaioars sans pitLé pour les défauts et les TÏces : lorsqu'ils étateat accourus au secours des Pragois, en 1420, ilsavaieotété étonnés et choquas du luxe dea baliitants, de leurs riches costumes, de leur impiété. Us sa plaisaient à tirer avec des tenailles les moustaches des bourgeois, coupaient les robes de leurs femmes, démolissaient lea cabarets^ les maisons de prostitution. Quand ils s'emparaient d'une ville, leur premier soin était toujours de la purifier, de proscrire les jeux, même les plus innocents, les mauvaises paroles, la danse. Leur armée, malgré le grand nombre de femmes qui la suivaient, fut toujours pure de tout scandale ; la discipline n'était pas seulement rigoureuse, elle était religieuse. A Tabor, même sévérité de mœurs. Un manuscrit latin énumère les métiers permis ou défendus aux fidèles et nous révèle l'idéal moral que se proposaient ces purïlains du XV* siècle. Tous les divertissements, jeux de dés, de cartes, de boules, sont condamnés ; défense de jouerde la flûte, du tambour, de la trompettera de la cithare pour faire danser. Les métiers de bouffon, de sorcier, de médecin, sont aussi sévèrement condamnés que ceux de voleur, receleur, brigand et faux témoin. L'usure est un crime : le meurtrier est réprouvé par Dieu, même s'il frappe au nom de la loi, comme le bourreau ; tout serment est un péché, que votre oui soit oui, et que votre non soit non. Défense de fabriquer des vêtements de luxe, de riches étoffes, des meubles ou des œuvres d'art qui ne servent qu'à l'oi^eil ou à la vanité. Quelques professions sont moins formellement condamnées, mais elles sont très dangereuses pour le salut, ainsi les douanes, les octrois, le commerce : les marchands et les vendeurs se trompent mutuellement et ne vivent que pour acquérir des richesses et les accroître ; il ne peut pas yavoir de commerce sans mensonge et faux aerment.

Les Praguois, tout en proscrivant aussi lea péchés mortels, adoucissaient dans l'application la rigueur de leurs lois ; certaines coutumes trop anciennes, certaines nécessités sociales, même mauvaises, ne peuvent pas être supprimées. Le commerce avait enrichi la ville ; comment le condamner 1

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Le luxe était TeonaTeo la richesse, on ne renonce paa en un jour à des habitudes de toute Isvie. Cette tiédeur des bour* geois était un perpétuel sujet de plaintes pour lesTaboritea; plusieurs fois, ils se demandèrent s'ils ne dâtroiraient pas la Tille, cette nouyelle Babylone.Ils furent arrêtés par an reste de respect pour la cité qui srtut été le premier sanctuaire de la vérité, et surtout par la crainte d't^hlbllr la Bohdme, d'enlever b la couronne son plus précieux joyau. Les Pr^ guots rachetaient leur indulgence pour le péchépar leur sévérité contre l'erreur ; au commencement, les catholiques furent seuEs atteints, puis vint, le tour de ceux qui s'éloignaient trop du catholicisme. Les décrets de la commune de Prague auraient été signés par les évdques romains : Tout prâtre qui ne sera pas d'accord avec les maîtres et les prêtes calixtina sur toutes les questions de dogme et de rite et particulièrement sur la manière de célébrer le service divin, n'aura pas le droit de prêcher on d'offlcler ; tout citoyen, convaincu de l'avoir reçu, nourri ou soigné, de lui avoir rendu quelque service, sera puni dans sa vie et dans ses biens, comme un ennemi de Dieu et de la ville ; le vendredi et les fêtes, défense expresse de manger de la viande, à moins de nécessité absolue et sous peine d'être chassé de la ville (1). On institua une véritable iniiuisition ; dans chaque ville, cinquante hommes, connus pour leur orthodoxie, recherchèrent et surveillèrent les Picards et tous ceux qui ne se soumettaientpasaux décisions des docteurs utraquistes : ils eurent le droit de les faire mettre en prison et de les livrer au bras séculier. Sur cette voie, on ne s'arrête plus ; les Pragruois encouragent l'espionnage et la délation, font des femmes et des enfants les pourvoyeurs da leurs tribunaux. Nous ne connaissons pas le chiffre des victimes de cette inquisition hérétique ; les chroniqueurs utraquistes, qui s'étendent aves complaisance sur les violences des Taborltes, oublient dehous parler de leur propre parti ; h peine font-ils mention de deux ou trois supplices, et 11 est probable, en somme, que l'effet des décrets fut paralysé dans une large mesure par le nombre trop considérable des coupa-

(1) ArcbiT cn^j, l, p. Kt-WO.

