‹ Hyacinthe l'apprenti;Chapitre 9 sur 13 · LA LOGE DE FORCE · texte numérisé non relu

LA LOGE DE FORCE

A quoi bon Fart de ménager les transitions? Ne passons-nous pas quelquefois instantanément du rêve au réveil, de la vie à la mort?

Tout à l'heure nous étions au ciel, voici l'enfer maintenant; oui, l'enfer sous la forme de l'hospice, alors très-redouté, de Bicétre.

On était loin encore, à l'époque dont nous

voulons parler, du temps où une administration vigilante, paternelle et dévouée avec intelligence aux soins de l'humanité, devait faire disparaître de l'asile du malheur et de la vieillesse les gênes, les chaînes et les tortures. Ces témoignages, trop longtemps respectés, de la révoltante barbarie avec laquelle on entendait les devoirs de la charité dans un âge que Ton ose dire, cependant, plus religieux que le nôtre, ont enfin disparu.

Ce serait, d'une part, un effrayant tableau, et, de l'autre, un spectacle bien reposant pour l'àme, que la double peinture de l'intérieur de Bicétre à trente ans de distance. Comme il n'entre pas dans notre plan de dresser l'acte d'accusation du passé, nous dirons seulement que des jours meilleurs sont venus enfin pour les habitants de l'hospice, grâce aux efforts constants, à la sollicitude incessante et éclairée de l'homme de cœur et de bonne volonté qui le dirige depuis douze ans.

Un dernier vestige de ces temps calamitenx de l'histoire de l'humanité est encore debout aujourd'hui dans l'enceinte de l'hospice de Bicètre. Caché aux visiteurs de la maison, c'est au delà de tous les travaux d'assainissement, d'utilité générale, nous dirions presque de luxe, qu'il faut aller chercher ce témoin des misères d'autrefois; il est situé à l'extrême limite de la cinquième division de l'hospice, portion réservée aux deux plus terrifiantes infirmités de l'homme : la démence et l'idiotisme.

Le bâtiment dont nous voulons parler a été nommé assez improprement Pavillon de sûreté, car, à dire vrai, rien n'est moins sûr ni moins bien défendu que cette sorte de geôle dont le mur d'enceinte, facilement praticable, invite d'autant plus à l'escalade que de toute part un vaste horizon se déploie devant les yeux du malade prisonnier, comme pour exciter son audace et lui enfoncer plus au vif

l'aiguillon de la liberté. Là s'arrête le pouvoir du directeur et le droit du reédecin; aucun d'eux ne peut signer Yexeat qui rend à la société celui que, par prudence, il avait fallu séparer d'elle. L'habitant de l'une des treize loges de force qui régnent le long des deux corridors de ce corps de logis n'est plus le pensionnaire de l'établissement; c'est un coupable que la justice répugne à frapper puisqu'il n'a plus l'usage de sa raison, mais que le pouvoir enchaîne comme atteint de l'incurable monomanie du suicide, du meurtre ou de l'incendie. Pour les autres commensaux de la cinquième division il y a les travaux du dehors, les visites des parents, les épanchements de l'amitié, l'espoir, parfois trompeur, mais toujours consolant, d'une prochaine délivrance; pour celui qui a pris rang dans l'un des cabanons du pavillon de sûreté, toute communication avec l'intérieur est interdite; il y a l'emprisonnement, l'isolement perpétuel, tant que le mal persiste ; et, si la gué-

rison arrive, il y a le bagne ou léchafaud.

C'est lié, garrotté, étendu sur le lit de l'une des treize cellules du pavillon que nous venons de nommer, que le jeune compagnon se réveilla le lendemain du jour où nous l'avons laissé auprès de sa mystérieuse amie.

« Où suis- je? » se demanda-t-il en regardant autour de lui.

L'aube commençait seulement à paraître et pénétrait à peine dans le corridor de l'étage supérieur sur lequel donnait la porte à clairevoie du cabanon de Hyacinthe, lorsque celui-ci ouvrit les yeux. Une lampe suspendue au mur du corridor, et qui achevait de s'éteindre, jetait obliquement ses dernières lueurs dans la nouvelle demeure de l'élève du lapidaire. Elle dessinait par intervalle , sur la paroi qui faisait face à son lit, les barreaux de la porte en ombres allongées, si

