COLERE DE MAITRE NINUS
YI
La bonne Geneviève n'avait pas été aussi discrète envers la filleule de son mari qu'auprès de Hyacinthe; Lise savait bien pour quel motif on la retenait à la journée chez maître Ninus ; elle n'avait pas eu besoin de se faire violence pour disposer son cœur à l'amour qu'on voulait lui inspirer en faveur du jeune compagnon; elle le trouvait si bien à son gré qu'à défaut des encouragements de dame Ninus elle l'eût aimé d'elle-même. Les inten-
tions maternelles de l'excellente femme ne servirent donc qu'à la faire mieux persévérer dans ce qui eût été d'ailleurs un parti pris d'avance.
« Quel joli mari j'aurai là! c'est dommage qu'il soit peu causeur !
— Oh ! s'il savait ce que je lui destine, disait Geneviève, il ne serait pas ainsi.
— Alors dites-le-lui donc, pour que je l'entende parler. *
— Patience, mon enfant! ce n'est point à toi à faire les avances.
Comme la femme au lapidaire voulait traiter la grande question du mariage avec une sorte de solennité, elle s'était tracé un plan de conduite dont elle eût été bien fâchée de dévier.
D'abord, suivant elle, avant de parler il fallait que Hyacinthe commençât par lui adresser quelques mots touchant la filleule de maître Ninus ; et à ces mots Geneviève se promettait de répondre par un sourire mystérieux et digne, qui eût voulu dire : Nous causerons de cela en famille dimanche prochain.
Mais depuis qu'elle avait ainsi arrangé les choses, le premier dimanche s'était passé, et Hyacinthe ne se montrait nullement empressé de parler. Le jeune compagnon venait le matin commencer sa journée à l'atelier, et il semblait affecter de partir aussitôt que sonnait la dernière heure de la veillée, comme s'il eût pris à tâche de reculer l'entretien que Geneviève voulait lui voir commencer au sujet de sa jeune filleule.
Hyacinthe n'apportait plus avec lui son déjeuner, et c'est pourtant sur le temps de
repos que nécessitait ce repas que sa protectrice avait compté pour en arriver définitivement à ce qu'elle avait à cœur. Bien plus ; deux fois le compagnon refusa l'invitation à dîner que Lise fut chargée de lui porter de la part de la bourgeoise. Cette dernière n'y tint plus, et, curieuse enfin de savoir si c'était de la part de son protégé timidité ou indifférence, elle lui dit un samedi soir, comme il se disposait à quitter l'ouvrage :
« Tu ne nous as pas fait voir ton nouveau logement, Hyacinthe, il me semble qu'il serait temps de pendre la crémaillère ; mon mari ne demande pas mieux que d'aller déjeuner chez toi ; on ne travaille pas le dimanche, invite-nous pour demain; et quant à la dépense, que cela ne t'inquiète pas, je m'en charge. »
Hyacinthe éprouva un tremblement convulsé en entendant Geneviève lui parler
ainsi ; ii fut quelques secondes avant de pou voir répondre.
« Bon i je sais ce qui te tarabuste l'esprit, continua la bonne femme ; tu voudrais savoir si Lise consentira à venir avec nous ; je devrais peut-être te laisser la surprise de sa visite ; mais non, je ne veux pas te tourmenter, sois tranquille ! la petite sera de la fête.
Et la petite était là, alors que la femme du lapidaire faisait cette aimable proposition au jeune ouvrier. Lise baissait les yeux, elle rougissait et détournait la tête pour cacher sa rougeur ; son pauvre cœur était à la torture. Hyacinthe ne répondit pas; il semblait craindre de la regarder en face.
u Eh bien ! c'est convenu, n est-ce pas? reprit de nouveau l'entremetteuse en fait de mariages ; quant à ce qui est d'inviter mon bougon, continua-t elle, tu n'as pas besoin
de t'en embarrasser; je saurai bien le décider à venir chez toi. D'ailleurs ii s'agit d'en finir au sujet de quelque chose que j'ai depuis longtemps dans la tête; oui, de quelque chose qui te concerne particulièrement; pourtant ça ne concerne pas absolument que toi seul. »
Geneviève Ninus eut grand soin d'appuyer sur ces derniers mots afin d'éclairer l'intelligence de Hyacinthe, qui, cette fois, semblait plus paresseuse que de coutume; le coup de coude significatif qu'elle donna à l'apprenti de maître Minus, en finissant de parler, obligea celui-ci à lever les yeux sur elle. Alors la bonne femme, continuant à tout expliquer du regard, adressa, coup sur coup, de si singulières œillades tantôt à Lise, tantôt à celui qu'elle considérait déjà comme le mari de la jeune ouvrière, qu'il fut bien obligé de comprendre à la fin quelles espérances madame Minus avait fondées sur lui.
