‹ Huss et la guerre des hussitesChapitre 23 sur 32 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

L'Église natlonsle cèqno : ses lattes avec Romo, sa (^nadonr et aa décadence. — Les Frères bohèmes. ■— Influence du Huasitisias Hur la Bérorme allemande. — Utraqoistes et Luthériens. — Les conséquences politiques de la Râvolution : triomphe de la no< blesse. — Domination de la nationalité cèque.

Le» Compactais no supprimaient pas l'hérésie ; paix boiteuse et bientôt violée, iU laissaient en présence l'Ég-liae et la Révolution. Le Hussitisme se maintint longtemps encore en Bohême et pendant près de deux siècles, il détermina les destinées du royaume.

Au lendemain de la paix de Bâle, la situation était fort compromise. Le plan de l'Église était désormais évident ; profitant des tmpatienceset des imprudences des hérétiqueià elle les poussait peu à peu dans une impasse ; le jour n'étail pas loin où ils se réveilleraient prisonniers de la papauté, tout étonnés de se voir rivés aux mains et aux pieds les fers qu'ils avaient brisés. Il ne suffisait plus ceue fois d'un combat heureux pour mettre en fuite les assaillants, il s'agissait d'une lutte corps & corps de tous les jours. L'Eglise avait dans le pays des alliés dévoués, les catholiques, appuyés sur de fortes places de guerre et formant encore un tiers de la population. Si un chef ne se produisait pas qui ralliât toutes les forces hussites, leur donnât une impulsion commune, la victoire de la papauté était certaine. La Bohême trouva ce chef d'abord dans le seigneur Ptacek

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de Pirkstein, puia dans Georg-es de Podebrad. La Réforme entrait avec eux dans une période nouvelle : les principes étaient désormais fixés, il s'agissait de les défendre ; la direction passait des prêtres aux hommes politiques.

Le premier besoin était l'union : les ultra-modérés commençaient h. se repentir de leur zèle pacifique, a-vaient comme un remords d'avoir livré la Bohême à ses implacables adver^ saires, trahi la vérité ; Ptacek profita fort habilement de ce revirement : Pribram, Procope de Plzen et Rokycana se réconcilièrent et en 1442 une ambassade envoyée au cardinal Julien de Gésarini pour demander l'observation des traités d'Iihlava, se composait d'ultra-modérés et de Calixtins ardents ; l'union se maintint dans la suite et tous les Utraquistes proprement dits ne formèrent plus dès lors qu'un seul parti.

Les dissidenn-es des Praguois et des Taborites étaient plus graves, mais ceux-ci, vaincus et décimés, n'avaient plus ni assez de force ni assez d'énergie pour résister à leurs advei^ saires, maîtres du gouvernement et appuyés par les classes les plus riches et les moins atteintes par la guerre. En 1448, ils promirent de se soumettre à la décision d'une diète générale. Ils renonçaient à la lutte, acceptaient pour arbitres les Utraquistes eux-mêmes qui devaient certainement avoir la majorité dans les États. Après un colloque inutile ^Kutna Hora, une assemblée solennelle s'ouvrit à Prague au mois de janvier 1444. La discussion fut longue et sérieuse et les Taborites honorèrent leur défaite par leur éloquence et leur fermeté, mais le résultat était prévu d'avance. Une commission fut chargée d'examiner les symboles des deux sectes. Elle se prononça pour Rokycana et les Ëtats approuvèrent son rapport ; la confession utraquiste affirmait la présence réelle et condamnait les erreurs picardes et taborites sur les sept sacrements, le purgatoire, l'invocation des saints, les jeûnes, la confession, etc. Cette déclaration solennelle de 1444 marque la fin des Taborites qui après la bataille de Lipan Avaient du moins subsisté comme parti religieux : c'est à ce moment que s'arrête la chronique de leur historien, Nicolas

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l'érêque (1), et peu à peu, sans guerre et sans persécution, les ludiTidus et les communes taborites passent à l'Utrsquisme. La mort de Ptacek (1444) et l'anarchie qui suivit n'arrêtèrent pas ce mouvement de dissolution des sectes radicales et Georges de Podebrad n'eut qu'un signe à foire pour soumettre les dernières résistances. Tabor avait refusé de le reconnaître lorsqu'il avait été nommé gouverneur du pays, et Piaek, Zatec, Louny, quelques autres villes encore, avaient imité cette rébellion. Le 23 août 1452, Podebrad parut avec son armée devant Tabor et six jours après, l'imprenable forteresse ouvrait ses portes. Pierre Payne, Martin Lupac, Nicolas Pelhrimov et Koranda promirent obéissance & Rokycana. Pour enlever ses chefs à la révolte, Georges retint prisonniers Nicolas et Koranda ; les cérémonies utraquistes furent introduites b Tabor et le parti taborite disparut à jamais de l'histoire, mais les idées ne meurent pas et les doctrines taborites furent recueillies et développées par les Frères Bohèmes.

A aucune époque, l'union n'avait ét^ aussi grande parmi les Hussites ; ce n'était plus en effet une coalition momentanée de factions séparées par leurs désirs et leurs croyances, c'était une alliance définitive, une fusion : les Utraquistes avaient fait accepter leur programme à toute la Bohème réformatrice et avaient formé de tout le parti une masse compacte et inattaquable. Au moment même où s'organisait ainsi la résistance, l'Église démasquait son plan : le moment était venu d'après elle de frapper le coup décisif. A Rome, Kalteisen, un des ambassadeurs du concile de B&le, mettait pour condition à la confirmation de Rokycana comme archevêque de Prague l'abandon du caUce ; à Prague, le cardinal Karvajal affectait de ne pas parler de la communion sous les deux espèces, et comme on lui demandait si la cour pontificale était disposée à observer les Compactât», il était très surpris; Les Compactatsï Qu'entendaiton parla? En quoi consistaient-ils? Il s'aperçut bientôt que les Cèques avaient meilleure mémoire que les papes : l'irritation populaire était

(1) C'Ml cet!» ctuoDÏque qui uoat donne la* reDMipsement* lei plui précii MU Im négoeiatioiu da U43 M 14U.

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telle qu'il craigrnit que son titre d'ambassadeur ne lui flit pas une protectloa auffîsante et qu'il quitta secrètement la ville ; il emportait dans sa valise le texte original des conventioiiB d'Iihlava, il fallut envoyer après lui quelques centaines de soldats qui les lui reprirent. Cet échec ne découragea pas la curie et Nicolas V chargea du soin de ramener les Hussites h la véritable foi trois hommes remarquables h, des titres divers, Nicolas de Guse, Jean Capistran et ^neas Sylvios Piccolomiui. Mais l'érudition et la hauteur de vues de Nicolas, la finesse et l'expérience politique de Sylvius, l'éloquence de Capistran échouèrent devant la conviction obstinée des Bohèmes. Le seul résultat de ces tentatives fut de faire disparaître toute équivoque ; il ne restait atix Hussites que deux partis : se soumettre ou se défendra. Leur choix n'était pas douteux.

Entre les prétentions naturelles de la cour romaine et les demfmdes des Hussites, il n'existait aucun terme moyen ; quelle paix peut durer entre deux principes opposés î Rien ne prouve mieux l'impossibilité d'éviter un conflit que le caractère des deux chefs qui recommencèrent les hostilités. La même année, 1458, Georges de Podebrad avait été élu roi de Bohâme et ^neas Sylvius pape. Aucun des deux n'était un homme de violence ni de fanatisme : Pie II, tant qull n'était encore qu'^Eneas Sylvius, avait eu une vie fort agitée ; mêlé aux principaux événements de son époque, grand ami des lettres anciennes, il avait pu apprendre au milieu des aventures de sa jeunesse ou des intrigues de son fige mûr la tolérance et l'indulgence. Georges de Podebrad, vaillant soldat et diplomate aventureux plutôt que théologien et que philosophe, tenait à son pouvoir plus qu'à tel ou tel u1;icle de foi, et son caractère noble et généreux, sea idées larges et élevées, le préservaient des passions religieuses de son époque. Il désirait vivement réconcilier la Bohème avec la papauté et n'épargna rien pour gagner la confiance de Pie II ; celui-ci ne semblait pas éloigné de son côté de se prêter à. une transaction qui lui aurait permis de lancer toutes les forces de l'Europe contre les Turcs, de leur reprendre Conatantinople. Et cependant ces deux hommes sç troq-

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Tèrent entraînée à une ^erre sana trâvâ ni merci. Certaines conditiona obligent : SyMus, en devenant pape, avait pria Teng-agement moral de défendre le catholicisme, de soumettre les rebelles, de reconstituer cette unité chrétienne que le Hussitisme avait brisée, il ne lui était paa permis d'approuver un traité qui, comme les Compactata, loin do ramener les révoltés aoua le joug* de l'autoritâ régulière, donnait k l'inaurrection une sanction légale, la reconnais sait, lui accordait le droit d'exister. Georges de Podebrad, d'autre part, malgré la sincérité de ses tentatives pacifiques^ n'avait ai le droit ni la puissance de renoncer au traité de Bâle : il était le roi des Hussitea, il leur avait promis aide et protection, comme lia lui avaient promis fidélité. U essaya de s'opposer à tout écart nouveau, de réprimer les sectes avancées qui dépassaient les Compactais; s'ilfiit alléplua loin, s'il se fût attaqué aux Utraquistes, il eût été renversé? Le roi et le pape étaient emportés par une situation plus forte que toute volonté individuelle : après plusieurs années de négociations et d'ambassades sans résultat. Fie II eng&gea; ouvertement la latte, et le 31 mars 1432, abolit soleimellement les Compactata. La participation des laïques è, la communion sous les deux espèces était défendue aoua peine d'excommunication, Georgea ne serait reconnu roi par le Saint-Siège que s'il s'engageait i, extirper l'bérésie dans aea étata et à obéir aux ordres apostoliques.