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blés. Nous arons cependant une preuve des abus qu'entratna ce système; il fallut revenir sur la loi, la modifier: pour arrêter les dénoQciations, on décida q^ue tout délateur, qui ne prouverait pas son accusation, subirait la peine b laquelle il aurait exposé l'accusé.

La mime intolérance éclate dans les écrits des maîtres de Prague; Us accablent leurs adversaires d'injuresplusquede raisons ; sans doute, c'est un défaut inhérent au genre, les théologiens sont irascibles, plus encore que les poètes, et les Taborites ne sont pas toujours non plus d'une exquise urbanité. Si les Calixtins leur reprochent d'apporter des argniments « qui ne sont pas digrnes de mémoire, vaine fumée que le moindre mot dissipe >, ils répondent en les appelant Pharisiens ou sépulcres blanchis ; en général cependant, leur ton est plus calme, plus modéré, leur argumentation pins serrée, moins passionnée. Ces hommes, que l'on représente comme des démons déchaînés étaient en réalité des savants remarquables et des philosophes éminents. Les Adamites et les Nicolaïtes avalent, au début, brûlé les livres, détruit les bibliothèques et le peuple avait poursuivi de ' la même haine le luxe de l'esprit et le luxe matériel, mais leurs che& avaient bientôt réprimé ces excès : presque tous avaient été élèves de l'Université, quelques-uns étaient bacheliers ou docteurs; avant de rejeter la tradition, ils l'avaient étudiée, connaissaient tous les Pères et les Docteurs de l'Église et avaient épuisé la science de leur temps ; & Bâle, les ambassadeurs de Tabor furent les dignes émules de l'utraqulste Rokycana, et plus d'une fois le concile avoua son admiration pour ces réprouvés. Leur livre préféré, le sujet constant de leurs études, c'est la Bible, et ou trouve déj& chez eux un commencement d'exégèse, ils distinguent toujours avec grand soin las livres canoniques et les livres apocryphes, font des réserves sur la fidélité de la traduction latine de la Bible par Saint Jérôme (1). Us ne s'affranchissent pas des formes de l'école, et les quelques dissertations que nous connaissons rebutent comme tous les écrits ecolastiques par la subtilité des distinctions, la multiplicité des divisions, les

(1) H6f., II, p. sn.

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arguties et les obscurité:) ; comme il arrive le plus souveat, la pensée s'est renouvelée avant la forme et les idées nouvelles, audacieuses et profondes, sont comme déflorées par le pioule où on les jette. Uais ces traités ne sont que la partie la moins intéressante des œuvres des Taborites, ils avaient aussi un autre langrage, d'autres procédés ; il faudrait, pour les connaître, retrouver leurs sermons, leurs opuscules populaires; quelques passages, au milieu même des lourdes et pédantes dissertations, rappellent par leur verve pittoresque les prédicateurafrançais du XVI* siècle (1). Ils savaient parler k la foule, s'attachaient à l'élever, k l'Instruire. Les Loilards avaient insisté déjà sur la nécessité d'apprendre k lire à tous les enfants ; les Taborites réalisent ce qui n'était pour les hérétiques anglais qu'un idéal à peine entrevu (2). Sylvius rougissait à la pensée que beaucoup de prêtres italiens n'avaient pas même lu le Nouveau Testament, tandis que les femmes taborites connaissaient la Bible entière. Les traductions de l'Écriture furent revues, répandues .dans le pays eu autant d'exemplaires que le permettaient les moyens de'publicatiouencorefort imparfaits. Rien ne servit davantage à répandre l'usage de la langue cèque, à la purifier des éléments étrangers qui s'y étaient mêlés. LeXV* siècle D'est pas un grand siècle littéraire en Bohême, mais il prépare une grande époque. Le XYI* siècle, l'âge d'or de la littérature càque, est surtout remarquable par la pureté du style et la perfection de la forme ; une latge part de gloire dans cette renaissance nationale revient aux Taborites.