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bien que, dans l'incertitude des sens qui accompagne toujours un premier réveil, il dut se croire emprisonné dans une cage. Hyacinthe s'imagina qu'il rêvait encore, et ce qui le confirma dans cette idée c'est qu'il essaya vainement de soulever ou ses mains ou sa tête que des cordes retenaient fixées sur son grabat. Comme il lui était impossible, en ce moment, de se rendre compte de ces entraves qui lui causaient plus de gêne que de souffrance, il se résigna sans beaucoup de peine à continuer ce mauvais rêve, bien certain qu'il était que, rendu enfin tout à fait à lui-même, il trouverait, dans ses souvenirs de la veille, ample compensation à la douleur soi-disant imaginaire qu'il ressentait en cet instant. Il entendit au loin la voix des chiens, le râle sourd ou strident des épileptiques ; on gémissait au-dessous de lui, à ses côtés on vociférait des cris de rage, et à tous ces bruits se mêlait celui des pas mesurés de l'infirmier veilleur, qui allait lentement d'un

bout à l'autre du corridor, s'arrétant devant chaque loge pour répondre à la plainte par une menace, à la prière par un blasphème, à l'accent trop énergique du désespoir par un horrible sarcasme.

Hyacinthe entendit tout cela et ne s'en étonna pas plus qu'on ne s'étonne, dans le sommeil, des bizarres images que présente la fantasmagorie des songes.

C'était, en effet, un songe bien bizarre que celui qu'il croyait achever en ce moment. Combien à son début le supposé dormeur avait dû être loin d'en prévoir la fin ! Essayons d'abord de pénétrer les replis obscurs de la pensée de notre héros, et de le suivre dans le chemin qu'il fait mentalement vers le passé pour rattacher la chaîne de ses souvenirs.

Celle qu'il ne nomme pas, mais que nous connaissons bien maintenant, lui avait dit en le quittant :

u Non, tu ne me reconduiras pas aujourd'hui; ce serait peut-être t'exposer à un grand danger. Je ne veux pas que mon ami souffre pour moi ; laisse-moi partir seule: demain je te reviendrai plus heureuse et plus belle, car je n'aurai pas subi le tourment de l'inquiétude. »

Arrêté par ces douces paroles, Hyacinthe, toujours soumis aux volontés de sa bien-aimée, courba la tête et répondit tristement :

« Tu le veux, j'obéirai. A demain.

— A demain. »

Un dernier baiser avait clos leur amoureux entretien, et elle était partie en lui souriant encore.

Au moment où la femme aimée prie ou commande, on peut bien dire : y J'obéirai. » Il semble alors que la force et la volonté ne nous manqueront pas pour rester fidèle à ses

ordres; mais quand elle n'est plus là et qu'un triste pressentiment vient nous saisir; quand sa présence ne nous fait plus oublier qu'elle aussi peut courir un danger, et que notre premier devoir est de la préserver du périi? de la protéger même malgré sa défense expresse, quel obstacle assez puissant pourrait retenir nos pas? Il faut, en dépit de notre promesse , que nous courions là où l'intérêt de sa sûreté nous appelle ; elle ne nous verra pas, mais nous la suivrons , et d'assez près encore pour être à portée de nous précipiter entre elle et le danger, aussitôt qu'il se montrera menaçant devant celle à qui nous devons le sacrifice de nos jours en échange de l'amour qu'elle nous a donné.

Le pressentiment d'un événement funeste s'était emparé de l'esprit de Hyacinthe au départ de sa noble amie , et pour la première fois il avait pu concevoir la pensée de lui désobéir; il est vrai que c'était la première fois

aussi qu'elle lui avait imposé le difficile devoir de la laisser partir seule. D'ordinaire c'est elle même qui lui disait :

« Donne-moi ton bras, mon bien-aimé, et ne crains rien pour moi; je sais des chemins où nous pourrons passer sans être exposés aux regards indiscrets des curieux. »

Dès qu'elle se fut éloignée, Hyacinthe, n'écoutant que les conseils de son inquiétude, prit la résolution de la suivre; mais il eut beau se hâter et ne pas s'écarter du chemin que chaque jour ils parcouraient ensemble, le jeune compagnon ne put parvenir a retrouver les traces de son amie. L'avait-il donc devancée? Oh! non; chemin faisant, à défaut de ses yeux son cœur l'eût reconnue. Cependant il revint plusieurs fois sur ses pas, traversant et retraversant des rues , désertes quand il marchait avec elle, mais aujourd'hui fréquentées par les passants qu'il heurte et

dont il est heurté à chaque pas. Il s'étonne de trouver si populeuse une voie qui, d'ordinaire, semble vouée à la solitude, et ce changement, qu'il ne peut s'empêcher de remarquer, le fait tressaillir.