Podebrad accepta sans héaitatlon et aoutint avec héroïsme uno lutte qu'il avait tout Mt pour éviter (1). Malgré lea défections des seigneurs, toutes les coalitiona se brisèrent devant le courage des armées hussites et l'habileté de leur chef. La mort prématurée de Podebrad, 1471, empêcha seule lea Cèqaes de faire sanctionner légalement leur victoire, mais les papes, découragés par tant d'efiorta inutiles, ne firent plua dès lors h l'hérésie qu'une guerre d'eacarmouchea et n'attendirent plus rien que du temps et du haaard.

A la mort de Podebrad, la diète élut pour roi le fils de Casimir de Pologne, Wladialav Jagellon- Il était dévoué à la cour romaine, mais lea Utraquistes étaient désormais assez L(l) V, 1* Une dijà dtt d« H. SMiit-lUni IftiUudiw, Boh4m« etBon^a.

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forts pour ne redouter aucune tentative de réaction. Le nouveau roi était ennemi des moyens violents, tolérant par faiblesse, obligé d'ailleurs de s'appuyer sur les hérétiques pour combattre les Hong:roiB ; i! voulut cependant prouver la sincérité de sa foi catholique, essaya de reformer un parti ultrarmodéré, engagea des négociations avec Alexandre VI. Le pays assista d'abord avec indifférence h ces impuissantes intrigues, mais dès que les Compactais furent mis en question, une agitation menaçante montra que lesCèques étaient bien décidés à ne pas laisser reprendre leurs conquêtes. Une émeute terrible éclata à Prague (84 septembre 1483) (1) ; les États, réunis à Caslav, se prononcèrent en faveur des rebelles et leur promirent des secours; on put croire un instant qu'on allait voir recommencer les guerres religieuses. Wladislav s'arrêta et la paix fut signée à la diète de Kutna Hora, en 14fô : elle devait durer trente-deux ans ; lea Compactats seraient scrupuleusement maintenus et les catholi" ques s'emploieraient auprès du pape pour en obtenir la confirmation (2). Cette diète mémorable marque la fin des luttes de rUtraquisme et du Catholicisme en Bohême ; les deux confessioua vécurent dès lors, sinon toi^ours en bonne intelligence, du moins en paix. La diète de 1&12 changea en union perpétuelle la trêve de 1485 et proclama l'égalité absolue des deux religions ; b, la mort de Wladislav en 1516, le gouvernement fut en effet confié à six directeurs, trois catholiques et trois utraquistes.

Cette tolérance religieuse n'était, dans la pensée des Hussites, qu'un moyen de préparer la formation d'une Église nationale qui réunirait tous les habitants du pays. A la fin du XV* siècle, les nouvelles doctrines avaient fait de tels progrès que l'espérance d'y convertir ceux qui résistaient encore n'avait rien d'invraisemblable. Le mouvement de fUsion semblait même devoir s'accélérer. Ces prévieions cependant ne se réalisèrent pas, et à la mort de Wladislav, BU moment oii le triomphe de la Réforme paraissait le mieux assuré, elle commença h perdre du terrain.

(I) PaUcky, V, 1, Uf-ZK.

(i; ArctÙT cMkf, IV, 5[»-51« «t T, iU-W.

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Cet arrêt et cette décadence furent la conséquence même des doctrines utraquietes. Il y avait entre le Catholicisme et rUtraquisme plus que des différences de détail ; la question même de la communion n'était pas le principal point du débat ; le véritable objet de la discussion, c'était l'autorité de l'Église. Tandis en effet que la doctrine catholique faisait du pape le juge suprême et le souverain maître en matière de foi, les hérétiques arrivaient, involontairement maîs nécessairement, au libre examen. Seulement, et ce fut la grande inconséquence et le grand malheur de la Réforme bohème, les Utraquistes ne virent jamais clairemantce qui résultait de leurs principes, ou du moins s'efforcèrent de ne pas le voir. Ds ne se résignèrent pas à une indépendance absolue, même après que tout espoir de réconciliation eât disparu. De \b> des réticences et une timidité qui leur furent funestes. Le sentiment de terreur que leur inspirait toute innovation alla même si loin qu'ils abandonnèrent peu à peu tout ce qu'ils avaient emprunté aux radicaux (1). L'idée de recherche individuelle et de croyance personnelle qui avait fait la grandeur et la force de la Révolution, fiit de plus en plus oubliée, le calice aux laïques ne fut plus qu'un symbole sans signification, l'Utraquîsme, infidèle à son origine, tendit à n'être plus qu'un Catholicisme inconséquent. La religion nouvelle se condamna ainsi à perdre rapidement sa force d'impulsion et d'attraction et les conséquences matérielles de ce que l'on a appelé justement un suicide ne se firent pas longtemps attendre : les adhésions diminuèrent, les conversions s'arrêtèrent; entre deuxcatholicismea, pourquoi serait-on allé & celui qui était condamné par l'autorité régulière ?

D'autres symptômes annonçaient en même temps une décomposition prochaine. Un siècle de discordes civiles et de combats avait brisé toutes les forces viriles, épuisé toutes les ardeurs. Le pays était sorti des grandes guerres hussites, couvert de gloire et de blessures ; la misère était générale, des centaines de villages avaient été brûlés, les villes étaient

(t] Tout «e païuit chei aai eomm« ebet \a» catliolique*, ditU. Oindaly, îli n'&TBÙDt qn'un uint d« trop. Q«aoh. dar bShmîteliea Brûder, I, p. 1B9.

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ruinées et dépeuplées- La nation n'aT^t pins soif que de repos. La liberté religieuse avait coûté trop cher à conquérir, on ne pouvait plus en profiter. On restait encore fidèle à rUtraquisme par tradition, par un dernier effort de patriotisme, mais la foi attiédie n'était capable ni de prosélytisme, ni de sacrifice. Nulle part cette fatigTie, cette dégénérescence n'étaient plus visibles que dans le clergé lui-même. Les abus qui avaient provoqué la révolte s'étalaient de nouveau; les réformateurs avaient besoin d'être réformés h leur tour. Le Eussitisme se mourait au milieu de son triomphe, il sortait de la lutte invaincu, mais impuissant. La statue était encore imposante, mais les pieds étaient d'arg^ile, la plus légère secousse pouvait la renverser. De nouveaux combattants, les successeurs des Taborites, remplacèrent rUtraquisme dans la lutte contre Rome et enmême temps se préparait la Réforme allemande, qui allait le transformer et le vivifier,

Les Compactais, même compris dans leur sens le plus larg«, ne pouvaient satisfaire ceux des Cèques qui n'acceptaient d'autre loi que les ordres précis de l'Évangriîe. Les plus ardents des anciens Taborites refusèrent de suivre leurs prêtres dans leur soumission et se répandirent dans le pa;s pour détourner les fidèles de tout compromis avec l'Anteclirist. Le règne de Ladislav le Posthume fut ainsi marqué par l'apparition d'un grand nombre de sectes, très différentes les unes des autres, mais toutes hostiles h cette paix d'Iihlava qui n'était à leurs yeux qu'une véritable.abjuration. La plupart de ces sectes n'eurent qu'une existence éphémère et disparurent pendant le règne de Podebrad, ou plutôt elles se transformèrent et se fondirent dans la grande association religieuse des Frh-eà de la loi du Christ, l'Unité bohème.

Les âmes étaient en proie à un profond découragement. A quoi avaient servi les exploits et les victoires des compagnons de Procope ou de Zlzka? Le peuple étaitril plus heureux ? plusricfae?plus libre'?Là où avaient échoué les communes de combat, quels hommes réussiraient ? Une réaction générale se produisit dans les esprits contre la force brutale, la violence et la guerre. Une conviction commune rapprocha des

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hommes que séparaient de profondes divergrences de doctrines : la nécessité de la paix, la condamnation de tout moyen violent Dès le début de la ^erre, un écrivain, Pierre GlielcickY (I], avait protesté contre toute pensée de résistance armée et avait eu le courage de prêcher la soumission, au lendemain même de la bataille du Yysehrad. Désespérant de faire écouter sa voix par des partis ivres de victoires et de sang, il s'était retiré dans son village, à Ghelcîce, et là, entouré de quelques amis, méditant, écrivant, il avait attendu que Dieu touchât les cœurs de ses serviteurs égarés. C'était une âme tendre et pletise, pleine de foi, d'enthousiasme et de charité. On ne pouvait le connaître sans l'aimer. Rokycana ressentait pour lui une affection sincère et profonde qui les honore l'un et l'autre. Il se plaisait & lire à ses diaciple&les plus chers le Filet de la Vraie Foi que Chelcicky avait écrit en 1450 et qui renfermaitle résumé deses méditations.

