VIII OBSERVATIONS
180. les réservoirs. — ^ Pour un même volume total, les pluies qui se répartissent entre toutes les parties d'un bassin sont moins dangereuses que les autres. Les crues des affluents inférieurs sont en partie écoulées quand arrive le grand flot des hautes vallées; il n'y a pas contact des maximums. Toute autre est la situation quand le volume supposé tombe seulement sur la partie supérieure du bassin; toute la vallée se trouve alors dans de mauvaises conditions, surtout Tamont, car la crue s'étale en descendant. On s'est demandé si Ton ne pourrait pas, à l'aide de réservoirs artificiels, augmenter la durée de l'écoulement et par suite diminuer la hauteur maxima des crues. Ce que fait déjà la digue de Pinay, a-t-on dit, nous le ferons ailleurs et le problème sera résolu.
Mare té des emplacements favorables pour des réservoirs. — « Il n'est guère besoin, ce me semble, dit M. Dausse dans son Mémoire du S juillet 1858, d'expliquer l'efficacité des lacs et des réservoirs pour diminuer les crues des rivières... Mais les lacs sont rares, du moins en France. Quant aux réservoirs un peu vastes, ils ne sont guère possibles qu'en certains lieux pour ainsi dire faits exprès, et assez ordinairement que là où il y a eu d'anciens lacs. Il s'agit en général, pour former des réservoirs, de trouver dans les vallées des plaines terminées par des défilés, et encore faut-il que ces plaines n'aient pas une très grande valeur, cas assez peu fréquent... Les barrages qu'on a à construire en travers des défilés dont il vient d'être question exigent, à proportion qu'ils sont plus élevés, de plus
grands soins de conslruclion et de plus grandes dépenses. Leur rupture, quand par malheur elle a lieu, est désastreuse, et il faut dire qu'elle devient à redouter dès que la surveillance et Tentretien les plus assidus font défaut. » Finalement, Tauleur dit que les réservoirs peuvent être exécutés en peu de temps « à force d'argent, de bon vouloir et de puissance »: mais que les localités qui se prêtent à leur formation ne sont pas communes.
Ruptures de digues de réservoirs, — Dans une autre note présentée à l'Académie des sciences le 30 décembre 1861, et intitulée : Sur ce qu' on propose pour la Loire^ le même auteur dit que les réservoirs lui paraissent être « une formidable menace pour toutes les propriétés inférieures. » Il rappelle la catastrophe de Bordeaux, récente alors, « où il ne s'agissait pourtant que d'un réservoir de fontaines. Faut-il rappeler celle bien plus mémorable et néfaste de la nuit du 14 au 15 septembre 1219, où le lac Saint-Laurent, ayant rompu sa digue naturelle, tout autrement solide en apparence qu'aucun ouvrage de main d'homme, engloutit Grenoble, balaya les ponts et fit périr plusieurs milliers d'habitants. » Enfin M. Dausse répète que les réservoirs ne conviennent guère que dans de rares localités où, avec un ouvrage born^, on peut faire ou refaire un lac. Parlant des quatre-vingt-cinq réservoirs projetés par M. Comoy dans le bassin de la Loire, il demande qui oserait répondre que tous les vingt ou trente ans l'un d'eux ne rompra pas sa digue. Prodiguer l'emploi des réservoirs serait « un périlleux et ruineux abus. »
Nous reproduisons à l'Annexe les renseignem»3nls donnés dans le dernier ouvrage de M. Duponchel sur les réservoirs exécutés dans divers pays. On y trouvera aussi les propositions de cet éminent ingénieur au sujet de l'utilisation comme réservoirs de ses grandes fouilles, destinées à donner la matière du colmatage des Landes. On pourrait y emmagasiner d'immenses volumes d'eau, sans avoir à craindre les désastres auxquels donnent souvent lieu les réservoirs ordinaires. Le réservoir précieux que forment le lac du Bourget et la plaine de Chantagne, pendant les débordements du Rhftne, est un exemple de réservoir latéral ne pouvant pas amener d'accidents analogues à ceux dont il s*agit.
s vin. OBSERVATIONS 203
Une retenue précieuse, — En définitive, il suffit de se rappeler le fonctionnement de la gorge de Pinay, dans la vallée de la Loire, et le supplément utile d'emmagasinement qu'on obtient à l'aide d'une digue de resserrement additionnel, pour admettre qu'il n'y a ici qu'une question d'espèces. Il ne faut pas proscrire les réservoirs, mais se rappeler qu'il est difficile de trouver des conditions favorables à leur établissement.
