LES JALOUX
Ce penchant naturel à la bienveillance qui fit incliner tout à coup l'excellente Geneviève Ninus en faveur du nouvel apprenti de son mari, et qui le préserva si souvent des mauvaises dispositions du brutal, ne devait pas le protéger aussi efficacement contre la jalousie de ses jeunes camarades d'atelier.
A son arrivée chez le lapidaire, ceux-ci s'éétaient dit entre eux :
« Bon ! en voilà un nouveau que le maître va avoir à battre ; tout ce qu'il recevra de coups, nous ne l'aurons pas. »
C'était un raisonnement aussi absurde que peu charitable qu'ils faisaient là , ces pauvrets; car, une fois en humeur de battre, Jérôme Minus ne s'arrêtait pas à frapper sur un seul.
Comme ces gens à estomac complaisant, dont l'appétit augmente avec la profusion des mets, son besoin de frapper se mesurait sur le nombre des victimes qu'il rencontrait sous sa main, et sa colère montait en raison directe du plus ou du moins de matière châtiable que le mauvais sort mettait à sa disposition.
Ainsi, disions-nous, Hyacinthe Monvoisin, que les sévères règlements de l'hospice des orphelins ne trouvèrent jamais en faute , ne
mérita jamais non plus d'être battu par son terrible patron ; les espérances peu généreuses des onze .autres souffreteux courbés sous la main de fer de maître Ninus furent trompées; bien plus, au lieu d'avoir sa large part des coups que le patron distribuait quotidiennement à ses élèves, le jeune Monvoisin fut souvent, et à son grand regret , la cause du supplément de bourrades et de horions que ceux-ci recevaient; car le brutal ne manquait jamais de faire main-basse sur les autres, à chaque fois que Hyacinthe avait donné une nouvelle preuve de son aptitude et de son courage au travail. Jérôme Ninus ne disait pas à l'enfant : — Je suis content de toi. — Il lui en eût trop coûté de laisser tomber de ses lèvres quelques bonnes paroles, mais il châtiait plus rudement les autres. C'était le seul encouragement qu'il crût devoir donner au laborieux orphelin. S
Les malheureux apprentis , sentant que
leur condition devenait plus misérable à mesure que Hyacinthe gagnait en habileté, et ne trouvant aucun moyen d'arrêter l'essor de son intelligence, s'entendirent pour le perdre.
Depuis dix-huit mois à peu près il tournait le moulin du lapidaire au profit du maître commun, et son zèle, sa probité éprouvée lui avaient mérité d'être chargé par celui-ci de ces commissions de confiance qu'on hésite à donner aux apprentis de la classe vulgaire. C'était ordinairement à l'heure où cesse la journée d'atelier, et quand le repos est enfin accordé à ceux qui ont bien rempli leur tâche, que Jérôme Ninus envoyait en course le protégé de sa femme.
Or, durant une de ses tournées du soir qui devait se prolonger suffisamment pour que les apprentis pussent enfin arrêter leur plan de vengeance, ceux-ci descendirent sous pré-
texte de prendre l'air sur la place de Grève; alors, libres de débattre entre eux les grandes questions qui les préoccupaient, ils se formèrent en conciliabule autour d'une borne où l'on fît asseoir le président de rassemblée.
Leurs griefs contre le dernier venu ayant été reproduits, il fut décidé que la supériorité que Hyacinthe avait acquise sur eux était une insulte , une humiliation continuelle pour le reste de l'atelier, et qu'il fallait que le maître, non-seulement le battît, mais encore qu'il le chassât.
Après bien des tâtonnements , celui qui avait le plus d'imagination fit part d'une idée si merveilleusement trouvée, que la presque unanimité des conjurés l'accueillit avec des transports de joie et d'admiration.
Le projet du petit vaurien n'était pourtant pas bien neuf, car pour trouver la date his-
torique de cette belle invention, il fallait remonter au temps de Joseph, frère de Benjamin, et à celui d'Ésope, l'ambassadeur du roi de Lydie. Qu'importe? l'auteur n'en reçut pas moins les éloges de ses complices, lesquels n'étaient pas plus familiarisés avec lliistoire sainte qu'avec celle du fabuliste phrygien.
« Oh ! cette fois, dit en fermant les poings l'agent provocateur de la conspiration, cette fois il n'y aura pas à dire non; le bon sujet sera battu, et ce sera un grand hasard même si maître Ninus ne le tue pas du premier coup. »
On a quelquefois tort d'exprimer franchement sa pensée tout entière, ceci soit dit surtout en matière de conspiration; car tel de nos complices, qui n'avait d'autre dessein que celui de se venger médiocrement de son ennemi, fait retour sur lui-même et abandonne
la partie quand il voit que les autres vont jusqu'à vouloir compromettre des jours qu'il ne songeait tout au plus qu'à menacer.
