ÉTAIT-CE LUI
Tandis que de son côté l'ami de Hyacinthe veillait toute la nuit, à l'atelier, guettant l'arrivée du fugitif chez maître Ninus, Lise Hutin, la bonne fille, de plus en plus soucieuse du sort de l'homme qui avait méprisé son amour, veillait aussi, et non moins inquiète qu'Abel Morand, dans le petit logement préparé par leurs soins pour recevoir l'échappé de Bicêtre.
Dirons- nous ses tourments, ses craintes, ses lueurs passagères d'espérance suivies du découragement le plus profond durant cette longue nuit d'attente? Accablée sous les coups répétés de son incessante émotion, Lise avait cédé à l'épuisement, si bien que vers la pointe du jour ses yeux s'étaient fermés. Le sommeil l'avait vaincue ; mais un sommeil si troublé encore, si léger surtout, qu'on peut dire que malgré l'anéantissement visible de toutes ses facultés, son cœur veillait toujours.
Un bruit de pas presque imperceptible, mais que la pauvre dormeuse perçut bien, elle, la fît tressaillir de joie ; elle écouta : on montait dans la maison ; bientôt les pas se rapprochèrent de la porte vers laquelle Lise avait subitement couru , appuyant déjà la main sur le bouton de la serrure et prête à ouvrir au premier mot dit par une voix connue.
La voix qu'elle espérait se fit entendre :
c'était celle d'Abel Morand. A peine celui-ci eut-il nommé Lise, que la porte s'ouvrit.
« Ah! enfin vous voilà donc?... Eh bien, et Hyacinthe, où est-il ?
— Chut! » dit Abel en refermant la porte avec précaution.
Lise espérait encore, son regard impatient ne cessait d'interroger le prudent compagnon qui ne voulait s'expliquer qu'à huis clos.
« Voyons, expliquez-vous, Abel; est-ce qu'il refuse de venir ici? est-ce moi qu'il craint de rencontrer? dites-le bien vite. Je partirai; il ne me verra pas ; il ne me verra jamais même s'il l'exige ; mais, du moins, que je le sache en sûreté.
— Il faut croire, mam'selle Lise, dit enfin Abel, que le pauvre diable a cherché ailleurs
un asile pour cette nuit, car il n'a pas paru chez le bourgeois. Voyant ça, j'ai bien pensé que ça vous fatiguerait d'espérer toujours inutilement ; aussi, dès que madame Ninus, qui n'a pas plus dormi que nous, a été levée, je me suis dépêché de venir ici pour vous apporter la mauvaise nouvelle. »
Lise pleurait.
« Faut pas encore se désoler, reprit l'honnête garçon; il arrivera peut-être aujourd'hui, sinon ce sera pour demain sans faute. En attendant, vous allez retourner d'où je viens, et moi je resterai ici; j'ai apporté de l'ouvrage pour deux jours. Ces deux jours-là, vous les passerez chez votre parrain, tandis que je travaillerai tout en montant ma faction, et, dès que Hyacinthe montrera le bout de son nez à la porte de maître Ninus, vous sortirez sans faire semblant de rien, pour qu'on ne se doute pas de la chose à l'atelier, et vous
m'amènerez le camarade ici où je l'installerai moi-même. »
Lise s'empressa de quitter Àbel, craignant que déjà Hyacinthe ne fût arrivé en secret dans une maison où il ne pouvait demeurer sans danger pour sa liberté.
Cette crainte était inutile, aussi bien que les soins de la veille avaient été en pure perte : l'élève de maître Jérôme Ninus ne devait plus reparaître chez le lapidaire.
L'histoire d'une heure seulement tient quelquefois une si grande place dans la vie d'un homme qu'elle exige, pour être bien comprise, de longs développements de la part du narrateur ; mais quand chaque jour ressemble en tous points à ceîui qui l'a précédé, et que les jours suivants s'écoulent sans amener aucun changement dans la situation des personnages qui ont le droit ou la prétention d'intéresser
les lecteurs, od peut, d'un trait de plume, glisser sur les années. Les lacunes sont permises à qui n'omet rien de regrettable dans la libre allure de son récit.