Conclusion sur les réservoirs. — Il en est de ce procédé comme de bien d'autres : après avoir cru trouver une panacée, on s'aperçoit qu'il ne s'agit que d'un remède utile dans certains cas, lorsqu'on l'applique avec discernement. Les réservoirs fonctionnent sûrement, ruptures à part, en ce qui concerne la protection des localités voisines; pour un grand bassin, il peut arriver que leur rôle devienne douteux. Cependant il y a des cas qui méritent une étude approfondie, et nous citerons le bassin de la Loire supérieure : puisque les crues de l'Allier arrivent les premières au Bec, il est difficile de concevoir les circonstances dans lesquelles un plus grand retard de la crue du fleuve ne serait pas avantageux. Nous proposons donc de reprendre l'étude de la combinaison de M. Comoy, en en retranchant les réservoirs du bassin de l'Allier, et en portant une attention particulière sur les moyens de prévenir la rupture des barrages.
181. Les défenses dérives. — Quand on parcourt la vallée de la Loire pendant l'été, il semble qu'on se trouve en présence d'un volume incalculable de sablés mobiles. Comme on s'exagère aisément la vitesse de leur marche pendant les crues, et qu'on a l'esprit imbu des idées répandues par M. Surell sur la démolition des montagnes, on arrive tout naturellement à conclure que « la destruction des montagnes du bassin de la Loire marche rapidement, la prodigieuse alimentation des sables du fleuve ne pouvant avoir une autre provenance. »
Les berges de la Loire et de l'Allier. — Fort heureusement il n'en est rien, car il n'y a pas de grandes démolitions dans le haut du bassin. Les ingénieurs ont reconnu que les sables charriés proviennent principalement des berges de l'Allier et de celles de la Loire au-dessus du Bec. Il faut donc : ou simplement fixer les berges pour remédier sous ce rapport à la situation actuelle, ou les rectifier et conquérir des terrains qui
payeraient les frais. Ce serait le cas d'organiser, pour TAllier particulièrement, quelques grands syndicats forcés, englobant les petits syndicats insuffisants qui existent aujourd'hui. Nous ne discuterons pas ici les questions de détail qui se rattachent à ce sujet, mais nous rappellerons que TÉtat a réuni les intéressés à une défense de rivage maritime en un syndicat forcé, à défaut d'organisation d'un syndicat libre ou autorisé* (lois de i 865 et de 1807); or, je le. demande, y a-t-il des travaux plus nécessaires, plus urgents, que ceux qui tariraient la principale source des sables de la Loire?
Conséquences de la fixation des berges. — D'abord une utilité immédiate, puisqu'on préviendrait des destructions de valeurs qui se produiî^ent continuellement et que ne remplacent qu'incomplètement les atterrissements qui se forment sur d'autres points.
En second lieu, la fixation des berges mettrait fin aux changements de lit (voir ci-dessus l'article sur les dommages en amont du Bcc-d' Allier).
L'inspecteur Derrien, alors ingénieur en chef de Maine-et- Loire, a dit avec raison dans un rapport de 1833 qu'il faut s'attacher à défendre les rives du fleuve. En 1837, l'un de ses successeurs à Angers, M. Prus, a proposé de contraindre les propriétaires à se syndiquer et à défendre leurs rives. Chose remarquable, le Conseil général du département a appuyé cette demande auprès du gouvernement, mais sans succès. M. Prus estimait que la fixation des rives devait se combiner avec leur régularisation : « Les terrains conquis, disait-il, auront une valeur supérieure à celle des ouvrages dont ils auront nécessité l'exécution. » '
L'opération de la fixation des rives aurait une utilité, graduellement croissante, par la transformation du régime du fleuve. Le remblaiement du lit prenant fin, il y aurait chaque année diminution du volume de sable emmagasiné dans le lit de la Loire.
Au bout d'un certain temps on s'apercevrait que ce lit se vide. On s'en apercevrait d'autant plus vite que, pour les besoins
1. On aurait pu également appliquer la loi de 1807 sans Tinte rmédîaire d'un sj'ndical.
§ VIIÏ. OBSERVATIONS 211
des populations, 600.000 mètres cubes de sable et de graviers sont enlevés par an. Cela passe inaperçu aujourd'hui, mais joue cependant un rôle immense dans l'équilibre mobile des choses. /
L'inspecteur général des turcios et levées (rapport de 4790) prétendait que le lit de la Loire s'exhaussait de son temps ; mais il n'en est rien, car les bois des fondations des ponts du moyen âge sont bien en rapport avec l'étiage actuel.