Comme les Taborites, Chelcicky croyait que l'Évangile est la seule règle infaillible du chrétien et rejetait toutes les inventions humaines qui détournaient l'âme de l'adoration du Sauveur, mais il se distinguait d'eux par l'importance capitale qu'il attachait aux questions de morale pratique. L'ascétisme des puritains cèques n'était qu'une des conséquences de leur système religieux; pour Chelcicky et ses disciples, la morale fut le point de départ, l'essence même de leur doctrine. Aimer Dieu de tout son cœur et de toute son âme et son prochain comme soi-même, voilà les seules lois essentielles, la vérité et le salut. Le Seigneur est plein de miséricorde et de compassion, il ne demandera pas à ceux qui se présenteront devant lui ce qu'ils ont cru, mais ce qu'ils ont fiut. Fatigués par des discussions théologiques Interminar blés, les Bohèmes, àlafin de la Réforme, revenaient au point de départ : la Révolution était née du désir général d'amélioration morale, Chelcicky reprenait l'œuvre de Miiic, de Janov et de Huss.

Cette adoration de Dieu, cette charité qui ouvrent le ciel, on ne les impose pas , on ne commande pas l'amour ; aussi

(1) Snr Chelcicky, t. une lérie d'articLei bloquent* (1« M. Sohnlw d&ni iB 0*v«Ui, Prague, IS15, et inrtout Jirecek (RtikOT«r, p. 285-S98).

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Chelcicky condamae-t-il de la manière la plus formelle tonte violence et toute tyrannie. La corruption est entrée dans l'Ég-lise, le jour où elle a fait appel k la force temporelle. Il faut qu'elle reprenne sa mission céleste, qu'elle se débarrasse de sa puissance, de ses biens, des mille liens qui l'attachent k la terre. Que rien dans le temple ne rappelle le monde, que le fidèle ne souille pas ses mains et son âme par l'exercice de cette autorité séculière que Jésus atoi^ours bl&mée.

Les disciples de Rokycana, vivement happés par la lecture des ouvrages de Chelcicky, ne tardèrent pas k entrer en rapport direct avec lui et formèrent k Chelcice d'abord, puis à Kunvald une petite éi^lÎ8e;delà,ladoctrine'des itères BoASmes se répandit dans les provinces du royaume, et bientôt même en Moravie, en Silésie, en Brandebourg et en Pologne (1). Quelques persécutions, assez peu sanglantes du reste, n'arrêtèrent pas les progrès des Frères ; dès le régne de Wladîslav, ils avaient la majorité dans la diète de Moravie, et M. Gindely évalue à trois ou quatre cents le nombre de leurs communes, vers la fin du XVI* siècle. En même temps ils s'écartaient sur quelques points des règles trop étroites du maître, leur foi se débarrassait de tout ce qui rappelait encore le sectaire ; leur vertu, toujours sincère et profonde, se faisait douce et bienveillante : l'histoire ne connaît peut^tre pas de spectacle plus touchant que celui de ces communautés qui marchent pendant des siècles la main dans la main sans une pensée de révolte ou une parole de colère.

En vertu môme du peu d'importance relative qu'elle attachait au dogme, l'Unité n'était nullement exclusive ; prête à accepter la vérité de quelque côté qu'elle vînt, elle s'intéressait k tous les efforts des chrétiens qui cherchaient à réformer les abus et k se rapprocher de l'Église primitive. Les Frères désiraient moins des disciples que des amis et des

{1) Snrlfl* Frira dt la loi du Christ om V Unité da Frèret, t. le Utts da M. Qiadetf, OeKh. der Bôhmitchen Brûder, Il ne lïut cependaul m witir de cet onTiAge qu'avec uoe certaine prudence, et il est prob&bleqae Jf ■ Qiodelj, qui est aujourd'hui un des plue éminenti hiEtarieaa b«hém«i, apporlemit d'uiez grandi changement* à ce livK de jeunesse. On disigoe (OUTent les Frères Bohémts aoua le nom de Frèm UoraTBs, inaia c'est va non que ne jaatifle aucun document.

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auxiliaires et ils reconnaissaient pour tels tous ceux qui combattaient le bon combat. On comprend sans peine avec quelle attention émue ils suÎTirent la grande lutte deLutber contre l'Église romaine.

Malgré le caractère particulièrement national qu'avait pris la Réforme bobéme, les doctrines bussitea avaient trouvé des adhérents dans une grande partie de l'Europe, et les craintes qu'inspirèrent au concile de Bâle les hérésies qui commençaient à envabîr l'Empire, furent une des principales causes de la paix qu'il accepta. Après les traités d'Iiblava, ces symptômes menaçants pour l'Église ne disparurent pas complètement et < çà et là nous apparussent sur le sol de l'Allemagne des faits qui témoignent de la persistance de sympathies bussites et d'une certaine disposition à accepter les croyances cèques » (1). MaJbeureusement, les Cèques, en se proposant pour unique but de former une Église nationale, éloignèrent d'eux les peuples d'origine différente. L'Utraquisme, incapable de convertir les catholiques bohèmes, Eturaît eu d'ailleurs mauvaise grâce à poursuivre la transformation des peuples voisins.* Mais si l'influence directe du Hussitisme diminua rapidement, l'agitation révolutionnaire qui de proche en proche avait gagné jusqu'à la Baltique et au Rhin, survécut à l'hérésie proprement dite. Pour ta première fois, les guerres bohèmes avaient appris au monde que l'Église pouvait être vaincue ; cet enseignement ne fut pas perdu. Qui dira si Luther eût trouvé aussi vite des peuples pour le suivre et des princes pour le protéger, si le triomphe des rebelles du XV* siècle n'avait relevé les courages? En admettant que les doctrines bussites fussent complètement oubliées, ce qui n'est pas absolument exact, ce qu'on n'avait pas oublié au moins, c'étaient leurs victoires et leurs audaces. De plus, ils avaient porté le dernier coup & l'autorité impériale, mis à nu son impuissance ; ils avaient fait table rose, la place était libre où pouvait s'élever un monde nouveau. A ce point de vue, il n'y a aucune exagération à dire avec M. Krummel : < L'Église bohème a été dès le

(1) Lerbkr 11, p. 489. n douas un réium i trùs cLiriem i«3 faits relatiis i la pro|iRgaDda haitito en Allemagne.

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début et est restée l'Église des martyrs, mais le siag des martyrs est la semence de l'Église; sans Huss, pas de Li^ ther, sans Goostaoce, pas de Wonns, sans Gheb et Bftie, pas de Spire ni d'Angsbourg » (1). Nous sommes tous bussitea sans le savoir, écrivait Luther lui-même, qui plus généreux et plus sincère que ses trop ardents admirateurs, recoonaisssit ainsi les mériteti des ouvriers de la première beure. Les Cèques pouvuent donc s'adresser sans scrupule aux Lutbériens d'Allemagne, ils étaient sûrs de rester leurs créanciers. La Réforme bobêma se mourait épuisée, le protestuitiame lui rendit la force et la jeunesse, mais cette force, cette vie qu'iUui communiqua, il la lui devait en grande partiB.

L'influence des doctrines luthériennes ne s'exerça pas de la même manière sur l'Unité et sur les Utraquistes. Lea Frères subirent le contre-coup presque immédiat des événements de Wittemherg, abandonnèrent très vite la plupart des croyances sur lesquelles ils se séparaient des protestants, mais ne se confondirent pas avec eux; l'Unité conserva sa Tîe indépendante» sop existence séparée, son autonomie ; rien ne prouve mieux sa vitalité : elle triompha de l'attraction luthérienne comme des persécutions catholiques ou utraquistes. Elle traversa même sans périr des siècles d'oppression au milieu desquels disparurent l'Utraquisme et la Réforme bohème, et fut ainsi avec les Vaudols la seule secte d'opposition qui se maintint depuis le moyen-âge jusqu'aux temps modernes et sut se transformer sans cesser d'être ellemême.

