ÉCLAIRCISSEMENTS
PRAGUE A LA FIN DU XVI* llfiOLS
Le trait caractéristique de la géographie de la Bohânifl c'est l'unité (1). De tous côtés en effet elle est fermée par des chaînes de montagnes qui, sur la frontière de l'Allemagne, au Nord, k l'Ouest et au Sud dressent leurs cimes couvertes de sapins jusqu'il une hauteur de 1000 à 1600 mètres et, s'abalssant vers l'Est comme pour faciliter les relations des Bohâmes et des Moraves, forment cependant une suite continue de collines et de plateaux assez élevés pour séparer nettement les versants de la mer Noire et de la mer du Nord. De cette ceinture de montagnes partent, vers l'intérieur du pays, des contreforts et des ramifications dont la hauteur diminue rapidement et qui finissent par se perdre dans la plaine centrale. Tous les cours d'eau qui prennent leur source dans ces montagnes descendent vers cette plaine et l'Elbe (en cèque Lahe) les emporte vers la mer du Nord par un étroit défilé resserré entre les monts Métalliques et les monts de Lusace. L'Elbe n'est pourtant pas le fleuve le plus important du pays, mais la Wltava (Moldau) qui, par la direction de son cours non moins que par le volume de ses
(1) V. l'exeelleuta carts da U. Prochazka. It est Uebeax que l'auteur n'ait pM Aoani une éditioD bohème.
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eaux, devroit être considérée comme le courant principal. Partie de la 5umava, elle traverse la Bohême tout entière dans le sens du méridien et entraîne l'Elbe vers le Nord. Au centre du pays, au point de convergence de toutes les routes, s'est élevée la ville de Prague, sur la Wltava, déjà grossie de la Berounka qui lui apporte les eaux du Sud-Ouest, un peu avEmt son confinent avec l'ËIbe qui recueille les ruisseaux qui descendent des montagnes de l'Est et du Nord. Aucnue ville continentale n'a une plus admirable situation et le voyageur qui a contemplé du Yysebrad ou des Hracany ce splendide panorama, ne peut plus l'oublier. A droite de la Wltava s'élève k pic le Vysehrad ; la ville se répand dans la plaine sur les deux rives du fleuve et se développe en amphithéâtre sur les collines qui l'entourent presque de tous côtés. Au Nord-Est se dresse le Vitkov, qu'une victoire de ^izka a rendu célèbre et qui porte depuis le nom du grand capitaine bussite ; au Nord-Ouest, la colline des Hracany s'abaisse vers la Wltava et commande la rivière au moment où ellesort de la ville, comme le Vysehrad la domine à l'entrée. Tout près des Hracany, au Sud, le Pétrin descend vers la cité par une rangée de gradins et se perd de l'autre côté dans le c plateau maudit » de la Montagne-Blanche. Les Cèques forent frappés de bonne heure des avantages militaires des positions du Vjaehrad et des Hracany. Une légende qui paraît avoir un fondement historique, attribue h Libuaa la fondation du château de Prague. Mais les véritables fondateurs de la ville, ceux qui en firent une commune, furent des Allemands. Le grand commerce européen, au moyen-âge, suivait deux routes principales, l'une de l'Ouest è. l'Est, de Parie à Cracovie et Kyjev, l'autre du Sud au N., de Venise k la Baltique : ces deux routes se croisaient à. Prague que sa position géographique destinait ainsi & devenir non-seulement le centre de tout le commerce bohème, mais un immense entrepôt entre l'Occident et l'Orient, les états du Nord et l'Italie. Des marchands étrangers y arrivèrent de bonne heure et comblés par les Premyslides d'exemptions et de privilèges (1101, H74, 1178, etc.), y fondèrent une ville qui grandit rapidement. Les progrès de la centralisation et
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du pouvoir royal fàvoriaèTent aussi le développement de Pragrue, et à la Sn du XTV' siècle, elle ne comptait pas moins de 100,000 habitants.
A ce moment de son histoire, l'ag-glomération que l'on désigne sous le nom général de Prague comprenait trois communes royales, le château et la ville des Hracany soumis au hurgrave de Prague, le château et la ville de Yysehrad, et enfin quelques villages (1). Un des premiers actes de Charles, à son arrivée au pouvoir, avait été de construire h la place de l'ancien ch&teau, un palais royal sur le modèle du Louvre. A côté de la demeure du roi, dans l'enceinte même du château, devait s'élever la cathédrale, qui est encore inachevée. Des couvents avaient été construits dans le Toisinage de l'église métropolitaine, et quelques palais seigneuriaux h côté de la demeure du roi.
A l'Ouest, la petite ville des Hracany était contiguâ au château. La population se composait surtout de nobles et de chevaliers, de chanoines et de prêtres. La ville avait dès lors ce caractère de solennité triste et de calme mélancolique qu'elle a conservé de nos jours. Les ouvriers qui avaient formé à l'origine une partie importante de la population, avaient été peu & peu refoulés et étaient allés habiter, plus h l'Ouest, le bourg de Pohorelec.
