PROPRIÉTÉS PHYSIQUES ET CHIMIQUES DB L'EAU DE MEU
Ce qu'est l'eau dans la nature.
L'eau est un corps inorganique dont les qualités et les conditions d'origine la rapprochent des espèces minérales. Ainsi que la plupart des minéraux, elle est répandue dans la nature soit à l'état solide, liquide ou gazeux, mais plus ordinairement à l'état liquide.
Pelletier et Sage, Cordier et Hassenfratz, Méran, Rome de Lisle, Bosc-Dantié et Haùy se sont occupés de sa cristallisation et ont cru constater qu'elle cristallisait en octaèdre, tandis que M. Malus en découvrant à ces cristaux la propriété de double réfraction établirait par ce fait qu'elle cristalliserait en octaèdre à triangles scalènes, comme le soufre par exemple.
Les autres circonstances encore qui font que ces naturalistes regardent l'eau comme une espèce minérale se tirent de ce qu'elle n'est jamais seule, mais toujours associée avec des espèces salines; de ce que d'autres minéraux , tels que la chaux hydro-sulfatée , l'alumine fluatée , et , parmi les pierres et les métaux , la mésotype , la lanmonite , la stilbite, le talc, le manganèse hydraté, le zinc calaminé, le cuivre et le cobalt arséniatés, etc., en perdant leur eau de cristallisation perdent toutes leurs formes et leurs caractères physiques.
D'ailleurs , la connexité de l'eau avec les minéraux est si grande que déjà quelques-unes de nos eaux minérales se reconnaîtraient à leur gisement (voy. le tableau de Brongniart dans le grand Dictionnaire des sciences naturelles). D'où il suit que les eaux minérales tirent leurs qualités des divers terrains qu'elles traversent.
Or, s'il en est ainsi, l'eau de mer répandue sur une grande surface de la terre , en contact perpétuel avec une diversité infinie de terrains, battue et agitée en divers sens par les courants , les marées et les vents, imprégnée des détritus de tant de plantes, d'animaux et de coquillages marins doit être l'eau minérale par excellence. Ce qui le prouve, c'est que Lavoisier retira de quarante livres d'eau de mer prise à Dieppe, 12 onces, 1 gros, 26 grains de matières salines ou extrac tives; tandis que sur 100 grammes d'eau de la Méditerranée que M. Marsan, pharmacien, a fait évaporer sous mes yeux il a obtenu 6 grammes de résidu.
Couleur.
L'eau de mer prise en petite quantité est claire et limpide; examinée en masse, elle reflète la couleur du ciel.
Les voyageurs attribuent cependant à la mer des couleurs qui varient suivant les parages, mais aucun fait n'atteste suffisamment que ces couleurs appartiennent à l'eau elle-même.
Ainsi , Banks et Scoresby ont reconnu que l'eau verdâtre ou jaune était due à une infinité de petils animaux microscopiques qui font la principale nourriture des baleines. D'après M. Bory de Saint-Vincent, les coulées de laves, qui, dans les îles de la Réunion entrent dans la mer, donnent à l'eau cette même couleur jaune verdâtre ; c'est tout pareillement que la mer Jaune doit sa couleur aux eaux du fleuve Hohan-Ho.
Quant à la mer Noire, elle aurait été ainsi nommée parce que sa navigation était dangereuse et surtout par opposition à la mer de l'Archipel que les Orientaux désignaient par mer Blanche.
La mer Rouge, suivant don Jean de Castro, tirerait son nom d'une espèce de polypier, tubipora musica, qui recouvre ses rochers, et, d'après Cook et Marchant, elle le devrait à des myriades de petits crustacés d'un beau rouge dont ils ont vu cette mer couverte sur des espaces de plusieurs lieues. Beaucoup d'autres, enfin, pensent que cette mer ayant été la mer desÉduméens, elle aura été appelée par corruption mer d'Edom dont nous aurions fait mer Rouge ; parce que le mot Edorn chez les Hébreux veut dire rouge.
Pesanteur, densité.
Suivant M. de Humboldt, l'eau la plus salée depuis le 60e degré de latitude nord jusqu'au 40' sud contiendrait 0,0387 de sels et la moins salée 0,0322. M. Gay-Lussac a inséré dans le tome VI des itmales de chimie rt de physique qu'il a obtenu pour résultat moyen 0,0365. Ce même savant établit encore que la pesanteur spécifique de l'eau étant 1,0000, la moyenne de celle de la mer doit être de 1,028G :
D'ailleurs on estime assez généralement la pesanteur spécifique des différentes eaux de la manière suivante :
La pesanteur de l'eau distillée étant 1,0000
Celle de l'eau de pluie est de 1 ,0002
« de rivière , 1 ,ooo4
Celle de source 1,0008
« de puits 1,0010
« de l'Océan 1,0280
« de la Méditerranée 1 ,0320
Cette différence de la densité ou de la pesanteur de l'eau de la Méditerranée, s'explique parfaitement parce qu'il a été prouvé que cette mer perdait plus par l'évaporation qu'elle ne recevait par les fleuves, en même temps qu'au lieu de verser dans l'Océan ; elle recevait toujours de celui-ci par le détroit de Gibraltar.