L'Utraquisme, au contraire, ne subit pas sans lutte l'influence protestante : bien que la plupart des doctrines luthériennes fussent contenues en germe dans lea quatre articles de Prague, elles étaient loin d'être acceptées par les GsUxtina ; aussi, ceux des Cèques qui étaient satisfaits de leur liberté restreinte et de leur réforme abâtardie, manifestèrent un très sincère étonnement et une indignation réelle quand ils furent placés en présence des conséquences naturelles de leurs propres principes. La scission qui s'était produite en

(1) KnmiinBl, UMq^ n. Tabor, p, HL

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Bohâme dès le début das gnerres buasites et qu'on avait crue à jamais terminée par îa soujnîB3ÎOD des Taborites, recommença : lea una, obsédés par l'idée fixe de ne pas trop se séparer de la doctrine catholique, se rejetèrent vers Home pour ne pas être entraînés par le protestantisme ; les autres saisirent avec joie l'occasion qui s'ofi&ait à eux de rompre avec l'Église nationale devenue bientôt aussi étroite et aussi anti-libérale que l'Ég-Iise romaine. L'union des Utraquîstes et des Luthériens ne s'accomplit ainsi qu'au milieu de déchirements et de violences ; les luttes mêmes que les progressistes eurent à soutenir contre les orthodoxes de l'Utraquisme, leur enlevèrent toute possibilité de faire quelques réserves vis'i^vis du Luthéranisme et d'imposer leurs conditions ; ils ne se contentèrent pas, comme les Frères, de s'inspirer de la confession d'Augsbourg, ils l'acceptèrent presque sans aucune modiâcation et sacrifièrent la personnalité de la Réforme cèque au désir de s'afiranchir des entraves dont les embarrassait l'hérésie officielle ; non seulement ils cessèrent d'être Utraquiates, ce qui était nécessaire, mais ils cessèrent d'être Hussites pour devenir Luthériens.

La rapidité avec laquelle s'opéra cette transformation suffirait k prouver l'insuffisance de l'Utraquisme : tous ceux en qui tout esprit de liberté n'était pas complètement éteint, n'attendaient que le moment favorable pour se séparer d'une Église qui mentait & ses destinées et, aussi incapable de rompre avec Rome que de se soumettre à elle, épuisait ses forces à la poursuite de quelques concessions stériles. Dès 1^0, les protestants comptaient un parti important à la diète; en 1533, ils formaient la majorité. En 1524, les États abolirent les cérémonies catholiques ; l'administrateur, Oahera, proposa de permettre aux prêtres de se marier et l'assemblée ne repoussa sa demande que dans la crainte de compromettre la victoire par uns précipitation imprudente. En 1546, les États contestèrent formellement l'autorité de la tradition et la puissance des clés, et déclarèrent qu'ils reconnaissaient comme règle de leurs croyances l'Écriture, et non les Cornpactats. L'Utraquisme n'existait plus que de nom, il n'était plus qu'un obstacle pour les novateurs. On le vit bien après

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la bataille de Milhlberg, 1547. Ce fut en s'appuyant sur le Hussitîsme officiel que Ferdinand d'Autriche espéra vaincre la Réforme en Bohème, bien sQr qu'il ne lui serait pas difficile e&suitfi de réconcilier les Églises cèque et romaine, c'estb-dire de rétablir l'autorité du Saînt-Siég«. Les Utraquistes ne Be séparaient plus en effet du Catholicisme que sur un seul point : la communion sons les deux espèces, et le concile de Trente venait de permettre que le calice fût distribué aux fidèles dans les diocèses de Salzbourg:, Passau, Mayence et Prague. Rien ne s'opposait plus dès lors au retour des Utraquistes dans l'Église. Seulement, U n'y avait plus d'Utraquistes.

Les mesures de Ferdinand n'arrêtèrent pas les progrès du protestantisme ; l'avènement de Maximilien II précipita son triomphe. La Confession votée par la diète de 1575 était directement inspirée de la Confession d'Augsbourg et elle fut acceptée par les deux tiers de la population. A partir de ce jour, l'Église évangélique cèque est définitivement constituée : elle seule, et non plus l'Utraquisme, est mêlée aux luttes religieuses qui précèdent et préparentlaguerredeTrenteana.

L'agonie du Hussitisme se prolongea pourtant encore près d'un demi-siècle ; abandonné peu à peu par tous les fidèles, réduit h quelques chapelles solitaires, déshonoré par les désordres et les querelles de ses derniers prêtres, il s'éteignit enfin sans bruit, sans secousses dans les premières années du XVII* siècle. Quelques seigneurs catholiques avaient encore sur leurs domaines des curés utraquistes; la diète de 1600 décida qu'à l'avenir il serait permis de les remplacer par des prêtres catholiques. Triste fin d'une Église qui avait eu ses jours de gloire, mais qui avait été condamnée ù. l'impuissance et h la mort le jour où la fraction modérée avnit pris la direction exclusive du mouvement, llévolte incomplète et illogique, l'Utraquisme des Gompactats devait être submergé par le flot montant d'idées plus hardies et plus fécondes. Il avait au moins servi à faciliter les progrès du protestantisme, avait été, comme l'a dît un éloquent écrivain, un iwnt jeté entre la Bohème et l'Allemagne. Il avait voulu être une transaction ; il n'avait été qu'une transition.

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Les hésitations et les timidités des Hussites avaient empgché la Réforme de produire au point de vue religrieux toutes les conséquences qu'il était permis d'en espérer; leurs excès et leurs inconséquences, leurs alternatives de violence et de faiblesse eurent des résultats plus funestes encore dans l'ordre politique. Une seule classe profita de la Révolution, la noblesse, qui parvint à compléter et & faire sanctionner ses longues usurpations. Un moment menacée par le parti radical, elle avait écrasé à Lipan les seuls adversaires capables de l'arrêter et elle était désormais maîtresse du terrain. Au Xyi* siècle, la féodalité, victorieuse du peuple et de la royauté, s'établit en maîtresse sur le sol de la libre Bohême.

Sur quelle force se seraient appuyés les rois pour lui résister y — Les domaines de la couronne avaient été usurpés, les châteaux que Charles IV avait dég^agés à grand peine avaient été aliénés et Charles lui-même ne les eût pas reconquis : les seigneurs avaient pris leurs précautions. Par le traité d'Iîhlava, Sigismond promit de ne pas leur enlever les biens qui étaient eu leur possession (1), et ces stipulations furent reproduites dans la plupart des chartes ultérieures (2). Le droit de déshéreuce aurait peut-être permis aux rois de reconstituer leur domaine, les nobles le réglèrent, le limitèrent, finirent par le supprimer (3). Le souverain ne disposa même plus des biens confisqués que sur l'avis du conseil des seigneurs. Dépouillée ainsi de ses plus importants revenus, frappée dans les principes mêmes de sa puissance, la royauté avait perdu l'appui de ses alliés naturels, de ceux qui l'avaient aidée sinon à vaincre, du moins à retarder sa défaite : le clergé avait disparu comme corps politique, ses propriétés avaient été confisquées, sans que l'on eût même épargrné celles de ses corporations qui s'étaient déclarées pour la

(1) Arehiv ctikj. III, 447-448.

(S) Aioù dsM la eharla de WUdislaT (!t man (509, ari. X), dans la patenta i» Penliiuuid I" (15 lUesmbra 150)), etc.

(3> VMtinl, éd. Herm. JinmIc, p. 3S3. — Ditt« de 1497.

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Réforme ; la mine du commerce, l'aiTÔt des relations jadis Bi actives avec les pays voisins, l'expulsion des Allemands et l'arrivée subite des classes inférieures au premier rang-, avaient porté une irréparable atteinte à la puissance et à la prospérité des villes. Suspectes aux paysans qu'elles avaient aliandounés, embarrassées par les traditions étrangères qu'il leur était impossible de répudier complètement, elles étaient d'ailleurs retenues dans l'alliance des seigneurs par la communauté de leur foi et préféraient encore les abus de la féodalité aux dangers d'une réaction catholique. Sans alliés, sans argent et sans soldats, en butte à des attaques incessantes, les princes essayèrent de sauver quelques-unes de leurs prérogatives, puis, fatigués d'une lutte inutile, n'attendant plus de secours que d'une catastrophe impossible à prévoir, ils parurent se résigner h leur défaite et se contenter de n'être plus que les présidents honoraires d'une république oligarchique.

Les diètes disposent de la couronne, élisent le roi « par un acte de leur « bonne et libre volonté, en vertu des libertés du royaume > (1). Tant qu'il n'a pas été reconnu, accepté par les États, ses pouvoirs sont nuls, quels que soient ses liens de parenté avec les derniers souverains. La naissance n'est pas un titre, mais une simple désignation (2). Le roi est lié par un véritable contrat synallagmatique ; il signe une capitulation électorale qui garantit les privilèges des diverses classes, et toute usurpation a pour conséquence de délier les sujets de leur serment de fidélité. A toutes les époques et dans tous les pays, l'histoire offre de nombreux exem-

(1) Lm doute* qui ont ttt âleréa nr U caneUro dlectif dt la coaronao bobi.

m« à catts époque liannsnt umqueciieDtd'uneoatn-HDi qui a àH taitMoum» eipreaaian Juridique câque. DHicUi qui a pris plut tard le sens d'héritage, ne (igniAatt d'abord que propriété. Dana les documenta bohémei, herei ■'emploie au lieu de poiseisor, lieradilaa aa lieu de proprietaa. Du Cange donne pour BïDoajme da hereditalis, propriua et de beradilagium, poweBiio. V. Jirecak, SlovoDskt pravo t Cechach, I, p. 155 et Kaloiuek, ceaké ttatai praTO, p. 179-181.