« Est-ce donc que l'amour abuse nos sens quand nous sommes tous deux, elle et moi? Peut-être y a-t-il toujours autant de passants dans ces rues; mais avec elle, c'est elle seule que je vois, et ma sécurité ne vient que de mon aveuglement. »

Ceci ne laissa pas que de lui causer une sorte d'appréhension, et pour le passé dont le mystère ne lui semblait plus autant assuré, et pour l'avenir qu'il voyait entouré de périls dont jusqu'alors iln'avaitpas eu la conscience.

Cependant Hyacinthe, cherchant toujours à reconnaître parmi la foule l'amie qu'il voulait protéger, continuait son chemin. Il alla

jusqu'au terme de sa course sans que ces détours continuels et son attention soutenue lui eussent permis de la découvrir.

C'est devant l'entrée principale du palais de Neuilly qu'il s'arrêta; car c'est là qu'habitait, au temps où se passent les événements de notre récit, Marie -Pauline Bonaparte^ princesse Borghèse, duchesse de Guastaîla, ce diamant précieux de Técrin impérial dont l'admirable beauté permit à Canova de reproduire pour nous le chef-d'œuvre de la statuaire antique, la Vénus de Praxitèle.

Il y avait fête au palais de Neuilly. Fête brillante, somptueuse et pleine de joie en apparence; mais, au fond, cérémonie assez triste et fort gênante pour ceux qui en étaient les héros : on célébrait le retour du prince Camille Borghèse, l'époux indifférent de la belle Pauline. Comme toujours il revenait sans amour auprès de celle qui le recevait sans

plaisir. C'était après avoir glorieusement contribué au succès de la dernière campagne que le prince rentrait cette fois sous le toit conjugal,

Des ifs enflammés illuminaient la porte, la cour et la façade du château; l'éclat de mille bougies dessinait en silhouette, sur les hautes fenêtres des appartements, la foule étincelante de parure qui se pressait dans les salons de la princesse. L'orchestre du bal envoyait au dehors, par bouffées d'harmonie, les mesures pressées d'une sauteuse, la walse favorite de ce temps-là. Dans la cour du château, les valets, en grande livrée, allaient et venaient en toute hâte, comme si le mouvement et la précipitation de ceux-ci avaient dû ajouter un plaisir à l'animation de la fête. L'entrée du parc, d'ordinaire défendue aux habitants du pays, leur avait été livrée à grandes portes ouvertes, pour qu'ils pussent participer, au moins des yeux, à ce bal qui

réunissait tout ce qui faisait l'ornement et la gloire de la cour impériale.

Hyacinthe demeura quelque temps devant la porte d'entrée, moins surpris de ce qu'il voyait que reconnaissant envers l'adorée qui s'était dérobée, par amour pour lui, aux enivrements d'une fête dont elle était la reine.

« Ainsi, tandis qu'on la cherchait ici, sans doute, c'est près de moi qu'elle était, et dans ce moment encore où tous lui parlent avec amour et respect, c'est encore à moi qu'elle pense. Ils n'ont que son ombre; moi seul je la possède en réalité ! »

Fier de la confiance qu'il avait dans l'amour de Pauline, le jeune compagnon s'avança hardiment au delà de la porte extérieure. On le laissa entrer avec ceux qui venaient par flots se répandre dans les allées et fouler de leurs pieds roturiers les gazons aristocratiques de l'habitation princière.

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Le jeune compagnon ne songea nullement à s'enquérir du sujet de la fête; il alla où allait la foule, et elle le conduisit devant la façade du château qui regarde la partie intérieure du parc. C'est là que les curieux étaient réunis en plus grand nombre; ils contemplaient les fenêtres que la chaleur de la saison permettait de laisser ouvertes, et au balcon desquelles apparaissait de temps en temps une valseuse fatiguée, un noble invité ennuyé du bruit de la fête. L'espoir de voir venir au balcon la princesse Pauline et son époux retenait sur place les nombreux promeneurs. Hyacinthe se plaça au premier rang, supposant, si elle venait à se montrer, que c'est lui qu'elle chercherait; car, pensa-t-il, un instinct secret doit lui dire que je suis là.

Longtemps il put croire que son attente serait vaine; mais enfin le noble couple parut et d'unanimes acclamations saluèrent sa présence.

A l'aspect de cet homme qui tenait familièrement par la main sa glorieuse maîtresse, le jeune compagnon ne put étouffer le cri de rage et de jalousie qui monta de son cœur à ses lèvres. Ce cri attira vers lui les regards de la princesse Borghèse, et, par un mouvement rapide et aussi généreux qu'irréfléchi, l'adorable femme se pencha à tomber sous le balcon, comme si elle eût voulu voler au secours de celui qui venait d'exclamer, si haut et avec un accent de douleur si profond, l'émotion violente qu'il avait tout à coup ressentie.

