DISPARITION
Il n'est pas besoin de dire si l'inquiétude fut grande le lendemain, chez maître Jérôme Ninus, lorsqu'à l'heure marquée pour la reprise des travaux journaliers, on ne vit pas paraître dans l'atelier du lapidaire celui qui d'ordinaire y arrivait toujours le premier.
Le rude patron du logis, non moins tourmenté que sa douce moitié de l'absence de son meilleur élève3 grondait encore plus haut
que de coutume pour dissimuler son émotion vraie et profonde. Il maugréait contre le retardataire , c'était une façon de le plaindre ; et quand sa femme et Abel Morand, le brave ami de Hyacinthe, vinrent à lui dire :
« Mais, au bout du compte, quand vous crierez après lui, est-ce que c'est sa faute, à ce garçon, s'il ne vient pas ce matin, puisqu'il est malade?
— Malade ! répéta Jérôme, en promenant sur ses apprentis ce regard menaçant qui leur donnait instantanément tant de cœur et tant d'habileté au travail, il prend bien son temps pour être malade, l'animal î Est-ce qu'il ne sait pas qu'il y a ici de l'ouvrage pressé? Estce qu'il a le droit d'être malade? lui, un compagnon! Est-ce que je le suis jamais? moi, le maître ! » — Puis il ajouta en s'adressant à Geneviève : * : — Si le sauvageon n'est pas à son établi après l'heure du déjeuner, tu iras
voir ce qu'il a ; car enfin on ne peut pas le laisser clans son coin, comme un chien; mais surtout ne t'avise pas d'aller le trouver avant ce temps-là ; il est si avantageux, le beau merle, qu'il pourrait croire que nous courons après lui. Grâce à Dieu, je puis me passer de ses services. Oui, termina-t-il, en s'adressant à tout le personnel de son atelier, comme s'il eût voulu le mettre au défi, je n'ai besoin ni de ses services, ni de ceux de personne, je suis bien aise qu'on le sache. »
Malgré la réserve de l'heure, renfermée dans l'ordre que Jérôme Ninus venait de donner à Geneviève, celle-ci, de plus en plus travaillée par la crainte, ne put attendre jusqu'au moment du déjeuner pour aller s'informer des nouvelles de son Benjamin; aussi à peine son mari avait-il achevé de parler, que déjà l'excellente femme était en route.
Elle ne devait pas arriver la première chez
le jeune compagnon. Lise Hutin, sa filleule, l'avait devancée. Après une longue nuit d'insomnie et de larmes, la pauvre enfant, poussée par un amour que l'indifférence de Hyacinthe ne pouvait décourager, et bravant jusqu'à la honte de se trouver face à face avec une rivale , avait pris la résolution d'aller s'assurer par elle-même que l'évanouissement de la veille n'avait point eu de suites fâcheuses pour le malade. Ce ne fut pas sans être saisie du tremblement de la fièvre qu'elle se hasarda à franchir le seuil de cette maison devant laquelle elle s'était arrêtée hier avec tant de regrets. Parvenue à vaincre un premier scrupule, Lise se décida à heurter à la porte du petit escalier qui conduisait au logement de l'élève de son parrain; mais elle eut beau frapper longtemps, d'abord à petits coups, puis plus fort, enfin de telle façon que tous les voisins se mirent aux fenêtres, la jeune fille, malgré ses appels réitérés, n'obtint pas de réponse. Justement effrayée d'un
silence dont elle ne pouvait deviner la véritable cause, et laissant son esprit s'arrête? aux conjectures les plus fatales, elle s'écria avec l'accent du désespoir :
« Mon Dieu ! il est mort ! Monsieur Hyacinthe est mort! » puis, perdant tout à fait la tète, elle appela les voisins, les passants, le monde entier au secours de celui qui, suivant elle, avait cessé de vivre.
En un instant la cour se trouva remplie de gens venus de l'intérieur et du dehors; on s'informa auprès de Lise du motif de ses cris et de son désespoir; alors elle raconta à ceux qui se pressaient autour d'elle l'accident arrivé la veille au jeune compagnon, l'état de faiblesse dans lequel il se trouvait lorsqu'il rentra chez lui ; et chacun conclut avec elle qu'une nouvelle faiblesse avait du reprendre au malade, mais peut-être était-il temps encore de lui porter secours.
