COLÈRE DE MAITRE NINUS
Deux choses retenaient en ce monde l'ami de l'orphelin : d'abord le besoin d'atteindre aux dernières limites de son système par la découverte d'une formule aussi incontestable que la lumière du jour, aussi simple que l'unité du premier ordre multipliée par ellemême ; en second lieu, il voulait vivre pour avoir la satisfaction de saluer au moins à son aurore la grande fortune qu'il avait prédite au jeune pensionnaire de l'hospice ; mais le
destin, avare de ses secrets, partant jaloux de ceux qui veulent les pénétrer, ne lui accorda pas la fin doublement glorieuse qu'il demandait. Un matin, comme le vieux commis aux écritures longeait un des bas-côtés de la grande rue du faubourg Saint-Antoine, afin de se rendre à son bureau, une caisse de fleurs, mal scellée, qui faisait jardin devant la fenêtre d'une mansarde, abandonna tout à coup son point d'appui et vint tomber à-plomb sur le chef de l'employé, ce vase précieux, mais fragile, qui recelait, comme on sait, la dernière raison de Dieu. Ce jour-là, l'orphelin ne vit pas venir son ami à l'heure accoutumée ; aussi est-ce assez tristement qu'il l'attendit jusqu'au soir. Le lendemain, l'absence du vieux rêveur commença à l'inquiéter véritablement ; cependant il espéra encore ; mais les jours s'écoulèrent sans qu'il reçût de nouvelles de l'homme qui l'avait pris en affection. Alors, cédant à sa juste anxiété, il prit le parti d'aller s'informer dans le bureau
même, où il n'entrait jamais, de ce que son ami avait pu devenir. Le pauvre enfant ne put retenir ses sanglots quand on lui eut appris que c'en était fait pour l'humanité de cette merveilleuse découverte du secret de l'avenir, attendu que celui qui devait le révéler aux hommes était allé restituer à Dieu ce qu'il lui avait dérobé à force de persévérance.
Ce fut avec un sourire de pitié et bon nombre de sarcasmes à l'adresse du rêveur, qu'on lui apprit l'accident qui avait mis fin aux calculs de celui-ci, c'est-à-dire à sa vie. L'enfant, ne trouvant pas qu'il y eût grand sujet de plaisanterie dans la chute d'une caisse de fleurs qui le privait d'un ami, eut un beau mouvement d'indignation contre ceux qui montraient tant d'insensibilité en parlant d'un brave homme. On le traita d'insolent, on le jeta à la porte du bureau, on fit contre lui un rapport sévère d'où il résulta que l'orphelin, convaincu d'avoir manqué au respect qu'il
devait à ses chefs, méritait d'être rigoureusement puni. Une condamnation à trois jours de cachot noir fit raison de son impertinence.
C'était la première fois, depuis son entrée à l'hospice, qu'il subissait une punition; il ne réclama pas contre l'injuste arrêt qui le frappait. Seulement, lorsque son temps d'épreuve fut passé et que l'administrateur en chef l'eut fait venir dans son cabinet afin d'ajouter une verte semonce à la peine subie, l'enfant exposa avec ingénuité le motif généreux de son emportement.
« Pourquoi n'as-tu pas dit cela plus tôt? lui demanda l'administrateur , j'aurais pu te faire grâce.
— Hélas! répliqua l'inconsolable, enauraisje eu moins de chagrin, puisque cela ne pouvait pas rendre la vie à mon ami? D'ailleurs, pendant ces trois jours-là, j'ai pu le pleurer
tout à mon aise; personne n'était là pour m'en empêcher ou se moquer de moi. »
Cette perte si bien sentie ne fît qu'ajouter une teinte de mélancolie à ce penchant au sérieux que les conversations du vieillard avaient singulièrement développé chez l'orphelin. Si le grand calculateur eût encore vécu, on doit supposer que son jeune protégé n'aurait pu quitter l'hospice sans un vif sentiment de regret; mais il n'y avait plus personne qui le retînt dans la maison de charité; aussi suivit-il volontiers le premier maître qui se présenta pour lui faire ouvrir la grille de sa prison.
Il y a loin de l'hospice des orphelins à la place de l'hôtel de ville, où demeurait en ce temps-là maître Jérôme Ninus; celui-ci fit la course tout d'une haleine, oubliant que l'humanité exigeait qu'il songeât un peu à son compagnon de voyage, dont les jambes pou-
'- 38 vaient se refuser à un si violent exercice.
Arrivé à la porte d'allée de sa maison, le maître s'arrêta enfin; et, se rangeant de côté pour faire passage libre à son nouvel apprenti, il lui dit, mais sans lui faire l'honneur de le regarder en face :
« Monte devant moi, mioche, et tâche de grimper les marches deux à deux, si tu ne veux pas que la pointe de mon soulier te frise les talons de trop près. »
Habitué qu'il était à trouver obéissance sans réplique au bout de chacun de ses commandements, maître Ninus fut fort étonné de voir que le misérable petit orphelin dont il venait de faire emplette, ne se hâtait pas d'exécuter l'ordre qu'il lui avait donné.