Cette imprudente action de la princesse suffit pour distraire la multitude, préoccupée d'abord du cri qui était parti d'au milieu d'elle. On ne pensa plus qu'au danger dont la sœur de Napoléon avait été menacée, danger auquel elle n'avait dû d'échapper que grâce au mouvement non moins rapide de son époux qui la préserva d'une chute imminente.

La foule ne put que deviner le gracieux sourire qu'elle adressa à celui qui venait de la sauver, mais on vit le prince porter vivement à ses lèvres la main de sa femme, et le vulgaire, qui ne sait pas que les ménages d'en haut ressemblent pour la plupart, aux formes extérieures près, à tant de tristes ménages d'en bas, crut trouver, dans ce baiser conjugal, une preuve de l'heureuse union qui régnait entre les époux , et les acclamations redoublèrent, et il s'y mêla des applaudissements frénétiques, témoignages éclatants de l'adoration du peuple pour tout ce qui porte avec soi un caractère de grandeur et de beauté.

Quand cette émotion populaire fut calmée et que le noble couple eut quitté le balcon, ceux qui s'étaient trouvés proches voisins de Hyacinthe, et qui avaient pu désigner à d'autres l'auteur de cette étrange scène, cherchèrent, mais vainement, auprès d'eux l'homme

dont le cri d'angoisse avait failli coûter la vie à la princesse Pauline.

Le jeune compagnon n'était plus là.

Lui aussi il avait vu et le mouvement de sa noble amie, et l'empressement du prince à la retenir. Bien certain, maintenant, qu'elle ne l'oubliait pas, et que, pour venir à lui, elle n'eût pas craint même d'exposer ses jours, il s'était soudainement repenti de sa folle jalousie. Plein de regrets de son imprudente exclamation, de remords pour le péril qui, par sa faute, avait menacé son amie ; de plus, craignant d'éveiller l'attention, redoutant toute question qu'on eût pu lui adresser et qui n'aurait pas manqué d'attirer une réponse compromettante pour celle dont il gardait le secret, Hyacinthe s'était habilement dérobé à la foule, etT à la faveur de la nuit, il avait gagné la porte du château sans que quelqu'un se doutât qu'il était la cause pre-

mièr.e d'un événement dont on s'entretenait déjà partout, aussi bien au dehors que dans l'intérieur des salons.

Il allait reprendre le chemin de Paris quand une idée tourmentante, triomphant de son irrésolution, l'arrêta à quelques pas de l'habitation princière.

« C'est malgré sa volonté, se dit-il, que je suis venu à Neuiïly; ma désobéissance a failli lui coûter la vie. Attendrai-je jusqu'à demain pour obtenir mon pardon ? Qui sait même si elle viendra me l'apporter demain? Non, je ne puis rester sous le coup de son mécontentement contre moi ; il faut qu'elle sache ma douleur et mon repentir ce soir même, autrement je craindrais de ne plus la revoir. »

Cela dit, Hyacinthe avisa, près de l'endroit où il était, une auberge encore ouverte ; il y entra, s'assit à la table la pins reculée de la

salie commune ; on lui servit du vin ; il repoussa le verre et la bouteille ; il demanda une plume, du papier et de l'encre ; puis, après avoir réfléchi un instant au moyen de faire parvenir sa lettre, il écrivit :

<c C'est en tremblant qu'il s'adresse à toi u celui qui ce soir encore te parlait avec tant « de confiance et d'abandon. Maintenant il « redoute ta colère, car il n'a pas respecté u ta volonté. Si ton cœur n'était pas si bien u disposé à l'indulgence pour lui, il ne se ci croirait pas à l'abri de ton ressentiment, u même en t'avouant que sa désobéissance <c est encore une preuve de son amour pour « toi. Ce soir et pour la première fois, mon « adorée, à ton départ tu n'as pas voulu me u permettre de t'accompagner, et moi je n'ai « pu résister au désir de te suivre. Et puis, u quand je t'ai vue auprès de celui qui se dit u ton époux, un sentiment de jalousie a trait versé mon cœur, et c'est la douleur que

m j'ai ressentie qui m'arracha ce cri si impru- « dent et qui faillit devenir si funeste pour m toi.

u Insensé ! et de qui ai-je îe droit d'être « jaloux ? Les hommes t'ont forcée de porter g son nom; mais devant Dieu tu n'appartiens « qu'à moi seul. Ce saint hymen qui nous « unit, le monde ne nous l'a pas imposé : c'est « toi qui te donnas à l'homme qui n'avait pas « même le pouvoir de te mériter. Pauline, <c princesse impériale , épouse , par la force <: des lois humaines, de l'un des puissants de « la terre , mais, par la volonté du ciel , la u femme ignorée du pauvre artisan, écoute la « prière d'un cœur qui s'est élevé jusqu'à toi « comme le cœur du plus humble s'élève jus- « qu'à Dieu : à force d'amour ! Pauline , ne « me punis pas trop cruellement de la couu pable conduite que j'ai tenue ce soir. Ma vie ^ est à toi : d'un mot, d'un coup d'œil tu peux << m'ordonner de mourir, et j'obéirai avec joie

« sans demander compte à ta toute-puissance u de l'arrêt qui m'aura condamné; mais que « je n'expire pas loin de tes yeux et que mon « dernier regard puisse être encore pour toi « un hommage d'admiration.

