CHAPITRE XV. - IRRIGATIONS
fournir la quantité de chaleur capable de compenser la perte due à la production de la vapeur et le refroidissement dangereux qui en serait la conséquence. Aussi a-t-on habituellement soin de répartir en un petit nombre d'arrosages convenablement espacés la quantité d'eau totale dont on dispose.
L'irrigation ne s'effectue donc pas en général d'une manière continue: à moins qu'il ne s'agisse d'engraisser des terres non ensemencées ou d'arroser des prairies pendant la période hivernale, où toute végétation est suspendue, c'est au contraire Vintermittence qui est la règle. L'intervalle laissé entre deux arrosages consécutifs permet^ à mesure que l'eau disparaît, soit par évaporation,soit par infiltration, la pénétration dans les pores de la terre arable d'une nouvelle provision d'air frais, dont la présence est aussi nécessaire que celle de l'eau pour l'accomplissement des fonctions physiologiques des racines, et à défaut duquel la terre, devenant impropre à la culture, se couvrirait des plantes caractéristiques des marécages. L'intermittence assure d'ailleurs à la végétation une sorte de repos, particulièrement utile après le malaise passager qui résulte pour elle de chaque arrosage, quelque bien qu'elle doive finalement en retirer.
L'espacement des arrosages devra naturellement être adapté dans chaque cas aux circonstances particulières qui résultent de la nature du sol, du climat, des exigences des diverses cultures. Il sera d'autant plus grand que le sol retiendra mieux l'humidité, que l'eau sera moins abondante et les cultures moins avides. Telle plante veut des arrosages à certains moments, telle autre a des besoins tout différents : ici on s'en servira pour le repiquage, ailleurs pour l'arrachage, tantôt au commencement de la pousse^ tantôt à la fin. Dans certaines régions, on s'attache avant tout à combattre les effets de la chaleur, dans d'autres c'est contre ceux de la gelée qu'on utilise l'irrigation : d'où une répartition essentiellement différente dans l'emploi des eaux. D'ailleurs, pour chaque culture, l'espacement des arrosages est commandé par les phases de la végétation : moindre pendant la période du développement herbacé, il s'allongera durant la floraison ou la maturation.
On ne doit pas manquer non plus de tenir compte de Vépuisement, que subit l'eau d'irrigation après un certain parcours. C'est
en eiïet un fait d'observation que^ lorsqu'on fait couler l'eau en nappe mince à la surface d'une prairie étendue/ trois zones distinctes ne tardent pas à y apparaître, la première présentant une herbe vigoureuse d\m beau vert foncé, la seconde déjà moins belle, et la troisième tendant à jaunir, à se laisser envahir par les joncs : l'eau semble perdre ses propriétés bienfaisantes à mesure qu'elle avance, non pas que les substances utiles y fassent défaut, mais comme si les plantes se les assimilaient de moins en moins à mesure qu'elles y sont plus diluées ; au delà d'une certaine limite, le résultat est nul, parfois même le passage de l'eau devient plutôt nuisible. L'eau est dégraissée^ disent alorsles cultivateurs : et cependant l'analyse montre qu'elle a perdu seulement une partie de ses principes fertilisants ; presque toujours on retrouve dans les eaux de colature ou d'égouttement un tiers au moins de l'azote initial.
De cette énumération des conditions principales auxquelles Firrigation doit satisfaire pour donner des résultats fructueux, on doit conclure évidemment que, pour la pratiquer de manière rationnelle, il importe de posséder une connaissance approfondie des circonstances locales et du tempérament propre des diverses plantes cultivées. A part un petit nombre de règles applicables partout, elle appelle presque toujours des pratiques diverses suivant les cas: c'est-à-dire qu'elle suppose une observation patiente des faits et une attention ininterrompue. Il n'est guère d'opération agricole sans doute qui ne comporte une expérience consommée et des soins attentifs, mais l'irrigation compte assurément parmi les plus délicates; et, pour en tirer un bon parti, il faut, plus que pour toute autre, exercer une surveillance intelligente et assidue. Si dans certains cas on a échoué, si parfois l'on a laissé dire que les terres irriguées peuvent exercer une influence fâcheuse sur la salubrité du voisinage, c'est uniquement pour avoir méconnu cette nécessité : toutes les fois au contraire que l'irrigation est convenablement pratiquée, elle détermine, sans inconvénient quelconque pour les populations, un accroissement rapide et important de la production agricole et contribue largement au bien-être général.