(3) C'eat ce que Martena appelle monarcbie mille : ■ Oa appelle encore monarchie mixte celle où l'héritier le plui proche a besoin de la coDÛrmatton de La natiou pour résner. > Précis du droit des gens moderne da l'Europe.

1, 3, se.

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pies de révoltes de la noblesse qui se soulève contra les abus d'autorité des princes, mais dans la constitution bohâme du XVI' siècle, ces révoltes sont prévues et justifiées j elles ne sont pas seulement le fait, mais le droit.

Après l'élection, les rois auraient pu oublier leurs promesses, violer leurs serments, essayer un coup d'état: les diètes les tiennent dans une dépendance continuelle: seules, elles votent les Impôts et elles profitent de leur omnipotence financière pour étendre sans cesse leurs attributions. Leur compétence s'étend k un grand nombre de questions sur lesquelles les rois seule auparavant avaient à se prononcer : parta^ et administration des biens féodaux, composition et jurisprudence du conseil aulique, mines, juife, etc. Les dé- -crets des rois ne sont exécutables qu'après avoir été sanctionnés par elles ; elles demandent et obtiennent l'initiative des lois, d'abord sous forme de prières, puis sous forme de résolutions. Un moment même, elles ordonnent que les décisions de la majorité seront Inscrites dans les archives, les Tables du pays, et acceptées comme lois, même malgré la toi (1547).

Non contentes de s'attribuer le pouvoir législatif, elles Usurpent sans cesse le pouvoir exécutif, forcent les employés h prêter serment & la diète et au royaume, contestent au roi le droit de destituer les grands officiers, finissent même par exiger qu'ils soient nommés sur une liste présentée par les États (1611). Cest le dernier acte et comme la conclusion de la lente transformation qui s'est accomplie à la suite de la guerre des Huesites. Le roi, élu par la diète, lié par des capitulations électorales, dépouillé non-seulement du droit de faire la loi, mais même du droit de changer les agents qui veillent à ce qu'elle soit exécutée, n'est plus que le président irresponsable et Impuissant d'un conseil de ministres, qu'il ne choisit pas librement, qu'il ne peut pas renvoyer et qui sont les dociles représentants de !a majorité de la diète.

Cette transformation de la constitution politique bohème, a-tKfti dit, n'était pas en somme une innovation, et surtout elle n'était en rien contraire h l'esprit de l'ancienne constitution slave et du Husaitisme. La colère soulevée pai- l'intro-

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(luction dea coutumes allemaudâs et le désir de revenir à l'ancien droit national n'avaient pas été étrangers en efifet à la Kévolution; les ducs à l'origine n'étaient-ils pas entourés des chefs de familles, sans l'avis desquels ils ne prenaieot aucune décision grave et qui pouvaient même les déposer ?

Il y avait du moins une innovation, et des plus frappantes, des plus contraires à l'esprit de la Réforme et aux désirs des novateurs. La puissance enlevée à la royauté ne revenait pas à la nation représentée par ses chefs, mais à une caste fermée, jalouse de ses privilèges et qui, en tes augmentant aux dépens du suzerain, n'avait en vue que ses intérêts particuliers et non le bien général. La diète ne représentait pas le peuple, mais la féodalité cèque. Les anciens ducs étaient les premiers entre des égaux, et les Kmètes, leurs conseillers, tenaient comme eux leur autorité de la confiance des tribus ; l'État n'était qu'une immense famille. Au XVI* siècle, les rapports du prince et de la diète sont peut-être les mêmes que ceux des Premyslides et de leurs Kmètes, mais sur quoi s'appuie le parlement?— Sur le peuple? — Certes, non; mais sur quelques centaines de familles, orgueilleuses de leurs ancêtres et qui n'ouvrent leurs rangs qu'à de rares élus. Là, sinon dans l'extension des prérogatives des États, est l'innovation, innovation funeste à la Bohême et à l'aristocratie elle-même.

Partout pénètrent l'inégalité et le privilège ; les classes se distinguent plus profondément, des barrières presque infranchissables séparent le Seigneur du Chevalier, rhonnèU homme du manant; les titres se fixent, une étiquette cérémonieuse s'établit. Dans les rapports des divers membres de la famille, l'influence des idées féodales est de plus en plus sensible. Les souvenirs de l'ancienne constitution de la propriété sont encore trop vivants pour que le droit d'aînesse soit reconnu etilfaudrala formation d'une nouvelle noblesse pour faire accepter les substitutions et les majorats, mais l'aîné, le frère, le mari commencent h sortir de pair. La femme mariée est « en captivité » de mari; les frères disposent de leurs sœurs, les marient, les < donnent au cou-

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vent > (1). Quel contraste avec les doctrioes taboritee ! Ils avaient proclamé l' égalité de tous les hommes, contesté tous les privilèges de classe, de fortune et de naissance, avaient demandé l'émancipation de la femme, lui avaient ouvert la Bible et lui avaient permis de gravir les marches de la chaire et quelque cinquante ans après, les hommes qu'ils avaient foits puissants et victorieux, élevaient plus haut que Jamais les barrières sociales, multipliaient les distinctions et les titres, faisaient de la femm^ l'esclave du mari, de la sœor l'esclave du £rère, et exigeaient comme condition indîapensable de toute participation h la puissance publique l'adhésion à ces idées étrangères (2) contre lesquelles les Hussites avaient si énergiquement protesté.

Les premiers qui parvinrent b. se faire accepter par les Lèches, à obtenir une part dans le gouvernement, furent les Yladykes, les Chevaliers. Ils étaient assez mal vus pourtant, fort suspects, avaient à plusieurs reprises trahi la cause de la noblesse, maa le règne de Yaclav, puis dans la dernière guerre. Ils s'étaient convertis aux doctrines les plus éloignées du catholicisme et conservaient encore des relations avec les restes du parti taborite. La défiance mêmequ'ils inspiraient les servit. On les savait décidés à ne pas reculer devant les moyens extrêmes : dès qu'ils avaient pu se croire menacés par la politique des Seigneurs, ils s'étaient rapprochés des Tilles et avaient formé avec elles une ligue menaçante (3) ; il eût été dangereux de laisser de pareils chefs aux mécontents : mieux valait les gagner, transformer en défenseurs de la féodalité les anciens guides des radicaux. Nonseulement on cessa de leur contester le droit de paraître à la diète, mais on leur ouvrit le tribunal suprême, ce qui

(t) Y. un ctirieaz Invmil ds VomI, da U eonditioti dat fammei d'tiprè» l*aiM»eii droit bohème. (QEtalli. d«r WitMDiohalun. Sîltb. ISSt)- T. anui Kaiha ToTtcovika ; (la lirre de Tobiliebau), Mité pu Bnmdl, Introd. p. XXVI et ehap. Ifô. '

(Z) Lei uoblet n'eu aSKUreat paj moim tatijonn d'êtra lai dâfaotaun du droit national. V. laa tr6i jnstas réflexion* de Beiotd, Zur Oatch. dai Huai' tapthnma, p. 105.

fS} 1487. — Stari letopitové, p. 840.

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entraînai une certaine influence politique. Les seigneurs ne les traitèrent pas cependant tout à fait comme des égaux, les reléguèrent dans une sorte de seconde chambre, se réserveront toujours la majorité dans la Haute-Cour, douze places sur vingt. C'étaient des frères cadets, mais des frères, et la part qu'on leur fit fut assez belle pour répondre de leur dévouement.

Les villes furent moins heureuses que les chevaliers ; il follat de longues années de luttes pour que la porte de la dlôtes'entrouvrîtpour elles. Quels titres avîiient-elles.vraîmeût pour être admises dansles rangs de l'oligarchie qui dirigeait alors la Bohême ! — Sauf quelques villes du Sud et de l'Ouest, elles avaient pris parti pour la Révolution ; Prague avait justifié par le courage de ses soldats non moins que par la science de ses docteurs et de ses prêtres le titre de cité-reine qu'elle portait fièrement. A la fin de la guerre, rejetée pat une révolution intérieure vers le parti modéré, elle avait eii la bonne fortune de se trouver du côté des vainqueurs. Capitale désignée de l'Église nationale cèque, elle avait quelque droit, pensait-elle, à être, ménagée par le roi qui ne l'avait pas vaincue, et par les seigneurs qu'elle avait aidés à vaincre. Elle ne tarda pas h savoir ce que valait ralllance des nobles : elle avait espéré faire entrer quelques bourgeois dans le tribunal suprême; ses demandes ne furent même pas examinées. Encouragéspar ce premier succès, les Lèches contestèrent aussitôt aux députés des villes le droit de pren-> dre part aux diètes nationales. Les cités royales, disaient-ils, ont été créées par les princes, sur leurs domaines ; elles sont leur propriété, leur bien. A quel titre interviendraient-elles entre le roi et le pays î Libre à leurs maîtres de leur accorder des privilèges, mais à condition qu'ils n'entendent pas se servir d'elles contre le reste de la nation (1). C'était pour la bourgeoisie une question de vie et de mort ; si l'opinion des seigneurs l'emportait, elle perdait toute existence légale,

(1) c TontM 1m villsi appirtieDiient an trésor des roia et Mut plu lUpendaul«a qa« les Migneim et las chaTaliar» qui «ont libres. > (V. AmUt CMkf, V, p. SS0-3>8, trois documents qui jettent ud« tïts lamièn sor ies prél«DtioDi des uoble^.

