‹ Hyacinthe l'apprenti;Chapitre 7 sur 13 · LE MYSTERE · texte numérisé non relu

LE MYSTERE

Hyacinthe ne se fît pas attendre. Il ouvrit sa porte à bas bruit , baissa avec précaution le rideau de soie qui la recouvrait d'ordinaire; après quoi il tira doucement la porte sur lui, fit tourner deux fois la clef dans la serrure, et prit cette clef à laquelle pendait une chaîne d'acier. Il passa cette chaîne à son cou et il la ferma avec un glissoir à secret. Pour lui arracher cette clef, il aurait fallu briser la chaîne.

Quand Hyacinthe s'offrit aux regards de la bonne Geneviève, il avait le teint pale et les traits fatigués d'un homme qu'on vient d'arracher au sommeil qui a suivi l'orgie. Ses yeux ne se posaient fixes nulle part; sa voix, sa démarche, son visage accusaient un désordre intérieur, qui n'était pas l'ivresse sans doute, mais qui devait comme elle inspirer un sentiment de terreur et de pitié.

« Bonté divine! dit madame Ninus, que signifient tous ces mystères? et que s'est-il donc passé chez toi pour que tu sois fait ainsi, et pour que moi-même je ne puisse pas entrer dans ton logement?

— Ni vous ni les autres n'y entreront jamais! dit-il avec résolution.

— Il faut donc que tu commettes quelque atrocité là dedans; voyons, réponds, malheureux ! fais-tu de la fausse monnaie? graves-tu

donc de faux billets de banque ? Oh ! si j'étais ta mère, je te forcerais bien à me dire la vérité.

— Vous êtes ma mère, reprit Hyacinthe, sinon par le sang, vous Têtes par le cœur du moins; et cependant vous ne saurez rien. Non, je ne vous en dirais pas davantage quand bien même vous m'interrogeriez à genoux et les mains jointes, comme lorsque l'on prie Dieu. Lui qui m'entend, il le sait bien : j'aimerais mieux donner mon sang que mon secret.

— Hyacinthe, vous êtes un ingrat, vous en agissez mal avec moi, qui vous ai toujours voulu tant de bien.

— Oui, je le sais, vous m'avez toujours témoigné une tendre amitié, dit-il; je sais aussi que vous ne voulez que mon bonheur; mais quand je vous aurai dit que je suis heureux, plus heureux qu'il n'est donné à un homme

de F être, qu'aurez -vous besoin de savoir et comment et par qui? Faut-il vous dire encore que c'est à un ange que je dois mon bonheur, à un ange venu tout exprès sur terre pour moi, pour moi seul? Eh bien! je vous l'ai dit maintenant; mais laissez-moi et ne m'en parlez pas davantage, ou je vais prononcer son nom tout haut, et ce serait un sacrilège!... Oh! ne me faites pas parler... ma mère, ne me faites pas parler ! »

A mesure qu'il disait cela, son visage s'animait, ses yeux semblaient s'illuminer, mais ils prenaient en même temps une animation furieuse qui fit reculer de quelques pas la simple et bonne ménagère de maître Ninus.

« C'est étonnant, pensa-t elle dans le premier moment de stupeur, je ne le croyais pas enclin à la boisson ! »

Elle ne pouvait se figurer que le singulier

état dans lequel elle voyait Hyacinthe put avoir une autre cause que l'ivresse du vin ; et cependant, lorsqu'elle tourna de nouveau les yeux vers cet escalier si bien ciré et tapissé avec tant de soin; vers cette rampe élégante et ce rideau de soie qui servait de portière à l'appartement du jeune compagnon, Geneviève vit clairement que toutes ces idées d'ordre et de luxe même ne pouvaient pas venir d'une tête égarée par l'habitude honteuse de la débauche, et elle se dit :

« Il faut qu'il y ait autre chose ! »

Ce premier moment d'exaltation passé, Hyacinthe retomba dans son attitude rêveuse ; mais un sourire continuel errait sur ses lèvres entr'ouvertes, comme pour faire passage à ce bonheur ignoré qu'il ne pouvait contenir en lui tout entier.