Un des quatre articles de Prague demandait la confiscation des biens du clergé : si Ton réfléchit aux incalculables richesses, mobilières ou immobilières, qui étaient alors concentrées daaa ses mains, on comprendra sans peine la perturbation qui suivit l'exécution de ce décret. Mais les seuls qui en profitèrent furent les riches et lea nobles ; de cette masse de biens, brusquement jetés dans la circulatioD, quelques parcelles seulement passèrent aux paysans, aux

(1) V. aine» Hûf , !I, p. 629. (!) Lechler, II, p. 47t.

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ouvriers, et les plus minimes. Ea admettant même que le Dombre de ceux qui arrivèrent alors à la propriété ait été beaucoup plus considérable que ne le disent les documents contemporains, ce ne fut qu'un simple déplacement de fortunes, qui ne pouvait satisfaire les aspirations des Kussites mtoie modérés: malheureusement les pro^ammes politiques des hérétiqaes n'étaient pas moins opposés que leurs doctrines religieuses, et leurs divisions préparèrent l'asservissement complet du peuple qu'ils rêvaient d'affranchir.

Les modérés ne rompirent pas plus avec la tradition dans l'État que dans l'Église ; leura usurpations se justifièrent par des précédents ; leur respect de la coutume alla même si loin qu'ils n'hésitèrent pas k altérer l'histoire, pour se créer des droits: ils eurent leurs fausses décrétâtes, et c'est dans le prétendu droit de Sobeslav (]us se trouvent résumées leurs prétentions. Leur ambition était du reste assez modeste, et n'allait guère qu'à remplacer la royauté par une sorte de république oligarchique ; les diètes seules disposent de la couronne, mais, même après l'élection, elles retiennent l'autorité. Les Calixtins confiaient h une aristocratie de docteurs et de ma^tre3 la direction des âmes, h une assemblée de bourgeois et de seigneurs le gouvernement des corps. Il y avait longtemps, du reste, que les nobles poursuivaient un projet analogue ; ce qu'il y avait d'étrange, c'était qu'ils fussent aidés par leurs anciens ennemis, les bourgeois. Les villes étaient représentées dans les diètes et fort écoutées, elles crurent ne travailler qu'à leur propre grandeur. Le droit de Sobealav fait du bourgmestre de Prague le véritable chef dupays ; les nobles s'inquiétèrent même un moment, reprochèrent à la capitale de vouloir jouer le rôle de Venise (1). Ces craintes ne durèrent guère ; les villes, appauvries par la guerre, divisées entre elles, aSdJbliej par des sédiiions, étaient incapables d'arrêter les usurpations de la noblesse. A la fiu de la guerre, les diètes qui devaient représenter le pays moyen, les Calixtins, les modérés, ne représentent plus qu'une aristocratie hautaine qui repousse

(i)Hôf.,ii,p 3a.

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dédaigneuBement ses anciens alliés et leur conteste toat droit au butin.

Dans la lutte ardente qui se termina par la défaite de la bourg-eoisie, les Taboritss u'iatarriarent pas ; les villas et leur patriciat ne leur inspiraient pas plus de sympathies que les seigneurs. Peu disposés h se contenter des timides réformes que leur offrait le parti utraquiste, ils râraieot une transformation radicale de la société ; ils taisaient table rase et sur les ruines de la féodalité élevaient un monde nouveau. Diaprés eux, la vertu et la foi sont les coaditions nécessaires, mais suffisantes de tout pouvoir. Nul n'est seigneur s'il est en pécbé mortel (1). Les fidèles exercent sur leurs che& une surveillance permanente ; toute aatorîlé est déléguée et provisoire, la souveraineté ne s'aliène pas, la Commune des Saints reprend, dès qu'elle le croit n^ cessaire, les droits conférés. < Le peuple s'est élevé dans son arrogance, dit un auteur contemporain ; de même qu'autrefois Lucifer ne voulut être soumis h personne, ils ne veulent obéir ni au pape ni au roi (2). ■ Ils décidèrent, dit un autre chroniqueur, de n'avoir ni roi, ni empereur, mais de régner par eux-mêmes (3). Les fidèles n'ont pas le droit de se dessaisir de l'autorité que le Soigneur leur a confiée. ■ Il n'est pas permis d'élire un roi, parce que Dieu seul régnera sur la terre (4). > Si l'autorité régulièrement constituée vient à disparaître, le pouvoir retourne au peuple; àlui seul,ilappartient de rendre la justice, défaire la paix ou la guerre (5); d'après leur principe, dit un écrivain catholique, on ne voit pas pourquoi le roi commanderait aux paysans et aux ouvriers, plutôt qu'il ne leur obéirait (6).