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ses pririlégrea et ses franchises la laissaient dans uno triste condition d'infériorité et d'abaissement : les nobles étaient libres par droit, par nature, elle l'était par permission, par grâce (1).

Ses intérêts n'étaient pas moins menacés que ses libertés politiques ; dans certains cas, les habitants des villes étalent jugrés par le tribunal suprême ; quelle g-arantie d'impartialité leur offiait une cour composée tout entière de nobles? — Il follut un décret pouf qu'elle admît les bourgeois à témoigner (1497). Les biens des bourgeois n'étalent plus inscrits dans les tables du pays et comme cette inscription setild constituait un titre juridique, ils étalent.toujours exposés & des difficultés et h des procès où leurs adversaires étalent il la fols juges et parties. Leurs privilèges étaient sans cesse violés : les nobles créaient de nouveaux marchés, frappiiient les marchandises qui traversaient leurs domaines de droits exorbitants, rançonnaient les voyageurs. Le commerce s'arrêta, la population diminua rapidement. Plus d'un dut répéter avec désespoir les paroles de maître Simon de Tisnow : « 0 peuple Imprudent et insensé ! ouvre les yeux, regarde la dévastation qui est ton œuvre.... Trois fois malheur sur toi qui t'es fait seul tout ce mal, qui, dans ta rage furieuse, as tourné contre toi tes propres mains ! >

Après de longues et sanglantes luttes, les villes, favorisées par les circonstances extérieures, obtinrent cependant satisfaction sur certains points ; leurs députés formèrent te troisième ordre. Mais l'entrée de la bourgeoisie dans les États ne changea en rien le caractère oligarchique de la constitution; il n'y eut qu'une classe de privilégiés de plus. Rien ne met mieux en lumière la victoire de la féodalité que cette défection des villes qui après de si longs combats contre la noblesse bornaient maintenant leur ambition à se faire accepter par elle. Les transformations qui s'opèrent & la même époque dans le gouvernement intérieur des cités sont le commentaire lumineux de cet abandon des anciens principes.

(1]« Les TiUas n'sTuent p»T eUea-miineBaneuii droit et étaient condamnéM à ne pu Kitir du cercle qui leur était tracé d'en bant. • (Pkl&cky V, 1, p. Ut).

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Dans la commune comme dans l'État, le pouvoir passe de tous i. quelques-uns, du peuple à une aristocratie toujours plus étroite. Les bourgmestres, les juges, les conseillers affectent de se regarder comme complètement indépendants du reste de la population, le développement des corporations et la sévérité de leurs règlements restrôîgrnent la liberté du travail et constituent bientôt une coterie de maîtres, exclusive et tracasslère. La réaction qui suivit la bataille de Mtlblberg-, 1547, porta le dernier coup aux libertés municîpaleB ; les privilèges des cités royales furent abolis ou restreints, il fallut une autorisation expresse du roi pour convoquer l'Assemblée générale. La haute bourgeoisie profita plus que la royauté de ces restrictions : la réaction paasa, mais la liberté ne revint pas. L'aristocratie municipale était décidément digne d'entrer aux États.

Lorsque les alliés des seigneurs avaient tant de peine à faire respecter leurs droits, quel pouvait être le sort des habitants des campagnes, des vaincus de Lipan? Tout le poids de la servitude retomba sur eux et ils expièrent longuement leur tentative d'indépendance et la terreur qu'ils avaient un moment inspirée. Les plus vigoureux et les plus énergiques combattaient encore aux frontières ; les autres, foulèsaux pieds depuis vingtans parles armées amies ou ennemies, obligés de payer k tous les partis des impôts écrasants, n'étaient plus en état de continuer la résistance. Découragés plus encore que fatigués, ils étaient mûrs pour la servitude. Quelques anciens compagnons de Procope essayèrent poui^ tant de relever les courages: des bandes insurgées parcoururent le pays, mais ces efforts d'un parti aux abois fbrent fecilement réprimés et les mesures sévères qu'ils provoquèrent hâtèrent l'asservissement complet des colons. Il est des époques maudites dans l'histoire où tout contribue aux progrès de la tyrannie, l'apathie des uns comme l'énergie et les révoltes des autres !

Avant la guerre, la liberté avait cessé d'être le fait, mais elle était encore le droit ; à la fin du XV* siècle, les nobles font sanctionner par la loi toutes leurs usurpations. Les colons, les emphytéotes' ne sont plus que des fermiers tailla-

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477 — blés et corvéables à merci ; le maître augmente arbitrairement les redevances, impose de nouvelles corvées (1), intervient sans cesse dans les affaires du paysan, peut même dans certains cas lui enlever sa propriété (2). Beaucoup n'attendirent pas d'être expulsés, ne se résignèrent pas b être fermiers sur leurs propres terres et abandonnèrent des biens dont le rendement suffisait à peine ti payer les impôts. A chaque instant reviennent dans les chartes de la fin du XV* siècle les mots de village désert et vide. Pour arrêter une désertion qui les ruinait, les nobles s'attaquèrent résolument k la seule liberté qui restât encore aux paysans, la liberté personnelle. En 1453 le droit de suite commence h s'établir ; en 1472, 1474 et 1479, défense aux paysans de passer d'un maître h un autre. Le décret de 14S7 donne enfin aux seigrneurs le droit de reprendre leurs colons partout où ils les trouveront et punit d'une amende de dix h vingt marcs quiconque recevra ou protégera un fugitif (3). Au XVI* siècle, le servage est la condition ordinaire du paysan, deux faits suffisent pour le prouver: d'abord le nombre des lettres d'affranchissement, dont on ne trouve aucun exemple dans les siècles précédents, puis le célèbre décret de 1B31 qui défend au maJtre de retenir sous aucun prétexte l'homme qui veut se consacrer aux études (4). Comme dans l'Europe occidentale au moyen-ftge, l'Église reste le seul asile où le serf puisse fuir la tyrannie des seigneurs.

Les nobles éprouvërentpourtantquelquesscrupules à user de tous les droits que leur avaient accordés les diètes. Ils avaient une conscience trop claire de leurs véritables intérêts pour ne pas comprendre que des impôts trop onéreux et une servitude trop rigoureuse décourageraient leurs colons, les détourneraient du travail, et appauvriraient les maîtres en ruinant les sujets. On comptait parmi eux nombre d'adeptes de l'Unité et l'influence des doctrines des Frères se fait sentir

(1) VrthrJ, n, fh. IV.

(!) Nauc«ni «latacn^ho rjtire [Utnii Jana DolirenaliihD. — [lustruc lions d a cbonUiârJeaiL de Dobfenskj, pBuini).

l3) Pakutj, V, 1, p. £Ti). - Scriiit. rer. BohSm., III, p. t09. W PaUck?, Qedcnkblwtter, Fragae 1674. p. 100.

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dans les Rég-Iements qui témoignent d'un réel esprit de bienveillance et de générosité. Cette retenue et cette modératioû rendirent le courage aux paysans, le progrès général des richesses fit supporter plus facilraaent les redevances et à la veille de la guerre de Trente ans la situation du peuple des campagnes était certainement moins mauvaise qu'un siècle auparavant. Malheureusement cette prospérité momeutanéd et comme fortuite ne changeait rien & la condition légale du serf; l'adoucissement des mœurs, les idées religieuses, l'intelligence des nobles, la sympathie naturelle que créait entre tous les habitants la communauté de foi, de race et de langue avaient diminué les exigences des uns et adouci les rancunes des autres ; mais si, en fait, le mimant n'était pas plus malheureux à. la fin du XVI' siècle qu'au commencement du XV', en droit, il était descendu de la liberté & la servitude. Il dépendait d'un caprice du maître, il lui manquait la condition essentielle de tout progrès réel, la sécurité. Qu'une révolution éclate, que des étrangers et des catholiques usurpent les domaines des anciens seigneurs, et les nouveaux chefs trouveront dans les lois depuis longtemps acceptées, tous les moyens de soumettre leurs aerîa b la plus odieuse tyrannie. L'âge de fer ne commence pour la Bohême qu'après la bataille de la Montagne-Blanche, mais cet âge de fer se prépare et s'explique par l'époque qui procède ; cette ruine sort de ce hien-âtre toléré.