Il ne faut pas se représenter le lit de la Loire comme formé partout de sable sur une grande profondeur. Nous avons sous les yeux un Tableau indiquant la nature du fond, où se trouvent des mentions comme celles-ci : « Le rocher traverse la Loire; arête barrant le faux bras, dérasée à O'^jSO sous l'étiage, se continue sous l'île ; rocher plat s'étendant en éventail ; rocher à 2 mètres sous l'étiage environ, » etc. Nous n'insistons pas sur ces détails, parce que nous ignorons si les indications de cette pièce ont été contrôlées. Mais on comprend que ce n'est qu'une question de plus ou de moins; il est clair que le rocher et certains ouvrages d'art arrêteront les déblais du fond, quand il n'y aura plus d'éboulements de rives remblayant le lit. Si on laisse de côté la question de la navigation, on arrivera h la longue à avoir une série de cuvettes séparées par des rapides sur les fonds de rocher ou sur les enrochements à l'aide desquels des fondations de ponts sont défendues. Ceci soit dit sous la réserve des travaux à faire pour remanier les défenses, à mesure que le déblai du lit progressera.
1856. Barraf^es. — Le nouvel état de choses pourrait être régularisé à l'aide de barrages dont la crête serait réglée au niveau de la ligne passant par les sommets du thalweg, ou plus bas. Ces barrages sous-marins seraient accompagnés d'écluses à sas, si Ton voulait les utiliser pour la navigation, et l'on pourrait même les surmonter d'appareils mobiles ; mais nous ne nous occuperons pour le moment que des barrages fixes. L'effet de désencombrement se poursuivrait, après la fixation des rives, jusqu'à l'établissement d'un état d'équilibre nouveau correspondant à une certaine réduction de la pente
212 CHAPITRE Vï. LA LOIRE
kilométrique*; les déblais annuels seraient de volumes décroissants, puisque Faction des eaux diminuerait en même temps que la pente».
Le croquis ci-dessous fera mieux comprendre cette explication :
A B C D représentent la ligne passant par les sommets de l'ancien thalweg de la Loire. Des barrages étant construits aux points D, C, B, A, etc., l'action des courants et les enlèvements de sable faits par les habitants amèneront l'abaissement du lit (les berges étant fixées), sans que la hauteur d'excavation s'augmente indéfiniment vers Tamont. Le profil longitudinal nouveau sera la ligne brisée E B F C G D.... La navigation deviendra meilleure, même sans endiguement; mais il faudra établir des écluses pour franchir les chutes AE, BF, CG, DH. — En aucun point le lit ne sera exhaussé; presque partout il sera abaissé, et Ton peut dire que l'opération, supposée faite sans aucune réduction de la largeur du lit, amènera forcément l'abaissement des crues, toutes choses égales d'ailleurs.
Les barrages seront placés, autant que possible, vers l'extrémité aval des bancs de rocher traversant le lit, pour jque rien ne gêne la diminution de la pente.
Mais chaque bief verserait des sables dans le suivant, en sorte que révolution serait longue pour les biefs d'aval, malgré l'importance du volume enlevé chaque année par les riverains et par les eaux.
1. Le déblai continuera même toujours, s'il est vrai que le volume de sable enlevé par les habitants dépasse ce qui arrive des montagnes, les berges étant supposées partout défendues. Mais les nouveaux départs de sable ne correspondraient pour ainsi dire qu'à des cuvettes locales, les rives' étant supposées bien défendues et les vitesses diminuant d'ailleurs de plus en plus pour un débit donné.
2. l.a pente par mètre courant de bief diminuerait, et la somme des diminutions dans chaque bief serait égale à la chule du barrage supérieur.
§ VIII. OBSimVATIONS 213
La partie maritime du fleuve n'aurait pas à souffrir*, car le volume solide que lui verserait la partie fluviale ne serait, à Torigine, que ce qu'il est aujourd'hui, et s'amoindrirait à mesure que la pente en route diminuerait.
183. Dig^resslonjostificative. — Le lecteur n'étant peutêtre pas lamiliarisé avec Tordre d'idées dans lequel nous venons de nous placer, il peut être utile de faire quelques citations pour montrer que nous n'avons rien inventé : ces idées sont dans le domaine public, et des faits positifs en démontrent l'exactitude.