Un peu rassurée par le calme apparent du

jeune compagnon, dame Minus reprit, mais par un sentiment d'intérêt bien plus que par curiosité :

« Puisque tu es si heureux que cela, je suis bien sure que lu vas me confier, à moi, ta bourgeoise, ton autre mère enfin, le secret de ton bonheur; tu sais bien que je n'en dirai rien à personne. »

Elle avait pris un air si caressant pour encourager Hyacinthe à lui faire cette confidence, qu'en vérité il ne pouvait sans cruauté se refuser à tout lui dire.

« Attendez-moi là, » répondit-il, après avoir réfléchi un moment, et puis il remonta chez lui avec précipitation.

C'est avec impatience, on peut le supposer, que Geneviève attendit le retour de son fils d'adoption. Enfin il reparut, elle allait donc tout savoir !

Il prit les mêmes précautions en sortant de chez lui pour la seconde fois; Hyacinthe s'assura si sa porte était bien close; après quoi il vint à madame Ninus et l'attira mystérieusement sous le hangar.

« Voyons, que me voulez-vous? dit-il avec une sorte d'inquiétude nerveuse et comme s'il eût oublié ce que la bonne femme lui avait déjà demandé dix fois, depuis un quart d'heure qu'elle jasait avec lui.

— Ce que je veux? c'est ton secret, et tu sais bien que tu ne peux pas me le refuser.

— Mon secret î mon secret ! balbutia Hyacinthe, avec un tremblement convulsif, semblable à celui qu'il avait éprouvé la veille, lorsqu'elle était venue lui faire cette proposition de déjeuner, qu'il avait enfin repoussée avec tant d'énergie. Il eut encore un moment de combat intérieur ; mais, rappelé de nou-

veau à la promesse qu'il avait à peu près faite de parler avec franchise à Geneviève, il retroussa vivement une de ses manches, et lui montra son bras nu :

— Voyez, lui dit-il, mais voyez donc !

Geneviève, revenue à son premier effroi, ne s'occupait que des regards flamboyants du jeune compagnon, et c'est seulement en sentant une goutte de sang la frapper au visage, qu'elle regarda le bras qu'il lui montrait.

Le malheureux venait de s'ouvrir une veine, et il riait !

« Miséricorde ! il s'est bîessé !

— Parlez tout bas! ce n'est rien; mais, je vous l'ai dit tout à l'heure, j'aime mieux vous donner mon sang que mon secret. Tenez, voyez plutôt si j'ai menti : il coule!

— Assez! assez! je n'en veux pas savoir davantage; ne parlons plus de rien,» reprit madame Ninus en se hâtant de déchirer un morceau de son mouchoir pour arrêter l'effusion du sang et fermer la blessure; puis, quand la compresse fut posée , elle l'assura avec le reste du mouchoir.

Tant que Hyacinthe eut besoin des soins de Geneviève, elle resta là sans éprouver d'autre émotion que celle de la pitié; mais, dès qu'elle eut achevé le pansement, le sentiment de sa sûreté personnelle, qu'elle sentait compromise auprès de ce furieux, l'emporta sur celui de la curiosité ; elle quitta le blessé et se mit à reprendre à grands pas le chemin de sa maison.

Au fait, qu'av ait-elle besoin d'attendre autre chose? maintenant, ne savait-elle pas bien toute la vérité ? Hyacinthe le rêveur, Hyacinthe le sauvageon, comme disait maître Ninus,

celui qui se prétendait heureux, se trompait: « il était fou !

Elle arriva tout en larmes chez elle, et cela se comprend : nous l'avons dit déjà : pour Geneviève, le jeune Monvoisin n'était pas un apprenti comme les autres; elle ne voyait pas simplement en lui un élève de son mari; c'était le choisi de son cœur, son enfant d'adoption. Seulement, ce qui faisait dire à la bonne femme : — Je ne suis pas tout à fait sa mère, ■ — c'est qu'elle avait eu peur de lui.

Lise , attendant le retour de la messagère avec une vive impatience, guettait Geneviève par la croisée : dès qu'elle l'aperçut tourner le coin de la place, et enfin entrer dans l'allée de la maison, la jeune fille courut à sa rencontre et se trouva face à face avec elle au milieu de l'escalier.