« Viens! oh ! viens demain ! Je n'existe que « par toi, ne l'oublie pas, ma Pauline. »

Sur cette lettre, qui semble encore plus ridicule qu'insolente, le compagnon lapidaire écrivit simplement :

« A Pauline, princesse Borghèse. » Et puis, sans la cacheter, il l'emporta, espérant trouver dans le château un serviteur assez dévoué aux intérêts de la princesse pour lui confier ce message imprudent. Mais quand il se présenta de nouveau devant la cour d'honneur, il trouva les portes fermées. Le bal continuait encore à l'intérieur, mais la garde de service, vu l'heure avancée, avait reçu l'ordre de faire

sortir du parc tous les étrangers. Hyacinthe, irrité de l'obstacle auquel il ne s'était pas attendu, voulut forcer la consigne, et, n'ayant pu y parvenir, il essaya de pénétrer par ruse là où la force ouverte ne pouvait lui faciliter aucun accès. Sa résistance avait éveillé l'attention des gardiens du palais ; l'un d'eux même crut reconnaître en lui l'homme qui avait presque fait émeute, une heure auparavant, devant le balcon du prince. On surveillait de près ses pas et ses démarches; aussi, quelque temps après son dernier débat avec la sentinelle, au moment où, se croyant à l'abri de tous les regards, il osait tenter l'escalade d'un mur extérieur pour se glisser dans le parc et de là dans les appartements du château , il fut arrêté dans son audacieuse ascension par quatre valets déterminés à lui faire mauvais parti s'il ne se rendait pas à discrétion.

Là s'interrompait brusquement la chaîne des souvenirs de Hyacinthe ; encore ce que

nous avons dit de son excursion de la veille à Neuilly, lui semblait-il être le début d'un rêve, rêve qu'il croyait achever péniblement sur ce lit de douleur dont la réalité ne lui paraissait, de même, nullement prouvée.

Tout ce passé roulait donc confusément dans son esprit , et il s'obstinait à tenir les yeux fermés pour en retrouver encore quelques bribes dans sa mémoire ; mais rien n'y apparaissait plus , à la suite de son arrestation, sinon le sentiment d'une sorte d'oppression, comme s'il eût encore inutilement lutté contre les forces réunies de plusieurs individus.

Le jeune compagnon s'interrogeait encore dans son esprit assez bouleversé, sur tant d'événements dont il avait peine à se rendre compte, lorsqu'un grand bruit de verrous et de portes qui roulaient avec fracas lui fit ouvrir les yeux.

« Qui est là? demanda-t-il.

— Pardieu, c'est la visite du médecin ; il fait grand jour. Allons! oh! tâchons d'être sage, où sans ça nous garderons la camisole de force.

— Mais, au nom du ciel, où suis-je donc?

— Où tu es? répliqua l'infirmier en ricanant, au n° là, pavillon de sûreté, hôtel national de Bicêtre.»

Hyacinthe, à ces mots, fît un effort pour se relever ; les cordes qui l'empêchaient de toute part, lui serrèrent avec violence les genoux et les poignets; il jeta un regard désolé vers celui qui venait de lui révéler avec si peu de ménagement sa cruelle situation, et répéta avec une expression d'horreur : « A Bicêtre ! »

Cependant Hyacinthe Monvoisin , d'abord

frappé de stupeur, commençait à revenir peu à peu de cette sorte d'engourdissement dans lequel l'avait plongé tout à coup la rude et moqueuse interpellation de l'infirmier du pavillon de sûreté.

Une révolution s'opérait en lui.

Il lui semblait qu'une main invisible soulevait, un à un, la multitude de voiles épais qui jusqu'alors avaient enveloppé son esprit, et; grâce à cette main secourable, la lumière de la vérité pénétrait graduellement dans son intelligence si longtemps abusée par les fausses lueurs de l'imagination.