Si tous les hommes ont les mêmes droits, pourquoi les

[l) Honom., p. S73.

<î) Hôf., H. p. 337.

(3) Ibi fecrmat iuler se eoucilium aaa habere regem naqoe Lœsarem... Bttl per M domiuarî.

(4} Proeh., p. 289.

(6) Hâf., II, p. 482-483.

(6) Cité par U. Beiold, p. 48. Toute cette politique dei Taborites a été étQ" diie avec nue profondeur et nue flneiM ranutrquables pu le MTant «itenn

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ricliesses seraient-elleB réparties iué^tement : Ayez la foi, a dit le Christ, et le reste tous sera donné en surcroît ; les biens de la terre ne sont-ils pas réservés par Dieu à ses véritables enfants T Les Nicolaïtes et les Adamites n'avaient pas reculé devant les absurdités les plus choqnantes, communauté des femmes et des biens. L'idée communiste ne disparut pas avec eux. Personne, dit Windecke, ne devait rien avoir qui lui appartînt en propre, mais tons les biens devaient être partagés également entre tous. Comme premier capital des associations communistes, si les dons volontaires ne saffisalent pas, n'avait-on pas l'immense ressource des biens nationaux T ■ Prendre le bien d'autrui, prêchaient les pasteurs, n'est paa un péché, mais un acte agréable h Dieu. Us ont pris ainsi les prébendes des chanoines, les bénéfices des docteurs, les cures des prâtres, les presbytères des vicaires, les maisons des honnôtes gens (I). ■Véritables pourceaux qui tournent leurs regards non vers le ciel, mais vers la terre (2).» Ces confiscations sont le sujet ordinaire des lamentations et des accusations des catholiques. • La racine de tout le mal, dit André de Brod, est la cupidité (3). > Mais elles furent peut-être plus fatales aux spoliateurs qu'aux dépouillés : beaucoup crurent la révolution finie quand ils eurent mis la main sur la terre ou la maison convoitée et ne furent plus socialistes dès qu'ils furent propriétaires. « Un paysan causait avec un prêtre : — Certainement il est juste que nous ne soyons plus opprimés par les seig-neurs. — Et le moyeu î — Que tous les biens soient égaux. — Cela te plairaît-il, ai ton serviteur entrait dans la maison dont tu es le maître et voulait être' ton ég»l ? — Certainemant non. — Et pourquoi donc î — C'est impossible ; décidément tu as raison, il vaut mieux ea vérité que l'on suive l'ancienne coutume et que les infé-

(1] Tout U monde Mit que aaaa ealeadoai tous par honnétee gens ceux qui aoDt de notre parti.

(!) André de Brod, Traetatni de origine Hussit. <Hôr., II, p. S3S). Ce traité, écrit dans un esprit très hostila ani tiérétiqaes, donne de citrieui détails sur les tendancM eocialistes dea Taboritsi.

(3) Id., p. 341.

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rieura restent soumis à leurs supérieurs (1). > Décidément, l'anclea ordre de choses avait de bons côtés, reprireat avec le paysan les nouveaux enrichis, et leur pouvoir fut même plus lourd et plus impitoyable que celui des anciens maîtres. Ces défections, trop fréquentes dans les révolutions, furentmortellesauxTaboritesetexpliquentleurdéftùte. Main il faut se garder de condamner le parti tout entier et d'imiter l'injustice des chroniqueura catholiques qui n» l'ont cru composé que d'envieux et d'affamés de plaisirs ou de richesses ; la masse de ceux qui combattirent et qui moururent pour leurs croyances, était convaincue qu'elle avançait l'ceuvrc de Dieu en détruisant les inégalités et les injustices sociales. L'idée de la communauté des biens est très répandue au moyen-âg:e. Le christianisme l'a acceptk^e et développée, et chaque retour de la pensée religieuse ver» l'Église primitive est marqué par une tentative correspondante de retour vers la communauté apostolique des biens. Quelques-unes des oisociationt taborites se maintinrent assez longtemps ; les frères travaillèrent ensemble, réunirent leurs récoltes et les partagèrent avec les autres frères armés qui combattaient pour la vérité. Il est probable que le souvenir des anciennes coutumes slaves favorisa l'application des théories nouvelles : jadis, au temps où les Allemands n'avaient pas encore envahi le paya, la terre était toute à toun ; lea écrivains des siècles précédents, Cosmos, Dalimil, avaient perpétué la mémoire de l'ancienne famille cèque. Les ■ partaguux > avaient même pour eux l'autorité d'un empereur, Charles IV, qui, dans le préambule de la Majestas Caroiina, disait que la communauté dea biens était do droit naturel, que le péché orig-înel si'ul avait amené la formation de la propriété qui avait ensuite produit les vold, les séditions, les rapines, les guerres et tous les autre.i maux de la misère humaine {2]. Les souvenirs nationaux et les idées religieuses, c'est-à-dire les deux mobiles principaux de culte époque, se réunissaient pour justifier les doctrines taborites sur la propriété.