La chaleur atmosphérique est donc ici pour quelque chose dans le phénomène; mais on a été dans l'erreur lorsqu'on a transporté par analogie à l'Océan, le même principe; car, ici, il n'est plus possible de calculer le rapport de son évaporation avec ce qu'il reçoit des différents fleuves. Cependant, MM. de Humboldt et Gay-Lussac établissent par des tableaux d'analyses que les eaux de l'hémisphère austral sont un peu plus salées que celles de l'hémisphère boréal ; mais que les eaux intertropicales ne sont pas sensiblement différentes de celles de l'équateur.
Il est vrai que MM. Pages , J. Davy et Van-Reusselaen , les capitaines Scoresby et Ross , les docteurs Marcet et Trail, attestent que la pesanteur spécifique de l'eau de l'océan Atlantique décroit de l'équateur aux pôles; de telle sorte, qu'étant à l'équateur de 1,0295, elle serait suivant Scoresby au 66e degré de latitude nord, de 1,0259 et seulement de 1,0200 selon Ross. Résultats qui se comprendraient assez bien s'ils ne se rapportaient que de l'équateur au pôle boréal et qui , même bien appréciés dans les causes et les effets, pourraient donner la raison de ce que M. Gay-Lussac aurait trouvé le minimum de salure à la latitude de Calais.
J'ai voulu m'assurer par moi-même de la densité de l'eau de la Méditerranée, et comme j'ai pu m'en procurer par l'obligeance de mon excellent confrère et ami, M. Dugas, j'ai constaté que cette eau marquait 13° et quelques centièmes à l'aréomètre de Baume, l'eau distillée marquant 10; ce qui s'accorde assez bien avec d'autres expériences faites à Mar-
seille, ainsi qu'avec les résultats obtenus par MM. Bouillon- Lagrange et Vogel.
Une circonstance qui concourt à augmenter la densité de l'eau de mer, c'est qu'elle renferme moins de gaz que toute autre eau : ainsi, tandis que l'eau de rivière en contient 40 centimètres cubes par litre, l'eau de mer, assure-t-on, n'en renferme que 20.
L'eau de la Méditerranée aurait peut-être encore une raison de densité sur les autres eaux de mer : c'est qu'elle contient moins de gaz acide carbonique. Dans l'analyse comparative de MM. Bouillon-Lagrange et Yogel qu'on verra plus loin, on n'y trouverait que 0,11 de gaz acide carbonique, tandis que l'eau de la Manche et de l'océan Atlantique en renfermerait 0,23 sur 1000.
Température.
Si l'on interroge l'expérimentation pour connaître la température des eaux des différentes mers , on trouve sur cette question tout autant d'incertitude que sur la précédente, malgré toutes les diverses expériences faites dans les profondeurs de la mer, au large ou sur le voisinage des terres.
Le comte de Marsigli, Bufibn, Mairan, Patrin, ont cru pouvoir avancer qu'à une certaine profondeur, la mer avait ainsi que la terre, une température constante de 10 à 10 degrés et demi de Réaumur; mais Forster au pôle austral, Irwing au pôle boréal et Péron à l'équateur, y ont constaté de notables différences; tandis que, ces observateurs ont également vu leur thermomètre s'abaisser à mesure qu'ils le plongeaient à de plus grandes profondeurs.
Enfin, Ellis, d'après plusieurs observations faites dans les mers d'Afrique, établit que la température de l'eau diminue à mesure qu'on s'enfonce, mais il fixe le terme de la diminution à 1200 mètres de profondeur, au delà desquels il y a augmentation.
D'ailleurs , tous les observateurs s'accordent à reconnaître que l'eau de la mer est sensiblement plus chaude à sa surface ; mais, il n'en est pas de même aux approches du rivage. Péron croit qu'elle augmente, de Humboldt assure qu'elle diminue; enfin, M. Prévost conclut ainsi de tous les faits connus :
1° La température de l'Océan diminue de l'équateur aux régions polaires ;
2° Elle diminue dans la pleine mer en raison des profondeurs , excepté dans les mers du Nord , où le contraire a lieu.
3° Elle s'abaisse au-dessus des bancs de sable, ainsi que l'a remarqué M. de Humboldt à Terre-Neuve.
