LA FILLEULE DU MAITRE
Nous avons du nous étendre sur les premiers temps de l'apprentissage de Hyacinthe Monvoisin; car il était indispensable de le faire connaître à son début dans la vie, ce pauvre pensionnaire de l'hospice des orphelins , qui fut plus tard un héros. Il ne pouvait pas être un enfant ordinaire, celui à qui plus tard une si étonnante ambition vint au cœur, que, pour la concevoir et tenter de réussir, il fallait faire
à l'avance le sacrifice de sa raison et de sa vie.
Grâce à sa liaison avec le vieil algébriste qui avait encouragé son penchant naturel à la rêverie, Hyacinthe, tout jeune encore, était devenu un de ces forgeurs d'avenir qui ne font souvent, hélas ! qu'élargir leur propre fosse en croyant qu'à force de creuser, ils pourront asseoir plus solidement les bases du monument qu'ils s'élèvent en imagination.
L'esprit méditatif et le cœur impressionnable, il vivait habituellement en lui jusqu'à ce qu'une cause digne d'intéresser sa sensibilité, d'ailleurs facile à irriter, vînt le rappeler au monde extérieur.
S'il se montrait sévère observateur de ses devoirs et continuellement attentif aux ordres d'un maître souvent capricieux, toujours incontentable , ce n'était pas qu'il aimât le métier qu'on lui avait donné ou l'homme qui
le lui enseignait. Hyacinthe Monvoisin, l'esprit continuellement fixé sur les prédictions de son ami, l'employé de l'hospice, subissait son apprentissage comme un temps d'épreuve qui ne pouvait retarder d'un moment son entrée dans la route inconnue où il devait atteindre un but glorieux. Qu'autour de lui le mai tre s'emportât, que les compagnons chantassent ou que ses jeunes camarades, profitant d'un moment de liberté, se fissent une joyeuse guerre à coups de tablier, lui , assis devant son établi , et tournant d'une main la manivelle, tandis que de l'autre il forçait la roue rebelle à ronger l'agate et le cristal, lui, n'entendait rien que le bruit de ses pensées; il ne voyait rien que cette route et ce but vers lesquels un invincible besoin d'être quelque chose le poussait toujours. Parmi des gens qui ne vivent pour ainsi dire qu'au dehors d'eux-mêmes , le rêveur devait trouver peu de sympathie , bien qu'à le prendre par le cœur, il fût ce qu'on appelle un brave com-
pagnon. Excepté la femme du lapidaire, à qui chaque soir il lisait un volume de roman; excepté le jeune apprenti qui avait préservé l'orphelin d'une odieuse accusation de vol , Hyacinthe ne comptait plus aucun ami dans la maison de Jérôme Ninus. Le maître, peu délicat sur le choix des épithètes quand il était d'humeur à formuler sa façon de penser sur quelqu'un, ne nommait pas le protégé de sa femme autrement que le sauvageon. Dans l'atelier on l'appelait le savant ou le poëte; deux surnoms qui, dans le vocabulaire des ouvriers, équivalent à un terme de mépris. Mais, poëte, savant ou sauvageon, Hyacinthe n'en arrivait pas moins courageusement au terme de son apprentissage; et, si après huit ans de zèle éprouvé et de conduite irréprochable, il n'avait pu contraindre le cœur réfractaire de son maître à éprouver pour lui un sentiment de bonne amitié, du moins forçait-il le rude et maussade personnage à s'avouer tout bas que, Hyacinthe devenu libre,
il se ferait un grand vide dans l'atelier, si celui-ci, à l'exemple des autres apprentis émancipés, se hâtait de sortir de cette galère.
Une fois déjà, Jérôme Ninus avait eu à subir la crainte de perdre son meilleur élève; nous voulons parler du jour où, appelé par son âge au tirage de la conscription ' l'orphelin n'avait dû qu'à un hasard de la fortune de ne point mettre la main sur un mauvais numéro. Ce fut un crève-cœur pour maître Ninus quand il vit partir son apprenti pour l'hôtel de ville, où se faisait l'appel des jeunes conscrits; il y allait alors pour Hyacinthe d'un nouveau sacrifice de huit années, et cependant le cœur lui battit d'espérance quand il puisa dans l'urne municipale. Suivant ses propres sentiments, et d'accord avec les prédictions de son ami l'algébriste, il se savait promis à une destinée glorieuse; mais, dans son ignorance de la carrière où il devait s'illustrer, il se disait en consultant le sort :
« C'est peut-être au métier des armes qu'il m'est réservé de devoir un grand nom. »
L'épreuve tentée, il fut sur le point de murmurer contre le hasard qui le favorisait ; mais ce mouvement de dépit ne dura qu'un instant. Bien certain que nul ici-bas ne peut échapper à sa destinée, et surtout assuré comme il l'était qu'il y avait en lui de l'avenir, il revint prendre sa place à l'établi, en se disant :
« Si Dieu ne veut pas que je sois militaire, c'est qu'il a d'autres vues sur moi. »
Maître Ninus, qui s'était prudemment gardé de témoigner ses craintes au moment où Hyacinthe partit pour l'hôtel de ville , fut dispensé d'exprimer tout haut la satisfaction qu'il éprouvait quand il apprit que son élève était décidémentlibéré du service militaire.