« Eh bien! m'as-tu entendu? est-ce pour aujourd'hui que tu te décideras à monter? »
Il se retourna en parlant ainsi; mais jugez de sa surprise, de son inquiétude, de sa colère ! Il était seul : l'enfant ne l'avait pas suivi jusque là.
Dans un premier mouvement d'indignation contre celui qui venait de l'abandonner en route, maître Ninus leva la main pour frapper; mais le coup dont en imagination il menaçait l'orphelin tomba dans le vide. Un moment il donna libre cours à sa fureur; mais bientôt il se prit à réfléchir et se demanda si, au lieu de se laisser aller à une colère au moins inulile, il ne ferait pas mieux de rebrousser chemin, afin d'activer la marche du retardataire, qui peut-être s'était arrêté en route pour se reposer. Alors il retraversa de nouveau la place de Grève, repassa sous l'arcade Saint-Jean, fit le tour de Saint-Gervais, explora les environs, et poussa même jusqu'à la place Baudoyer.
Démarches perdues, peines infructueuses!
Il eut beau parcourir des yeux les rues, la place et le carrefour, il eut beau s'enquérir auprès des passants de l'objet de ses recherches, aucun de ceux vers qui il allait, demandant si l'on n'avait pas rencontré un enfant en peine pour retrouver son chemin, aucun , disons - nous , ne put lui répondre d'une façon satisfaisante. Force lui fut bien de rentrer décidément chez lui, afin de raconter l'événement à sa femme et d'aviser aux moyens de faire ramener à son atelier le petit vaurien qui annonçait dès le premier jour un goût si prononcé pour la liberté.
C'est en maugréant, en frappant du pied, en s'ébouriffant les cheveux d'une façon terrifiante, en maudissant Dieu et les orphelins dont il est le père, que Jérôme Ninus fit part à sa douce et tremblante moitié de l'escapade dont il venait d'être victime.
Mais bien embarrassé fut le maître furieux,
quand madame Ninus, un peu rassurée, lui demanda :
« Est-il bien gentil, cet enfant? a-t-il des yeux noirs? est-ce un blond? est-il marqué de la petite vérole? enfin, est-ce un bon gros rougeaud comme je les aime, ou une mine pâle comme le dernier que tu nous as amené?
— Le diable le sait! reprit maître Ninus; quant à moi, je ne me doute pas plus de la couleur de ses cheveux que de celle de son teint. J'ai vu seulement, à la longueur de ses bras, qu'ils avaient à peu près la mesure voulue pour faire tourner la roue du moulin : pour moi c'était le point essentiel ; quant au reste, je ne m'en suis pas occupé. Mais au fait, tu le verras avant peu, ce petit drôle; car il faudra bien que la police nous le ramène, et alors je le tiendrai de si bonne façon au logis, qu'il ne tentera plus de m'échapper. »
En femme sensée, madame Ninus objecta :
<c Mais, pour le retrouver, il faudrait commencer par porter plainte auprès du commissaire de police, et lui donner le signalement de ce petit vagabond. Sais-tu seulement comment il se nomme ?
— Ma foi ! non ; on me Ta dit, mais j'ai bien autre chose à faire, ma foi ! que de me ressouvenir du nom d'un pareil garnement. D'ailleurs, si tu tiens à le savoir, il est là dans ma poche, le nom de l'animal, écrit sur l'engagement qu'on m'a fait signer à l'hospice. »
En disant cela, maître Ninus tira le papier de la poche de son habit et le froissa en continuant de blasphémer ; puis il le jeta au nez de sa femme, qui était trop bien habituée aux procédés de son mari pour s'en émouvoir longtemps.
D'ordinaire, le premier mouvement de terreur passé, madame Ninus reprenait son sangfroid, et alors elle se sentait le courage d'opposer tant de calme à la plus violente colère du brutal, qu'il fallait bien à la fin que celleci vînt se briser contre la force d'inertie qu'on lui opposait.
Connaissance prise du traité passé entre l'administration , tutrice des orphelins , et Jérôme Ninus, maître lapidaire à Paris, les époux apprirent que l'apprenti qui faisait défaut dès le premier jour, se nommait Hyacinthe Monvoisin, et qu'il' venait d'atteindre sa treizième année. De plus, ils savaient que cet enfant était fils de Théodore et de Félicité Monvoisin, tous deux décédés, l'un à Bicêlre, division des aliénés; l'autre, un soir d'hiver, sur la route de la Maison-Blanche, comme la pauvre femme venait de rendre ses devoirs de veuve au défunt.