Enfin, constatons qu'il est généralement reconnu que la température de l'eau de mer est ordinairement au-dessous de celle de l'atmosphère à l'ombre à l'heure de midi , tandis qu'elle est plus élevée à minuit, et que air et eau se font équilibre le matin et le soir. Ainsi, si l'on cherche le terme moyen de température de l'eau de mer avec celui de l'air , on trouve celui de l'eau plus élevé , ce qui doit tenir à la densité de l'eau de mer , qui retient davantage le calorique. C'est à n'en pas douter , par cette raison que l'eau de mer gèle difficilement et qu'il ne faut guère moins de — 24° centigr. pour la faire prendre en masse ; encore faut-il que les seis qu'elle tient en dissolution se déposent, et par conséquent qu'elle soit tranquille. L'on peut donc conclure que l'eau de la Méditerranée gèlerait plus difficilement que celle de l'Océan , et que partant elle conserverait mieux son calorique, puisqu'elle a j^j en plus de salure et de densité.
Phosphorescence et électricité.
Rien n'est plus difficile, dans les phénomènes physiques de l'eau de mer, à expliquer que la phosphorescence que l'on y observe. Divers observateurs l'attribuent exclusivement à l'électricité, d'autres à la phosphorescence d'animalcules
microscopiques, et enfin, d'autres encore à la décomposition putride et phosphorée que subiraient les matières animales des poissons qui meurent dans la mer, etc. En analysant soigneusement tous les faits , on arrive à conclure qu'aucune de ces opinions exclusives ne serait vraie , mais que toutes le sont en particulier.
En effet, les marins ont observé la lumière de la mer sous beaucoup de formes. Quelquefois , ce sont des flammes qui s'élèvent du fond des eaux ou qui s'élancent de leur surface. Dans les régions tropicales, ordinairement par un temps sec et lorsque la mer est agitée , les vaisseaux , en sillonnant les flots, laissent derrière eux une trace de feu qui persiste plus ou moins longtemps. Le même phénomène est quelquefois développé par le frottement à la surface de la mer ou sur les sables humides en y posant le pied. Enfin, on a vu des nappes de feu recouvrir la surface de la mer par portion ou eu totalité, comme à Gênes, en 1703. Tous les traités de physique constatent qu'on a vu des l'eux Saint-Elme, appelés autrefois Castor et Pollux, sur les pointes des mais des navires. On trouve aussi, dans les collections académiques des Curieux de la nature, la relation d'un voyage où l'on put voir l'eau de la mer, à Déol, tellement lumineuse, que l'eau coulait des rames comme un feu limpide. Le narrateur pense que les vents sont pour quelque chose dans la production du phénomène, attendu qu'il était plus manifeste lorsque le vent soufflait de l'est ou du sud.
Valisnieri, Rigaud, Dicquemare, Vionelli, Adanson, MM. Suriray, Verhaegle et tout dernièrement M. Quatrefages, ainsi qu'une multitude d'autres physiciens ou naturalistes ont voulu expliquer la lumière de la mer seulement par la phosphorescence qu'on reconnaît aux méduses, aux biphores, aux pyrosomes ou à des zoophytes microscopiques tels que le voctilicus m'iiaris. Mais comme pour nous, praticiens, les controverses de tels faits n'ont aucune importance, nous ne chercherons pas à suivre chacun d'eux et encore moins M. Quatrefages qui assure que ces infusoires, regardés comme des acalèphes, doivent être classés maintenant parmi les phi-
zopodes ou peridiniens. 11 nous suffit de constater avec Schaw, Spallanzani, Banks, Borda et Lacépède, qu'il y a dans les mers non-seulement des animalcules phosphorescents, mais des crustacés aussi resplendissants que des vers luisants, des troupes de dorades , de dronites , de bancs de harengs qui nageant au-dessous de la surface d'une mer calme paraissent très-distinctement lumineux. Feu M. Robert l'oncle, à qui je dois ici payer un tribut de reconnaissance pour les différents entretiens que j'avais eus avec lui sur l'eau de mer et qu'une mort trop anticipée malgré son âge , a enlevé à mes sentiments d'estime particulière, assure dans son Manuel des bains de mer que la phosphorescence « est très-apparente sur la côte de Marseille aux environs des Madragues dans le temps que les thons et les sardines y abondent, et durant la canicule , lorsque les méduses et différentes espèces de vers flottent à la surface des eaux. »
D'autre part Patrin raconte qu'à son retour de Pétersbourg en France, il eut presque tous les soirs le spectacle de la mer lumineuse et qu'il voyait distinctement une foule de globules delà grosseur d'un pois et plus, qui s'échappaient de l'écume bouillonnante pour rouler sur la surface des flots comme des gouttes d'eau roulent sur un corps gras. Il ajoute que plusieurs fois il avait pu attraper avec une grosse cuiller attachée au bout d'un bâton, quelques-uns de ces globules, mais que jamais, il n'avaitaperçu qu'une matière grasse qui devenait phosphorique quand il la frottait entre les doigts dans l'obscurité.