Un peu au Sud de Pohorelec, s'élevait un des plus riches et des plus célèbres couvents de la Bohème, le couvent de Strahov. Le versant de la colline qui descendait vers la rivière lui appartenait et était planté de vigTies et de jardins qui couvraient la crête du Pétrin et arrivaient jusqu'à la Wltava.
La Petite-Yille, Mala strana (Kleinaeite}, que l'on nommait aussi la NouTelle-Ville au pied du château (2), conservait comme les Hracany ses anciennes murailles et se distinguait ainsi matériellement comme légalement des constructions
(1) Ja MDfoîe nae fois pour toulas au livre ie M. Tomslc (Dt^japia i Pnhy, Hiatoira de Prague, t II). U. To[nek,ponrlout ce qui concerna la topogrophie da la ville, n'a rien laixâ & faire après lui et je ne puU que rétuniar M>a r£ctt.
{i) Menji idmIo ou Kovémnto pod hradam; auj, Malatlrana (Kleioaail?).
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voisinas. Elle était située tout entière sur la rive gauche de la rivière dont les borda, presque jusqu'au pont, étaient occupés par les jardins de l'archevêché ; la rue que l'on rencontrait alors et qui remontait vers le rink, à l'Ouest, était la plus animée de la ville ; au nord du rink se trouvait le palais de l'archevêque, un des plus remarquables monuments de l'ancienne Prague.
Les deux rives de la Wltava étaient réunies par un mag-nlfique pont en pierre dont Charles IV avait commencé la construction en 1357 et qui ne fut terminé que sous son Buccesseur. On eutrait alors dans la cité la plus peuplée et la plus riche, la Vieille-Ville (Staré mesto, Altstadt). Les rues étroites et tortueuses rappelaient qu'elle s'était formée peu à peu, par l'arrivée lente et continue de nouveaux- colons, par la force des choses et non par décret royal. Elle était encore le centre du commerce le plus actif; l'animation était surtout grande sur le rink ; sur la place on à quelque distance étaient groupés les édifices les plus connus, l'Hôtel-de- Ville (1), la « demeure joyeuse ou Cour des étrangrers », qui avait été comme le berceau d'oii était sortie toute cette prospérité (2), et l'église du Tyn, si célèbre dans l'histoire de la Bohême (8).
La Vieille- Ville était entourée de tous les côtés oti elle ne touchait pas h la rivière par la Nouvelle- Ville (Nové Mesto), dont le mur d'enceinte extérieur allait de la Wltava, an pied du Vysehrad, à la Wltava, vers le Poric. Gonatmite par Charles IV, elle formait par ses rues droites et régulières, par ses places immenses, un contraste frappant avec l'an-
(1) L'HAtel'de- Ville était & l'ongiae nnt m&iion pàrticuUïr«; en 1338, it fat acheté par les eouMillers pour la compta de la commune.
(S) Dèi lei tempi le* plui reoulAa, il 7 arait k Prague, comme daoi le* principalea ville* de commerce de l'Earopa, ans aorte de haut fTyn, otyiinl misto, pince aotourée de pieuij où les âtrangera dépouient leur* marchandiaa* et où il* hablUient. On ; percevait les droite de doiians (Uagolt); (Le peuple d^ ■igné encore de ee nom ijngslt un groupe de maisons qui iïdiaieDt partie da Tjn). — Cp. Prague biBtoriqne en 25 graiures arec teita par Zap, {Prague, 1864 1 en fr&DSaia}.
(8) Cp. Zap, l'égliie du T^n avec planchas dims les PamaUc?, I, p. 10 et ■q. Dès 1310 l'égliie du Tya était regardée comme la premiâre de la Vieille- Ville d« Prague. La service divia j était célébré seulement en allemaud. L'allemand fat remplacé par le céque en 1115.
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cienoe cité, et de nos jours encoie, bien qu'on ait démolifle rempart qui séparait la VieiUe et la Nouvelle-Prague, le Toyagreur distingue sans peine l'œuvre de l'empereur et celle du temps. Sur une des plus vastes places de la nouvelle cité, le KarloTO namesti, était l'Hôtel-de-Ville où commença l'insurrection huesite.
La Nouvelle- Ville était dominée au Sud par le château du Yysebrad. Rien de plus triste aujourd'hui que la colline du Vjsehrad transformée en une citadelle autrichienne qui ne profégB pas la ville, mais la menace ; il ne reste plus trace dea églisea, des palais: les ruines mdmes ont disparu, mais le peuple a conservé le souvenir de l'ancien trône doré du Vjsehrad. Sous le règne de Charles IV surtout, les couvents, les églises rivalisaient de richesse et de splendeur, tandis qu'au loin le re^^ard se reposait sur les campagnes couvertes dejardinset de vignes qui faisaient & la glorieuse capitale une ceinture de verdure et de fleurs.