Quand le médecin des aliénés l'aborda, et que, consultant la note envoyée par la police, il voulut interroger son nouveau malade, le jeune compagnon, qui voyait clair maintenant dans le passé et qui rougissait de son erreur tout en la regrettant , le pria d'éloi-

gner les indiscrets dont ils étaient entourés, ce que Je docteur s'empressa de faire aussitôt; et, lorsqu'ils ne furent plus que tous deux, tête à téte,; Hyacinthe, les larmes aux yeux et honteux de lui-même, parla en ces termes :

« On m'a mis avec les fous, monsieur le médecin, et l'on a eu raison; car tout à l'heure encore j'étais fou; jugez-en : Moi, pauvre orphelin, élevé par charité dans un hospice; moi, simple compagnon lapidaire, j'ai pu me croire l'amant heureux de la princesse Pauline! Parce que je l'aimais, parce que je l'aime encore de toutes les forces de mon àme, je ne tenais plus compte de la distance qui nous sépare à jamais; et, dans mon audacieuse erreur, supposant qu'elle pouvait oublier pour moi ses devoirs d'épouse comme j'oubliais son rang et le mien pour me rapprocher d'elle par la pensée, j'étais assez insensé pour donner un corps et une voix à l'ombre que je pressais dans le délire de mon

esprit et de mon cœur. D'où me vient ee rêve sacrilège, me direz-vous? je vais vous l'apprendre.

u II y a un an à peu près, j'étais chez son joaillier quand elle y arriva pour commander une parure nouvelle. Le devoir, le respect me commandaient de m'éloigner; mais le charme plus puissant de sa ravissante beauté me retint un moment de trop dans ce magasin où elle venait d'entrer. Le maître et les commis, empressés à la recevoir, ne s'aperçurent pas que j'étais encore là; elle venait de paraître : pouvait-on s'occuper de moi ? Nul n'y fit attention; nul, excepté la princesse Pauline. Oui, monsieur, elle daigna me regarder, me sourire, et de ce moment date la folie qui devait me conduire ici.

« Ce sourire, ce regard ont peuplé ma vie d'une foule d'illusions si douces, si enivrantes, que c'est pour moi un malheur de les avoir

perdues; et quand la commotion que j'ai reçue tout à l'heure m'a rendu à la raison, il s'est fait en moi un vide si effrayant que je regrette de ne pas être mort avant d'avoir acquis la triste certitude de mon erreur. Je ne me crois plus aimé, monsieur, et puis -je l'être? Elle ne me connaît pas; elle me reverrait qu'elle ne se souviendrait pas de notre rencontre d'un moment. Non, je ne crois plus que je suis aimé ; mais moi je l'aime ! Non, je ne suis plus fou, mais je suis pour toujours malheureux. Voulez-vous une preuve de ma raison d'aujourd'hui, de mon délire d'autrefois. J'avais paré mon logement pour la recevoir; car, dans ma supposition, elle acceptait les rendez-vous que je lui donnais en rêve; et elle y venait à ces rendez-vous, monsieur ; non pas elle, mais son image, sa ressemblance, son ombre, une apparition aussi impossible qu'audacieuse que j'avais la hardiesse d'invoquer et qui ne manquait jamais de répondre à mon appel de tous les jours. Hier, si l'on n'eut mis

obstacle au projet insensé que j'avais formé de pénétrer jusqu'à elle, j'aurais eu la honte d'être châtié de mon insolence sous ses yeux. Mais que dis -je? cette honte, elle pouvait m'atteindre, je ne l'aurais pas sentie, non, car je serais mort ou de joie ou de douleur en me voyant si près d'elle. Comment ai-je été empêché dans mon entreprise? je l'ignore; on m'a saisi, je crois, comme j'allais franchir les murs du parc de Neuilly ; puis j'ai éprouvé une angoisse si douloureuse que, cédant enfin à la violence du mal, je me serai sans doute évanoui.

« Ce matin, je pourrais même dire il n'y a qu'un instant, j'étais encore sous l'empire de ce rêve qui dure depuis tant de mois ; un mot a suffi pour le faire évanouir; ce mot c'est : Bicêtre !... Bicêtre que j'ai mérité, Bicêtre où je me vois avec horreur, mais où il faudra que je demeure pourtant ; car, si la liberté m'était rendue, je le sens bien, monsieur, ma

folie reviendrait plus audacieuse encore, plus coupable peut-être ! »

Le médecin haussa les épaules en signe de commisération: il dicta à voix basse une prescription à l'élève interne qui le suivait dans sa visite du matin, et il sortit de la loge de force qu'on ferma à triple tour de clef sur lui.