D'après tous ces faits, il paraît incontestable que certaines phosphorescences de la mer sont dues à des bancs de poissons, à des myriades d'animalcules lumineux ou à une matière grasse phosphorique. Mais ce fait que la mer est lumineuse lorsqu'elle est frappée ou sillonnée par un autre corps, quand elle vient se briser contre les rochers, toujours alors par un temps sec et principalement dans les régions tropicales, peut-il être rapporté à ces derniers phénomènes ? Ce feu qui de la surface de la mer monte et se perd dans l'air , peut-il tirer son origine d'aucune matière nageant sur la surface de l'eau ou de quelques animalcules phosphorescents? enfin ces flam-
mes lumineuses qu'on observe à la pointe des mâts des vaisseaux , celles que détermine leur sillage , peuvent-elles revendiquer pareilles causes? De plus, est-il possible d'expliquer avec ces animalcules et les matières grasses provenant des débris d'animaux ou des pétroles des volcans, cette mer lumineuse qui à Gênes se montra pendant quatorze jours? N'est-il pas logique de croire que ce qui se montra alors, devrait se produire plus ordinairement s'il tenait à des causes semblables?
Concluons donc que ces derniers faits , comme celui que M. Rivière indiquait à M. Biot, des flammes très-élevées sortant de la mer et qu'il avait vues au fort royal de la Martinique pendant les nuits des 10, 11 et 14 juillet 1820, sont dus à des phénomènes électriques se passant dans la mer et n'étant visibles que sous certaines conditions de l'atmosphère.
D'ailleurs, si à ces manifestations d'électricité on ajoute qu'il est rationnel de penser que les diverses opérations chimiques qui s'effectuent incessamment parmi les différents sels de l'eau de mer, les substances végétales et animales qu'elle contient peuvent développer du fluide électrique ou électromagnétique ; si l'on réfléchit encore que cette grande masse d'eau qui occupe la terre d'un pôle à l'autre, doit recevoir de celle-ci une influence électro-magnétique , on cessera d'être étonné que l'eau de la mer puisse être imprégnée d'électricité, d'autant mieux que les sels qu'elle tient en dissolution permettent de croire qu'elle peut ainsi transmettre ce fluide d'un endroit à l'autre.
Pourquoi, au reste, Bayle n'aurait-il pas raison, lorsqu'il pense qu'il se produit une certaine somme d'électricité par le frottement produit à la surface des eaux dans la rotation rapide de la terre?
De plus : Leroy de Montpellier avait observé que l'eau de mer était lumineuse en raison de l'agitation qu'elle éprouvait et surtout en raison de la nature du corps qui l'agitait. C'est ainsi que le fer la faisait briller d'un plus vif éclat que le bois. Il avait pareillement expérimenté que, de l'eau lumineuse laissée pendant deux jours dans un vase ouvert, per-
dait sa propriété ; tandis qu'elle la conservait beaucoup plus longtemps dans des vases clos, où, pensait-on, des animalcules ne sauraient subsister i.
Mouvement.
Je n'ai pas à m'occuper ici de la cause des marées, je n'ai qu'à les constater et à établir que les mers les mieux renfermées dans les terres ont toujours un balancement, sinon des mouvements de flux et de reflux; seulement , ces mouvements sont assujettis à des règles fixes dans l'Océan , tandis qu'ils sont très-variables et fort divers dans les mers méditerranées.
C'est ainsi qu'on lit dans les Annales de chimie et de physique, que le 28 juin 1812, l'eau de la mer se retira tellement du port de Marseille , que les vaisseaux se trouvèrent à sec dans ce bassin; mais par son retour qui eut lieu avec une grande rapidité, l'eau inonda toutes les rues voisines. Le 22 juillet 1822, le même phénomène se reproduisit par un temps calme et serein, et le flux et le reflux furent observés neuf fois en trois heures trente-cinq minutes. La collection des Curieux de lanature parle d'un débordement qui eut lieu en basse Normandie , depuis Avranches jusqu'à Saint-Mâlo , mais qui dura sans flux et reflux de la mer, depuis le dernier novembre jusqu'au 2 décembre 1716. Les naturalistes pensent, en s'au-
1. Un de mes amis, observateur aussi intelligent qu'éclairé, M. Henri Raibaud Lange, me disait à propos de la phosphorescence de la mer, qu'il la croyait due au flottement des molécules électrisées de l'eau ou à celui du corps qui les mouvait ; qu'il ne saurait attribuer le spectacle de la mer phosphorescente à des animalcules et que dans un long voyage dans les mers du Sud, il avait parfaitement constaté qu'en prenant des bains la nuit dans une baignoire qu'on remplissait à bord , la phosphorescence ne s'apercevait pas, tant qu'il n'agitait pas le liquide marin, mais qu'il observait ces lueurs surtout au contact de son corps et de l'eau à mesure qu'il remuait. Si le phénomène n'eût tenu qu'à des animalcules ou à du pétrole surnageant , ne les aurait-il pas distingués sur l'eau calme et également à toute autre part qu'au point de contact de l'eau et de son corps. D'après tous ces faits l'électricité de l'eau de mer ne saurait plus être mise en doute.
