III. INONDATIONS DE 1843 ET DE 1846 HS
voisines d'amont et d'aval*. Pour les points plus éloignés, de ce dernier cMé^ l'avantage d'une réduction du débit maximum (conséquence de l'emmagasinement supplémentaire qui résulte de l'exhaussement local) n'a plus pour contrepartie les inconvénients indiqués.
103. Grande crae d'octobre 18410. — ■ La crue d'octobre 1846 est la plus forte qu'on ait relevée dans la Loire supérieure. Dans l'Allier, elle vient après celles de novembre 1790 et de juin 18o6. M. Belgrand a constaté que cette crue est descendue toute formée de la petite partie du bassin de la Loire qui se trouve dans les Cévennes (page 24 du rapport sur les tomes I et II du Bulletin météorologique).
Les hauteurs atteintes ont été :
Digoin 6",46
Moulins 5 00
Gien 7 13
Orléans 6 79
Blois 7 00
Amboise 7 27
Tours 7 18
Saumur 6 01
Nantes 4 77
Le Cher et la Vienne n'ayant pas donné en octobre 1846, il y a eu dans la partie d'aval un affaiblissement notable de la crue. A Nantes, elle ne compte que parmi les crues moyennes. La crue de 1856 a rompu toutes les levées longitudinales, dites digues insubmersibles, sans aucune exception, tandis que celle de 1846 n'a causé de ruptures que jusqu'à l'embouchure du Cher ".
La gorge et la digue de Pinay. — M. Graëff a calculé que l'action de la gorge de Pinay, complétée par la digue de ce nom, a consisté dans l'emmagasinement dans la vallée supé-
1. L'utilité du plus grand limonage peut contrebalancer et au delà cette action nuisible.
2. De Briare à Fembouchure du Cher, la largeur moyenne du lit endigué n*est guère que de kil. 79, tandis qu*on a 1 kil. 43 du Bec-d'Ailier à Briare, 1 kil. 06 du Cher à la Maine, et 1 kil. 62 de là à Nantes. — II ne s'agit que de moyennes ; le minimum est de 230 mètres et le maximum de 2,200 mètres.
rieure de la Loire d'un volume de 131 millions de mètres cubes, pendant la crue de 1866. L'écoulement de ce volume a été retardé, au grand avantage de la ville de Roanne. Lfl^ plus grande partie de ce résultat a élé due au rétrécissement naturel de la gorge que traverse la Loire ; mais la digue artificielle a cependant concouru au phénomène pour plus de vingt millions de mètres. « Pour la crue de 1846, la proportion serait plus forte encore, puisqu'elle s'est élevée plus
Crue d*octobre 1846, à Roanne.
haut que celle de 1866 ». M. GraëfF pense que, sans la digue dePinay, la crue de 1846 aurait été surélevée de 1 mètre à Roanne; « toute la partie basse de la ville eût été engloutie par les eaux. »
On voit sur le croquis ci-joint avec quelle vitesse énorme les grandes crues, dans la Loire supérieure, passent du débit ordinaire au débit maximum.
Nous voici arrivés à l'inondation qui a causé le plus de désastres et, par suite, amené le plus d'études, études dont
lo résultat pratique n'a pas été nul, mais n'a pas été non plus d'une très grande importance.
104. M. Cl^moy. — Nous trouvons, dans les rapports et publications de M. Tinspecteur général Comoy, des renseignements complets. Que nous rappelions son nom, que nous ne le rappelions pas, il est bien entendu que le présent para graphe procède en grande partie de ses travaux.
Hauteurs, — Les hauteurs atteintes ont été :
A Digoin 5"»,48
Briare 6 82
Sully 7 20
Jargeau 7 62
Orléans 7 43
Blois 7 23
Amboise 8 24
Tours 7 82
Saumur 7 07
Les Rosiers 7 58
Ancenîs 6 72
Nantes 5 94
L'Allier, à Moulins. 5 23
Levées rompues. — Toutes les levées, et elles sont nombreuses, ont été rompues en 1856. Ces levées ou digues dites insubmersibles atteignent généralement 7 mètres au-dessus de l'étiage, et même en beaucoup de points 8 mètres et 8", 50.
Ces hauteurs sont le résultat de plusieurs rechargements successifs. Dans V Essai sur les ponts et chaussées j la voirie et les corvées, publié sans nom d'auteur en 1759, on nous apprend que dans les temps anciens on avait réglé les digues à quinze pieds au-dessus des basses eaux.
Comment avait-on déterminé cette hauteur de quinze pieds? On suppose que c'était celle des plus grandes crues connues avant la construction des levées.