Hyacinthe se considérait comme rendu complètement à la raison; il faut croire que le médecin des aliénés ne partagea pas cette opinion, car il le condamna pendant quelques jours au traitement rigoureux qu'il infligeait à chacun des derniers venus de sa nombreuse et triste clientèle. Le jeune compagnon se soumit patiemment au pouvoir sans contrôle de la science : n'avait-il pas son amour à expier? Plus tard, lorsque le docteur supposa que le pauvre diable devait être guéri attendu qu'il avait assez souffert des soins qu'on lui donnait, il en avertit l'administrateur en chef

de l'hospice, qui s'empressa de transmettre la note du docteur à Son Excellence le ministre de îa police. Celui-ci, meilleur juge, à ce qu'il paraît, de la guéri son des fous que les malades et le médecin, ne répondit à l'économe de Bicétre que par l'ordre formel de retenir indéfiniment, et avec plus de surveillance que jamais, Hyacinthe Monvoisin dans sa loge de force du pavillon de sûreté.

Revenu ou non de sa folie, l'omnipotence du ministre l'avait condamné à un emprisonnement perpétuel.

Ce fut donc en vain que Geneviève, Lise et maître Ninus firent, par un beau dimanche, le voyage de Paris à Bicétre, accompagnés d'Abel Morand, qui, ainsi que nous l'avons fait pressentir plus loin, avait enfin découvert la retraite de son camarade d'apprentissage.

Hyacinthe était du petit nombre de ceux

qui ne devaient jamais être appelés au parloir.

La famille du lapidaire dut s'en aller comme eîie était venue, sans avoir pu apporter une consolation à celui qu'ils aimaient tous, chacun selon la nature et le degré d'affection que Dieu avait mis dans son cœur : Geneviève avec une tendresse vraiment maternelle ; Lise, avec la franchise d'un premier amour; Abel, de toutes les forces de sa bonne amitié, et le brutal, avec sa mauvaise humeur accoutumée.

Les visiteurs n'avaient obtenu qu'un refus pour prix de leurs vives sollicitations ; ruais Abel Morand n'était pas homme à se laisser décourager par un refus, surtout en ce moment où les prières de Geneviève et les regards de sa filleule l'encourageaient si bien à insister; il leur promit de revenir tenter un autre jour quelque moyen adroit de se rapprocher de Hyacinthe; mais cette promesse il

la fit tout bas, car maître Ninus, fidèle à ses habitudes de méchante disposition d'esprit, avait dit : « Je défends qu'on se dérange à l'avenir pour cet animaî-là... s'il est devenu fou, c'est qu'il l'a bien voulu : il ne fallait pas qu'il eût tant d'orgueil et d'ambition ; ceux qui ne pensent qu'à leur métier ne perdent jamais la tète. »

Abel revint donc à Bicétre, malgré la défense expresse du vieux lapidaire. On ne pouvait pénétrer de force dans la partie des bâtiments occupés par les aliénés ; il fallait employer la ruse, la séduction ; mais c'était en ce temps-là chose facile que de séduire les infirmiers du pavillon de sûreté; ils avaient un service si dur, et avaient une rétribution si peu proportionnée avec la somme des dégoûts qu'il fallait vaincre pour exercer cette pénible profession, qu'il n'y avait que les moins scrupuleux qui pussent se condamner à endosser la livrée des veilleurs de la mai-

son. Tout ceci est bien changé aujourd'hui; les droits de l'humanité sont reconnus là où Ton semblait les nier depuis si longtemps; et si le service près des aliénés n'est pas toujours facile, au moins a-t-on si bien adouci le sort de ceux qui s'y dévouent que l'on peut maintenant exiger des serviteurs honorables pour des infortunés dont le malheur n'est plus considéré à l'égal d'un crime.

Quand Abel revint auprès de Geneviève Ninus pour lui apprendre qu'il serait possible de voir Hyacinthe, pourvu que l'on récompensât généreusement celui qui favoriserait cette entrevue, la bonne femme s'empressa de donner tout ce qu'elle avait d'argent à sa disposition, afin que le compagnon pût lui rapporter bientôt des nouvelles de son fils d'adoption. Abel partit de nouveau; mais ce fut un grand chagrin pour lui lorsque l'infirmier avec qui il s'était abouché lui dit, en empochant l'argent de madame Ninus :

« Le voir, ça ne se peut pas; mais si vous avez quelque chose à lui faire passer, c'est différent, je suis à vos ordres. »

Abel allait s'emporter.

« Ne crions pas, reprit le gardien des fous, ce n'est pas ma faute si vous n'entendez pas à demi-mot; je vous dis de lui faire passer quelque chose; pardieu, il ne s'agit pas de douceurs, de friandises, les sous -surveillants mettraient la main dessus, et puis ça serait fini de rire. Mais au lieu de ça, vous pourriez avoir à me dire, par exemple, que demain soir vous serez derrière le mur à l'attendre, et que vous vous trouverez en mesure à ce moment-là pour le faire filer du côté de Paris et pour le mener dans un endroit où il sera en sûreté. »

C'était une évasion que proposait l'infirmier; on pense bien qu'Abel adopta cette idée avec enthousiasme.