« Dites-moi vite ce qui s'est passé, car mon

parrain est là, et vous savez bien que devant Jui on ne peut pas se parler. »

Parler ! c'était bien la chose impossible pour la pauvre Geneviève; son émotion, jointe à un violent battement de cœur causé par la précipitation de sa marche, l'avait absolument privée de l'usage de la voix.

C'est en vain que Lise l'arrêta au passage pour l'interroger, elle ne put rien savoir; mais au regard désespéré que la bonne femme lui adressa , elle vit bien qu'il n'y avait plus à compter sur le beau compagnon dont son jeune cœur avait été si facile à s'éprendre.

Ainsi que la veille, Lise murmura :

« Pourquoi me l'avez-vous fait connaître? »

Puis, comme elle voyait que les forces manquaient à madame INinus, épuisée par sa course trop rapide, elle lui prit le bras et l'aida à

monter jusqu'à son troisième étage. Maître Ninus s'était pris de querelle ce matin-là avec une de ses pratiques; on l'avait même assez brutalement congédié. En rentrant, il s'était donné la satisfaction de tomber à bras tendu sur deux pauvres apprentis qui s'étaient permis de rire sous cape de sa mine refrognée; mais cela n'avait pas suffisamment soulagé son cœur; aussi Dieu sait s'il était en train de partager l'attendrissement de sa douce moitié.

a Pourquoi n'es-tu pas ici quand je rentre? d'où viens-tu avec ton air effaré? ne dirait-on pas qu'elle a vu îe diable à la messe?»

Geneviève ne répondit pas. Il fallait bien qu'elle prit le temps de respirer.

Maître INinus continua :

u Voyez si elle soufflera mot, cette mari-

geuse de bon Dieu-là ! Ou croirait, en vérité, qu'elle attend la permission de M. le curé pour répondre ! »

On aurait peine à croire qu'une pointe d'intérêt en faveur de sa femme perçait à travers ses blasphèmes ; cependant rien n'est plus vrai : Jérôme Ninus avait été frappé du bouleversement intérieur empreint sur les traits de Geneviève, et, quoi qu'on en puisse dire, il aimait celle-ci; oui il l'aimait, mais d'une affection toute sauvage, comme un animal grossier aime la main qui le soigne, sans se rendre compte de l'instinct qui lui fait respecter cette main-là lorsqu'il mord toutes les autres.

La femme du bourru ne se trompa pas sur le mouvement de sensibilité qui inspirait à son mari ces questions si brutalement formulées.

« Voyons, ne t'inquiète pas, lui dit elle; je

n'ai rien, il ne m'est arrivé aucun malheur; mais c'est à ce pauvre Hyacinthe.

— Et qu'est-ce que tu viens m'ennuyer avec ton Hyacinthe?

— J'ai été chez lui.

— Pourquoi faire? pour le tourmenter avec ta sotte idée de mariage? Je ne veux pas entendre parler de ça; qu'on me fiche la paix, ou je flanque à la porte les mariés et la marieuse ! )>

Lise, qui n'était pas faite, ainsi que la femme de son parrain, aux terribles façons d'agir de maître Ninus , se réfugia dans un coin de la chambre, et pleura.

u Allons ! ne va-ton pas beugler ici à présent? est-ce que je n'ai pas assez de mes ennuis sans encore entendre geindre à propos de sottises et d'amourettes?

— Hélas ! dit Geneviève, il n'y a plus d'amour ni de mariage à espérer pour Hyacinthe : le malheureux a perdu la raison î »

La jeune fille, à ces mots, se rapprocha de madame Ninus, et, l'intérêt l'emportant sur la peur qu'elle avait de son parrain, elle supplia la bonne femme de tout lui dire.

Le lapidaire, au lieu d'écouter, se mit à se promener dans la chambre en marmonnant à demi-voix des paroles de colère; mais malgré son parti pris de ne rien entendre, il fut bien forcé d'interrompre sa promenade quand la bonne femme en arriva au récit de la piqûre de la veine, et qu'elle montra sur son fichu de cou une gouttelette du sang de Hyacinthe qui avait jailli jusque sur elle.