Débits. — Les débits à la seconde ont atteint les valeurs suivantes, lit et val compris; ce ne sont pas les sommes des deux maximums, mais ceux des plus grands totaux instantanés: Briare^ 8.865; origine du val d'Orléans, 8.035; Mareau, extrémité du val d'Orléans, 7.28i ; origine du val de la Cîsse,
6.962 ; extrémité du même, 6.770. Au-dessous de ce dernier point, il y a eu de telles complications qu'on ne peut plus chiffrer le maximum total; les nombres suivants sont les maxima dans le lit : Tours, 6.4U ; La Chapelle 7.150, puis réductions à 6.100 par suite d'une brèche énorme dans la levée de TAuthion; Saumur, 6.318; Ponts-de-Cé, 6.097; La Pointe, 6.300; Nantes, environ 6.000.
Les débits totaux pendant la crue de 1856 ont été de : Loire en amont de l'Allier. . , 1.342.000.000 m. c.
Allier 1.205.700.000
Cher 519.000.000
Indre 95.000.000
Vienne 654.500.000
Anciens déversoirs. — Pour suppléer à l'insuffisance du lit majeur, dans les endroits où les digues ont été établies encore plus près qu'ailleurs des coteaux ou de l'endiguement de l'autre rive, on a interrompu ou abaissé ces digues sur des longueurs plus ou moins grandes, en amont des plus mauvais passages. La figure dans le texte et la petite planche cijointe concernent :
Déversoir de Saint-Martin,
^NOî^D^î^oî'
DEJVÎlNi»i6
KTè
l°Le déversoir de Saint-Martin, ayant pour but de diminuer le débit des grandes crues dans le lit au passage do Gien ; 2« le déversoir de Mazan, en amont de Betiugency.
Il y a également un déversoir de ce genre au-dessus de Blois.
Ces déversions fonctionnant longtemps avant l'arrivée du maximum de la crue, les eaux déviées ne subissent pas un long retard en sorte que le débit maximum n est guère atténué au delà de la réunion. Le fonctionnement de ces ouvrages diffère essentiellement de celui des nouveaux déversoirs à seuils élevés, dont nous parlerons plus loin : ceux-ci verseront des masses d'eau dans des vais presque vides, en ne commençant pas très longtemps avant le maximum; les volumes qui les auront franchis s'attarderont, et la situation sera tellement un peu améliorée au-dessous du val. Il arrivera malheureusement que cette amélioration ne se prolongera pas toujours bien loin en aval, comme nous l'expliquerons.
On voit que l'on peut s'égarer quand on compare les anciens déversoirs à ceux que l'on construit maintenant.
Exhaussement des digues. — Après la crue de 1706, où les eaux s'étaient élevées en certains points à dix-huit pieds, on fixa la hauteur des digues à vingt-et-un pieds. On croyait faire les choses largement, mais c'était une illusion : l'exhaussement des digues surhaussant les eaux, les nouvellos crêtes furent dépassées.
Cependant on ne paraît pas avoir procédé à de nouvelles surélévations jusqu'à la fin du siècle, car le rapport cité de l'Inspecteur général des turcies et levées (1790) parle de vingt-et-un à vingt-deux pieds.
La grande crue de 1846, limitée par l'action des brèches, n'ayant pas dépassé de beaucoup la hauteur des digues, on crut qu'il suffirait d'ajouter une banquette de 1 mètre au plus de hauteur; mais c'était une nouvelle illusion, que la crue de 18S6 est venue détruire.
Hauteurs à donner aux levées pour les rendre réellement insubmersibles. — Quelle hauteur faudrait-il donner aux digues de la Loire, pour que les grandes crues pussent être contenues dans le lit endigué? Les études faites depuis 1836
leudent à démontrer qu'il faudrait exhausser ces ouvrages de l-,75 à Sully ; l°»,2o à Jargeau; 1"^,20 à Orléans; 1 mètre à Montlivaut; 1»»,30 à Montlouis»; 1"»,20 à Tours, etc., audessus des niveaux atteints par la crue de 1856 dans ces diverses localités. Mais ces niveaux ayant été supérieurs à la plate-forme des digues, les exhaussements seraient en définitive de 2°»,50 à 3»»,50.
Une crue arrivant dans les mêmes circonstances météorologiques que celle de 1856 dépasserait donc de beaucoup les niveaux de cette époque, s'il n'y avait pas de ruptures. Il ne faut pas s'en étonner, car dans l'état naturel le lit majeur de la Loire avait 3 kilom. 10 de largeur moyenne, du Bec-d'Allier à Nantes. Aujourd'hui, limité par l'endiguement, ce lit n'a plus que 1 kilom. 09 pour la moyenne générale. Pas beaucoup plus du tiers!