« Puisque c'est fini comme cela, lui dit-il
au retour, va te remettre à l'établi, continue ta journée et tâche de regagner le temps perdu. »
Il parla ainsi pour en finir avec l'attendrissement et la joie de la bonne Geneviève qui n'avait pu retenir l'élan de son cœur lorsque Hyacinthe était venu lui dire en l'embrassant :
« Je ne serai pas soldat !
— Si l'on faisait un petit extra à dîner? » dit-elle à son mari, quand le jeune Mon voisin fut rentré dans l'atelier.
« Un extra ! et pourquoi faire ?
— Mais pour célébrer...
— Célébrer quoi! interrompit le brutal; ne dirait-on pas que voilà un événement qui
mérite de mettre toute la maison sens dessus dessous? qu'est-ce qu'il y a donc de changé? Le sauvageon est entré ici pour huit ans ; il y restera jusqu'à la fin de son apprentissage ; n'est-ce pas convenu il y a longtemps ? Avec la meilleure volonté du monde, je ne vois pas où tu peux trouver là dedans le prétexte d'une fête à chômer ; d'ailleurs je n'aime pas les festins; ainsi, règle-toi là-dessus. »
Il n'y eut pas de fête ; mais le soir, après la veillée, quand tout le monde se fut retiré et que Hyacinthe, qui d'ordinaire veillait plus tard que les autres apprentis pour faire la lecture à sa bourgeoise ; quand Hyacinthe, disons-nous, eut pris son livre et se fut assis auprès de dame Ninus, occupée d'un ouvrage de couture, celle-ci ne laissa pas à son favori le temps de lui lire une seule ligne du roman commencé la veille ; elle ne songea qu'à lui parler de la joie maternelle dont l'heureux événement du jour avait rempli son cœur ;
elle lui parla aussi de l'avenir, dont maintenant on pouvait s'entretenir en toute assurance, puisque la loi terrible de la conscription n'avait plus de droit sur lui.
L'avenir que la bonne femme arrangeait pour Hyacinthe était simple et doux comme sa belle âme ; il ne s'agissait que d'un petit établissement des plus modestes, que, suivant elle , l'intelligence de l'orphelin saurait bien faire prospérer ; il fut même question de mariage.
Geneviève Ninus avait trouvé, disait-elle, la femme qui convenait à Hyacinthe. Lui, il l'écoutait en souriant; il la remerciait de ses excellentes intentions ; et pour la rendre heureuse, il disait avec elle :
u Oui, c'est bien là ce qu'il me faudrait. »
Mais tout bas, intérieurement, il songeait
à ses rêves, aux calculs savants du vieil employé de l'hospice, et il se répétait : '« J'aurai mieux que cela ; je serai plus encore ! »
Le temps avait marché : on était arrivé au terme des huit années d'apprentissage. Maître Ninus aurait bien voulu passer sous silence ce grand jour de la délivrance de Hyacinthe; mais l'administration de l'hospice des orphelins, qui, de loin comme de près, veille sur ses pensionnaires, prit soin, le matin même de ce jour, d'apprendre au jeune Monvoisin qu'il était libre enfin, et que son travail aussi bien que sa bonne conduite ne devaient plus profiter qu'à lui seul.
« Te voilà content, lui dit Jérôme Ninus; tu vas faire comme mes autres vauriens d'apprentis, tu vas courir la prétentaine. Eh bien! va au diable si tu veux; je ne courrai pas après toi pour te retenir.
— Me renvoyez-vous ? demanda Hyacinthe .
— Je te renverrai quand ça nie fera plaisir; je n'ai pas besoin de la permission de personne pour donner son compte au compagnon qui ne fait pas mon affaire. »
Traduit en langue vulgaire, ceci voulait dire : — Je souhaite que tu restes avec moi.
Hyacinthe, en attendant qu'il entrât dans cette voie glorieuse qu'il espérait toujours de voir s'ouvrir devant lui, demeura comme par le passé chez maître Ninus.
Où aurait-il trouvé ailleurs quelqu'un qui Faimàt comme la femme du lapidaire ?
Il n'abusa pas de son premier temps de liberté : c'était encore la même ardeur à l'établi, et le soir les mêmes heures de lecture auprès de madame Ninus.