torisant de ces faits et de beaucoup d'autres, que ces perturbations extraordinaires sont dues à quelque grande commotion lointaine, comme celle d'une éruption volcanique au fond des mers.
Je n'ai pas non plus à discuter la cause des courants : peu importe à notre sujet que la surface des eaux de la mer se porte des pôles à l'équateur et que les contre-courants inférieurs suivent une marche inverse. 11 nous suffit de savoir que , soit par un mouvement propre de la totalité de la masse des eaux, soit par diverses actions intrinsèques ou relatives, ces mômes eaux sont soumises à des oscillations, à des agitations plus ou moins sensibles. C'est ainsi que personne n'ignore le trouble qu'occasionnent les vents à d'assez grandes profondeurs; quoique Boyle, certes bien éloigné de Virgile, affirme que la hauteur moyenne des vagues n'excède pas douze pieds, et que par conséquent, le vent n'exerce pas d'action sur l'eau au delà de six.
Constatons surtout qu'il n'y a pas de mer où les eaux , môme par le temps le plus calme , soient d'une tranquillité parfaite. 11 y a toujours un balancement sensible, une sorte de mouvement respiratoire, si l'on peut ainsi dire, qui se manifeste par une élévation et un abaissement successifs d'autant plus éloignés l'un de l'autre que l'air de l'atmosphère est plus calme. Cependant j'ai pu observer à Marseille que môme quelquefois, par un temps fort calme, les lames qui venaient se briser au rivage étaient encore assez élevées pour submerger les baigneurs ; il est vrai que j'avais choisi, dans les bains de M. le docteur Giraudy, si bien ordonnés, les baignoires les mieux exposées à l'action de la vague pour en étudier les effets.
PROPRIETES CHIMIQUES.
Odeur.
L'odeur de l'eau de mer, soit au bord du rivage, soit au large, est fort prononcée et souvent fatigante pour certaines sensibilités. Elle est tellement particulière qu'une fois qu'on l'a sentie on ne saurait la confondre; mais, précisément à cause de ses qualités propres, il n'est pas facile de la définir; ce qu'on peut dire, cependant, de plus exact, c'est que cette odeur a quelque chose de chloruré et d'empyreumatique tout à la fois.
Évidemment, cette odeur tient à l'évaporation des matières extractives de l'eau de mer, et surtout à la matière grasse végéto-animale qu'elle renferme ou au pétrole que lui versent les divers volcans sous-marins. Ce qui l'atteste, c'est que l'odeur de la mer augmente par les gros temps, alors que les vagues déracinent, soulèvent et déposent surla plage les fucus et les algues au milieu desquels doivent résider, confondus et arrêtés, les détritus végétaux et animaux qui certainement servent d'engrais à ces plantes marines.
Toutefois , ces faits n'expliquent pas entièrement l'odeur composée de la mer. D'où peut lui venir, en effet, ce caractère chloruré que distingue en elle si évidemment l'organe de Folfaction? serait-il dû réellement à du chlore, à des chlorures, ou, comme le pense M. Mourgué, ex-médecin inspecteur des eaux de mer à Dieppe, à de l'acide chlorhydrique?
Mead, Buchan, M. Sarraméa, de Bordeaux, disent que les brises de la mer sont salées. Le docteur Bobert a reconnu, par du sel déposé à leur surface, que les plantes des environs du bassin de Marseille l'étaient pareillement ; mais il ne faudrait pas conclure de là que les sels marins se volatilisent et que l'atmosphère marine contient toujours du chlorure de sodium. Le phénomène delà distillation de l'eau de mer atteste
comme l'ont admis Hippocrate, Pline, Harbuthnot, Morogues, M. Mourgué, etc., que le sel marin ne se volatilise pas, de sorte qu'on ne peut attribuer l'odeur de l'eau de mer qui est constante à la présence de ce sel dans l'air. S'il y en a, ce n'est qu'accidentellement, lorsque les vents soulèvent une poussière aqueuse de dessus la surface de la mer, ainsi que l'admet le docteur Guigou, de Livourne, et comme le constate l'expérience, incomplète toutefois, de M. Liebig. Une plaque de verre, ditil, fixée sur une barre élevée entre deux bâtiments, à peine éloignés l'un de l'autre de douze cents pas, se trouve le matin, après Tévaporation de la rosée , tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, suivant la direction du vent, constamment tapissée de cristaux de sel.