« Oui, disait la filleule de Jérôme Ninus, oauvons-le, je vous en prie, sauvons-le! »
Les bonnes gens dont elle implorait à mains jointes l'assistance ne demandaient pas mieux que d'arracher à la mort le supposé agonisant ; mais, pour le secourir, il fallait d'abord pouvoir pénétrer chez lui, et légalement on ne peut violer le domicile d'un citoyen, même dans un but d'humanité, sans avoir préalablement requis la présence du commissaire de police. C'est ce que fît observer un des assistants, au moment où plusieurs de ceuxci se mettaient en devoir de faire sauter la porte du petit escalier. Cette prudente observation fut généralement accueillie, malgré les supplications de Lise et l'empressement tumultueux de quelques impatients secoureurs qui auraient volontiers passé sur l'irrégularité de la forme pour arriver plus vite à celui dont l'état désespéré réclamait leurs soins.
Cependant le conseil du sage ayant prévalu, les actifs travailleurs furent contraints de s'arrêter inactifs devant la porte prête à céder à leurs efforts ; et, tandis que ceux-ci et la jeune fille déploraient des lenteurs dont le résultat pouvait être si funeste, plusieurs des assistants se hâtaient de courir chez le commissaire du quartier.
Les choses en étaient à ce point quand Geneviève Ninus arriva chez Hyacinthe. A l'aspect de la foule qui remplissait la cour, à la vue de sa filleule surtout, elle pensa qu'un malheur était arrivé à son protégé : la bonne femme faillit se trouver mal ; mais bientôt revenue à elle, Geneviève, sans s'arrêter aux scrupules qui avaient enchaîné le zèle des enfonceurs de porte, leur dit :
« Continuez, messieurs, continuez; je respecte l'autorité, mais c'est de mon Hyacinthe qu'il s'agit, et une mère n'a pas besoin d'un
commissaire de police pour entrer, même de force, chez son enfant.
En une seconde la porte fut à bas, et l'escalier envahi. Restait à faire sauter une dernière serrure. Elle ne résista pas longtemps aux efforts des vigoureux gaillards qui l'attaquèrent de vive force; elle venait d'être repoussée hors de sa gâche, lorsque le commissaire parut. Tout le monde, excepté Lise et Geneviève., se pressa pour lui faire place sur les marches du petit escalier; les deux femmes n'avaient pas le temps d'attendre, elles; dès qu'une issue leur avait été ménagée, elles s'étaient précipitées dans la chambre.
« Personne! dirent elles.
— Cependant je l'ai vu entrer chez lui, hier soir, ajouta Lise avec surprise et confu-
sion.
11 ne s'est pas couché, observa Gène-
viève, en jetant les yeux sur le lit qui n'avait point été défait.
— Eh bien, ce malade, où est-il? demanda le commissaire qui suivait de près les deux femmes.
— Je l'ignore, reprit la jeune ouvrière; mais il n'est pas ici, et pourtant il était si faible quand je l'ai quitté hier !
— Il aura été promener ce matin pour reprendre des forces, répliqua le commissaire; ce n'était, par Dieu ! pas la peine d'amasser tant de monde, de faire tant de bruit et de venir mè déranger. Maintenant il s'agit de refermer les portes et rétablir les serrures : or, que ceux qui ont causé le dommage s'apprêtent à payer pour qu'on le répare. »
Les murmures qui commençaient à gronder autour de Lise, cause première de cette
vive et inutile émotion, éclatèrent en menaces quand le magistrat eut fait entendre ces dernières paroles. Avoir bien travaillé pour rien, et, pour récompense de sa peine, payer le bris des portes et des serrures, cela ne pouvait être admis par les assistants désappointés.
« Nous nous chargeons de tout, cette affaire nous regarde, dit Geneviève. Que le proprié* taire fasse venir les ouvriers, nous payerons ce qu'il faudra; pour ma part, je suis bien trop heureuse de ne pas avoir trouvé ce pauvre enfant mort sans secours dans son lit pour regarder à la dépense. Que ça coûte ce que ça voudra, j'ai le moyen de faire face à tout.