« Vous favoriseriez donc sa fuite?

— Pas moi, mais un autre que vous n'avez pas besoin de connaître.

— Tant pis, car je lui aurais serré la main de bon cœur à celui-là.

— Oh ! ça ne suffirait pas, répliqua en souriant l'infirmier; il faudrait avoir autre chose que votre main à mettre dans la sienne : une bonne somme, par exemple.

— Une somme, et de combien ?

— Dame î une centaine de francs ne serait pas de trop pour risquer un jugement et la prison.

— Et demain Hyacinthe serait libre?

— Je vous en réponds.

— C'est marché fait. »

L'ami du prisonnier avait déjà arrangé son plan d'avenir pour Hyacinthe; il se bornait à ceci : Vendre le ménage du jeune compagnon et prélever sur le prix de son mobilier la somme nécessaire à récompenser l'infirmier qui rendait son ami à la liberté. Avec le reste de l'argent il louerait à l'autre bout de Paris un petit logement dans lequel le prisonnier devait demeurer sous un nom inconnu. Telle était la façon dont Àbel avait arrangé les choses. Il revint chez maître Ninus que cette fois il trouva de son avis; il n'eut pas grand'peine à obtenir l'assentiment de Geneviève et celui de Lise pour ce qu'il avait résolu. Ses idées parurent excellentes, et chacun s'employa pour faire réussir un si heureux projet. Dans la journée du lendemain l'élégant mobilier fut vendu ; l'autre local loué au nom d'Abel et garni d'établis que le maître lapidaire y fit transporter, heureux enfin qu'il était d'avoir

retrouvé son ancien compagnon. Tout étant disposé pour recevoir le prisonnier délivré, Abel courut à Bicêtre vers l'heure de la nuit tombante et attendit à l'endroit que lui avait désigné l'infirmier. Enfin celui-ci parut.

« Mes cent francs, dit-il, donnez et filez vite.

— Mais Hyacinthe?

— Eh bien ! est-ce que vous ne l'avez pas fait sauver devant vous ?

— Moi, je ne l'ai pas vu.

— En vérité, voilà dix minutes qu'il est parti.

— Vous me trompez ! »

En ce moment un grand bruit se fit entendre à l'intérieur.

« Qu'est-ce que c'est que ça?

— C'est le remue-ménage qui commence; on s'est aperçu de l'évasion, on court après lui; filez, vous dis-je, ou il vous arrivera malheur et à moi aussi.

Abel n'en attendit pas davantage; il reprit à grands pas le chemin de Paris, espérant arriver chez maître Ninus en même temps que son ami.

Hyacinthe n'avait pas encore paru. Abel se chargea de veiller pour l'attendre, et il envoya Lise au nouveau logement du fugitif où l'honnête garçon devait conduire celui-ci dès son apparition.

Notre prisonnier était libre, en effet; mais sa liberté, il ne la devait pas seulement au marché conclu entre un infirmier de Bicêtre et son camarade d'apprentissage. La main qui

avait brisé ses verrous était bien autrement puissante.

On n'explique pas complètement comment cette délivrance put s'accomplir, mais voilà ce qu'on raconte pourtant :

. L'arrestation de l'amoureux de la princesse avait fait quelque bruit à Neuilly, malgré les soins qu'on avait pris pour assoupir cette étrange aventure. Un jour, parmi les rares visiteurs qui parvenaient à s'introduire furtivement dans le pavillon de sûreté, vint un inconnu qui s'arrêta assez longtemps devant la loge de Hyacinthe. Il fixa assez bien les traits de celui-ci dans sa mémoire pour les reporter avec exactitude sur le papier quand il fut sorti de l'hospice. Ce portrait, remis secrètement à la personne qui pouvait payer du plus haut prix le silence de l'artiste, décida du sort de notre héros. Son évasion fut habilement ménagée ; une voiture l'attendait

sur la route. Cette voiture roula longtemps, et lorsque, arrivé à destination, Hyacinthe, encore étonné de son bonheur, se demandait, dans le délicieux boudoir où l'on venait de le faire pénétrer, à queUe main généreuse il devait sa délivrance ; alors, disons-nous, une femme parut. L'insensé d'autrefois pâlit et tomba à genoux en s'écriant devant elle :

« Mon Dieu ! mon Dieu ! voilà que je redeviens fou ! n

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