Cependant le nouveau compagnon ne pou-
vait se résoudre à coucher maintenant sur la paille, dans le chenil réservé exclusivement aux apprentis de la maison. Il eut d'abord une petite chambre située à l'étage supérieur de la maison. La bonne Geneviève se chargea de i'aider à meubler son nouveau logement; mais, six mois après environ, le local sembla trop étroit à Hyacinthe; il le quitta un jour pour aller demeurer dans une autre maison assez éloignée de celle que Jérôme Ninus habitait.
« Cela va mai ! dit celui-ci à sa femme î voilà le sauvageon qui commence à vouloir changer de tanière; il finira bientôt par nous débarrasser tout à fait de sa présence. »
« Cela va mal ! se disait Geneviève à part soi; Hyacinthe trouve tous les jours un nouveau prétexte pour cesser sa lecture une heure plus tôt qu'autrefois, et, souvent même, il ne me lit rien du tout; le pauvre enfant s'ennuie, il devient de plus en plus triste et silencieux ;
il semble vouloir se retirer de nous; allons, je vois bien qu'il faut chercher un moyen pour le retenir ici; ce moyen, je le chercherai, n
Comme maître Ninus ne pouvait pas toujours dissimuler l'inquiétude que lui causait le changement survenu dans la façon d'agir de son meilleur élève, changement qui devait faire supposer des projets cachés, il en parla un jour si franchement à sa femme, que celle-ci n'eut plus qu'à lui faire part du dessein qu'elle avait conçu pour conserver à l'atelier du lapidaire un sujet aussi précieux que l'était le jeune Monvoisin.
« Il faut marier Hyacinthe, lui dit-elle; il faut le traiter comme s'il était notre enfant, lui assurer la succession de ton établissement, et alors tu verras qu'il ne songera plus à nous quitter. »
Jérôme Ninus ne donna pas fort gracieu-
sèment dans l'ouverture qui lui était faite ; il prétendit qu'il n'avait ni le temps, ni la volonté de chercher une femme pour son apprenti, et que quant à lui céder son établissement, il était inutile d'en parler maintenant, attendu qu'il avait encore bien des apprentis à rosser avant de déposer le fouet du maître dans les mains de son successeur.
« Encore, dit-il, si nous avions une fille, on pourrait peut-être causer de quelque chose.
— Nous avons une petite cousine, ta filleule, Lise Hutin.
— Une belle trouvaille, ma foi ! une lingère qui gagne quinze sous par jour.
— Hyacinthe n'est pas un millionnaire.
— Tu ne sais ce que tu dis, Geneviève; ce mariage-là ne peut pas se faire; les jeunes gens ne se connaissent même pas.
— Ils se connaîtront.
— Ne vas-tu pas t'amuser à promener le sauvageon de chez l'un chez l'autre, pour que Lise le rencontre quelque part?
— Non, mais en faisant venir Lise chez nous !
— C'est ça, et puis quand ils se seront vus un quart d'heure, comme par hasard, à la maison, les bêtises tourneront la tète à ce jeune homme, il ne fera plus rien qui vaille ; il perdra son temps, et l'ouvrage restera en souffrance ; je n'entends pas ça! ajouta-t-il en se fâchant tout rouge.
— On pourrait, dit Geneviève, prendre Lise à la journée chez nous, pendant trois semaines ou un mois : de cette façon les enfants auraient le temps de se voir, de se connaître, et il n'y aurait de temps perdu pour personne.
— Laisse-moi tranquille, tu m'ennuies ! »
Maître Ninus ne répondit pas autre chose, sa femme s'en contenta : c'était une manière de dire : fais ce que tu voudras, je consens à tout.
Deux jours après cet entretien, grâce à l'empressement de la bonne femme, la filleule de maître Ninus était établie chez son parrain, en qualité d'ouvrière.
Si Geneviève n'avait pas cru devoir instruire tout d'abord Hyacinthe de ses vues touchant Lise Hutin, du moins elle mettait tous ses soins à réunir les jeunes gens, aussi souvent qu'elle le pouvait faire, sans offusquer son maussade époux; car celui-ci, au risque d'effaroucher les amours, n'eut pas manqué de jurer tous ses jurons, s'il se fût aperçu que sa femme faisait perdre du temps à son compagnon. Donc Hyacinthe ignorait
qu'on voulût le marier; aussi, c'est à peine, la première semaine durant, si, par un coup d'œil de curiosité et quelques mots de politesse, il fit attention à cette charmante jeune fille, venue là tout exprès pour lui, et qui ne perdait pas, elle, une seule occasion de remarquer sa taille élégante, son visage empreint de cette mélancolie et de cette sorte de désespoir rêveur qui lui avait valu le surnom peu harmonieux de sauvageon.