1^ des affloents encaissés da Pô. — « Qu'on remonte, en partant du Pô, la Dora-Susina, la Stura et les autres affluents ; Ton verra toutes ces rivières s'encaisser de plus en plus dans les anciens c6nes de déjection qui forment le fondée la vallée du fleuve... Toutefois, l'encaissement de la Dora-Susina, de la Stura, etc., a une cause purement naturelle. Ces cours d'eau se sont encaissés parce qtiils sont devenus moins chargés de matières solides (comme serait la Loire, dirons-nous entre parenthèses, après la fixation des berges), c'est-à-dire plus fluides que ceux qui avaient formé ces anciens cônes ; car une plus grande fluidité produit naturellement le même effet qu'un certain resserrement ou qu'un certain redressement. Ce sont trois circonstances qui accroissent également la vitesse d'un courant, et la réduction de la pente s'ensuit, en sorte qu'elle est simple, double ou triple, suivant qu'une, deux, ou trois de ces causes agissent. L'encaissement actuel des torrents et rivières de deux versants des Alpes a pris du temps et il est arrivé à son terme. Il s'est propagé en remontant, tout comme un ravin quelconque s'allonge à reculons par rapport à l'eau qui y court après une ondée. C'est même ainsi très probablement que les rebords de la plupart des lacs de la Suisse et de l'Italie ont été sapés, que ces lacs se sont abaissés.... » (Dausse, 13 juin 1864.)
1. Il en serait autrement dans le cas où, ne se bornant pas à défendre les rives dans leurs emplacements, on procéderait à un endiguement général de la rivière ; il y aurait dans les premiers temps une augmentation de la puissance de déblai du courant. (Voir plus loin ce qu*ont amené les travaux de M. Fargue dans la Garonne, au-dessous de Castets.) Ce cas sera discuté plus loin.
214 CHAPITRE Vf. LA LOIRE
1841. ft^ L.*éeliise de Castete. — L'endiguement de la Garonne ayant été perfectionné par M. Fargue au-dessous de Castets, embouchure du canal latéral, une diminution de la pente du fleuve s'est produite. Il est impossible de méconnaître le fait, attendu qu'il n'y a rien de changé à Bordeaux ni même à 20 kilomètres au-dessus, dans le niveau de Tétiage, et que le buse de [écluse d'embouchure du canal ri est plus qu'à 1",25 au-dessous de létiage^ au lieu de 2 mètres.
19&. 3« Li'Arve, Barrages de soutènement proposés, — Parlant des travaux de TArve, M. Dausse dit qu'il faut « établir quelques barrages très solides au fond du lit, pour que la réduction de la pente ne risque en aucun cas de rendre peut-être impossible le maintien des digues... La pente d'équilibre une fois établie, le fond du lit ferait un saut de un mètre au plus à chaque barrage. »
ISB. Sinuasités on creusement. — « Quand un cours d'eau n'est pas arrivé à la pente d'équilibre, il opère toujours ]a réduction de sa trop grande pente en déployant la moindre action : si le sol sur lequel il coule lui offre moins de résistance dessus que dessous, ce qui est fréquent, il opère la réduction de sa pente en allongeant son lit par des sinuosités, sans le creuser beaucoup; dans le cas contraire, et en supposant que les berges 7ie s'écroulent pas sans cesse, c'est en creusant profondément son lit sans l'allonger. » (Dausse.) On peut donc rectifier le lit sans inconvénient si les nouvelles berges sont solides, et si l'on établit de distance en distance des barrages de soutènement. Ceux-ci limitent la hauteur maxima des déblais, et par suite rendent plus facile la conservation des berges ; ils empêchent l'appel des matières d'amont par éboulement du lit dans la fosse d'aval, comme la consoli* dation des berges empêche Téboulemenl latéral.
19V. I^es di^aes soluiiersibles. — Ne pourrait-on paj se borner à défendre les plaines de la Loire au moyen de digues submersibles, établies par exemple à 4 mètres au* dessus do l'étiage? Le plus souvent on échapperait aux crues d*été, et l'on profiterait du limonage pendant les crues d'hiver.
Motifs favorables. — Nous avons sous les yeux le tableau des observations faites à Saumur de 1823 à 1841 ; il montre que, dans une année moyenne ^ les eaux se sont tenues: