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Marche de la crue au confluent de l'Arièg

Dans la nuit du 22 au 23, la Garonne couvrait le plancher du rez-de-chaussée de la maison du gm^de. Le mercredi malin, 23, la crue de l'Ariège était devenue très apparente ; vers deux heures, le courant de la' Garonne dominait encore; mais à quatre heures les eaux jaunâtres de l'Ariège rejetaient celles de la Garonne sur la rive gauche et déterminaient, par l'importance subite de leur afflux, l'exhaussement qui à Toulouse amenait à cinq heures le désastre dq Saint-Cyprien. A neuf heures l'abaissement était sensible^ La période du maximum à Toulouse, de cinq à onze heures

du soir, correspond à la période de crue maxima de l'Ariëge, qui a eu lieu à l'embouchure de quatre à huit heures et demie.

139. Désastres 1^ Toulouse. — Deux cent neuf personnes ont été noyées ou écrasées dans la conunune.

Les deux ponts suspendus et une partie de la levée du chemin de fer ont été détruits; les murs de quai afibuillés; une salle de Thospice de la Grave s'est écroulée. Sur les 2.212 maisons des quartiers inondés, i.l4i se sont écroulées, les pertes immobilières sont évaluées de 11 à 12 millions.

« Certaines rues ont été partiellement aiïouillées, les allées de la Garonne entièrement ravinées jusqu'à 6 mètres de profondeur. Des bancs de sable et de gravier ont remplacé les terres arables et les ramiers. Dans le quartier dit des Sept- Deniers, 30 hectares ont été couverts d'une couche de sable et de cailloux roulés qui varie de 0"',80 à 1°,50 d'épaisseur (ce résultat est dû au peu de largeur du lit en amont de ce point et à la propagation oblique du courant). )>

M. Dieulafoya évalué le débit à 13.150 mètres, à travers une section de 3.700 mètres, soit une vitesse moyepme de 3'",S5, ce qui doit correspondre à une vitesse maxima d'environ 5 mètres.

D'après le même ingénieur, la crue de 1835 n'a débité que 4.600 mètres à la seconde, au maximum; celle de 1855 4.350 mètres. Ces derniers chiffres diffèrent légèrement de ceux de M, Payen.

Mais il y a des différences énormes entre le débit maxi^ mum de 1875 d'après M. Dieulafoy et d'après les auteurs du projet de défense dont nous parlerons plus loin. Ceux-ci indiquent 8.000 mètres, dont 1.000 par le faubourg Saint- Cyprien. Comme il n'y a pas eu d'observations de vitesses, il serait fort difficile de faire un choix.

133. Moyens préservatifs. — Après un désastre aussi épouvantable, le public s'est vivement préoccupé des travaux qu'il serait possible d'exécuter pour prévenir le retour de pareils malheurs.

« On a proposé successivement d'endiguer la Garonne sur une très grande longueur ou de creuser un canal de secours» d'enfermer Saint-Cyprien dans un vaste boulevard, de créer

dans les Pyrénées des réservoirs capables d'emmagasiner une partie de la crue, d'activer enfin le reboisement des montagnes.

« Nous ne pensons pas, dit M. Dieulafoy, que ces travaux soient d'une exécution pratique et susceptibles de sauvegarder les quartiers que leur position topographique place dans la zone inondable y au moins contre des crues aussi considérables que celle de 1875.

« La Garonne, à dix heures du soir, charriait plus de 13.000 mètres cubes d'eau par seconde; l'endiguement de la rive gauche du fleuve, au droit de Toulouse, aurait eu pour eiïet de faire passer cette masse considérable de liquide dans un étranglement de 200 mètres. Il serait résulté de ce fait un gonflement des eaux et un accroissement de vitesse... La crue se serait élevée de l'^^SO au-dessus du niveau atteint et eût risqué de submerger des quartiers de la rive droite respectés jusqu'à ce jour.