Ces derniers renseignements faisaient lob-
jet d'une note que l'agent de surveillance de l'hospice avait cru devoir écrire lui-même en marge de l'engagement du jeune Monvoisin, dans l'espoir, sans doute, d'intéresser plus vivement le maître en faveur de son nouvel apprenti.
Jérôme Ninus avait rarement la fibre sensible montée sur le ton de l'attendrissement, et, dans ce moment surtout, elle résonnait assez mal; aussi la note bienveillante de l'administrateur des orphelins ne fit-elle d'impression que sur le cœur de madame Ninus.
« Pauvre enfant! dit-elle, je le plains.
— Et moi je le donne à tous les cinq cents diables! » reprit le lapidaire tout occupé de sa mésaventure.
Doué d'une activité de corps et d'esprit capable de désespérer quiconque eût essayé
de lutter avec lui, le terrible homme ne tenait pas en place : il allait, il venait, il grommelait entre ses dents, il se heurtait contre un meuble et n'en jurait que plus haut. Sa femme le supplia en vain de s'asseoir et de prendre le temps de déjeûner; mais il s'y refusa, ne voulant pas se donner de répit qu'il ne se fût mis en mesure de répondre devant qui de droit de l'enfant qu'on lui avait confié. C'est à peine s'il se reposa une seconde de sa longue course dû matin.
Aussitôt qu'il eut fait part de l'aventure à madame Ninus, il passa dans l'atelier afin de rendre visite à ses onze travailleurs. Le grognement qu'il leur fit entendre, le froncement de sourcils qu'il laissa voir en s'approchant d'eux les avertirent de se tenir sur leurs gardes; car il ne faisait pas bon pour celui qui se laissait prendre en faute alors que maître Ninus était dans ses accès d'humeur massacrante.
Chacun, à son entrée, ayant senti l'odeur d'orage prochain que le patron promenait avec lui, se mit à piocher la pierre dure de façon à conjurer la foudre qui ne demandait qu'un prétexte pour éclater. Mais, bien que le brutal eut trouvé tout son monde en merveilleuse disposition de travail, il ne laissa pas que de découvrir ça et là un jour, favorable au jeu de sa colère; il prit comme balle au bond la plus légère occasion de gronder ; de la plus petite négligence il fît un crime irrémissible, murmura de grosses injures contre ceux qu'il ne pouvait frapper; quant aux autres, maître Ninus ne se donna pas la peine de leur parler; mais un revers de main à droite, une oreille tirée à gauche, témoignèrent qu'il n'oubliait aucun de ses administrés.
Ce calmant pris, le lapidaire ferma brusquement sur lui la porte de l'atelier ; quelques minutes après, le commissaire de police avait reçu sa plainte. Le procès-verbal signé,
Jérôme Ninus alla, de son pied léger, annoncer ce qui s'était passé à l'administrateur de Thospice, qu'il devait instruire de la disparition de l'enfant. Peu s'en fallut qu'il n'exigeât un autre apprenti en échange de celui qui lui faisait faute ; car, disait-il, je prévois bien que j'aurai de la peine à faire quelque chose de bon de celui-là. »
On lui fît observer qu'avant de désespérer des gens il fallait au moins en avoir essayé. Ceci était fort juste; cependant maître Ninus répondit avec non moins de justesse que la condition indispensable pour pouvoir essayer des gens, c'était de les avoir à son service.
« Or, d'après la tournure que prennent les choses, dit-il encore, je ne prévois guère quel jour je serai à même d'asseoir une opinion sur la capacité de votre Hyacinthe Monvoisin. »
L'agent de surveillance convint que l'objec-
tion était sans réplique ; mais aussi il ajouta que, quelque part que fut le réfractaire, il ne tarderait pas à être replacé sous la domination de son maître.
« D'ailleurs, cet enfant, continua l'administrateur, a fait preuve jusqu'à présent de tant de docilité, de douceur dans le caractère; il a montré tant de bon vouloir dans l'exécution -de tout ce qu'on a pu lui ordonner pour le service de la maison, que ç'e t seulement à un événement extraordinaire qu'il faut attribuer sa disparition. »
Pour donner encore une opinion plus favorable de l'élève de l'hospice, on raconta à maître Ninus sa liaison avec le vieil employé et le motif si honorable de l'unique punition qui lui avait été infligée. L'éloge qu'il entendit faire du fugitif ne disposa pas beaucoup mieux le lapidaire en faveur de Hyacinthe ; mais, quitte maintenant de son rôle de répondant auprès de l'autorité, il dit :
« Si celui-là ne se retrouve pas, j'en viendrai chercher un autre. » Ceci convenu, il reprit, de ce pas alerte que nous avons dit plus haut, le chemin de la place de Grève.