(I) Andrù da Il:iti>boi]ue, H. I. p. 567.

{î: Ilerm. Jirecek, Codex jum Bobem., Il, i, p. 101-105.

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Mais qaeU qae soient l'enthouBiasme et la foi d'one secte, il est à peu prÔB impOBBible que tOQs ses adhérents arrivent ou BO malntiennant an degré de perfection qu'exigerait le système socialiste : la communauté des biens produisit l'indiffîrence, la paresse et bientât aprds la misère et la souffrance 11). Les Taborites comprirent qu'il était dangereux de trop compter sur la misérable nature humaine et si les caisses communes et les associations ne disparurent pas complètement, l'immense majorité du parti borna ses désirs à des réformes moins radicales. Elle ne demanda plus la suppression, mais l'^ranchissement de la propriété. Toute inégalité devait diapan^re entre les hommes, tous devaient ttre frères etaacnn n'être soumis h un antre '2). Les nobles, les seigneurs et les chevaliers seront rejetés comme les nmeaus secs que l'on coupe dans la forêt; les redevance*, lei justices féodales qui pèsent si lourdement sur les populations seront supprimées, tout homme sera libre de sa per- Bonne et de son bien. Viens avec nous, disait le Taborite h l'homme du peuple, et tu auras quelque richesse et une liberté complète (3). Les nobles obéiront aux chefs légale- . ment désignés et la naissance n'entraînera aucun privilège. Quand il ; avait un roi, disaient aux seigneurs les envoyés du concile de BàLe, en cherchant à les détacher de l'hérésie, vous étiez les maîtres et vous dominiez ; maintenant vous êtes soumis à la tyrannie de quelques capitaines constitués et vous êtes tenus d'envoyer des vivres et des hommes qnand ils commandent (4). Nous sommes un peu blasés aajourd'liui sur les nobles qui cachent leurs particules et effilent leurs armoiries, mats le XV* siècle n'entendit pas sans doute sans quelque étonnemeut Sigismond se targuer d'être du peuple ; si par son père, disait-il, il descendait de t'illustre famille des Luxembourg^, 6.1 grand'mère n'avait-

(1) Nicolu de PelhriDMT (H., II., p. 48S). (t) Suri l«l., p. tn,

(3) Vjbor, II, p. mn.

{4)Uon. CoDe.,11, p. 424.

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elle pas pour aïeul un laboureur, qu'on était allé cherefaet it la charrue pour l'élever au trône (1).

Les appels dee prédicateura aoclalistes furent entendos dans les TÎUes comme dans les campagrues : nous ne connaù- Bous pas les revendications théoriques des ouvriers, mais les documents nous les montrent mi^es du conseils de Praffue en même temps que les paysans se soulèvent. André de Biod, André de Ratisbonne et les autres écrivaina catholiques n'ont pas assez de larmes pour pleurer le sort de cette noble cité, jadis capitale de l'Empire, reine par les richesses et la civilisation, aujourd'hui abandonnée à des tailleurs, dee cordonniers et des corroyeurs. Ces afl^nchis. du moins, furent les plus redoutables défenseurs de la révolution quE les avait faits maîtres du pouvoir, ils formèrent le nOTaa de l'année taborite, les plus terribles compagnons des lésons de^iska et de Procope. Tel était l'enthousiasme des paysans et des ouvriers, écrit uu écrivain catholique, qu'on les plaçait toujoun au premier rang* (2). Leurs exploita remplirent l'Allemagne da terreur et leurs principes épouvantèrent les