Il est impossible de déterminer d'une manière précise quelle était la population de Pragnie à la fin du XIV* siècle, mais nous pouvons arriver du moins h. un chifEire approximatif. Le nombre des maisons sur lesquelles l'on a des renseignements assez complets, s'élevait à 4100, dont 1324 dans la Vieille- Ville (1), 2087 dans la NouveUe. 196 au Petit-Côté. Les autres étaient situées aux Hracany, au Vysehrad, dans les faubourgs ou les villages qui, comme Pohorelec et Pisek, étaient compris dans l'enceinte extérieure. Les maisons étaient certainement plus petites qu'aujourd'hui, mais les logements étaient aussi moins grands et la population plus dense. Il n'y a donc rien d'exagéré & admettre une moyenne de 31 personnes par maison (2), ce qui donne un total d'environ 86,000 habitante. Si l'on y ajoute la population flottante, les commerçants étrangerSi les étudiautst les nobles qui y séjournaient quelque temps et amenaient avec eux une suite fort nombreuse, on arrive facilement à cent mille habitants. D'après ces calculs, la Nouvelle-Ville aurait été beaucoup plus peuplée que l'ancienne (42,600 habitants contre
(1) Dkna la nombre, IM mkiwgi jniTflt.
(!) Lamsitié moia s qu'aujourd'hui.
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27,800) mais l'équilibre était sans doute rétablie par la population flottante, probablement beaucoup plus nombreuse dans le Staré que dans le Nové Mesto.
Bien que fondée par des colons allemands, Prague n'était plus dé]& une ville allemande. Les documents ne nous permettent pas de déterminer avec précision les progrès de la nationalité cëque, mais nous les révèlent d'une manière incontestable. Parmi 2000 prénoms d'habitants de la cité que nous connaissons, 1418 sont bohèmes, 693 seulement allemands ; la population cèque eût été ainsi dès lors deux fois plus nombreuse. Cette proportion est cependant encore trop favorable aux Allemands: en effet les pièces publiques on privées font surtout mention des personnes riches et influentes et le nombre des Allemands était relativement beaucoup plus grand dans la haute bourgeoisie que dans les autres classes. La proportion des nationalités n'était pas la même dans les divers quartiers : les noms étrangers disparaissent presque complètement dans le Petit-COté, et les Ceques avaient ainsi reconquis la rive gauche de la rivière, d'où Otakar II les avait chassés. Les Slaves sont beaucoup plus nombreux dans la Nouvelle que dans l'ancienne Ville, qui est restée le séjour favori des Allemands. Aussi, tandis que dans le Nové Mesto nous possédons depuis les premières années du XV* siècle un assez grand nombre de documents bohèmes, dans le Staré Mesto (Vieille-Ville) les actes publics, les décisions des conseils de la commune, les statuts des corporations sont quelquefois en latin, le plus souvent en allemand, jamais en cèque (1). Le pouvgir et la fortune étalent encore d'ailleurs concentrés dans les mains des Allemands; ils étaient les plus riches propriétaires et toutes les charges publiques leur étaient réservées. La population bohème ne supportait pas sans impatience cette domination et à plusieurs reprises elle avoua clairement ses inimitiés et ses rancunes, en prenant parti pour les nobles contre la bourgeoisie : les sentiments patriotiques étaient naturellement d'ailleurs plus exaltés dans la Nouvelle- Ville.
L'antagonisme des deux cités n'était pas moins sensible
(1) Cp. Tonuk, II, p»Miin.
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- 49:! — au point de vue politique. Les commuues avaient pour premier mag-istpat un chef nommé par le roi, le juge, Richter, qui préaidait le conseil de la cité et rendait la juatice ayec le concours d'un certain nombre d'assesseurs. Les membres du conseil {échevins, jurés, kmètes, conauU), étaient désignés par le roi sur une liste de candidats que lui proposaient les membres sortants. Leur nombre variait de 12 à 24. Gomme le juge était souvent retenu an tribunal, on créa la fonction de bourgmeatre qui semble avoir été exercée à tour de rôle par tes jurés. Dans les circonstances graves, les jurés s'adjoigruaient un certain nombre de citoyens, riches ou influents, les A nciena. Mais à côté des Anciens nous voyons, depuis le règne de Charles lY, VAsaemblée générale de la commune qui essaie de concentrer toute l'autorité et ne menace pas moins les prérogatives des anciennes familles que les droits de la royauté. Les rivalités et les divisions dee chefs de la bourgeoisie favorisent les progrès de ses adversaires. Dans la nouvelle cité, le triomphe de l'assemblée générale a pour suite naturelle la victoire du parti démocrar tique. Dans la Vieille-Ville, au contraire, le petit peuple n'arrive jamais au même degré de puissance, même après la victoire des Cèques et l'expulsion des Allemands. Le parti conservateur et modéré reste en général à la tét« des affaires. Le peuple n'y doit ses rares et courts triomphes qu'à l'appui de la Nouvelle-Ville.