Donc, nous venons, d'un seul pas, de franchir un espace de huit ans. Lise n'espère plus, mais elle aime toujours. Abel n'attend plus, mais il n'en est pas moins demeuré fidèle à ce logement qu'il avait loué pour Hyacinthe; logement dans lequel il est venu un jour, pensant qu'il allait bientôt y installer son ami, et où il a continué de vivre et de travailler sans plus songer combien sa demeure est éloignée de l'atelier de Jérôme Ninus. Cependant il va tous les soirs chez son maître pour lui rendre compte de l'emploi de sa journée et pour lui demander sa tâche du lendemain. Abel Morand est ce qu'on appelle une bête d'habitude, épithète plus honorable que polie, dont on se sert pour qualifier les bonnes gens à mœurs simples, à cœur droit, à existence calme
et facile, qui gardent ce qu'ils tiennent, qui aiment ce qu'ils ont aimé et qui dépensent dans un cercle d'affection étroit mais invariable la vie que tant d'autres éparpillent à l'aventure.
Ainsi, huit ans après le jour où Abel Morand était venu dire, un matin, à Lise fatiguée d'une longue veille : « J'attendrai ici pendant deux jours que vous m'ameniez Hyacinthe, » huit ans après, disons-nous, il habitait encore ce même logement et ne songeait guère, ma foi, à le quitter. Or, il arriva pourtant qu'un matin l'un des apprentis de Jérôme Ninus vint annoncer à Abel qu'il devait se tenir prêt à changer de domicile.
« Et
pourquoi ça i
— Parce que le bourgeois lui-même a déménagé.
— Bah î je l'ai encore vu hier soir chez lui,
et il ne m'a pas parlé de ça ; le feu a donc pris cette nuit à la maison ?
— Non, répliqua l'espiègle , c'est maître Ninusqui s'est éteint subitement, comme une chandelle soufflée par un coup de vent.
— Il est mort ?
— Tout ce qu'il y a de plus mort , d'un accès de colère contre Jean Taupin, qui avait oublié d'arroser la roue de bois en polissant des grenats chevés et taillés en cabochon; si bien qu'il y en a un qui s'est échauffé sous la roue, il a fait glace, la glace a filé, et crac! les molécules du grenat se sont désassociées , comme dit le père Du mont, le vieux des anciens de l'état, quand il s'agit de pierres cassées. »
Le méchant enfant qui racontait presque gaiement la fin du maître lapidaire était à la
fois et le dernier venu de l'atelier et le plus maltraité de tous les élèves de Jérôme Ninus. A cette nouvelle, Abel Morand, qui ne se souvenait plus de l'injuste brutalité dont autrefois lui-même avait été victime, sentit son cœur se gonfler, et , s'il ne donna pas une larme à son patron, du moins il donna une si rude taloche à l'apprenti , que celui-ci comprit toute l'étendue du regret que le défunt inspirait à son premier compagnon.
Abel arriva bientôt auprès de la veuve désolée. Il n'essaya pas de sécher les larmes de Geneviève et celles de Lise; mais il s'occupa avec zèle, avec dévouement et intelligence, des derniers devoirs à rendre à Jérôme Ninus.
La bonne femme jusqu'à ce jour n'avait pas eu grande affection pour Abel ; toutes ses pensées étaient en faveur de ce Hyacinthe dont la disparition ne cessait de lui causer
une vive douleur. Le temps n'avait pu la distraire de ses chagrins maternels , et la mort de son mari, loin de faire diversion à son premier deuil, ne fit que lui rendre plus cruelle la perte qu'elle avait faite huit ans auparavant.
« Au moins si celui-là me restait, disaitelle, il serait le successeur de mon pauvre Jérôme; j'aurais encore une famille, et maintenant me voilà tout à fait isolée; je n'ai plus personne à aimer.
