LE MAITRE ET L'APPRENTI
Jérôme Ninus n'était plus qu'à quelques enjambées de sa maison quand il aperçut, sur le seuil de l'allée, un petit blondin qui, tout en essuyant la sueur qui ruisselait de son front, lui faisait signe, et de la main et du sourire, de se rassurer et de venir à lui.
Le maître l'avait si peu regardé d'abord, que, n'eut été l'uniforme de l'hospice dont l'enfant était encore revêtu, il n'aurait pu dire en passant à côté de lui :
— M - « Voilà mon fugitif ! »
C'était lui cependant, lui dont la mémoire fidèle et les regards perçants avaient reconnu de loin celui qui venait de passer tant d'heures à le chercher.
« Te voilà donc enfin, petit scélérat! s'écria maître INinus en l'abordant ; m'as-tu fait courir assez, depuis ce matin !
— Et moi donc? si vous croyez que je me suis reposé ! repartit Hyacinthe en continuant à sourire au brutal qui sourcillait méchamment.
— Voyons ! pas de mensonge, réponds vite; d'où viens-tu ?
— Le sais-je? moi qui ne connais pas Paris; ce dont je puis vous répondre, c'est que je viens de bien loin, continua l'orphelin avec
un aplomb qui témoignait bien moins de son effronterie que de son innocence.
— Il aura été sur les boulevards, le coquin !
— Justement, d'un bout à l'autre des boulevards, et bien plus loin encore.
— Ah ! tu réponds !
— Comment, si je réponds? repartit Hyacinthe, surpris de l'étrange reproche de son maître ; mais il le faut bien, puisque vous m'interrogez.
— Et tu crois que cela se passera ainsi ? monte, et plus vite que ça, vaurien ! nous nous expliquerons là-haut. »
Maître Ninus, à l'aspect du soi-disant déserteur, avait repris toute sa colère ; il saisit l'enfant par le collet de sa veste, et se prépa-
-Serait à lui faire rudement arpenter les trois étages, quand Hyacinthe, qui ne souriait plus, se retourna :
« Monsieur, lui dit-il, vous avez tort! »
C'était la première fois qu'un être si chétif osait lui jeter à la face ces trois mots qu'il méritait si souvent d'entendre.
L'inaccoutumé d'un pareil langage l'étourdit, ses yeux roulèrent furieux, les cordes de son cou se tendirent; il devint pourpre et si gonflé d'indignation qu'on eût dit que son sang allait faire explosion.
« J'ai tort! j'ai tort! » murmura-t-il.
Voilà tout ce que sa rage, qui bouillait intérieurement, lui permit d'articuler.
«Oui, poursuivit Hyacinthe, vous avez
lort de vouloir me maltraiter, quand je n'ai rien fait de mal et que je ne vous appartiens pas encore. Je ne suis qu'un pauvre enfant, élevé à l'hospice des orphelins; mais on a dû vous dire que là, où l'on est si sévère, je n'ai été puni qu'une fois, et encore ce fut injustement. »
Le ton de fermeté respectueuse qu'avait pris le petit bonhomme ne pouvait pas imposer beaucoup à maître Ninus; cependant les éloges que l'administrateur de l'hospice avait cru devoir donner à la bonne conduite de Hyacinthe revinrent en ce moment à l'esprit du brutal; sa colère se calma un peu, et, si ce n'est avec douceur, du moins c'est sans ajouter un geste menaçant à ses paroles qu'il répliqua :
« Par Dieu ! il serait plaisant que monsieur le raisonneur voulût me prouver qu'il y a dans tout ceci plutôt de ma faute que de la sienne !
— Je ne veux que vous dire franchement la vérité sur ce qui est arrivé.
— Mais, petit vaurien que tu es ! riposta maître Ninus en retenant Hyacinthe sur la première marche de l'escalier, il est arrivé que tu ne m'as pas suivi comme c'était ton devoir de le faire.
— Oh! sans doute que je ne vous ai pas suivi; car, un pas de plus, et j'étais écrasé par une grosse voiture. . . Oui, sans une bonne dame qui m'a arrêté au moment où, en courant derrière vous, j'allais traverser je ne sais plus quelle rue, je n'aurais pas manqué d'être renversé sous les pieds des chevaux. Celle qui m'a sauvé a poussé un si grand cri de frayeur que tout le monde s'est retourné, excepté vous, à ce qu'il parait.