— Mais chez qui peut-il être? balbutia à demi -voix Lise, qui se souvenait alors de l'expression de joie dont les yeux d'Hyacinthe avaient brillé quand il lui dit la veille : Je ne serai pas seul.
— Qu'il soit où il voudra, répondit gaie-
meut dame Minus; il est vivant, c'est tout ce qu'il m'importe de savoir; quant au reste, ça ne regarde que lui, je m'en moq*ue. Et d'ailleurs, continua-t-elle, peut-être allons-nous le retrouver en rentrant à la maison, n
Il ne fallut pas moins que l'ordre formel du commissaire, appuyé de la main-forte de ses agents, pour obliger la foule de curieux à refluer au dehors, à débarrasser l'escalier, puis la cour, et enfin la porte de la rue.
Parmi ceux que l'événement avait attirés, le propriétaire de la maison n'avait pas été le moins inquiet, ni le moins empressé à s'opposer aux ravages de ces bons démolisseurs, lorsqu'il avait été question de briser tons les obstacles pour arriver plus tôt auprès de ce malade qu'on ne devait point trouver chez lui. Il avait applaudi le plus fort lorsque quelqu'un, ennemi des partis violents, avait si prudemment réclamé l'assistance du magis-
trat ; il eut été le premier à courir pour implorer la prompte venue de celui-ci s'il n'eût songé en même temps que l'intérêt de sa propriété lui ordonnait de refréner son zèle. C'est lui qui fut le plus ardent à s'opposer à l'acte de dévastation, lorsque Geneviève Ninus, s'autorisant de son titre de mère adoptivedu jeune compagnon, donna de nouveau le signal du brisement des portes; et quand le commissaire eut parlé de faire payer aux auteurs du dégât les frais que devaient nécessiter les réparations du dommage, à cet arrêt, qui souleva tant de clameurs contre Lise, il fut le seul qui osât crier bravo ! Mais dès que la femme du lapidaire eut dit qu'elle répondait de tout, le propriétaire, qui d'abord avait à plusieurs fois voulu la repousser en lui disant : — «Qu'est-ce que vous demandez? Que faites-vous ici? Je ne vous connais pas; » — le propriétaire, disons -nous, la reconnut parfaitement; et, comme le commissaire, pendant qu'il était en train de chasser de la maison tous les étran-
gers, voulait également en expulser Geneviève et sa filleule :
a Pardon, dit le propriétaire, cette dame a le droit de rester ici; elle est presque chez elle, puisque c'est seulement sur les bons renseignements qu'elle m'a donnés que j'ai loué, il y a quinze mois, à M. Hyacinthe Monvoisin. » Et se tournant vers Geneviève Ninus il ajouta : «Vous m'excuserez si je ne vous ai pas reconnu tout de suite; j'étais si troublé. Dame! quand on voit sa propriété mise au pillage, on peut bien perdre un peu la tète. Donnezvous donc la peine de vous asseoir, » continuai il, se radoucissant et devenant même humble à mesure qu'il examinait mieux l'ameublement presque riche et fort élégant du jeune compagnon. « Pauvre jeune homme, poursuivit l'honnête propriétaire , il a donc été bien malade? Je conçois votre inquiétude, votre douleur; moi-même, qui ne le connais que pour le voir tous les trois mois et à jour
fixe, car ii est fort exact à payer son terme; moi-même, dis-je, j'aurais été désolé de le perdre. Les bons locataires sont si rares ! Il paraît que c'est un garçon très-rangé; il a de l'ordre; il aime son chez soi. C'est charmant ici; on se croirait dans un petit palais; il gagne donc de bien fortes journées ? »
A tout ce bavardage Geneviève et Lise ne répondaient rien; leur première émotion étant calmée, elles aussi contemplaient curieusement l'asile mystérieux où Hyacinthe, dépouillant sa veste d'ouvrier, oubliait sa condition d'enfant perdu de la grande famille du peuple, dans le plus beau rêve d'amour que puissent nous apporter les illusions du cœur. C'étaient, pour les deux simples et bonnes créatures qui s'intéressaient si vivement au jeune compagnon, comme les mensonges inexplicables d'une féerie, ces tentures, ces draperies qui les entouraient, ce siège soyeux sur lequel elles étaient assises,
ee petit tabouret de satin qu'elles n'avaient point osé toucher de la main, et qui semblait placé tout exprès devant un fauteuil de velours pour que deux pieds de femme s'y reposassent.