Plus d'un complot bien ourdi, et dont le succès semblait infaillible, ne dut, peut-être, de se voir éventé que grâce au scrupule d'un des conjurés à qui l'on montra du sang à répandre là où il n'avait vu d'abord qu'un tort à redresser.
Il en fut de ce petit plan de vengeance ébauché à mi-voix, le jour, durant les heures de travail, et définitivement arrêté entre huit petits garnements, le soir, après l'ouvrage, sur la borne d'une place publique, comme de ces grandes conspirations dont nous parlions plus haut. La méchante espérance du chef de l'entreprise donna à réfléchir à l'un des apprentis de maître Ninus, si bien que, tandis que les autres, enchantés de leur projet, se mettaient en devoir de remon-
ter chez eux pour mener à bonne fin l'heureuse idée adoptée d'enthousiasme, le plus sage de tous fît demi-tour à gauche, et, longeant le quai, il alla tout droit au-devant de Hyacinthe, qui revenait à la maison. Les deux apprentis se rencontrèrent à la hauteur du Pont-au-Change. «Halte-là! dit l'ex- conspirateur, en barrant le chemin à son camarade d'atelier; il est inutile d'aller plus loin, la place est bonne pour régler le compte que nous avons laissé en souffrance.
— Un compte avec toi? reprit le jeune Monvoisin, surpris de l'apostrophe. Tu veux rire; nous ne nous devons rien l'un à l'autre; ainsi, laisse- moi passer, car tu sais que maître Ninus n'aime pas qu'on s'amuse en route. »
Puis il voulut continuer à arpenter lestement son chemin, mais l'autre le retint de nouveau.
« T'es-tu jamais battu? demanda-t-il à Hya-
cinthe en relevant les parements des manches de sa veste, comme pour donner plus de liberté au mouvement de ses poings.
— Ma foi non : je ne me suis jamais battu, et même je n'ai guère envie de commencer, répliqua l'orphelin, qui ne savait pas encore où l'autre en voulait venir.
— Cependant, si l'occasion se présentait de répondre à une attaque? objecta le chercheur de querelles ; voyons, est- ce que tu n'as pas de cœur? est-ce que tu recevrais des coups sans les rendre?
— Je ne dis pas cela, car si on m'attaquait...
— Eh bien î voilà ton affaire î riposta vivement le brave petit ennemi de Hyacinthe, et il le poussa avec violence contre le parapet du quai. Oui, c'était un brave ennemi, je le
répète ; car celui-ci ne voulait pas devoir une vengeance personnelle à sa complicité dans une calomnie.
Le premier coup, bien que rudement porté, ne produisit sur Hyacinthe qu'une émotion de surprise; un moment même il crut que son camarade n'avait voulu que plaisanter; néanmoins il trouvait sa drôlerie de fort mauvais goût et il allait en exprimer son mécontentement ; mais la seconde réplique ne se fit pas attendre; et comme elle lui était adressée absolument dans les mêmes termes, il vit bien que la chose méritait d'être prise au sérieux. Alors il se mit sur la défensive. Comme les coups continuaient à pleuvoir sur lui, et de plus belle encore, Hyacinthe ne garda pas longtemps une attitude toute passive. Son adversaire, qui ne voulait pas expliquer d'où lui venait cette rage de pugilat, finissait par faire feu aussi bien des pieds que des mains; force fut donc au pacifique élève de maître
Ninus de prendre une large part à l'action si chaudement engagée.
Indigné d'un procédé qu'il trouvait aussi étrange que peu galant, Hyacinthe ne se contenta plus de rendre coup pour coup, car prenant goût au jeu qu'on lui enseignait et acceptant enfin franchement la partie telle qu'on la lui proposait, bientôt il donna plus qu'il ne reçut; d'attaqué, il devint agresseur, et c'est aux applaudissements des curieux qui s'étaient groupés en cercle autour des champions, qu'il força à son retour son adversaire à reculer. Lorsque Hyacinthe vit son partner à distance, il fondit sur lui et l'enlaça vigoureusement dans ses bras. Pendant la durée d'une seconde à peu près, il le tint corps à corps, fixe, immobile et haletant, mais ferme encore sur ses pieds. Les juges du combat, les voyant ainsi fortement embrassés, demeuraient incertains du succès de la lutte, quand, par un dernier effort, le jeune Mon voisin fit perdre î'équi-
libre à son] agresseur ; alors il pesa de tout son poids sur celui-ci, le força de fléchir, et enfin il le terrassa.