— A aimer, c'est possible, dit Abel qui avait entendu les plaintes de Geneviève; mais pour prendre soin de vous, c'est différent, la bourgeoise; vous aurez toujours quelqu'un et ce sera moi ! Nous recauserons de cela quand je rn'aurai plus à m'acquitter de mon devoir de bon compagnon envers celui que je regrette autant que s'il avait toujours été pour moi un bon maître. »
La cérémonie funèbre eut lieu; elle fît tant d'honneur à la piété d'Àbel Morand, que Geneviève attendrie se surprit à dire à travers ses larmes :
« J'ai eu tort de ne pas l'aimer aussi celuilà ; car c'est un honnête homme, un cœur reconnaissant. »
Quelques jours après, Abel, qui avait dirigé l'atelier et aidé à terminer l'ouvrage que la mort de Jérôme Ninus venait de laisser en souffrance, rendit ses comptes à la veuve; celle-ci, après l'avoir remercié de la preuve d'attachement qu'il lui avait donnée dans cette triste circonstance, le fit asseoir auprès d'elle, et le regardant bien en face, comme pour lire dans sa pensée, elle lui dit :
u Je vous l'avouerai, Abel, j'ai longtemps espéré qu'un autre que vous succéderait à mon pauvre mari.
— Je le sais bien, la bourgeoise, vous comptiez sur Hyacinthe.
— Hélas ! oui ; mais il faut renoncer à l'espoir de le retrouver jamais.
— Jamais, c'est beaucoup dire; mais du train dont ça va, ça peut durer encore longtemps.
— Aussi, mon cher Abel, ai-je formé depuis quelques jours un autre projet.
— Pardieu, c'est clair; vous continuerez à faire travailler, et je resterai chez vous en qualité de premier compagnon ; fiez-vous à moi, la maison ne marchera pas trop mal, car je ne changerai rien au système de maître Ninus, pas même à l'égard de ses vauriens d'apprentis.
— Ce n'est pas tout à fait ainsi que j'ai réglé notre avenir; vous resterez ici, mais
comme maître de la maison; moi je ne serai que votre pensionnaire. L'atelier, les pratiques de mon mari, je vous abandonne tout, à charge par vous, mon ami, de consoler deux pauvres femmes qui ont perdu tout ce qu'elles ont aimé jusqu'à présent; moi, le défunt; Lise, le malheureux qui a cherché un asile ailleurs que chez nous, n
Abel trouva la proposition si belle qu'il ne demanda pas même une heure de réflexion. Une seule chose l'embarrassait : c'était de savoir si Lise demanderait à être consolée, et surtout si elle consentirait à l'accepter pour consolateur. Abel était sans amour, mais non pas sans amitié pour la filleule de Geneviève; il avait eu le temps d'apprécier les bonnes qualités de Lise, et, bien qu'elle commençât à devenir vieille fille, c'était peut-être en faveur d'elle seule qu'il pouvait se familiariser avec Pidée du mariage; cela changeait si peu de ehose à ses habitudes î
Geneviève, voyant qu'il abondait dans son sens, se chargea de préparer Lise à l'idée de cette alliance qui devait pour toujours ruiner les espérances qu'elle avait conçues pour sa filleule et pour son fils d'adoption.
Aux premiers mots que lui dit sa marraine, Lise répondit par un refus formel. Abel Morand s'y attendait à peu près; cependant il en fut assez sensiblement affecté. Tant que dura le deuil, on ne reparla plus de ce mariage; mais rien n'était perdu cependant; la veuve du lapidaire savait bien qu'elle trouverait un jour plus tard pour y glisser son idée fixe et la faire pénétrer dans l'esprit de sa filleule. De longue date, on consacrait l'après-midi de chaque dimanche à la promenade. Geneviève donnait le bras à Abel; et, comme Lise ne passait pas un seul jour sans venir voir sa marraine, maintenant que celleci était seule et sans autres parents que l'ouvrière en lingerie, Lise était nécessairement
de toutes les parties de campagne de la veuve et du compagnon. Quelquefois dame Ninus, sans toucher directement ia corde qui résonnait si mal au cœur de l'inconsolable, ne pouvait s'empêcher de dire :
« Abel fera comme les autres, il se mariera ce garçon. Et si la femme que Dieu lui destine n'allait pas pouvoir s'accorder avec moi, il me faudrait pourtant quitter la maison !
— Laissez donc, la bourgeoise, répondait Abel, je la mettrai si bien au pas, ma femme, supposé que je me marie jamais, qu'il faudra qu'elle vous respecte comme sa mère, qu'elle vous obéisse comme à la maîtresse de la maison, ou qu'elle déguerpisse; je m'en irais plutôt moi-même que de vous forcer à nous quitter.
