SECTION IV
DES INDICATIONS ET CONTRE-INDICATIONS DE LA MÉDICATION MARINE ET HYDRO-SULFUREUSE THERMALE.
Dans ce chapitre, nous nous proposons de répondre à cette proposition de l'académie de Marseille : Quels sont les tempéraments et surtout les affections qui , dans l'état actuel de la science , indiquent et contre-indiquent l'usage de l'eau de mer ?
C'est donc à ce point de vue que nous pouvons dire qu'il ressort de la science et de toute la pratique que nous avons déjà exprimées, que la médication marine est incontestablement iudiquée dans les tempéraments lymphatiques; mais, dans ceux-là seulement, à fortiori. Les autres ne peuvent les réclamer qu'accidentellement.
Néanmoins» l'idée d'un tempérament lymphatique n'est pas encore suffisamment définie. De sorte qu'une telle assertion aujourd'hui est sans valeur, en même temps que son expression est erronée.
En effet, outre que les auteurs ne peuvent pas expliquer si ce tempérament consiste dans une pléthore de la lymphe, dans une viciation particulière de cette humeur ou dans un développement spécial du système lymphatique, il est aujourd'hui manifeste que la lymphe ne peut être séparée du sang. La lymphe n'est que du sang à l'état rudimentaire en réserve, et provenant en partie, sinon entièrement, d'une transformation digestive de la substance même du corps , comme nous l'avons suffisamment prouvé.
La lymphe se sépare , d'ailleurs , en caillots et en sérosité; elle contient de la fibrine, de l'albumine et des sels. Donc la lymphe est du sang, et le sang de la lymphe; car je crois
que, pour concilier MM. Magendie et Collard de Martigny , comme surtout pour se rendre compte de tous les phénomènes observés , on peut dire qu'ils naissent alternativement l'un de l'autre, suivant, ainsi que nos grandes fonctions motrices et réparatrices , le cercle sans commencement et sans fin de l'organisme vivant.
Ce qu'on a donc appelé tempérament lymphatique n'est qu'une fiction, créée par ce rapprochement que les personnes portant telles ou telles conditions constitutionnelles étaient plus souvent affectées de maladies du système lymphatique. Cependant, aujourd'hui, avec de telles idées, la science s'est trouvée embarrassée lorsqu'on a vu que les maladies tuberculeuses et rachiliquesne naissaient pas plus particulièrement du tempérament lymphatique , dont on avait tracé les caractères, que des autres. (Baudelocque , Barrier.)
Aussi, par intuition, comme conséquence forcée, sans même se le définir, les praticiens, pour se faire une juste idée des phénomènes , ont-ils été obligés d'admettre , dans ce prétendu tempérament lymphatique , un défaut de vitalité de la fibre , en même temps qu'un viciation des humeurs. Ils en ont ainsi fait, à juste titre, une maladie totius substantiœ; tandis que les anatomo-pathologistes pourraient expliquer que si , dans ces cas , le système lymphatique est plus particulièrement affecté que les autres, c'est que, par son essence ou sa nature, la vitalité circulatoire y est moins active qu'à nul autre appareil de circulation, et d'autant moins que les ressorts généraux de l'organisme sont plus affaiblis.
Ce qu'il y a de certain , c'est que nous prouverons , par des faits, que ce qui ne ressortait que d'une simple intuition ressort aussi évidemment de l'observation elle-même, et qu'il faut l'une et l'autre condition organique et humorale pour produire les phénomènes pathologiques scrofuleux, tuberculeux et rachiliques ; tandis que lorsqu'ils sont survenus , c'est en combattant l'un et l'autre principe originel que l'on arrive avec plus de certitude à la curation de ces maladies. Quand je dis l'un et l'autre, je veux aussi dire l'un par l'autre; car, $'i! y a des guérisons de scrofules et de tubercules par la seule
modification humorale , il y en a aussi par la simple tonicité fibrillaire, comme l'attestent la guérison de M. Durié par la gymnastique et les succès de la simple médication marine ou hydrothérapique extérieure. Mais cette condition de l'observance des deux conditions organo-humorales n'en est pas moins un principe pratique très-important, et deux phénomènes si bien liés l'un à l'autre, que les humoristes ont cru devoir soumettre la fibre aux humeurs, comme les solidistes les humeurs à la fibre. C'est ce qui résulte, en effet, de l'opinion que se formait Bichat sur les sécrétions. Aussi , ces phénomènes multiples et connexes n'en attestent que mieux que c'est dans ces raisons mêmes que se trouve la supériorité de la médication marine sur les autres traitements médicamenteux.