— C'est possible, au fait ! je crois que j'ai entendu le cri de cette femme : mais s'il fal-
lait s'arrêter toutes les fois qu'on entend du bruit dans la rue, ce serait à n'en pas finir, on n'arriverait jamais.
— Vous voyez donc bien, monsieur, que je ne suis pas coupable.
— Pas coupable ? dis-tu, et d'où vient que tu n'as pas continué ta route ensuite?
— Au contraire ! c'est ce que j'ai fait; mais impossible de vous rattraper : vous alliez si vite, et il y a tant de chemin qui se croisent ! Jugez de mon embarras quand je ne vous revis plus devant moi ! Comment savoir si vous aviez été toujours tout droit, ou si vous aviez pris un détour, et, encore, de quel côté devais-je tourner? C'est à peine si je me rappelais votre nom, que j'ai seulement entendu lire ce matin sur mon engagement; quant à votre adresse, je l'avais oubliée, ou , pour mieux dire, je l'ignorais, et c'est
à la chercher que j'ai passé tout mon temps.
— Et comment l'as-tu apprise? qui te Fa donnée?
— Oh! certes, ce n'est pas la première personne à qui je me suis adressé, repartit Hyacinthe avec un certain mouvement d'orgueil et reprenant un peu de son air enjoué, car il voyait de moment en moment les traces de la mauvaise humeur s'effacer du visage de son maître. On m'avait bien dit ce matin , à l'hospice, continua-t-il, que j'allais entrer en apprentissage chez un lapidaire; mais qu'estce que c'est qu'un lapidaire? voilà ce que j'ignorais absolument. Il a donc fallu d'abord m'en informer auprès de quelqu'un, et ce queîqu'un-là n'était pas facile à trouver; car, sur cent personnes peut-être que j'ai interrogées sur ma route, pas une ne pouvait me répondre. Pourtant je ne perdis pas courage, et, à force de m'adresser tantôt à l'un, tantôt
à l'autre, je finis par rencontrer un brave homme, un savant, un écrivain public, qui m'apprit que les lapidaires sont ceux qui taillent les diamants que les bijoutiers mettent dans les bagues, dans les boucles d'oreilles, dans tous leurs joyaux enfin. Cela me mit tout de suite sur la voie, et je me dis alors que tous les marchands de bijoux de Paris devaient connaître maître Ninus.
— En vérité ! mais ce n'était pas trop mal raisonner, observa tout haut celui-ci; puis, comme s'il eût été fâché d'avoir donné à l'enfant une approbation si formelle, il ajouta brusquement : Voyons, achève, petit drôle !
Hyacinthe ne demandait pas mieux que d'obéir.
— Comme vous dites, monsieur, reprit-il, j'avais assez bien raisonné mon affaire; ce qui ne m'empêcha pas de passer encore beau-
coup de temps avant d'être en état d'arriver tout droit ici sans nie tromper de chemin. Je ne saurais vous dire dans combien de boutiques de bijoutier il me fallut entrer, et toujours sans qu'on sût ce que je voulais dire quand je demandais M. Ninus, maître lapidaire. Les marchands me renvoyaient de l'un à l'autre; et même il s'en est trouvé qui, non contents de ne pouvoir me donner des renseignements positifs, s'amusèrent de mon embarras au point de me faire promener inutilement tout le long des boulevards»
— Et que ne retournais-tu simplement à ton hospice? là, tu aurais su tout de suite où je demeurais.
— J'y ai pensé, répondit Hyacinthe; mais il me semblait plus beau de vous retrouver de moi-même dans cette grande ville que je ne connaissais pas; et, comme on finit toujours par en venir à ce qu'on veut, j'ai repris courage et je suis arrivé jusqu'ici. »
Il colora ces derniers mots d'une teinte de vanité satisfaite, qui indiquait le bon naturel de son caractère en même temps qu'elle témoignait de la portée de son intelligence. Après une telle explication de sa conduite, le jeune Monvoisih s'attendait à recevoir les félicitations de maître Ninus; mais celui-ci, comme on doit le supposer d'après ce qui précède, était sobre de compliments.
« Allons, c'est bon, voilà assez de bavardage ; trotte maintenant. »
C'est là tout ce que Jérôme Ninus crut devoir dire à son apprenti, en lui indiquant de nouveau l'escalier à gravir.