Il ne faut donc pas se laisser tromper par certains faits apparenta. Au XVI' siècle, il n'y a plus en Bohême ni roi ni peuple, il y a des maîtres et des ser&. Dangereux triomphe! La noblesse en fit bientôt la triste expérience. Pour conquérir quelques prérogatives de plus, elle avait supprimé 1b masse de la nation. Sur quoi s'appuiera-t-elle lorsqu'arriveront de nouveau les jours de périls et d'épreuves? Les radicaux avaient succombé, victimes de leurs fautes; les seigneurs ne furent ni plus prudents ni plus heureux : ils expièrent dans l'exil ou sur l'échafaud leur ambition et leurs injustices, et faillirent entraîner dans leur chute la nationalité cèque elle-mâme.

Mais personne ne prévoyait alors les terribles résultats de

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— 47» — la guerre d9 Trente ans, peraonne ne supposait que la race slave en Bohême aurait encore h soutenir la lutte pour l'existence. Sa domination paraissait si bien assurée, si universellemeat reconnue I l.ea diètes n'avaient rien négligé pour mettre au-dessus de toute menace l'indépendance et l'autonomie du royaume, pour protéger le peuple et la langue cèques contre les eiiTahissements germaniques. La passion nationale n'était pas moins vive en effet chez les seigneurs que chez les radicaux : ces ambitieux étaient aussi des patriotes. Les siècles où la féodalité triomphe sont pour le pays une époque de sécurité et de gloire, l'histoire doit en tenir compte aux hommes qui étaient au pouvoir,

Tous, les efforts des empereurs pour soumettre h leur suzeraineté les Slaves, de l'Elbe supérieur avaient échoué et la bulle d'or de Charles IV avait confirmé et sanctionné l'échec des ambitions germaniques. Cependant, la confusion dans une seule personne des qualités contradictoires d'électeur et de roi indépendant, surtout la réunion de la Bohême et de l'Empire sous la dynastie des Luxembourga, excitaient encore h Prague quelques inquiétudes. La guerre des Hussites brisa violemment ces liens trop étroits. Plus tard, le désarroi croisswit, les troubles politiques et religieux afEublirent trop profondément l'Allemagne pour que la Bohème eût h craindre une tentative de revanche. Le son-' venir des Taborites et la terreur qu'avaient jetée leurs victoires jusqu'au Rhin et au Danube auraient suffi d'ailleurs  apaiser bien descolères et h calmer bien des velléités d'ambition. Les rois, encouragés par les diètes, ne permirent pas plus qu'on contestât en droit leur indépendance absolue qu'ils n'auraient accepté en fait l'intervention des rois des Romains dans leurs affaires ; les Empereurs renoncèrent à une suzeraineté purement nominale et l'Allemagne se résigna h la sécession de la Bohême, comme elle s'était résignée h. celle de l'Italie ou de la Pologne (1).

Elle ne paraît même pas avoir gardé de sa défaite une très vive rancune. Une des conséquences les plus malheureuses de la Révolution du XV° siècle, dit Palacky, fut la

(1) a n'y eut «Acanion natardlunuit qn'an point d« Ttta d» l'AU«PUipM*

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malveillaDce doDt les Cèques devinrent partout l'objet : sans doute, en effet, le clerg-é dont la domination avait été mise en dang:er par Hubs et ses disciples, eut grand soin ds dépeindre ses adversaires sous les plus sombres couleurs et la foule finit par ne plus voir dana les hérétiques que des démons déchi^nés. Nous avons une preuve de l'horrear mêlée d'ef^oi qu'inspiraient lea bandes hussites dans le nom de Bohémiens donné aux tsiganes qui arrivent pour la première fois en France vers 1427, au moment où les craintes et les haines soulevées par la Révolution étaient le plus vives. Il ne faut pourtant pas tirer de ce fait singulier des conclusions trop générales et il me parait y avoir quelque exagération dans les paroles de Palacky. Les grands événements du XVP siècle absorbèrent bientôt l'attention générale et l'Église eut assez d'autres ennemis à combattre pour oublier un peu ses anciens adversaires. Dans l'Empire les rivalités nationales ne gardèrent toute leur violence que dans certaines provinces, en Siléstë, en Lusace, là où la lutte était de tous les jours. La communauté de foi ne soJffît même pas à triompher de ces haines et elles survécurent au triomphe du protestantisme. Mais le reste de l'Allemagne ne prit aucune part ni aucun intérêt à la lutte. Elle était trop affaiblie, trop absorbée par ses propres querelles, pour s'occuper de ce qui se passait sur ses Routières : le sentiment national ne s'est éveillé chez elle que très tard. Elle avait si peu conscience alors de sa personnalité qu'elle faillit accepter un slave pour empereur et qu'il fut très sérieusement question de l'élection de Ueorges de Podebrad comme roi des Romains. Si on eût donné suite fc ce projet, les résistances fussent venues de Prague et non de Francfort. C'est que la Bohême ne se sentait pas encore h l'abri de tout danger ; les Empereurs avaient été forcés de renoncer peu II peu à leurs droits prétendus, la Germanie désorganisée était hors d'état de reprendre l'offensive : mais la lutte politique n'avait jamais inquiété bien vivement les Cèques. Ce qui avait excité leurs craintes, c'était l'invasion pacifique et continue de milliers d'ouvriers etde paysans qui fondaient Jes villes, colonisaient les campagnes et chassaient devant

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eux les aDcienshabitauts. La Révolution du XV' siècle avait interrompu Ijrusqnement les progrès des étrangers et sauvé la nationalité slave, mais quelque violente qu'elle eût été, elle n'avait pas écarté tous les intrus ni fait disparaître toutes les traces de l'ancienne occupation germanique. Dans les villes surtout, qui avaient été presque toutes créées ou transformées par des étrangers, les coutumes antérieures h la guerre s'étaient maintenues. Ces souvenirs, ces traditions ne pouvaient-ils pas favoriser une réaction allemande? Les Slaves connaissaient assez leurs voisins pour savoir qu'ils ne se laisseraient pas - décourager par un échec, quelque grave qu'il fût. L'émigration allemande est une inondation qu'on n'arrête jamais tout à fait ; des événements particuliers peuvent la détourner de tel ou tel pays, mais dès que l'ordre est rétabli, un nouveau courant se forme et le fleuve intarissable recommence h répandre ses apports précieux, mais quelquefois embarrassants. Les craintes des patriotes cëques furent justifiées par les événements : le mouvement qui emporta les Allemands vers la Bohême fut d'autant plus fort que la Pologne et la Hongrie leur étaient fermées et que c'était le seul pays qui jouît d'une liberté de conscience à peu près absolue. Heureusement, l'expérience des âges précédents ne fut pas perdue pour les Cèques et ils ne laissèrent pas compromettre leurs conquêtes du XV" siècle. On les a quelquefois accusés de s'être montrés trop tyranniques et trop exclusifs; rien de plus injuste: les précautions rigoureuses qu'ils prirent étaient imposées par la situation. La Bohême, entourée presque Je tuus côtés jiar des populations de race diStéreute et ennemie, est une place forte toujours assiégée ; la garnison a été plus ou moins heureuse dans la lutte, a tour h tour perdu et repris les postes avancés, mais elle est restée maîtresse de la citadelle : au poste d'honneur qu'on lui avait confié, elle a tenu haut et ferme le drapeau remis à sa garde; les assiégeants eux-mêmes n'oseraient lui reprocher de s'être défendue, sins passion mais sans faiblesse, sans violences inutiles mais sabs compromis.

Les Cèques ne repoussèrent pas les étranger.', mais ils ne

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permirent de s'établir à titre définitif qu'à ceux qui consentirent à se faire Slaves, à apprendre la langue du pays : L'Allemand ne peut être autorisé h acheter ou à accepter une propriété que s'il déclare qu'il n'a aucun autre seigneur héréditaire que le roi couronné de^Bohéme et qu'il se soumet à lui comme tous les autres citoyens (1). Le cèque devient la langrue officielle, et personne ne peut se servir dans les tribunaux de l'allemand ou du latin à moins d'une autorisation spéciale des juges (2). A l'approche de la guerre de Trente ans, les États de 1611 rappellent ces diverses ordonnances et décident que tous les étrangers admis jusqu'à ce jour dans le royaume seront tenus de faire apprendre le bohème h lears enfants (3).

ïl est juste, disent les diètes, que les fils de la nation soient préférés aux étrangers, et elles prennent leurs précautions pour que l'autorité reste toujours entre les mains des Slaves. Toutes les chartes imposées aux rois contiennent une clause par laquelle ils s'engagent h ne jamais nommer un étranger à des fonctions publiques (4). Les Allemands ne peuvent siéger aux États ni faire partie des administrations municipales (5).