. chefs de la chrétienté. ■ C'est un sentiment naturel h. l'homme, disait une lettre des évèques français an concile de Bâle, de ne vouloir être soumis h personne et de ne pas aimer h payer des tributs. L'hérésie bohème repousse avec horreur toute autorité spirituelle on temporelle, abolit les dîmes, les offrandes et toutes les contributious, qu'elles reviennent aux prêtres ou aux laïques. Si l'erreur d'Arius, qui ne repose sur aucun sentiment naturel h l'homme, a mis

' en fen une grrande partie du monde, combien plus facilement les cœurs peuvent-ils se laisser enflammer par cette théorie hussite qui se glisse par des sentiments naturels et se mâle à la capidité > (8). C'était bien aussi la crainte des souverains et du pape. La propagande des idées révolutionnaires était arrêtée par la répulsion que soulevait l'hérésie, mais n'étatt-îl pas & redouter que l'intérêt ne finît par l'em-

(l)UoD. Concil,, 1, p. 508.

{() Hôfl., II. p. 344.

(9}Moa. CoQcil.,U, p. 138.

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porter lur la foi, la terre par vaiQcre le ciel? La d HuBaitM, ce n'était pas seulement la vérité vengée et l'unité de l'Ëgrlise rétablie, c'était la société sauvée ; le pape, eu appelant les chrétiens à la croisade, leur dénonçait non-seulemeat l'hérésie, maiq a le péril social >. Ta propre cause «rt ut jeu, dinit-il à chaque prince ; la victoire des Hussites, c'est la chute de toute autorité régulière. Les bulles pontificales, les rapports de leurs lé^rats sont pleines de Bembla- Mes invocations contre les ag-itateurs huBsitea. « Les hérétiques, écrit au roi de Pcfiogno un nonce du pape, sont si perrers et &î insolents que, contre toute justice, ils se révoltent contre Sigismond, leur seigneur naturel, et donnent ainsi l'exemple le plus pernicieux aux sujets des autres rois et des autres princes. Un grand nombre d'hérétiques sfBrment que tous les biens doivent êtee communs, qu'il faut ne payer aucun tribut et chasser les supérieurs : de là, confosion complète de la société humaine t Ils détruisent par le fer et parle fen tous les droits divins et htimaina; avec eux, les rois et les princes ne sont plus sûrs de la possession de leurs royaumes, les bourgeois sont menacés dans leurs cités, les propriétaires dans leurs biens > (1). Les papes et les princes ne négligèrent rien pour attirer l'attention des seigneurs utraquiates but les périls dont étaient grosses pour eux les doctrines taborites ; vous périrez avec eux ou par eux, leur écrivait Siglsmond, et le légat les suppliait de renoncer & cette alliance monstreuse et infernale, à cette unioa insensée de la noblesse avec ceux qui n'avaient d'autce but que la destruction de la noblesse.

Les seigneurs et les Utraquistes en général n'avaient pas attendu ces avertissements intéressés pour prendre ombrage de cette agitation démocratique et égalitaire. La différence des idées religieuses suffisait déjik pour rendre fort difficile, sinon impossible, une union permanente et sincère entre les deux partis qui divisaient alors la Bohâme; l'opposition des intérêts fit de la rupture une nécessité fatale «t

(1) Pal., Urk. Beitr., 1, p.— 311. Cp. aoisi la Ultra du papa il Sigismond en 14ZS : Hee atauminiuidâ hcaraaû, poBt divina TÎolaUt, bumaaa jura coufnndit, onuMutçine tUilaiii iiuauuiuni et reginuo polilicam lollit.