« Mais c'est donc un enragé que ce gueuxlà ! dit-il; qu'il prenne garde à lui ! s'il n'arrive pas demain à l'heure où il doit commen-

cer sa journée, je vous le houspillerai comme il le mérite ! »

Voilà tout ce que l'émotion peut arracher à maître Ninus.

Pour Lise Hutin, elle passa alternativement par tous les degrés de la surprise, de la stupéfaction et de la douleur.

« D'après cela, dit-elle, je vois bien qu'il est perdu pour moi.

— Et pour nous aussi, reprit Geneviève; car si Dieu lui rend assez de raison pour qu'il puisse se rappeler la scène qu'il a eue avec moi, il est à supposer que la honte de sa conduite l'empêchera de se montrer à mes yeux, et il ne reviendra plus ici.

— Comment il ne reviendra plus ! s'écria maître Ninus, effrayé cette fois, car il se voyait menacé dans ses chers intérêts par

Ja perte présumable de son meilleur compagnon.

Il prit son chapeau, et, sans plus d'explication avec les deux femmes, il courut tout d'une haleine à la demeure de Hyacinthe. Celui-ci, soit qu'il ne fut pas chez lui, soit qu'il ne voulût pas se montrer, laissa le brutal frapper vainement à sa porte. Ennuyé de ne point obtenir de réponse, le lapidaire revint à son logis.

« Le sauvageon était sorti, dit-il en entrant ; il faut donc que la blessure ne soit pas bien dangereuse; au surplus, nous saurons cela demain.

— Ni demain, ni jamais! soupirèrent Lise et Geneviève, je l'ai dit : nous ne devons plus le revoir ! »

Cependant, le lendemain, le jeune compa gnon occupait, comme par le passé, sa place à l'établi.

FEERIE.

vin

Après une scène étrange comme celle qui s'était passée entre Hyacinthe Monvoisin et la bonne Geneviève Ninus, celle-ci, encore effrayée de ce sang qu'elle avait senti rejaillir jusque sur elle, ne se trouvait plus avoir assez de courage pour hasarder une seule parole qui eût trait à la singulière conduite du jeune compagnon.

Huit jours se passèrent, et, durant ces huit

jours, Hyacinthe ne parut occupé que du soin d'éviter un tête-à-tête que la femme du lapidaire n'eût pas osé provoquer. Il la fuyait, pour^ainsi dire, comme honteux de l'acte 'de violence qu'il avait commis contre lui-même. Geneviève, de son côté, prenait soin de l'éviter; car la cruelle discrétion de son protégé n'avait pas diminué, tant s'en faut, la sollicitude maternelle de cette excellente femme ; elle l'évitait donc, mais afin de ne pas céder au besoin impérieux qui l'eût poussée à l'interroger sur le mystère de ses pensées.

Ainsi qu'il arrive toujours à ceux qui veulent cacher à tous les yeux l'incessante préoccupation dont ils sont tourmentés, l'orphelin faisait montre d'une activité au dehors et, voire même, d'une sorte de gaieté bruyante et inaccoutumée, qui pouvait tromper tout le monde, excepté la dame Ninus et la désolée Lise Hutin, qui avait été instruite de tout par sa marraine.

Jamais, sous l'habile main de Hyacinthe, les meules de plomb ou de cuivre n'avaient tourné si rapidement, emportées par le mouvement précipité de leurs axes mobiles. La maladive activité du jeune compagnon finit par étonner jusqu'à maître INinus lui-même, qui ne se laissait pas facilement entraîner à un mouvement de surprise en fait de travail trop vivement exécuté.

u L'animal en fera tant, dit-il un jour, que je serai forcé de lui donner dix sous de plus par jour eg peut-être bien de renvoyer un de mes compagnons.

— Il en fera tant, reprit Geneviève, qu'il en mourra à la peine.

— Ah! bah! te voilà avec tes jérémiades à propos de ton Benjamin! Est-ce que tu ne vois pas, au contraire, que ça lui fait du bien de se dégourdir? Il n'est déjà plus si sauva-

geon qu'autrefois; n'entends-tu pas comme il chante? »

Il chantait, en effet, au moment où maître Ninus parlait ainsi, et les dernières paroles du brutal avaient été nécessaires pour remettre de son émotion douloureuse la petite ouvrière en linge , car elle était venue encore ce jour-là chez son parrain, afin d'apprendre de Geneviève si elle n'avait pas, par hasard, obtenu enfin la confidence des secrets de Hyacinthe.