— Oui, et comme cela je n'en resterais pas moins seule. »
En parlant Geneviève adressait jbien un coup d'œil à Lise, et elle semblait lui dire : u Si tu voulais, toutes ces difficultés-là n'existeraient plus. » Mais Lise ne comprenait pas cela, ou bien elle feignait de ne pas comprendre.
Pourtant un jour, à la suite d'atteintes détournées comme celle que nous venons de rapporter plus haut, la filleule de la veuve Ninus prit la parole, et s'adressant à sa marraine :
« Si mon refus d'autrefois, dit-elle, n'a pas trop fâché M. Abel contre moi, vous pouvez lui apprendre, marraine, que je consens à tout ce que vous voulez.
— Ah ! tu lui rends donc justice, enfin !
— Il y a longtemps; mais ça ne m'empêche pas d'aimer toujours l'autre.
— Cependant, tu épouseras celui-ci.
— Oui, pour vous faire plaisir, bonne marraine , et puis pour que l'avenir ne vous inspire plus de ces craintes qui me désolent pour vous.
— Je t'en remercie aujourd'hui, mon enfant; mais toi tu m'en remercieras plus tard, j'en suis sûre. »
Il ne fallut pas de longues négociations pour ramener Abel vers ce projet d'union qu'il avait d'abord adopté avec joie. Depuis qu'il vivait tout à fait en famille avec la bonne vieille et sa filleule, il avait plus d'une fois étouffé, à part soi, un soupir de regret en songeant que cette existence, qui lui semblait si douce, ne pourrait peut-être pas durer toujours. Il accueillit donc comme une excellente nouvelle la proposition que Geneviève vint lui faire pour la seconde fois. A compter de
ce jour, chacun des futurs époux s'occupa des préparatifs du prochain mariage. Lise ne dit que ces mots à Abel, qui la remerciait de ce qu'elle s'était décidée enfin : u Comptez que je serai pour vous une femme dévouée et fidèle; mais ne me reprochez jamais un amour dont le temps et l'absence n'ont pu encore me guérir. » Après qu'elle eut parlé ainsi, qu'Abel se fut solennellement engagé à ne lui point faire regretter, par une jalousie ridicule, l'engagement qu'elle prenait avec lui; après cela, disons-nous, Lise s'efforça de paraître heureuse. Le brave garçon n'avait pas besoin d'efforts, lui, pour l'être réellement.
L'époque fixée pour la célébration de leur mariage approchait; encore deux jours, et Lise Hutin, à la grande joie de Geneviève, allait se nommer madame Morand, quand Abel, qui venait de faire quelques emplettes pour son costume de noces, entra tout essoufflé et le visage en sueur, dans la chambre où se
tenaient les deux femmes. Il leur dit, d'un ton moitié riant, moitié chagrin :
<c Voilà notre mariage à tous les diables maintenant!
— Comment cela? demanda Geneviève.
— Il n'y a rien de fait.
— Comment, les bans ne sont pas publiés?
— Si fait, mais il s'agit d'un autre obstacle.
— Et lequel? dit Lise qui commençait à prendre de l'inquiétude.
— L'obstacle, c'est quelqu'un sur qui on ne comptait pas.
— Qui donc?
— Eh bien, lui, le premier en date, Hyacinthe Monvoisin.
— Il est retrouvé! s'écria Geneviève.
— Vous l'avez dit, il est retrouvé, et par moi, encore! »
Lise écoutait sans oser croire à ce que disait Abel.
« Oui, répéta le compagnon, pleurez! pleurez de joie, mam'selle; je vous le disais bien : il n'y a rien de fait. J'ai vu Hyacinthe ; ce n'est plus un simple ouvrier comme nous, à présent; il s'appelle le colonel Monvoisin ! »
Ce fut par une explosion de surprise, suivie tout à coup d'un morne silence, que Lise et sa marraine accueillirent les dernières paroles d' Abel Morand . Ce titre de colonel , donné à l'enfant d'adoption de Geneviève Ninus, à l'époux espéré de la petite ouvrière, venait d'éteindre tout aussi bien leur dernière lueur d'espérance que si le compagnon lapidaire
leur eût apporté, au lieu de cette nouvelle, l'acte qui constatait le décès de Hyacinthe.