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bientôt reconnue par les deux âictiouB. D6b les premières années, modérés et radicaux eurent leurs (fooTernementa, leurs chets, et s'organisèrent pour une lutte qui pouvitit être ajournée, non évitée. De môme que les 4 articles n'avaient été qu'un compromis, fondé sur une équivoque, le conseil supérieur constitué par la diète de Caslav ne maintint qu'une paix apparente, son pouvoir fut à peu près nul et l'autorité réelle fut exercée par les chefo de ia Commune de Praffue, autour desquels se rallièrent le plus souvent les Utraqntstes, et par les capitaines des Taborited (I). Au commencement de la guerre, quelques villes, à la suite des victoires des Hussites, s'étaient avouées sujettes de la Commane de Prague, s'étaient engagées h n'accepter d'autre roi que celui qu'elle accepterait, à renoncera tout appel devant un tribunal étranger, à recevoir les conseillers qu'elledésîgnerait, lui avalent en un mot reconnu tous les droits régaliens ; un assez grand nombre de seigneurs avaient suivi l'exemple de cee villes et les autorités municipales de Prague s'étaient ainsi transformées en un véritable corps politique dont le pouvoir ftit plus ou moins étendu, suivant que la fortune favorisa les modérés ou les radicaux. Les Taborites, de leur côté, eurent aussi leurs ofSciers civils et militaires, leurs chefs qu'ils nommèrent d'abord administrateurs, puis gouverneurs, et leurs villes confédérées. Il est impossible et il serait en réalité peu utile de suivre les fluctuations incessantes des villes qui passent avec une extrême facilité de Prague k Tabor; il semble cependant que Piaek, Domaxiice, Susice, Pracbatice, Vodnany, Horardovice, ^atec, Louny, Kralové Hradec et Jaromer tinrent en général avec les Taborites ou les Orphelins qui, malgré leurs difiEërenees

(1) J'ai cru pouvoir négliger l«s Horsbitei, dnat i«a hittoriéni font auoi iouTBDt meptioD de 14S0 i 142S. Ils ts rénaiiiaient ta eommanoMnant vu une moDtKgna litois àqaelqn» diiloneo d« la tiUa da TrabacboTiM, du» U cercla de Hradec, qu'ils STaient appelée le mont Horab. lli aTiient ponr guide religieux le prctre Ambroise de Kralové Hradec, pour capitaine le aei^iMur U;dA de Lidktanbni^, Ui ne formèraat Jamai* à proprement parier lu parti diatinct, mai» partageaient lat opinions de U frar.tion moJérée dei Tadcritea. Au moment où lea quealien» politiques prironl dans la réTolation une plui grande importance, ils (e dimérent : las nobles pautrënt aux L'traquidtes, le peuple aui Taboritea. Aprêa lUS, iU disparaisfent alMolonent.

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religiettsea, restèrent le plus souvent nnis. Ils dominaient dâos le Sad-Ouest de la Bohâme, tandis qae le reiite du roTanme se rattachait aux Praguois. Même dans les villes d'ailleurs qui se soumirent aux Galixtins, il y avait un grand nombre de radicaux qui, à an moment donné, se joignaient à leurs corali^iounaires et combattaient d&ns lears rangs. Ils formaient ce qu'on appelait les communes T(Aoriteê, c*eBt*à-dire la réunion de ceux qui, individuellemeot et en dehors de toute ville, se réclamaient du parti avancé.

Un homme eut la pensée d'empèoher uneguerre fratricide et de réunir en un faisceau toutes les forces bohèmes, ce fut Nicolas de Huss. Sa naissanàe le rattachùt à la noblesse, ses convictions au peuple. Cher k la plèbe qu'il avait le premier appelée aux armes, accepté par la bourgeoisie qn'il avait défendue dans les couAeils deVaclav, il était trop sincère pour faire bon marché des légitimes revendications des Hussites, trop habile pour s'abandonner au fanatisme des Taborites extrêmes. Seal, il était assez influent pour contenir le mouvemeat sans exciter les Boupçous, assez ferme pour le continuer sans l'exagérer. Tous les yeux étaient fixés sur lai, lorsqu'il mourut inopinément. Vers la an de 1420, il sortait de Prague, lorsque son cheval eut peur, se cabra et le renversa. En tombant, Nicolas se cassa la jambe; on espérait déjà cependant qu'il se remettrait, lorsqu'un asthme violent l'emporta. Sa mort tiit pour la Bohême un irréparable malheur. Zuks qui aurait pu aussi imposer son autorité b tous les partis, ne comprit pas la situation, dédaigna les honneurs, la puissance ; lui mort, le moment favorable était passé, les passions étaient plus violentes, les haines s'étaient envenimées, les armes seules devaient décider entre les deux partis.