Le tremblement convulsif de Hyacinthe n'en devint que plus visible. La marieuse en augura bien; quant à la petite lingère elle s'y trompa beaucoup mieux encore : quelle est la jeune fille de dix-huit ans qui, en présence du beau garçon dont elle est affolée, ne se dit pas : — ïl m'aime !
Tout ceci cependant ne terminait rien; la conversation ne pouvait pas continuer sur ce ton; Geneviève voulait obtenir une parole décisive, c'est pourquoi elle reprit de nouveau :
« Tu vois bien que c'est tout de bon que je te parle; ainsi il faut dire oui ou non : veuxtu que nous allions rendre visite à ton petit ménage?.,.
— Pardonnez-moi, balbutia le jeune ouvrier; mais il ne m'est pas possible de vous recevoir chez moi.
En vérité! s'écria madame Ninus, ah ça, as-tu perdu la tète? comment ! on te fait une charmante proposition pour te mettre à même d'entamer une affaire de laquelle dépend ton avenir î
— Mon avenir ! répliqua Hyacinthe en relevant cette fois la tête avec fierté, mon avenir ! je ne le cherche plus, je l'ai trouvé; je n'ai plus rien à demander ni à Dieu ni aux hommes. »
Lise demeura tellement interdite qu'elle ne songea pas même à dissimuler sa confusion.
« Eh! mon Dieu, continua Hyacinthe en la regardant presque avec effroi, est-ce que vous m'aimeriez aussi, mademoiselle? »
Cette question inconvenante heurta si fort la filleule de maître Ninus, qu'elle y répon-
dit par un « non ! » bien positif, mais que démentait cependant l'expression affligée de ses regards.
A cette réponse négative, nécessitée par l'impertinence de la question; réponse que madame Ninus blâmait intérieurement, car la bonne femme s'imaginait qu'elle seule suffisait pour détruire ses chères espérances; à ce non trop vivement articulé pour être l'expression véritable de la pensée de Lise, !e compagnon tendit la main à la jeune fille et reprit en lui souriant de l'air du monde le plus affectueux :
« Merci! mademoiselle, oh! grand merci, vous soulagez ma conscience d'un poids énorme; il est si cruel d'aimer seul ! j'ai connu cette souffrance-là; mais grâce au ciel, maintenant... »
11 s'arrêta à ce dernier mot, et fit aux deux
femmes un petit signe de tête amical, puis il partit sans répondre autrement à la proposition qui lui avait été faite pour le lendemain.
Qui fut stupéfaite de ce départ précipité? la femme du lapidaire. Quant à Lise, elle se sentit si profondément humiliée qu'elle ne put retenir ses larmes.
« Et Je plus malheureux pour moi, disait la pauvre fille, c'est que je l'aime! hélas oui! je l'aime, cet iroquois-là! Il y a huit jours, je ne m'inquiétais pas de savoir s'il était ou s'il n'était pas de ce monde ; et voilà à présent que je ne saurai plus comment faire pour ne pas penser à lui : vous aviez bien besoin de me faire venir ici pour travailler si près de lui !
Geneviève Ninus avait tout à la fois à dévorer sa propre indignation et à consoler la
filleule de son mari : des deux parts c'était une tâche doublement difficile. L'arrivée du maître la tira d'embarras; car, devant lui, force était de se taire.
Lise, sous prétexte qu'elle était indisposée, refusa de prendre part au souper et demanda à retourner chez ses parents. En partant, elle serra la main à Geneviève Ninus, et lui dit :
« Vous avez fait le malheur de ma vie; c'était dans une bonne intention, je ne vous en veux pas, mais jamais je ne remettrai les pieds chez vous. »
Le maussade se douta bien que tous les chrshotements qu'il entendait avaient trait à l'amour et au projet de mariage de la filleule et de son compagnon : deux choses et deux personnes qui ne l'intéressaient que médiocrement. Il interpella sa femme de sa grosse voix de maître, afin qu'elle lui servît son souper qui refroidissait sur la table.
« Est-ce que la journée n'est pas asSez longue pour vous conter toutes vos sottises? » cria-t-il du fond de son atelier.
Cet appel était trop positif pour que Geneviève n'y répondît pas; elle quitta la jeune affligée sans avoir pu lui dire autre chose que ces mots si peu consolants :
<c J'irai demain chez Hyacinthe pour savoir au juste ce qui en retourne.
— C'est inutile ! repartit Lise d'une voix suffoquée par les sanglots, je ne veux plus entendre parler de lui. »
Le lendemain matin, quand maître Ninus fut parti pour faire sa tournée^de la huitaine chez ses pratiques, la bonne Geneviève se prépara au plus vite afin de surprendre au gîte le mystérieux Hyacinthe; mais si elle se trouva prête en un instant, ce fut grâce à l'activité
de Lise, qui, malgré sa promesse de la veille, était venue ce jour-là plus tôt que de coutume. Afin de presser le départ de dame Ninus, la jeune ouvrière se hâta de repasser un fichu de cou de la digne femme et de relever les gros tuyaux de dentelles de son bonnet des dimanches.