a Cuîial de secours. Le canal de secours n'accroîtrait pas la somme des accidents à redouter, mais ne porterait pas non plus un remède efficace à la malheureuse situation qui semble être faite désormais au faubourg. Avec la plus grande section possible, il ne débiterait que 1.600 mètres cubes environ à la seconde et ne ferait, en conséquence, baisser le plan d'eau, pendant une crue comparable à celle du 23, que de 20 à 22 centimètres. )>

13ii. Conelasions de M. Dieulafoy. — Notre auteur conclut en ces termes :

« Nous ne pensons pas qu'il y ait lieu de s'arrêter à aucune des solutions que nous venons de discuter. La réalisation de pareils programmes peut être dangereuse, quelquefois inutile et toujours très coûteuse. Le rôle de Tautorité, en pareille circonstance, ne consiste pas tant à faire exécuter des travaux défensifs généraux, qui peuvent toujours être surmontés, qu'à forcer chaque particulier, chaque habitant, à donner à sa demeure une stabilité qui lui permette de résister aux plus hautes eaux, et à prescrire, après avoir étudié la cause de la ruine partielle de chaque immeuble, les modes de construction qui doivent en prévenir le retour *.

I . L'abus du mortier de terre, des briques creuses dans les murs de refend ,

« Il est donc indispensable de prescrire, pour les fondations et les deux premiers étages, Temploi exclusif, dans la construction de tous les murs, de briques de bonne qualité ou de moellons appareillés et de mortier de chaux hydraulique.

« Ces simples précautions, qui ne sont que l'application des règles les plus simples de la pratique des constructions, doivent suffire. De nombreux exemples, pris dans les villes qui bordent des fleuves à débordements fréquents, et tout près de Toulouse aux filtres de Portet, en sont la preuve surabondante. On sait, en effet, que la maison de garde élevée à l'extrémité aval des filtres, sur le gravier même où ils sont établis, est simplement construite en briques et chaux hydraulique. Cependant, bien qu'elle ait été entourée par les eaux dès la uuit du 22 et que, pendant la nuit du 23, elle ait été entièrement noyée; bien que, placée au milieu des courants combinés de la Garonne et de TAriège, elle ail été affouillée circulairement sur 5 mètres de profondeur et ait reçu des coups de bélier qui ont ébréché les angles opposés au courant, elle ne présente aucune trace d'insolidité. »

En dehors de ces mesures de garantie personnelles, M. Dieulafoy demande pour éviter Tenvahissement du faubourg par des crues analogues à celles de 1827, 1835 et 1855, la construction, le long de la route nationale n*" 20 et au droit du cimetière Râpas, d'une digue plus haute que ces crues, submersible seulement dans des cas exceptionnels.

« Certainement, en construisant des bassins, en reboisant la chaîne des Pyrénées, on ferait un travail essentiellement utile et protecteur; mais on n*arrêterail pas, on n'alténuerait même pas les ravages causés par un fléau qui ne peut être comparé qu'au raz-de-marée ou aux tremblements de terre qui portent tour à tour, dans tous les pays, la mort et la désolation.

« 11 ne convient même pas d endormir les populations et de leur dissimuler le danger qu'elles courent. Que les habitants qui vont repeupler les zones inondées ne cherchent pas, dans

remploi de matériaux de qualité inférieure el de mauvaise chaux grasse dans les façades, sont les causes de la ruine de toutes les maisons qaï se sont effondrées. Les eaux onl agi en détrempant la base des mui's qui, le plus souvent^ n*ont pas eu à supporter Taction des courants.