« Mais qui donc reçoit-il? demanda Lise.
— Où donc a-t-il eu assez d'argent pour se meubler de la sorte? riposta Geneviève.
Toutes les conjectures du monde n'auraient pu les amener a la découverte de la vérité; aussi la femme de Jérôme Ninus et Lise firent-elles bien de ne pas pousser plus loin les questions qu'elles s'adressaient mutuellement sans pouvoir y répondre. Geneviève pensa qu'il était temps, pour elle, de regagner son logis où elle devait être impatiemment attendue; elle laissa le propriétaire s'occuper des réparations à faire aux deux portes de l'escalier et de la chambre, et, en-
traînant après elle sa jalouse filleule, en proie aux plus amères réflexions, elle reprit le chemin de sa maison.
Les deux femmes, en arrivant chez maître Minus, espéraient y rencontrer enfin Hyacinthe, et elles se sentaient assez embarrassées du tour qu'elles prendraient pour lui apprendre commenta l'aide de violences elles étaient parvenues à pénétrer dans sa demeure, dont il avait interdit l'entrée même à celle pour qui il avait un respect filial. 11 n'était pas nécessaire que Lise et sa marraine se donnassent tant de peine pour arranger leur récit et pour justifier leur conduite; le plus intéressé dans l'affaire ne pouvait leur en demander compte, car il n'avait point encore paru quand elles revinrent de cette grande expédition.
Jérôme Ninus avait déjà depuis longtemps dépassé les dernières limites de sa patience,
qui n'allait pas loin, on le sait, lorsque Geneviève parut.
« A la fin, qu'est-ce qu'il devient, l'animal? Est-il vivant, est-il mort?
— Il est, on ne sait pas où il est.
— Disparu ! répéta en masse l'atelier.
— Disparu! répéta Lise en gémissant.
— N'allez-vous pas beugler à présent?
reprit Minus. Pardieu, voyez donc le grand malheur quand monsieur ne reviendrait plus ! La France ne périra pas pour ça. Un ouvrier perdu, dix de retrouvés. Vite ma redingote, mon chapeau, que j'aille lui chercher un remplaçant, et qu'il n'en soit plus question. »
Dix minutes après notre brutal était parti, non pas, comme il l'avait dit, pour aller en
quête d'un nouveau compagnon, mais bien pour courir après celui qu'il craignait tant de perdre. Il n'épargna ni soins ni peines pour demander des nouvelles de Hyacinthe partout où il espérait pouvoir en obtenir, et quand après cinq heures de recherches inutiles il revint chez lui plus maussade et plus irrité encore qu'au moment de son départ, il eut tort de répondre à sa femme, qui s'informait du résultat de ses recherches :
« Je ne sais pas ce que tu veux me dire avec ton sauvageon. Est-ce que je me suis occupé de lui seulement? »
Oui, il eut tort de dire cela, car il se trouvait là quelqu'un qui pouvait lui donner un démenti. C'était Abel Morand. Lui aussi avait quitté l'atelier peu de temps après le départ du patron; mus tous deux par le même intérêt, ils avaient suivi le même chemin, le maître devançant toujours l'ouvrier, et peu s'en
fallut qu'ils ne se rencontrassent dans le bureau de la Préfecture de police, où ils vinrent successivement dans l'espoir d'obtenir des renseignements sur le déserteur.
Le reste de" la journée se passa dans cette grave inquiétude qui ne fit qu'augmenter encore les jours suivants. Un mois tout entier s'était écoulé, et l'on ignorait toujours ce que Hyacinthe était devenu, quand un jour, à l'heure du dîner, Abel Morand entra dans l'appartement du maître, et dit d'un air plutôt attristé que triomphant :
« Je puis vous donner de ses nouvelles, je sais où il est. »
Mais avant de poursuivre, revenons sur nos pas.