Elle aimait, la pauvre petite; et comme dit le proverbe toscan : Qui aime s'abuse. Elle espérait toujours. .

Cependant le chant cessa, le bruit des roues s'arrêta tout à coup, il se fit un grand tumulte dans l'atelier; puis la voix d'Abel Morand, une ancienne connaissance à nous, ce brave petit apprenti qui n'avait pas voulu, autrefois, tremper dans la conspiration des

— im —

jaloux, et qui était venu si loyalement attaquer Hyacinthe à force ouverte, Àbeî Morand, devenu depuis compagnon ainsi que l'orphelin, cria, disons-nous, de toute la force de ses poumons : « Au secours ! de l'eau fraîche, du vinaigre ! Hyacinthe se trouve mal ! »

Au même instant le maître, sa femme et leur jeune filleule firent irruption dans l'atelier, et ce fut à qui s'empresserait de donner des soins au jeune homme évanoui.

Si Jérôme Ninus ne s'y prit pas le plus délicatement de tous pour rappeler Hyacinthe à la vie, on doit dire aussi que ses secours ne furent ni les moins assidus, ni les moins efficaces ; le bourru, même lorsqu'il cédait aux meilleurs mouvements de l'âme, ne pouvait se dépouiller entièrement de sa nature brutale, elle reprenait toujours le dessus. Il ne lui répugnait pas de faire le bien, mais ce qu'il ne voulait pas, c'était le bien faire.

Quelle pouvait être la cause de cet évanouissement subit? force fut de l'ignorer, car Hyacinthe ne put ou ne voulut pas la faire connaître. On ne pouvait l'attribuer à cette piqûre au bras qu'il s'était faite huit jours auparavant et qui venait de se rouvrir, sans doute par suite du mouvement indiscontinu du bras qui tournait la manivelle. Le sang coulait de nouveau de cette blessure, mais point avec assez d'abondance pour déterminer une syncope aussi persistante que le fut celle-ci. Pourtant elle finit par céder aux moyens violents employés par maître Ninus pour soulager son compagnon.

Cet accident avait considérablement diminué les forces de Hyacinthe, et, quoiqu'il fît effort sur lui-même pour reprendre courageusement le travail, dès qu'il eut rouvert les yeux il se vit contraint de quitter l'établi.

« Puisque tu ne peux plus rien faire aujour-

d'hui, dit le lapidaire, il est inutile de rester à l'atelier; un ouvrier qui se croise les bras empêche les autres de travailler. Va te coucher, et demain matin sois de bonne heure à la besogne.

— Mais il ne pourra jamais s'en aller tout seul, fit observer Geneviève.

— Eh bien ! conduis-le à son taudis. Si cet animal là, ajouta-t-iî, ne s'était pas avisé de déménager, il n'aurait pas eu besoin de causer du dérangement à la maison pour rentrer chez lui ; mais il a voulu aller demeurer au diable au vert ; ça le regarde, il en était le maître; mais alors qu'il s'arrange pour n'avoir pas besoin qu'on le ramène à sa maison. »

Pendant que Jérôme Ninus grommelait ainsi, Hyacinthe réfléchissait tout bas à la situation difficile dans laquelle il allait se trouver si madame Ninus s'obstinait à vouloir le reconduire chez lui.

« Non, reprit-il, je n'ai pas besoin que Ton m'accompagne; personne ne se dérangera pour moi, je me sens assez bien pour m'en aller tout seul. »

Le regard significatif pour Geneviève, qu'il adressa à celle-ci en achevant de parler, ôta à la bonne femme toute envie de l'accompagner.

« Voilà mon imbécile qui prend la mouche, repartit le maître en hochant la télé et haussant les épaules. Ne dirait-on pas que je lui fais un reproche de son évanouissement? Au surplus, qu'il s'arrange comme il l'entendra, on ne le reconduira pas de force.