L'enfant pensa peut-être que c'était bien peu ; mais, s'il eût mieux connu le maussade personnage, il aurait pu trouver, rien que dans ces paroles dites avec brusquerie, pleine mesure de satisfaction pour son amour-propre,
car un demi-blâme c'était un grand éloge dans la bouche de maître Ninus.
Après avoir ainsi rendu compte de l'emploi de son temps, Hyacinthe monta si lestement l'escalier, qu'il avait dépassé de deux étages le palier du lapidaire quand celui-ci s'arrêta à sa porte.
« Eh bien! où va-t-il cet imbécile-là? s'écria maître Ninus. Tu montes trop haut, animal ! tu vois bien que c'est ici.
— Vous ne m'aviez pas dit de m'arrêter au troisième, » répondit l'enfant en se laissant glisser sur la rampe pour redescendre plus vite.
A ces mots, le maître fut pris d'un accès de toux sèche et pénible : c'était encore une de ses formules approbatives; mais il fallait être accoutumé à celle-là surtout, sans quoi on au-
— Gérait pu s'y tromper et la prendre pour une sourde expression de mécontentement.
« Voilà le polisson ! dit Jérôme Ninus à sa femme, en poussant par les épaules l'orphelin qui s'était rangé respectueusement de côté pour laisser passer son patron. C'est parce que monsieur a peur des voitures qu'il m'a abandonné en route ; mais enfin il n'y a que demi-mal, puisqu'il a su retrouver son chemin.
— C'est très-bien cela, mon enfant, s'empressa de dire la bonne femme, frappée de l'intéressante physionomie de Hyacinthe, et de l'expression de douceur que n'aitérait pas la vivacité intelligente de ses beaux yeux bleus.
— Oh ! répliqua le lapidaire, il paraît que le mioche n'est pas tout à fait un idiot; mais c'est un raisonneur, un faiseur de belles phrases,
nous verrons à lui faire passer cette infirmitélà. »
On sait comment maître Ninus pratiquait Fart de guérir auprès de ses élèves. Cependant, quelque habileté qu'il eût à saisir le moindre sujet d'exercer son terrible savoirfaire, il ne put parvenir, quoi qu'il fît pour cela, à trouver l'occasion favorable de compter, au moins une fois, le jeune Monvoisin au nombre de ses patients.
Dès le premier jour, l'orphelin comprit qu'il ne devait espérer ni indulgence ni bons traitements de la part de cet homme, et que, pour obtenir de lui seulement stricte justice, il fallait qu'il marchât invariablement dans la ligne droite du devoir. 11 prit avec lui-même l'engagement de ne jamais s'écarter de cette voie étroite , et il sut s'y maintenir avec une si scrupuleuse exactitude, que Jérôme Ninus murmurait parfois de ne l'en pas voir dévier.
A dater de ce moment, il s'établit entre le maître et l'apprenti une sorte de lutte dans laquelle l'un des deux cherchait toujours à trouver l'autre en défaut, tandis que celui-ci s'efforçait , de plus en plus , de mériter des éloges.
Quelle que soit la dose de raison, d'adresse et d'intelligence qu'il ait plu à Dieu de départir à un pauvre orphelin , élevé dans un hôpital, il n'est pas douteux que, sans le secours d'un tiers , Hyacinthe n'aurait pu se tenir incessamment à l'abri de l'impitoyable sévérité de son maître; car il n'était pas moins que les autres apprentis journellement en butte aux caprices de la plus minutieuse exigence. Mais quelqu'un lui vint en aide; et, grâce à cette protection qui se manifestait chaque jour, et pour ainsi dire à toutes les heures, le jeune Monvoisin parvint à passer d'une façon assez tolérable le temps de son long apprentissage.
Cette Providence de l'orphelin, ce fut Geneviève Ninus, la femme du lapidaire.
Elle avait laissé tomber sur l'enfant un coup d'œil favorable; le premier sentiment d'intérêt qu'elle avait puisé dans la note que l'administrateur de l'hospice avait écrite sur l'engagement de son pensionnaire fut loin de s'affaiblir lorsqu'elle fut à même de connaître Hyacinthe.
Placée entre l'homme colère et l'enfant docile, ici comme un pouvoir modérateur, là comme un sage conseiller, elle désarmait parfois l'injuste courroux de l'un, tandis qu'elle excitait toujours le bon vouloir de l'autre.