« Ma foi, j'en suis fâché ! dit-il, quand il vit son camarade couché sur le pavé, tu avoueras que je ne demandais pas à me battre.
— Et moi je suis content : j'ai ce que je cherchais, » reprit le vaincu encore tout étourdi •de l'assaut qu'il avait eu à soutenir, et secouant ses oreilles comme un chien hargneux qui vient de se faire mordre.
Quand on s'est battu on s'explique. Ce vieil adage des braves gens du petit peuple, trop souvent adopté par les gouvernements, au plus grand dommage des gouvernés, ne pouvait cette fois encore manquer de trouver son application. Aussi, dès que celui qui avait succombé se fut remis de cette violente secousse, il se releva gaiement, prit le bras de
son vainqueur avec un entrain de familiarité qui marquait tant d'abandon et si peu de rancune, que, si ce n'eût été le bruit des coups qui avaient sonné dur aux oreilles des assistants, ceux-ci auraient été tentés de croire qu'ils venaient d'assister à un simple jeu d'enfants, désireux d'essayer leurs forces.
Le camarade de Hyacinthe, les yeux un peu gros, le corps passablement endolori ça et là, mais le cœur soulagé comme il le disait naïvement, partit donc, bras dessus bras dessous, avec son vigoureux collègue, et, chemin faisant, il se mit à lui apprendre le motif de son agression.
« Il n'y a que toi, lui dit-il, qu'on ne frappe pas à la maison 5 cela ne pouvait pas nous paraître juste ; cependant, nous avons attendu avec patience, espérant que d'un jour à l'autre maître Ninus finirait par lever la main sur toi ; il n'a pas voulu s'y décider, c'est pour-
quoi il a bien fallu que l'un de nous se chargeât de te battre; car tu n'es qu'un apprenti comme nous, et pourquoi donc alors serais-tu le seul qui ne saurait pas ce que pèse un coup de poing?
— Mais, objecta Hyacinthe, pourquoi me battrait-on si je fais mon devoir?
— Et pourquoi nous bat-on?
— Peut-être parce que vous ne faites pas le vôtre.
— Au fait c'est possible ! » reprit le jeune vaurien, comme frappé de la réflexion lumineuse que cette simple réponse venait de faire naître dans son esprit ; il continua, poursuivant l'explication des motifs du sentiment de haine qu'il avait partagé à l'égard de Hyacinthe. « Que ce soit de ta faute ou de la nôtre, il n'en est pas moins vrai que le mai-
tre a pour toi des ménagements qui ne peuvent pas nous convenir : ou tu es un apprenti, et alors il faut que tu reçoives ta part de mauvais traitements, pour que nous te considérions comme notre camarade ; ou tu es compagnon, et alors montre-nous ton livret, pour que nous te respections comme c'est notre devoir.
— Mais tu sais bien que j'ai encore cinq ans et demi d'apprentissage à faire.
— D'accord ! j'en conviens, et c'est pourquoi les autres et moi nous avions résolu, depuis plus d'un grand mois, de le chercher querelle; mais voilà que quelques-uns des apprentis n'ont pas voulu s'arrêter à l'idée que je leur avais donnée ; ils ont cru en trouver une meilleure, et, en effet, leur complot n'était pas mal imaginé, car il ne s'agissait rien moins que de cacher dans ta cassette un des six couverts d'argent de la bourgeoise ;
elle se serait bientôt aperçue qu'il lui manquait quelque chose, et Dieu sait comme le bourgeois t'aurait arrangé s'il était venu à retrouver le couvert parmi tes bardes. »
A ces mots, Hyacinthe s'arrêta court ; il envisagea son camarade d'un air d'incrédulité; mais comme l'autre le regardait fixement à son tour, l'orphelin pâlit et murmura :
« Àh! Seigneur! quelle abominable invention ! mais non, ça n'est pas possible ; je n'ai été ni traitre, ni méchant avec les camarades; ils n'auraient jamais voulu faire ce que tu dis là?
— Ce que je te dis doit être fait au moment où je te parle, répondit le bon garçon ; oui, tandis que nous nous battions, les autres étaient en train de cacher le couvert dans ta cassette.
— Et tu ne m'as pas averti plus tôt î s'écria
Hyacinthe en précipitant le pas comme s'il eût espéré d'arriver assez à temps pour empêcher l'exécution du complot tramé contre lui.