Un chi&e suffit pour montrer les résultats de cette politique ferme et prudente : à la veille de la guerre de Trente ans, les Allemands ne formaient plus guère qu'un dixième de la population du royaume, aujourd'hui, ils en forment un peu plus du tiers.

Les lois qui faisaient de la langue cèque la langue ofScielle du pays ne soulevèrent aucune opposition, parce qu'elles n'étaient guère que la constatation d'une transformation déjà terminée. Les Seigneurs ne comprenaient plus

Ci) ArehiT ndc;, IV, 517.

(S} Loi de 1547.

(3) Cp. aindsl;, Qeich. dw drsUaîgjslirigen Kriagu, I, p. 117-122.

(4) Trailé-d'IihlaTa (143S — ÂMhii c. III, p. 448). GbarU d'Albert d'AU' triche (Id., p. 460). Charte da WladUUw, 1471. (A. c. IV, p. 453), en 1909, 1S26, etc., etc.

«} Vjbor, n, p. 815 et 3U.

d'autre langue (1) ; dans les écoles, le latin est presque partout remplacé par le bohème et l'entraînement est si ^rand que la Renaissance ne l'arrête pas. Les Cèques ne cherchent dans les études anciennes qu'un moyen de donner à l'idiome national plus de souplesse, de précision et d'élégance. « Il ne me serait pas plus impossible qu'à d'autres, dit Vsebrd, d'écrire en latin, mais je n'oublie pas que je suis cèque ; je veux savoir le latin, maie parler et écrire en cèque. > Tous les écrivains du XY' et du XVI* siècle ont au cœur le même amour pour la langue nationale. Jamais la forme n'a été aussi soignée, le style aussi pur, et & ce point de vue il n'y a aucune exagération k nommer la Renaissance l'âge d'or de la littérature bohème. Ce grand mouvement littéraire sort directement de la révolution religieuse du XV' siècle. Il s'y rattache non-seulement par l'impulsion générale qu'en reçurent les esprits, par les discussions soulevées et la masse d^idées nouvelles jetées dans le monde, mais par l'action directe qu'exercèrent sur la langue et le style les che& de la Réforme. Nous avons dit l'œuvre de Huss et de âtitny ; les frères de l'Unité bohème déploient une activité infatigable de polémistes et d'écrivains : autant de frères, disait-on, autant d'auteurs. Presque tous les plus illustres prosateurs de ce siècle sortent de leurs rangs, Jean Augusta, Jean Blahoslav, Charles Zérotyn, et surtout l'illustre Comenlus, Amos Komensky. La bible de Eralice (1570) fixe définitivement la langue et est acceptée même par les jésuites comme le canon du cèque. De nos jours encore, dit M. Palacky, un maître lut aussi, et un disciple des frères bohèmes, elle est l'étude constante de qui veut écrire purement. II faudrait un volume pour faire l'histoire sommaire de cette grande époque littéraire ; pour donner une idée de l'activité des esprits, il suffit de rappeler qu'on n'évalue pas h moins de 1500 le nombre des ouvrages «ôques connus qui ont été composés du commencement du

(t) Lorsque SfUins Tut enTajé par Frédéric III à U di^la de BeoesoT, il prononça un fort bean discoura en latin, qui ât pleurer tout le monde. On a'spartut pourUtut bien vite que presque parsonae ne l'assit comprii et il &Uat que le chancelier la traduult.

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XVI» siècle à la guerre de Trente aus, et qui fixera le nombre (les écrits qui ont dieparu au milieu de l'épouvantable tourmente où faillit périr jusqu'au nom de la Bohème !

Ces progrès littéraires forcèrent l'attention et l'admiration des peuples voisins et contribuèrent à maintenir l'hégémonie morale que les victoires des Taborites avaient assurée aux Cèqnes parmi les Slaves. Non-seulement les Russes et les Polonais conservèrent jusqu'au milieu du XVII" siècle les institutions militaires de Ziska et les Bohèmes fournirent des soldats et souvent des généraux à tons les peuples de l'Est de l'Europe, mais leur langue fut acceptée comme langue diplomatique par tous les Slaves du Nord (1). En Polofi-iie, l'engouement pour le cèque fut tel qu'il éveilla l'inquiétude de quelques patriotes (2). Mais les plus ardents défenseurs du polonais ne contestaient pas la beauté du cèqae. En Russie, le bohème était également répandu, et Pierre le Grand se félicitait encore de pouvoir causer en slave avec les seigneurs de Prague.

Déj^ pourtant, h cette époque» toute activité littéraire avait cessé ; ce qu'avait produit une révolution, une autre révolution l'avait détruit. « Les nobles et les bourgeois méprisaient la vieille langue du pays ; qui voulait s'instruire ou redonner un air d'instruction, étudiait en latin : le peuple suivait l'exemple d'eu haut ; il ne pouvait pas oublier comjdétemeut le cèque, mais il y mêlait une multitude de mois étrangers et la corruption du style rend presque incompréliensibles aujourd'hui les rares écrits de cette triste période » (3).

Ainsi de quelque côté que l'on tourne les regards, que l'on étudie les conséquences religieuses ou politiques du Hussitisme ou que l'on recherche l'influence qu'il exerça sur la langue et sur la littérature, on voit toujours se dresser le sanglant souvenir de la Montagne-Blanche. L'horizon est

(I) Ciu, ceik. mai. ISït, — JungmariD, lii«t. titeraturjr ceiké, p. 55. (S) DvorADin PoUky, publié à Vnworie dans ta colleciion des aatiun irolonai!, IMS.

(?) rahfkr, CeU-nkblœUcr, p, 31,

brusquement coupé par cet obstacle : le Catholicisme prend sa revanche.

L'esprit alors est envahi par le décourag:emeiit et la tristesse : tant d'efforts devaient donc rester inutiles ! Tant de sang- généreux n'avait pas suffi pour féconder la terre qu'il avait arrosée ! N'surait-il pas mieux valu que Huss ne sortît pas de l'Égliset Pourquoi les Bohèmes n'ont-ils pas courbé la tête, abjuré sans protestation les doctrines condamnées par les papes? Que resta-t-il de leur effort gigantesque? — Des ruines, des édifices renversés, des couvents brûlés, des bibliothèques dispersées, le commerce arrêté, les campagnes en friche et désertes, la féodalité victorieuse et les paysans asservis, l'Utraqulsme bâtard, infidèle k son origine et réforme mort-née, la nation r&lant sous le despotisme d'une monarchie allemande.

Hélas ! c'est une des fatalités de l'histoire que les grandes conquêtes s'achètent par de longues souf&ances et de terribles catastrophes. Sans doute la Révolution du XY* siècle ne tint pas toutes les promesses qu'elle avait laissé entrevoir, elle fut souillée par des violences coupables et de funestes cruautés : elle n'en reste pas moins, malgré tout, une des plus curieuses et des plus fécondes tentatives des temps modernes, et les Cèques en ont eu le patriotique pressentiment lorsque, au début de notre siècle, ils ont commencé par elle la restauration de leur passé.

Les nations, comme les individus, ont des devoirs, stricts, envers eux-mêmes, larges, envers l'humanité. Elles doivent défendre sans injustice, sans haine, mais avec une indomptable énergie, leur individualité menacée, la protéger contro l'insulte, lutter contre l'amoindrissement ou l'absorption. Il faut ensuite qu'elles s'efforcent de contribuer autant qu'il est en elles au progrès et au développement général.

Les Slaves de Bohême pouvaient être submergés par l'immigration germanique: la guerre des Hussites arrêta l'envahissement, sauva la langue cèque de la corruption et de l'oubli, enfonça si profondément dans les âmes l'amour de la patrie qu'une tempête de deux siècles ne l'en arracha pas.

Libre et victorieux, le peuple cèque prouva qu'il avait

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droit à l'existence en se mettant à la tête de l'Europe; le moyen-âge épuisé s'obstinait & ne pas finir, il lui porta le coup de mort. U opposa les droits de la -conscience i l'autorité, il jeta le premier ce cri de liberté que les siècles se transmettent l'un à l'autre depuis lors. Ce jour*là, il fut bien un peuple de civilisation. Si les nations de l'Europe étaient jamais citées devant le tribunal de l'bistoire, si eUes avaient à rappeler ce qu'elles ont apporté h l'œuvre commune, plus d'une, et non des moins flères de leur puissance, hésiterait peut-être avant de répondre : la France montrerait les Croisades et la Révolution, l'Italie parlerait de la Renaissance et l'Espagne du Nouveau-Monde découvert, la -Russie dirait sa longue lutte avec les Barbares de l'Est vaincus et transformés et l'Angleterre l'Amérique colonisée ; au milieu de ce congrès, le Bohème aurait le droit de revendiquer une place glorieuse et Huss passerait avant Luther.

Puissent ces pages trop imparfaites rappeler le souvenir trop effiicé de ces imm(»rtels services et puissent-elles être acceptées par lesCèques comme un témoignage des ardentes sympathies que sont sCtrs de posséder en France les descendants des premiers défenseurs victorieux de la Liberté.

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