10&. InfllueiMse du lit majeur snr le débit maxi* mum. — Une pluie donnée, tombant sur les bassins de la Loire supérieure et de l'Allier, par exemple, amène une crue dont la hauteur dépend des travaux exécutés dans la vallée, loutes circonstances égales d'ailleurs. Par conséquent lorsqu'on dit, comme c'est de mode depuis quelque temps, que les inondations sont des phénomènes inévitables, contre lesquels l'assurance mutuelle est le seul remède possible, on dit une chose inexacte. Qu'il y ait à transiger avec les faits accomplis, c'est fort probable; mais transiger n'est pas ne rien faire.
Supposons que l'on baiTe une vallée par un ouvrage si solide que les eaux ne puissent le détruire, si haut qu'elles ne puissent atteindre son sommet après les pluies les plus violentes et les plus prolongées. Le débit du cours d'eau se trouvera réduit à zéro; il n'y aura plus d'inondation audessous du barrage, car il n'y aura plus de rivière. C'est une hypothèse extrême ; mais elle montre que le débit maximum d'une crue dépend des retenues naturelles ou artificielles*.
1. Les arches du pont de Moatlouis n'occupent que la moitié environ de l'espace compris entre les digues insubmersibles des deux rives ; le reste est occupé par une levée pleine. — Ce pont fait partie du Ciiemin de fer d'Orléans à Tours.
2. Si le retardement avait lieu dans une vallée d'aftluent, il pourrait
Par opposition à i'hj^othèse précédente, on peut faire une autre supposition extrême; celle de l'exécution de levées longitudinales très rapprochées^ mais tellement hautes et solides qu'elles puissent défier les crues. Dans ce cas, on verrait monter celles-ci à des hauteurs tout à fait inconnues auparavant; les eaux se précipiteraient vers la mer sous une pente énorme. Elles y arriveraient plus vite, et par conséquent — le débit total ne changeant pas — les débits à la seconde dépasseraient ceux des crues anciennes.
Sachant que le débit maximum peut être augmenté par la réduction du champ d'inondation, nous comprenons que le resserrement des crues produit leur exhaussement par deux causes :
l"* La moindre lai'geur offerte aux courants; 2* le plus grand volume à écouler en une seconde au moment du maximum.
Largeurs insuffisantes. Ruptures de diguesK — Les hauteurs actuelles des grandes inondations résultent, dans une certaine mesure, de Tendiguement longitudinal; elles seraient énormes s'il ne se produisait pas de ruptures. C'est une question de savoir ce qu'il. aurait fallu faire pour que ces hauteurs actuelles ne fussent pas dépassées, les digues tenant bon. M. Comoy a calculé que la largeur libre laissée au fleuve aurait dû être augmentée, pour cela, de 500 à 600 mètres. « Le plus fort débit que le lit puisse admettre sans danger ne dépasse guère 6,000 mètres cubes, et reste souvent au-dessous, tandis que la Loire, dans les crues extraordinaires, débite de 7,000 à 9,000 mètres cubes». »
Situation actuelle. — Les digues insubmersibles ont un c6té utile quand il existe dans une vallée des espaces tels qu'on ne puisse, dans de bonnes conditions, assurer leur exploitation
amener le maximum de celui-ci à coïncider avec celui du fleuve, au lieu de le devancer ; les retenues seraient alors nuisibles au lieu d'être utiles.
1. On emploie souvent la môme expression (digues) pour désigner les levées établies sur le sol de la vallée et les ouvrages destinés à régulariser, et au besoin rétrécir le lit mineur; mais il n*y a pas de confusion possible.
2. Pas partout ; quand la crue vient de la Loire supérieure et de TAllier, il y a atténuation vers l'aval, non du volume total, mais du débit maximum, en sorte qu'on n'a pas atteint jusqu'ici 7,000 mètres par seconde à Nantes. Dans la vallée du Rhône, les choses se passent tout différemment, à cause des grands affluents d'aval.
8 ly. INONDATIOxN DE JUIN 1856 1»3 '
agricole à l'aide de bâtiments placés au delà de la limite naturelle des crues. La méprise est complète quand on applique ce procédé à un val étroit» puisque la question reste au moins douteuse quand il s'agit de vallées larges à cause des ruptures et de l'augmentation du débit maximum'.