— C'est tout ce que je demande, » reprit Hyacinthe en se levant avec peine, et c'est d'un pas mal assuré qu'il gagna la porte de l'escalier, puis celle de la rue.

Il n'était pas encore à l'étage inférieur que maître Ninus donnait Tordre à l'un de ses apprentis de suivre le malade, afin de savoir s'il était rentré chez lui sans accident nouveau ; le patron, du reste, fit bien d'avoir cette bonne pensée et de l'exprimer aussitôt; car, un instant de retard, et il eût été apostrophé en ces termes par Abel Morand :

m Comme tout le monde ici n'a pas votre cœur de chien, vous trouverez bon que je perde une heure ou deux pour reconduire mon camarade Hyacinthe; ça ne vous fera pas de tort : vous me retiendrez mon temps perdu au bout de la semaine. »

Certes il ne se fut pas gêné pour lui parler de la sorte; Abel, depuis qu'il était élevé au compagnonnage, avait pris l'habitude de ne point mesurer ses termes en s'adressant à maître Ninus, et le lapidaire s'était fait à ce pli, qui m'avait rien de choquant pour ses

propres habitudes et la nature de son édu-

cation.

L'apprenti envoyé à la découverte partit; mais il ne devait pas être seul à veiller sur Hyacinthe durant son acheminement difficile de l'atelier à sa demeure. Lise, la dédaignée, n'avait point attendu, elle, l'ordre de son parrain ou de Geneviève pour s'assurer que le mystérieux compagnon ne courait aucun danger en retournant seul à sa petite chambrette ; elle était partie avant l'apprenti de Jérôme Ninus; aussi fut-elle la première à se trouver auprès de Hyacinthe quand celui-ci, peu solide sur ses jambes, se vit forcé de chercher un point d'appui pour ne pas tomter en chemin; c'est le bras de Lise qu'il rencontra sous sa main.

u Ah! pardon, mademoiselle.

— Appuyez -vous, monsieur Hyacinthe.

ne craignez pas de peser un peu sur mon bras; je suis plus forte que vous ne croyez.

— Dites plutôt que vous êtes meilleure pour moi que je ne le mérite.

— Laissez donc ! Est-ce qu'il était possible de vous voir partir dans l'état où vous êtes sans avoir l'idée de vous servir de soutien en route?

— Si vous ne vous étiez pas trouvée là je serais tombé.

— Du tout, dit l'apprenti qui venait d'accourir aussi auprès de Hyacinthe; je vous aurais prêté mon épaule pour vous empêcher de choir,

— C'est bien, Léon, répliqua vivement Lise Hutin qui, heureuse de son emploi, ne voulait pas que quelqu'un le partageât. Re-

tourne auprès de mon parrain; tu lui diras que je ne reviendrai que lorsque je serai certaine que M. Hyacinthe est rentré chez lui sans qu'il lui soit arrivé aucun mal. »

A part soi, le jeune compagnon, quelque peu embarrassé de recevoir les soins de la petite ouvrière, eût bien voulu pouvoir la remercier de sa peine et continuer son chemin en compagnie seulement de l'apprenti Léon; mais il ne savait comment s'y prendre pour faire entendre à Lise qu'il souhaitait d'être délivré de la gêne que lui causait sa généreuse attention; aussi fut-il contraint de la subir jusqu'au bout, au grand contentement de la charmante fille qui prenait plaisir à sa pitié pour le malade, comme à une vengeance contre l'indifférent qu'elle aimait.

La distance fut longue à parcourir. Lise ralentissait le pas à mesure qu'on approchait du logis de Hyacinthe; il y avait, dans ce soin

qu'elle prenait de marcher si doucement, un double calcul : l'intérêt du malade et celui de son amour. C'était pour elle si douce chose que de sentir le bras du malade peser sur le sien qu'elle eût voulu n arriver jamais!