Évidemment cette expérience ne peut prouver Tévaporation du sel marin , mais seulement sa présence dans l'atmosphère lorsqu'il fait du vent. Maintenant resterait à savoir s'il y en a toujours, même par les temps les plus calmes et les plus doux? Or, si c'était un phénomène d'évaporation , il serait à son summum d'intensité pendant les plus grandes chaleurs, et non pas pendant la rosée de la nuit. Ce n'est donc, comme le dit le docteur Guigou, de Livourne, que la poussièrede la mer, soulevée par les vents, qui est salée.
Berzélius nous expliquerait-il le phénomène de l'odeur de la mer lorsqu'il a dit et prouvé que les chimistes, après avoir vainement cherché l'iode dans l'eau de mer , l'ont rencontré à l'état d'iodure sodique accompagnant le chlorure comme le bromure magnésique? Ce qu'il y a de certain, c'est que des iodures et des bromures ont une odeur qui a la plus grande analogie avec celle de la mer. Aussi serais-je tout disposé à attribuer l'odeur de la mer, ou du moins une partie de cette odeur, à une certaine portion d'iode et de brome non combinés ou qui se dégagent de leurs combinaisons salines. Or, s'il en était ainsi, le phénomène serait expliqué, car l'iode et surtout le brome ont une odeur chlorurée excessivement distincte et prononcée.
D'ailleurs, pourquoi de la mer ne se dégagerait-il pas directement du brome , de l'iode et peut-être du chlore? N'avons-
nous pas constaté que l'odeur de la mer est surtout trèsprononcée pendant et après les gros temps, alors que les fucus et les algues marines ont été charriés, déchirés, broyés par les mouvements des vagues? Pourquoi, dans ce cas, la chimie naturelle de cette vie d'une espèce particulière , n'agirait-elle pas et ne pourrait-elle pas, comme dans les cornues de nos laboratoires , faire combiner quelques portions libres d'acide avec certains oxydes retenus par ces iodures , bromures et chlorures, d'où résulterait le dégagement de l'iode, du brome et du chlore1?
Est-ce que cette trituration qu'éprouvent les plantes marines, trituration si marquée qu'elle augmente l'onctuosité de l'eau de mer, ne pourrait pas favoriser les actions chimiques dont nous parlons?
Ce qu'il y a de bien positif, c'est que cette odeur chlorurée et empyreumatique dépend en partie des conditions physiques du liquide ; car l'eau de mer conservée la perd si elle n'est pas bouchée , ou si elle est bouchée elle prend une odeur hydro-sulfureuse. J'ai encore , depuis plus de seize mois, de l'eau de mer qui, après avoir subi ces diverses transformations , a fini par n'avoir plus aucune odeur ; mais il ne s'est produit aucune modification dans sa salure, car elle témoigne toujours de la même densité à l'aréomètre.
Comme nous l'avons déjà dit, l'odeur de la mer ne peut tenir nullement à ses sels fixes, tandis que , outre les considérations auxquelles nous venons de nous livrer , la volatilité de l'iode, du brome et du chlore, ainsi que celle du pétrole, qui pourrait être plus ou moins combiné avec le phosphore, d'après l'observation de Patrin, permettent de croire que ces substances qui entrent dans les éléments de l'eau de mer, lui donnent vraisemblablement l'odeur que
1. A force de recherches et de réflexions, je supposais la présence de l'iode dans l'atmosphère marine, lorsque M. Chatin, professeur à l'École de pharmacie, expose à l'Académie des sciences, le 5 mai 1851, un travail où il démontre l'iode dans toutes les atmosphères. 11 établit qu'à Paris 4000 litres d'air contiennent -^ milligramme d'iode. Est-ce étonnant que l'air de la mer en contienne beaucoup plus et d'une manière sensible à l'organe de l'olfaction?
nous lui reconnaissons. De cette manière seule , d'ailleurs , tout concorde, et l'analyse chimique et les résultats thérapeutiques obtenus, et enfin cette sensation éprouvée par notre odorat, si réelle, si manifeste.
Mais, comme il résulte de l'observation que l'odeur de la mer joue un grand rôle dans les effets physiologiques curateurs de la médication marine, nous devons insister sur ce sujet et en retirer tout ce que pourront nous fournir nos connaissances actuelles. Or, M. Lewy vient de trouver dernièrement que l'air atmosphérique de la surface de l'Océan, contenait plus d'oxygène pendant le jour que pendant la nuit.