La situation où se trouve la vallée de la Loire se résume de la manière suivante : Si les levées qu'on exhausse, en même temps qu'on tâche de les consolider, tiennent mieux qu'autrefois, les crues s'élèveront plus haut; un plus ou moins grand nombre céderont alors, car il serait bien surprenant que. partout on eût réussi à se mettre en mesure de supporter un mètre ou deux de hautem- supplémentaire*. Ces ruptures assureront le salut des vais pourvus des digues les plus solides, mais on comprend que dans les autres les dévastations seront aggravées, puisque les eaux arriveront en plus grandes masses et avec plus de vitesse.
Une partie des digues tenant, le débit maximum sera augmenté en aval, et des dommages immenses pourront en résulter.
lOB. Doiiiniag;es causés par la erae de 18&G en aval da Bec-d' Allier. — Yoici quelques détails sur les effets de la crue historique dont nous nous occupons.
Nombre et longueur des brèches. — Les brèches ouvertes par la crue de 1856 dans les levées ont été au nombre de 160, présentant une longueur totale de 23.370 mètres; quelquefois il s'en est formé quatre ou cinq dans une petite longueur, comme on le voit sur la petite planche ci-jointe. Une somme de 8 millions a été consacrée à la fermeture de toutes ces brèches.
Gouffres et ensablements. — Les terrains fortement corrodés dans lesquels, dit M. Comoy, les eaux ont ouvert des gouffres profonds à la suite des brèches, ont présenté une surface de 410 hectares. Les sables provenant dès brèches et des gouffres ont couvert 2.750 hectares.
En général, ces ensablements se forment près des brèches
1. Sans compter qu'on se prive de la fertilisation par les limons.
2. Telle digue, qui résiste à une crue de 7 mètres, cédera plus tard à une crue de 6 mètres. On cite, dans la vallée du Rbône, uoe rupture qu'on n'a pu s'expliquer que par le travail des taupes .
La eme de 1856
Les brèches en amont de Cbàteauueuf.
en s'épanouissant un peu à droite et à gauche, et en s'arrètant brusquement à une distance qui dépend de la hauteur de la chute et de la durée de la crue ; au delà, il peut y avoir perte de récolte, mais la terre est améliorée par le limon. Il n'y a de courants agressifs qu'en des points peu nombreux, quand l'eau a pu s'accumuler devant quelque obstacle rencontré dans le val envahi.
Destructions de bâtiments. — Il existe un grand nombre de maisons bâties sur les digues même de la Loire ; elles sont anéanties quant elles se trouvent sur la longueur des brèches. U en est de même de celles qui se trouvent sur le passage des courants les plus forts. Le nombre des maisons ainsi détruites parla crue de 1856 s'est élevé à plus de trois cents.
Chemins de fer submergés. — Les parties de chemins de fer qui ont été couvertes d'eau pendant la crue de 1856 ont ensemble une longueur de 97.880 mëlres. Près de cent kilomètres !
L'interruption de la circulation résultant de la présence des eaux a été de cinq jours dans le val de la Cisse et dans celui de Tours, de douze jours dans le val d'Authion ; mais l'interruption réelle a duré vingt-quatre et trente-quatre jours à cause des dégradations causées par la crue.
Dégradations aux ponts. — Le pont suspendu de Fourchambault a eu deux travées emportées; la levée entre le pont et la rive droite a été en grande partie détruite.
Crae de 4866.
Les remous au pont de Beaugency.
Les abords du pont de Saint-Thibault ont été bouleversés. Le pont du petit bras de la Loire à Cosne a été emporté.
Le pont de Sully a été détruit.
La levée qui fait suite au pont de Beaugency, sur la rive .gauche, a été rompue. On peut juger, par le croquis ci-dessus, •du désordre causé dans le phénomène de Técoulement par la présence de ce pont.
Les levées des ponts de Meung, de Muides et de Port-Boulet ont également été coupées.
Observations sur ce qui serait arrivé saiis les ruptures de levées. — Il faut remarquer que les ponts n'ont donné passage qu'à une partie du débit maximum de la crue. Le reste s'est écoulé par les vais au moyen des brèches. Cependant de fortes dénivellations se sont produites de l'amont à l'aval des ponts : la différence de niveau était de 0", 41 à Gien ; 0",62 sur la rive gauche et 0™,4S sur la rive droite à Baugency; 0™,42 à Blois; 0"^,60 à Amboise et 0,32 à Tours. Si toutes les eaux avaient été concentrées dans le lit de la Loire, la situation des ponts aurait été considérablement aggravée, et l'on peut admettre que la plupart auraient été détruits. On n'en doutera pas eu comparant les deux séries de chiffres du tableau suivant :