« Vous ne devez pas dire qu'il n'y a rien de fait entre nous, monsieur Abel, reprit Lise, aussitôt qu'elle se sentit assez bien armée contre les mouvements de son cœur pour triompher de la puissante émotion qu'elle éprouvait ; en admettant que cette miraculeuse rencontre soit vraie, car je doute encore, en admettant cela, dis-je, celui que nous avons regretté si longtemps est aujourd'hui d'un rang trop élevé pour qu'il lui soit possible de me donner son nom. D'ailleurs, en eut-il l'intention, maintenant c'est à vous que je veux, que je dois appartenir.
— Est-ce bien vrai, ça, mam'seile? demanda vivement Abel.
— Et si ça n'était pas, qui m'obligerait à parler ainsi, au moment où vous venez, pour
ainsi dire, de me rendre ma parole? Votre conduite a été si belle ! nous avons tant d'éloges à vous donner ! Quant à moi, ajouta la promise d'Ahel, je n'ai qu'un reproche à vous faire, mon ami. »
C'était pour la première fois que Lise lui donnait ce doux nom d'ami ; le futur époux était au septième ciel ; aussi demanda-t-il à Lise, sans trop d'inquiétude :
<c Qu'avez-vous donc à me reprocher ?
— La nouvelle que vous venez m'annoncer aujourd'hui.
— Comment! ne vous sentez-vous pas heureuse de savoir que mon camarade Hyacinthe est vivant ?
— Oh ! oui, sans doute, très-heureuse, répliqua la filleule de Geneviève; cependant
j'aurais mieux aimé n'apprendre cela que le lendemain de nos noces. »
Il faut croire qu'Abel comprit toute la délicatesse et la chasteté de ce vœu; car, dans l'enivrement de son bonheur, il oublia sa timidité accoutumée auprès de Lise, et se laissa emporter jusqu'à lui donner un gros baiser sur la joue.
Jusque-là madame Ninus était restée stupéfaite de ce qu'on venait de lui dire; elle n'avait pas eu la force de reprendre la parole pour obtenir de son compagnon des renseignements plus complets sur sa rencontre avec Hyacinthe; à la fin cependant la voix lui revint, et alors elle accabla Àbeî d'un déluge de questions; par malheur, celui-ci n'avait que fort peu de chose à répondre.
« Je passais rue Neuve-des-Petits-Champs, dit-il, quand je fus arrêté par un embarras de
voitures près de la porte d'un hôtel. Au moment où le passage allait devenir libre , un homme dont la ressemblance avec Hyacinthe me frappa, sortit de cet hôtel; un moment je fus sur le point de l'aborder; mais l'uniforme qu'il portait, les deux ou trois croix dont il était décoré me firent penser que j'étais dans l'erreur, et je le laissai passer devant moi. Je dois dire à ma honte que je ne me sentais pas du tout encouragé à lui parler, bien que cet officier, à qui je barrais involontairement le passage, eût semblé tressaillir et que je leusse vu positivement détourner vivement la tète, comme s'il avait voulu éviter mes regards. Enfin je voulus en avoir le cœur net ; mais tandis que , me reprochant ma timidité , je m'enhardissais à m'adresser ^franchement à lui, il avait gagné l'autre côté de la rue, et quand je fus bien déterminé à l'appeler par son nom, c'est en vain que j'essayai de le retrouver; il avait disparu. Alors je revins sur mes pas, et rn adressant au concierge de Thô-
tel, qui peut-être le connaissait, je lui demandai s'il ne pourrait pas me dire comment se nommait l'officier qui venait de sortir il n'y avait qu'un instant.
u Je crois bien que je peux vous le dire, me répondit-il, il loge ici au numéro 7, c'est M. le colonel Monvoisin. Ainsi, j'avais eu tort de douter : les mêmes traits, le même nom, c'est bien lui.
— Nous irons nous en assurer demain, ajouta vivement Geneviève ; le pauvre enfant ne peut pas nous avoir oubliés ; s'il n'est pas venu s'informer de nos nouvelles, c'est peutêtre qu'il a eu peur de ne plus nous retrouver vivants.
« A demain, la bourgeoise, -n répéta Abeî.