Oxygène pendant le jour 21 ,0,5973
pendant la nuit 20,9,6084
Assurément, si , comme l'attestent Bertholet et Fourcroy, l'air atmosphérique contient de 21 à 23 d'oxygène, l'eau de mer, par cette observation de M. Lewy , doit absorber pendant la nuit une part de cet oxygène pour l'approprier à ses combinaisons chimiques. Si, au contraire, les résultats obtenus par Bertholet et Fourcroy n'étaient pas bien précis, il serait évident que la mer dégagerait de ce gaz pendant le jour.
Toutefois, ce qu'il y a d'essentiel , c'est cette variation de l'oxygène, qui semble témoigner qu'il se fait incessamment dans la mer des combinaisons chimiques. Quant aux autres rapports proportionnels , ils peuvent tenir à une infinité de circonstances dues aux diverses localités. Résultats variables et infinis, qui nécessiteront peut-être encore des siècles d'observation avant que nous puissions les apprécier chacun à leur juste valeur.
Mais une chose remarquable encore et extrêmement importante pour la pratique, c'est que tout assure qu'il y a moins d'acide carbonique dans l'air de la mer que dans celui des terres. Ainsi, outre que MM. Bouillon-Lagrange et Vogel ont trouvé une notable proportion d'acide carbonique ■£££ dans l'eau de mer; il est certain, en outre, que ce gaz étant plus pesant que l'air et par conséquent en contact avec la
surface du liquide, doit se combiner d'autant plus facilement avec l'eau de la mer qu'il est fort soluble, et qu'il a une trèsgrande affinité pour la chaux que l'eau de mer doit toujours contenir.
Saveur.
L'eau de mer a une saveur à la fois salée, amère, empyreumatique, chlorurée, mais toujours nauséabonde et répugnante, qn'on désigne par le nom collectif de saumâtre.
Cette saveur est due en partie aux sels de soude et de magnésie qui lui donnent, les uns leur saveur salée, les autres leur amertume. Quant au goût chloruré et empyreumatique, elle doit l'empyreumatique aux substances végéto-animales dissoutes et même au pétrole que lui fournissent les foyers volcaniques sous-marins; Fiacourt, Breislak, le jésuite Bourseis, le comte de Marsigli ont vu cette substance nager à la surface de la mer aux îles volcaniques du cap Vert, dans les mers des Indes, au pied du Vésuve et dans différents endroits de l'archipel méditerranéen.
Enfin, ce goût chloruré empyreumatique tient si bien aux parties volatiles que l'eau de mer renferme, le brome, Fiode, le chlore, le phosphore et le pétrole, que lorsqu'on conserve pendant longtemps de cette eau , elle perd ce goût primitif pour en prendre un hydro-sulfureux qui rappelle assez celui des eaux d'Enghien. Mais cette dernière saveur due aux actions chimiques nouvelles qui s'opèrent entre les substances salines et les substances végéto-animales de l'eau de mer se dissipe aussi, lorsque l'hydrogène sulfuré qui s'est produit a été entièrement dégagé. De sorte que, comme nous l'avons déjà dit, après un certain temps, il ne reste plus dans l'eau de mer que le goût salin et légèrement amer de ses sels de soude , de chaux et de magnésie.
Composition chimique.
Tout ce qui précède a suffisamment prouvé que l'eau de mer est une des eaux les plus composées et surtout les plus riches par la variété et l'importance des substances qu'elle renferme , encore n'est-il guère permis de croire que l'analyse ait pu tout apprécier; il y a certainement, comme dans tout, une action collective qui échappera toujours à ces sortes de dissections chimiques. Aussi y avons-nous, autant que possible, suppléé par ce que la raison pouvait nous permettre de synthèse.
Ce qui attesterait encore l'insuffisance de la chimie, ce sont les différents résultats obtenus dans les diverses analyses connues. Lavoisier, par exemple, a trouvé dans 100 parties d'eau prises à la côte de Dieppe, 1,376 de chlorure de sodium; tandis que Bouillon-Lagraoge et Vogel en ont retiré 2,510; tout comme Lavoisier y trouva une quantité notable de chlorure de calcium et de sulfate de sodium que ne rencontrèrent pas ces derniers savants.
Quoi qu'il en soit, nous n'entrerons pas dans de plus amples discussions sur ces diliérences ; nous ne reproduirons .que quelques analyses, et notamment celles de MM. Bouillon- Lagrange et Vogel, parce qu'elles établissent une comparaison entre quelques eaux de mers différentes ; nous passerons sous silence d'autres analyses de Maequer , Sage , Klaproth , J. Murray, des docteurs Marcet et Hobert neveu, qui ne portent que sur des différences de quantité.
1000 parties d'eau donnèrent à MM. Bouillon-Lagrauge
et Vogel :
Mer
De la Manche. Atlantique. Méditerranée.