§ IV. INONDATION DE JUIN 1875 i39

des travaux généraux, la sécurité que peuvent seules donner des habitations solidement construites et soigneusement entretenues; qu'ils apprennent surtout que, toute crue pouvant être dépassée par une crue ultérieure, ils doivent se mettre prudemment en garde contre tout gonflement de la Garonne signalé comme dangereux, et abandonner sans hésitation leurs habitations, avant que les eaux ne leur aient rendu toute fuite impossible. »

td&. Projet. — Cependant on a proposé la combinaison suivante :

1® Élargissement de la Garonne à l'emplacement et aux abords du seul pont de pierre que possède Toulouse sur le fleuve (le Pont-Neuf, construit au xvi° siècle) ;

2*» Reconstruction de ce pont ;

3° Établissement de digues insubmersibles sur la rive gauche, ces digues reliant les nouveaux quais avec une levée de chemin de fer d'un côté et avec les terrains élevés de l'autre.

On a aussi étudié un canal pour la dérivation d'une partie de la crue, soit à travers le faubourg Saint-Cyprîen (rive gauche), soit vers le pied des coteaux qui limitent ce faubourg. Le premier tracé comporterait une rentrée en Garonne dans la ville même, en un point situé en amont d'un passage très étranglé ; il ne pourrait pas produire grand bien.

La Garonne forme à Toulouse une courbe très prononcée, dont la concavité baigne la partie principale de la ville, sur la rive droite ; la ligne de plus grande pente, suivant laquelle une partie considérable des grandes crues devait s'écouler autrefois, correspond aux terrains bas de la rive gauche. D'après le second projet, le canal de dérivation se trouverait au delà de la corde de la courbe. Son débouché aval se présenterait bien ; mais il est difficile de disposer convenablement le tracé vers l'origine amont. A défaut de solution de celte difficulté, mieux vaudrait renoncer au canal, car les dérivations ne tiennent pas toujours leurs promesses ; une crue pourrait monter plus haut malgré la dérivation, si de grands désordres dans l'écoulement résultaient des mauvaises conditions d'établissement au point de partage ; en tous cas le profil longitu-» dinal ne pourrait être réforme sérieusement que si Ton sup^

primait le rélrécissement qui existe immédiatemeut après la traverse, et si Ton transformait en barrage mobile le barrage du Bazacle qui se trouve entre le Pont-Neuf et Tétranglement.

D'après Baccarini, les dérivations exécutées en Italie ont été fermées ; on fera bien de proQter de l'avertissement ou tout au moins de ne passer outre qu'après des expériences sur des canaux artificiels reproduisant les dispositions de la Garonne et des projets. On opérerait d'abord sur le canal représentant la rivière seule, puis sur l'ensemble.

Un canal de dérivation serait nécessairement accompagné de digues insubmersibles, et Ton en édifierait aussi le long du fleuve. La dépense serait très considérable. Aujourd'hui Saint-Gyprien est rebâti solidement, dans les conditions indiquées par M. Dieulafoy. Une nouvelle crue de 187S ne produirait plus un grand désastre * ; les voies publiques et les jardins souffriraient encore, mais les habitants se réfugieraient dans les étages supérieurs (comme le font les habitants de plusieurs îles de la Loire). Il n'y aurait pas d'écroulements de maisons. Si Ion songe combien le retour d'une pareille crue, qui n'a pas son analogue dans l'histoire de la Garonne, est improbable; si l'on additionne les sommes à dépenser, en y comprenant les 13 millions du grand canal de dérivation; si l'on réfléchit à la longueur des digues insubmersibles, et par suite aux chances de ruptures ', on pourra douter sérieusement de ViUilité des travaux, tout compte fait. L'utilité n'est pas démontrée par cela seul qu'il y aura des avantages certains dans un cas donné ; il faut mettre en regard les inconvénients probables ou seulement possibles, et, enfin, si la balance est positive, la comparer à la dépense.

1. En 1875, les conslructions très défectueuses ont seules été renversées ; elles étaient malheureusement en fort grand nombre. A cette époque, on na été prévenu de l'envahissement probable du faubourgs que quelques heures avant le sinistre, tandis qu'il existe maintenant un bon service d*averlissements.

2. Des ruptures ont quelquefois lieu sans que les digues soient surmontées. Cependant on peut souvent se défendre avec succès dans une ville populeuse, quand on prend bien ses précautions à Taeance. (Vallée du Pô.)

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