A qui resterait la victoire ? Les forces paraissaient presque égales : les Praguois avaient pour eux le nombre et surtout l'alliance d'une noblesse richo et habituée à la guerre ; les Taborites, le fanatisme et l'eiithousiasme d'un peuple ivre de liberté ; la supériorité de leur organisation militaire et le génie de leur général firent d'abord pencher la balance de

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leur cOté, mais leara succès momentanés aboutirent ii un désastreux effondrement. La faute eu fut en partie aux événements, aux circonstances, — il faut aux idées un milieu favorable pour qu'elles se développent et vivent, — mais elle en fut surtout aux timidités et aax défections d'un trop gnai uombre de leurs chefo. Ces hommes, qui avaient si audacieusement rompu avec la tradition, mentirent b leurs principes ; ils avaient prêché la liberté et ne firent que se substituer aux anciens mitres ; ils ne donnèrent au peuple que l'espérance et la déception de l'affranchissement. Par une juste punition, ils perdirent leur force sveo leur foi et l'histoire qui les a vus naître avec Joie, les voit mourir aans regret. Qu'importe un maître on un autre ? Sa douleur et sa pitié, elle les g-arde pour la foule qui, elle, ne cessa de poursuivre le même rêve et âdèleju?qn'à la mort, tomba les yeux axés sur cet idéal auquel ne croyaient plus ceux gai le lui montraient. Opprimés dans les campagnes, acculés & la misère et au désespoir, les paysans cherchèrent une consolation et un refuge dans les combats ; l'armée leur dut de conserver jusqu'à un certain point sa grandeur morale. Malgré les éléments hétérogènes qui l'envahirent et la corrompirent, bien que les premiers sentiments de clémence et de fraternité eussent fait depuis longtemps place h des pensées dehaine et de colère, elle resta jusqa'à la ânla représentation dégénérée sans doute, mais vaillante et gloriease, da parti radical. Lorsqu'elle succomba enfin k Lipan, vaincue moins par ses ennemis quopar les maux intérieurs qui la rongeaient, toute lueur s'éteignit et la nuit retoniba sur le monde, plus obscure et plus triste que jamais. Lamentable réveil I Quel 'jugement flétrira assez sévèrement les Taborites : ils ont porté un in.<itant dans leurs mains le salut de l'humanité, et ils ont oublié leur mission [ Les élus de Dieu ont mérité d'être chassés du paradis ! Et malgré tout cependant, an milieu de leurs défaillances et leurs misères, Ils grardent le signe indélébile dont Dieu marque au ft^nt ses prédestinés. Entre eux et les Utraquistes, toute comparaison serait Injuste. Les uns et les autres ont secoué le joug sous lequel l'Église courbait la chrétienté, mais ceux-ci, timl-

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des, hésitants, n'auraient pas su défendre la rérolution et n'ont pas osé la continuer ; ils nient l'autorité de Rome, mais conservent ses doctriaea, forcent tous les esprits h s'incliner devant la vérité décrétée, majntienneRt les privilèges et les jabus ; en &ce d'eux, les Taborites représentent le libre examen, llnstruction et la tolérance ; dans la société civile, & l'oligrarcliie bourg-eoise ou féodale des Praguois, ils opposent le principe moderne de l'égalité, en un mot, ils sont la Réforme, lee Praguois ne sont que l'indéuision.

Sur un seul point, ces.hommes que tout divisait, furent unis, l'amour de la patrie, le dévouement auroyaumecèque. Cet enthousiasme national les rapprocha toujours au moment du danger. Coalition sainte, natarelle, mais trop rare ! des partis qui détestaient l'ennemi plus que leurs concitoyens ! Us durent à leur patriotisme quinze ans de victoires iDOuIes, d'héroïsme et de gloire ; ils ne s'abandonnèrent à leurs haines que lorsque tout péril étranger eut disparu. Les premières années surtout, l'invasion était menaçante et la discorde eût été funeste. Deux hommes réussirent à éviter tout conflit et par là assurèrent le triomphe des Cèques : Jean deZéliv et Zizka, qui, à la tâte des deux fractions des Calixtins et des Taborites les plus rapprochées rallièrent BOUS leur direction toutes les forces hus^ites. En face de la Bohême en armes, agitée par le souffle fécond des révolutions, que fera 'Allemagne, que le roi des Romains et le pape ont chargée de vaincre l'hérésie ?

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