Enfin Geneviève partit.
« Je manquerai la messe, disait -elle en cheminant, mais c est égal ! Hyacinthe nous cache quelque chose ; son secret me tourmente, et à tout prix je veux en avoir le cœur net. »
En peu d'instants elle fut à la porte de la maison que son protégé habitait. Cetjte maison se composait de deux corps de logis ayant issue sur la même cour; le bâtiment principal, élevé de cinq étages, occupait le milieu et faisait retour à droite; à gauche, était une es-
pèce de hangar au-dessus duquel on avait construit trois petites chambres à la hauteur d'un entresol ordinaire ; on y parvenait par un petit escalier droit, destiné seulement au locataire de cette modeste habitation.
C'est là que demeurait le jeune Monvoisin.
Une lampe de forme gracieuse avait été suspendue au plafond de l'escalier par les soins du locataire qui la faisait allumer tous les soirs à ses frais. Ce fut un obligeant voisin qui donna ce renseignement à madame Ninus, alors qu'elle s'informait auprès de lui de la demeure de Hyacinthe.
Les murs du petit escalier qui menait au logement du jeune ouvrier étaient repeints à neuf; un fourreau de velours cramoisi, terminé par des crépines d or, comme la poignée d'un cierge de communiante, dissimulait dans toute son étendue la grossière rampe de bois vermoulu, et, de marche en marche, il y avait
un petit tapis vert assez étroit pour laisser voir combien l'escalier, mis en couleur, était entretenu avec soin. La bonne femme crut rêver à cet aspect coquet, qui indiquait si peu le logis d'un pauvre compagnon lapidaire ; elle voulut faire jaser le voisin; mais celui-ci ne put rien lui dire, sinon que le singulier locataire du petit corps de bâtiment avait des habitudes fort réglées et qu'il rentrait tous les soirs à la même heure. On ne l'avait jamais vu recevoir âme qui vive, et, s'il paraissait éviter de lier conversation avec les gens qu'il rencontrait, du moins il ne passait jamais devant quelqu'un sans ôter poliment son chapeau.
Ce que dame Ninus voyait, ce qu'elle venait d'entendre ne fit que la rendre plus persévérante encore dans l'idée de surprendre le secret de Hyacinthe ; elle remercia le voisin et monta les vingt marches qui la conduisirent à la porte de son protégé.
Une jolie porte, peinte à neuf comme les murs de l'escalier, était ornée d'un bouton de cuivre si bien poli qu'il fît miroir à Geneviève quand celle-ci pencha la tète pour essayer de voir à travers le trou de la serrure ce qui se passait dans l'intérieur de l'appartement. La curieuse fut bien empêchée dans son dessein, car un rideau de soie avait été placé tout exprès derrière la porte, pour faire obstacle aux indiscrets.
On parlait chez Hyacinthe, donc il y avait quelqu'un.
Madame Ninus jugea que le moment avait été merveilleusement choisi pour obtenir un éclaircissement; elle frappa deux ou trois petits coups, le bruit des voix cessa.
« Qui diable ça peut-il être? » se demandât-elle avec un serrement de cœur.
Sans se l'expliquer, la bonne créature
éprouvait un sentiment de crainte; cependant elle recommença à frapper, et cette fois ce fut moins timidement.
Quelques secondes se passèrent encore sans que Hyacinthe répondît; oh! alors elle prit une belle résolution, et c'est à poing fermé qu'elle heurta de nouveau à la porte.
« Qui est là? que voulez-vous? demanda d'une voix sourde et émue l'habitant du petit escalier à rampe de velours.
— Pardieu ! c'est moi, ta bourgeoise, Geneviève Ninus; allons, ouvre-moi et ne crains rien, je suis seule.
— Seule, bien sûr? demanda Hyacinthe.
Il fallait qu'il eût grand motif d'inquiétude pour parler ainsi, car jamais jusque-là il n'avait clouté de la parole de Geneviève Ninus. Elle le rassura par un serinent de bonne
femme qui ne sait pas mentir; car, dans cette circonstance étrange, elle ne songeait guère à se trouver blessée de l'offensante incrédulité de son enfant d'adoption.
Lorsque Hyacinthe n'eût plus le droit de suspecter la franchise de la visiteuse, il lui dit, mais toujours de l'intérieur :
« Descendez dans la cour, j'irai vous y rejoindre dans un instant. »
Geneviève voulut se récrier contre l'impolitesse; mais le jeune Monvoisin l'interrompit par ces mots glissés à voix basse par la serrure :
« Descendez, je vous en supplie, il y va de mon bonheur, il y va de ma vie ! »
Madame Ninus, effrayée, reprit bien vite la rampe à crépine d'or, et elle ne s'arrêta qu'au bas de lescalier.