Lise fut la seule qui n'osa pas dire à demain î
Elle n'avait pas moins que les autres le désir de revoir Hyacinthe, et d'apprendre de sa propre bouche l'histoire de ces huit années qui l'avaient conduit du lit de misère d'un hôpital à une si grande fortune militaire ; mais l'honnête fille voulait à toute force aimer son mari, et c'est en pareil cas surtout que l'axiome : Aide -toi, Dieu t'aidera, doit toujours être présent à la mémoire des femmes. Or, pour que Lise s'aidât à aimer un peu plus celui qu'elle allait épouser, il ne fallait pas qu'elle s'exposât à revoir l'homme qu'elle avait tant aimé autrefois.
« Vous irez demain, dit-elle, pendant que je travaillerai ici à ma toilette de mariée; ne lui parlez pas trop de moi ; mais redites-moi bien tout ce qu'il vous aura conté sur ce qui l'intéresse. »
Le lendemain arrivé, Geneviève Ninus s'habilla de son mieux pour faire honneur à ce
f cher fils d'adoption qu'elle allait enfin revoir. Elle espérait du moins qu'il en serait ainsi ; c'est pourquoi le cœur de l'excellente femme battait à se rompre quand, sur la demande d'Abel qui l'accompagnait, le concierge de l'hôtel lui eut annoncé que le colonel Monvoisin était chez lui, et qu'il était disposé à recevoir les visiteurs. Abel donnait le bras à la bonne vieille, pressant le pas de celle-ci, tant il avait hâte d'embrasser son ancien camarade. Ce fut un valet de chambre à livrée galonnée qui les reçut à la porte de l'appartement.
« Dites à votre maître que c'est Geneviève 3Ninus et Abel Morand qui demandent à le voir; il ne peut pas avoir oublié ces nomslà. »
La veuve et le compagnon attendirent sans crainte, mais avec une bien vive impatience, le retour du valet- enfin il parut.
« Vous vous serez trompés , mes braves gens, dit-il avec fatuité ; monsieur n'a pas le plaisir de vous connaître; et à moins que vous ne consentiez à me faire part du motif qui vous amène ici, il ne lui sera pas possible de vous recevoir. »
Abel voulut insister, l'ordre du maître était formel ; d'ailleurs rien ne prouvait au compagnon qu'il eût rencontré juste; c'est ce que pensa Geneviève qui, le tirant dehors par le bras, lui dit :
« Allons-nous-en, Abel. Comme dit monsieur le domestique, vous vous serez trompé; ainsi nous n'avons eu qu'une folle espérance. »
A quelques mois de là, Abel, donnant le bras à sa femme, contemplait avec la foule, et en deçà des grilles de la cour des Tuileries, le magique spectacle d'une de ces revues
que l'Empire prodiguait à la curiosité parisienne. Au moment du défilé Lise tressaillit et dit en se rapprochant plus encore de son mari, comme pour chercher près de lui un refuge contre elle-même :
« Mais regarde donc, mon ami ; cet officier en habit brodé, c'est...
— C'est le général Monvoisin , ajouta un militaire qui se trouvait parmi les curieux.
— Ma foi, reprit Abel, je n'en aurai pas le démenti. Aujourd'hui même il faudra bien qu'il me reconnaisse. Et il entraîna sa femme du côté du Pont-Royal. C'était vers ce point que se dirigeaient les troupes commandées par l'homme en qui ils avaient cru retrouver un ami d'autrefois. Ils arrivèrent tous deux juste à temps pour se trouver sous le poitrail du cheval de l'officier supérieur qu'ils venaient de remarquer.
« Rangez-vous donc ! leur cria le général d'une voix qui ne pouvait plus leur laisser aucun doute.
— Il n'y a pas de danger, général Hyacinthe Monvoisin, repartit en souriant le compagnon; vous ne voudriez pas écraser Abel Morand, votre ancien camarade d'apprentissage chez maître Jérôme Ninus, le lapidaire,
— Vous êtes fou, brave homme, » répliqua le général.
Et il continua sa route.
« Décidément ce n'était pas lui, dit Abel.
— C'était bien lui, » murmura intérieurement la nouvelle mariée ; elle pressa plus tendrement le bras du brave compagnon , comme si elle eût voulu lui faire comprendre qu'elle allait désormais l'aimer sans partage.