Acide carbonique.. 0,23 0,23 0,11
Chlorure de sodium 25,10 25,10 25,lÔ
» de magnésium 3,50 3,50 5,25
Sulfate de magnésie 5,78 5,78 6,25
Carbonatesj de nla^ | °'20 °>50 °'i&
Sulfate de chaux 0,15 0,15 0,15
Résidu fixe 34,73 3 '«,73 3G.U0
Comme on voit, tous les résultats physiques, chimiques et naturels s'accordent pour faire trouver plus de densité à l'eau de la Méditerranée; seulement, il résulterait de cette analyse qu'elle ne renferme pas plus de chlorure de sodium et davantage de sels magnésiens. Mais ce qu'il y a surtout de remarquable, c'est que l'eau de la Méditerranée contienne bien moins d'acide carbonique et même des carbonates. Cette particularité tiendrait-elle à ce que ce gaz serait en plus minime proportion dans l'atmosphère, de la contrée? Ce qu'il y de certain, c'est que l'eau en renfermant moins, elle pourrait en dissoudre davantage, et que, par ce fait, l'atmosphère devrait presque nécessairement en moins contenir, puisque, d'ailleurs, la chaux ne peut manquer à l'eau de mer et le gaz acide carbonique étant plus pesant que l'air ne saurait éviter le contact de l'eau et de s'y dissoudre ou de se combiner avec les éléments qu'elle contient.
Nous lisons dans le Journal de chimie et de pharmacie que M. Gmelin a trouvé dans 100 parties d'eau de la mer Morte:
Chlorure de calcium 3,2141
» de magnésium 11,7734
Bromure de magnésium 0,4893
Chlorure de sodium 7,0777
» de potassium 1,6738
Hydrochlorate d'ammoniaque 0,0075
Chlorure d'aluminium 0,0896
» de manganèse 0,2117
Sulfate de chaux 0,0527
Que conclure de la différence notable de ces résultats? Devons-nous aux progrès de la science une plus grande perfection de l'analyse, et convient-il d'adopter cette dernière comme type ; ou bien est-ce que les eaux de la mer Morte sont très-différentes des autres eaux de la mer? A en croire certains voyageurs, ces eaux seraient tellement chargées de sels qu'elles ne pourraient nourrir aucun poisson. D'après Balbi, la densité des eaux de cette mer est telle, que les personnes qui ne savent pas nager flottent à sa surface.
11 est difficile de croire à de telles assertions , quoiqu'il soit fort remarquable, d'après l'analyse de M. Gmelin, que les eaux de cette mer contiennent 18 fois plus de parties salines que celles de la mer Méditerranée, à laquelle nous avons trouvé 6 grammes sur 100.
Cependant, j'ai peine à croire que ce soit à l'air salé, ou même à la poussière de l'eau de la mer Morte , que l'on doive l'aspect désolé et aride des montagnes du Liban qui l'avoisinent, lorsque l'on peut voir à Marseille, à côté des collines les plus dénudées , les penchants les plus verdoyants ; cela tient plus naturellement, sans doute, à des causes géognosiques qui ont présidé à la formation de ces divers terrains. Aussi est-ce peut-être plutôt à la nature de ces terrains que la mer Morte doit ses propriétés , qu'elle ne peut elle-même les leur transmettre.
Concluons, néanmoins, que l'eau de mer contient des chlorures de chaux et de magnésie , des sulfates et des carbonates de chaux , des sulfates et des chlorhydrates doubles de potasse et de chaux, surtout du chlorure de soude, enfin des iodures de sodium et des bromures de magnésium, qui , quoique non appréciables dans la plupart des analyses faites, doivent compter dans l'eau de mer , puisqu'on les trouve dans les eaux mères des salines1.
C'est ainsi que, d'après ce que nous avons dit sur son odeur, on doit y reconnaître de l'iode, du brome, du chlore, du phosphore et du pétrole, ainsi qu'une matière végéto-animale à qui elle doit son onctuosité, matières végéto-animales dont les transformations chimiques peuvent lui donner encore de l'hydrogène sulfuré.
Toutes ces circonstances de composition, jointes à Pélectri-
1. D'après un compte rendu de l'Académie des sciences tout récent, M. Daubrée aurait trouvé de l'arsenic dans l'eau de mer. Ceci n'a rien qui doive étonner. Si ce géologue en a rencontré dans tous les combustibles minéraux, l'eau de mer étant en contact avec tous les terrains doit nécessairement emprunter à chacun d'eux tout ce qui est susceptible de se dissoudre dans ce liquide ou de s'attacher à quelque composition saline ou autre qu'il renferme.
cité que renferme l'eau de mer, en font une des eaux minérales des plus composées et des plus variées ; mais, par ce même fait, conclure à une action spéciale de sa constitution chimique serait une énormité et une manifeste invraisemblance.