— Je crois bien que je ne t'en ai rien dit! répliqua le brave petit bonhomme ; si j'avais eu la sottise de commencer par là, tu n'aurais pas voulu prendre le temps de répondre à mon attaque, et je serais encore jaloux de toi; je te regarderais encore comme un ennemi dont il faut se venger à tout prix, tandis qu'à présent je sais ce que tu vaux ; tu m'as donné mon compte ; nous sommes amis pour toujours. »
Ils arrivèrent bientôt chez maître Ninus. ' Hyacinthe, pressé par l'inquiétante nouvelle qu'il venait d'apprendre, avait plus que regagné, en courant, les quelques minutes passées à faire preuve publiquement d'adresse et de courage. Jérôme Ninus consulta sa mon-
tre, et, comme l'apprenti était de plusieurs secondes en avance sur le temps qui lui avait été accordé pour faire ses courses du soir, le patron, si sévère qu'il fût, ne jugea pas qu'il y eût prétexte suffisant pour gronder son fidèle messager.
Si, moins inquiet du succès de la conspiration dont il devait être victime, l'orphelin avait pu prêter attention à ce que madame Ninus disait à son mari, il aurait eu une nouvelle preuve de l'empressement que mettait la bonne femme à le faire valoir auprès du maître, car rien de ce que Hyacinthe faisait de bien n'était passé sous silence par sa protectrice.
D'elle à lui, on eût dit une de ces chaudes préférences maternelles qui cèdent avec bonheur à leur force expansive.
Pauvre Geneviève Ninus ! elle avait perdu
son unique enfant, comme il commençait à peine à la connaître, et depuis elle n'avait trouvé que Hyacinthe à aimer parmi tous ceux qui l'entouraient. Ils étaient si peu dignes d'affection les autres apprentis de Jérôme Ninus ! Quant à son mari, on sait s'il était aimable.
L'orphelin ne prêta aucune attention au bien que Geneviève disait de lui ; il n'était préoccupé que de la révélation qui venait de lui être faite, et il se demandait quelle conduite il devait tenir pour échapper à une accusation calomnieuse sans perdre, cependant, ses injustes ennemis. Il avait pour eux du mépris, mais point de haine.
D'abord il lui fallut savoir si vraiment le complot criminel avait été mis à exécution ; il interrogea du regard la physionomie des complices, et, à leur air de triomphe anticipé, il comprit que la mauvaise action était commise.
Celui qui s'était séparé des coupables pour aller offrir ouvertement le combat à Hyacinthe poussait tout bas celui-ci du coude, afin de le décider à dénoncer les méchants avant qu'ils le forçassent, eux, à se défendre devant un terrible juge qui n'avait pas pour habitude de commencer par écouter de sang-froid la justification d'un accusé ; mais l'orphelin s'y refusa absolument; il savait que toute discussion était dangereuse avec Jérôme Ninus, bien qu'on eût d'ailleurs pour soi la force de l'éloquence et la puissance du bon droit.
Cependant les petits vauriens s'applaudissaient entre eux de leur belle imagination, et ils attendaient avec impatience l'heure précise où la femme du lapidaire avait accoutumé de compter son argenterie.
Hyacinthe pensa qu'il était temps de prévenir le danger, et, aidé de son généreux ami, il monta au grenier, fouilla daM sa cas-
sette, il y trouva le couvert qu'on y avait traîtreusement caché ; l'honnête petit bonhomme le prit en frémissant des épouvantables conséquences de cette coupable ruse, puis il vint à bas bruit le replacer dans le buffet. Personne, excepté son généreux confident, ne put savoir ce qui s'était passé.
Bien surpris furent les conjurés quand ils virent à l'heure du souper que Geneviève Ninus ne signalait aucun manquant à l'appel, parmi ses pièces d'argenterie. Il y eut entre les apprentis des chuchotements, des regards d'intelligence pour se désigner le faux-frère qui, par son attitude victorieuse, ne fit que changer leurs soupçons en certitude. De là naquit une guerre sourde dans l'atelier de maître Ninus ; de là des provocations à mivoix qui furent silencieusement accueillies. La petite rue des Coquilles, aujourd'hui belle et large voie, mais alors cloaque infect qui empestait le quartier de l'odeur de ses vices,
de sa misère et de ses immondices, la rue des Coquilles, disons-nous, fut plus d'une fois le théâtre où vinrent se dénouer les querelles soulevées par l'événement entre les élèves du lapidaire; mais tout cela se passa à l'insu du brutal, de sorte qu'à la fin du compte il n'eut personne à punir, pas même l'innocent.