E. LES TORRENTS ÉTEINTS
comme une coupe naturelle en Iravei-s du lit. 11 se trouve donc à jour de tous côtés, et peut ittie étudié avec une extrême facilité. Partout, il se compose de pierres roulées, aj^glutinées par une boue calcaire. Ce poudingue est étendu par lils ré^^uliers, parallèles à larcourbure de la surface ; il devient plus dur et plus grossier à mesure qu'on le prend plus bas, et finit par former une sorte de béton très compacte. Quant à la forme c<iractéristique, on la distingue de loin, surtout en se plaçant du côté de l'Est. Le bourg est bâti sur la région culminante; les champs sont jetés à Tentour. Dans le fond s'élève la montagne (le Magon) qui recèle le bassin de réception, enseveli maintenant sous de noires forêts de sapin : elle domine tout ce territoire. Enfin, vers le couchant et à l'extrémité du bourg, coule le paisible ruisseau, auteur de ces antiques dépôts; il s'est encaissé dans ses proPres alluvions entre des talus profonds, tapissés de belles prairies.
« Il est à remarquer que l'extinction de ce torrent, quoique fort ancienne, puisqu'elle remonte à une époque immémoriale, est néanmoins postérieure aux premiers établissements humains dans ces montagnes. En effet, on a déterré des pierres à four et du charbon, enfouis à de grandes profondeurs dans le sol. Ces débris témoignent qu'il y avait là des hommes à une époque probablement antérieure aux âges historiques lorsque le torrent, en pleine [action, exhaussait encore son lit de déjection. »
Dans la seconde édition de son ouvrage, M. Surell dit quelques mots des travaux exécutés suivant les procédés qu'il a si heureusement imaginés dès le début de sa carrière : (( Le travail se poursuit aujourd'hui dans les Hautes Alpes, sur un grand nombre de torrents. De véritables ingénieurs forestiers se sont formés, habiles à étudier les projets en les adaptant judicieusement aux circonstances variées du terrain, non moins habiles dans l'exécution des ouvrages d'art, souvent difficiles, que ces travaux comportent. On peut citer, entre autres, les remarquables travaux de M. Costa de Bastelica, inspecteur général des forêts, sur le torrent de Chagne et sur celui de Vachères.
« Quant aux résultats, ils ne sont plus contestables. Les torrents s'éteignent à mesure que la végétation produit son effet, et celui-ci a été généralement plus prompt qu'on ne s'y attendait.
« Parle fait de la végétation, dit M. Gentil, ingénieur en chef dans les Hautes- Alpes, les caractères torrentiels ont disparu. Les eaux, même en temps de pluie, sont devenues moins troubles. Il n'y a plus de crues violentes et subites. Les eaux en arrivant sur les cônes de déjection s'encaissent naturellement dans leurs dépôts. Les riverains peuvent se défendre à moins de frais.
< L'aspect de la montagne a brusquement changé. Le sol a acquis une telle stabilité que les violçnts orages de 1868, qui ont provoqué tant de
désastres dans les Hautes-Alpes, ont été inoilensifs dans les périmètres régénérés. »
F. — Les lav€^ de boue et de pierres.
(Récit de M. Schlumberger^ d'après M. Demontzey).
J'avais quitté Barcelonnette à 2 heures et demie (le 13 août 1876), au moment où Forage arrivait sur le bassin de réception du torrent de Faucon. 11 tombait quelques gouttes d'eau seulement dans la vallée; mais tout faisait présumer que la pluie était d'une violence extrême dans a montagne. Arrivé à Faucon, je monte sur le cône de déjection. L'orage avait cessé dans le bassin de réception et déjà l'on apercevait la cime des montagnes légèrement blanchie par la grêle. Cependant j'avance toujours et, arrivé au sommet du cône, au goulot du torrent, j'aperçois une lave formidable qui descend majestueusement la montagne.
A mes pieds, le lit du torrent, profond de 8 mètres environ et large de 25 mètres, est presque à sec, malgré l'orage. Mais regardant en amont, dans la direction des chutes qui se trouvent en cet endroit, je vois une immense masse noire qui s'avance comme un mur et presque sans bruit, descendant le lit du torrent. C'était la lave qui venait de la montagne, et qu'il m'était donné d'observer dans toute son intensité.
Cette lave, qui coulait rapidement quand la pente du torrent était forte, arrive bientôt à mes pieds, descendant sur une pente de 12 pour 100 tout au plus. Sa vitesse est aussitôt ralentie, et bientôt elle n'est plus que de l^jSO par seconde.
C'est un amalgame de terre et de blocs de toutes grosseui's, ayant à peine la fluidité du béton. En avant, à moitié prise dans cette boue très épaisse, une avant-garde de gros blocs cubant parfois jusqu'à 5 et 6 mètres semble poussée par la lave. Ces rochers, qui sont entraînés pendant quelques minutes, sont engloutis dans le chaos qui les suit dès qu^ils trouvent un obstacle qui les arrête. Ils sont alors remplacés par d'autres qui sont poussés et bientôt engloutis à leur tour.
Profil en long du courant de lave* avec blocs en avant.