Enfin, pourtant, ils atteignirent le terme du voyage,

Lorsqu'ils furent à la porte de la maison, peu s'en fallut que Lise ne demandât à Hyacinthe la permission de l'aider à monter chez lui; un pudique scrupule arrêta cependant sur ses lèvres cette proposition indiscrète. Bien lui prit d'obéir au sentiment qui retenait ses paroles, car un refus formel eut été îa seule réponse qu'elle aurait obtenue de Hyacinthe pour prix de son surcroît d'attentionsetde bons soins. On peut supposer, sans craindre de faire erreur, qu'il n'entrait pas que du désintéressement et de la charité chrétienne dans le désir qu'elle avait de conduire

son malade jusqu'à destination; la curiosité, l'instinct de la jalousie y avaient bien autant de part que le besoin d'être rassurée sur les suites de l'évanouissement.

Lise laissa donc, mais à regret, Hyacinthe Monvoisin quitter doucement le bras qui lui avait servi d'appui durant la route.

« Adieu, dit-elle en soupirant.

— Demain, répliqua le jeune homme en lui pressant la main pour témoigner de sa reconnaissance, demain je vous remercierai mieux de votre obligeance; car aujourd'hui je suis si faible encore que c'est à peine si je puis parler.

— Mais alors il vous faudrait quelqu'un auprès de vous, observa la jeune fille, et vous allez rester seul.

— Oh! non, reprit l'élève de maître Ninus

avec un mouvement d'orgueil et de joie qui colora ses joues et fît étinceler ses regards ; non, je ne serai pas seul !

— Pas seul ! répéta Lise, saisie tout à coup d'une émotion de jalousie qui la fît pâlir et la rendit tremblante. Et qui donc? »

Elle allait pousser plus loin son audacieuse question, mais le jeune compagnon ne lui en laissa pas le temps. Il posa un doigt sur ses lèvres en signe de mystère et de discrétion ; puis , sans rien ajouter à cette invitation muette au silence, il tourna les talons et se dirigea vers son petit escalier, tandis que la filleule du lapidaire, toujours pâle et de plus en plus émue, laissait tomber deux grosses larmes et se redisait encore :

<t ïl ne sera pas seul chez lui! ;>

Si la route lui avait paru douce et facile

alors qu'elle accompagnait le malade, il n'en pouvait plus être de même maintenant qu'il s'agissait pour elle de revenir seule et avec une triste pensée de plus au cœur. D'abord elle s'était disposée à reprendre au plus vite le chemin du logis de son parrain; mais, au moment de se mettre en route, une idée cruelle et folle, le besoin de se faire un spectacle de son malheur pour en mesurer l'étendue, la retint à la porte de la maison où Hyacinthe venait d'entrer. Lise ne voulait plus partir avant d'avoir entrevu celle qui lui avait enlevé d'avance le cœur de l'homme qu'elle s'était prise si naïvement à aimer.

Elle attendit vainement jusqu'à la tombée du jour; l'autre ne parut point.

Fatiguée de cette longue et pénible espérance, Lise prit enfin la résolution de s'éloigner, et c'est avec une sorte de satisfaction qu'elle se dit, en jetant un dernier coup d'œil

vers le petit escalier dont l'entrée lui était interdite :

« Lui aussi, il l'attend; mais elle ne viendra pas aujourd'hui sans doute i »

Elle se trompait. Au moment même où Lise se parlait ainsi , sa rivale était là , et depuis longtemps même , auprès du jeune compagnon.

Il n'avait pas eu à la désirer un seul instant , lui ; car, à peine venait-il de rentrer, qu'elle parut, apportant comme toujours à son bien-aimé, pour le reposer de ses souffrances ou de ses fatigues, les caresses de son regard, l'enivrement de son sourire.

A l'aspect de sa belle et mystérieuse amie, il ne se souvint plus du mal qu'il avait éprouvé. Une sorte d'extase religieuse le retint d'abord à deux genoux devant cette belle et noble

créature , qui de si haut daignait descendre jusqu'à lui.

Etoile détachée un moment de la voûte céleste, pour venir de plus près rayonner sur sa vie et illuminer ses rêves.

Elle s'assit et tendit sa main à Hyacinthe en lui disant :

« Relève-toi, mon ange, viens près de moi; c'est aux autres à mourir d'amour à mes pieds; ta place est sur mon cœur. »

Et elle l'attirait vers elle; et lui, il osait à peine obéir. D'ailleurs cette faveur si grande, si inespérée qu'elle fût, ne pouvait rien ajouter au bonheur de l'amoureux jeune homme; du moins le croyait-il. C'était assez pour lui de pouvoir contempler, à travers les larmes de joie qui baignaient ses yeux, celle qui venait le visiter ainsi dans sa modeste demeure. Oh!

oui, bien modeste, pour elle surtout dont les pieds mignons, chaussés de satin, ne foulaient d'ordinaire que les riches tapis d'une habitation royale.

L'enfant de la maison de charité avait eu beau parer son logis d'un luxe inusité chez les jeunes gens de sa classe, afin de recevoir mieux la douce apparition de ses rêves, il n'avait pu le rendre digne de celle qui venait chaque jour lui dire :

« Ton amour est, pour moi, le plus précieux des amours, car lui seul est vraiment pur et désintéressé. Ceux qui, pour la plupart, m'accablent de leurs hommages s'adressent bien plutôt à mon rang, à mon nom qu'à moi-même; ce que tu aimes en moi, c'est moi; ce qui t'éblouit, ce n'est pas le diadème que je porte, c'est ma beauté sans parure; aussi c'est pour toi seul que je suis heureuse d'être belle. »

Comment ne pas adorer celle qui disait

avec tant d'abandon : « Je suis à toi ! » Comment ne pas user ses jours au travail pour déguiser à ses yeux la pauvreté de sa vie d'ouvrier? Mais, ainsi que nous le disions plus haut, il avait eu beau cacher la nudité des murs sous une tenture élégante, draper une portière de soie devant l'étroite entrée de son petit appartement de garçon, faire garnir de franges les rideaux de son unique fenêtre, et fixer un tapis sur les carreaux froids de sa chambre, toute cette richesse d'ameublement n'était encore que misère, comparée à l'éclat accoutumé dont s'entourait sa bien-aimée. C'était, d'elle à lui, comme la divinité, alors qu'elle quitte les splendides merveilles de sa demeure sacrée, pour venir habiter les temples que nous lui consacrons. Quelles mains humaines peuvent bâtir à Dieu un sanctuaire capable de rivaliser avec celui qu'il s'est choisi lui-même? Cependant il ne dédaigne pas de descendre même sur l'autel que des enfants lui élèvent au temps des fleurs.

Ainsi en était-il de l'amie d'Hyacinthe; elle venait là parce qu'elle s'y sentait appelée par nn cœur fervent ; et comme l'amour tient la baguette des fées, elle ne trouvait point qu'elle fut déplacée chez lui, celle qui, pour siège, pouvait avoir un trône, et dont le front pur et blanc s'éclairait des rayons d'une auréole impériale.

Laissons se livrer à l'enivrement de son bonheur ignoré le discret jeune homme qui n'a voulu admettre que Dieu dans la confidence de ses amours. Le mystère qui a protégé l'arrivée de son amie protégera aussi son départ. Quelque habile que soit le curieux ou le jaloux qui veille pour surprendre leur secret, il ne pourra rien voir, il ne pourra rien entendre. On dirait qu'une puissance surhumaine protège leurs rencontres, et qu'elle a donné des ailes à la femme aimée pour l'amener auprès de Hyacinthe, aussitôt que, seul chez lui, il appelle; car à peine a-t-il prononcé son

nom qu'elle est là, devant lui; on dirait encore que ce bon génie qui veille sur eux leur jette le voile qui rend invisible, lorsqu'après quelques heures du plus doux tête-à-tête elle dit à son ami : « Il faut que je te quitte. » Lui, qui ne veut pas laisser son bonheur s'éloigner de lui tant qu'il peut encore le disputer à ceux qui le lui envient, répond :

« Laisse-moi l'accompagner. »

Et, tous deux, ils s'en vont par les rues, se regardant avec tendresse, parlant de leurs plaisirs de ce jour-là, de leur espoir du lendemain, et ils traversent ainsi une ville d'ordinaire populeuse, mais qui semble se faire déserte tout exprès pour que nul ne puisse dire :

« Cette femme qui passe là, [penchée au bras d'un ouvrier, c'est la princesse Pauline, la sœurbien-aimée de l'empereur Napoléon. »

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