Toujours est-il que le tempérament lymphatique est une fiction, si on le considère comme devant physiologiquement exister; lorsqu'il existe, il constitue déjà une dyscrasie, une constitution vicieuse des humeurs, comme l'appelle Hufeland.
Or, il nous faut rechercher en quoi consiste cette viciation des humeurs. Baumes l'avait déjà dit : « Dans les constitutions scrofuleuses, le sang est moins parfait, ses diverses parties moins intimement combinées, et Y union plus faible des différentes molécules qui le composent lui donne une apparence de ténuité, d'aquosité et de moindre consistance. » (Du vice serofuleux .)
Burdach et Lhéritier ont constaté que l'albumine était moins parfaitement développée, qu'on la voyait comme floconneuse dans la sérosité; tandis que, par toutes les expérimentations que j'ai faites et que j'ai déjà indiquées, il m'a été démontré que l'albumine du sang était ordinairement en excès, excepté dans les cas où l'économie manque de ressort et plie sous le faix du mal, comme dans ceux où les conditions hygiéniques ont empêché les diverses élaboralions organiques.
D'où il résulte que la radication des maladies scrofuleuses, tuberculeuses et rachitiques tire son origine primordiale de ce t>enre d'altération humorale, variable suivant l'état de
la vitalité fibrillaïre, dont l'intervention différente peut produire le degré comme la différence du mal, suivant les organes plus ou moins atteints dans l'accomplissement de leurs fonctions.
Le fait est incontestable, tant il est manifeste, par les travaux les plus récents, et entre autres parles nombreuses recherches étiologiques de M. Fourcault ; mais on peut encore descendre plus profondément dans le phénomène et se l'expliquer tout entier.
Pour cela il suffit de rapprocher les observations de Tiedeman et de Gmelin, et surtout celles de J. Muller, des miennes, pour les accorder à l'expérience générale.
Le physiologiste de Berlin a trouvé que la quantité de fibrine, dans la lymphe des plexus lombaires, est à celle de cette même lymphe dans le canal thoracique, comme 100 est à 168, d'où on ne peut conclure qu'une chose : c'est, comme le dit l'auteur, que la proportion de la fibrine dans la lymphe augmente par l'effet de son séjour dans les lymphatiques, et par conséquent que le sérum du sang ou les fluides absorbés par le système lymphatique doivent subir une modification chimico-vitale, qui doit consister surtout en la transformation de l'albumine en fibrine {Manuel de physiologie).
Or, cette observation découvre tout le mystère que nous poursuivons et prouve qu'il faut une viciation albumineuse comme une diminution delà contractilité, pour produire les phénomènes pathologiques des diverses maladies en question; lorsque, au contraire , l'une de ces conditions manque ou qu'on y remédie, tout prend une autre direction. C'est ainsi que se trouvent expliquées, et ces observations de MM. Baudelocque et Barrier, de Lyon, que le tempérament dit lymphatique n'aboutit pas plus qu'un autre à la maladie scrofuleuse, et ces autres cas de guérison par la gymnastique, par les seuls bains d'eau froide ou d'eau de mer , et ceux par l'iode, les ferrugineux, etc.
Donc, pour que la maladie scrofuleuse se déclare, il lui faut deux conditions : et l'altération de l'albumine et la diminution de la contractilité organique de la fibre ; car, sans
ces deux conditions, l'albumine peut toujours se transformer en fibrine et son excès en graisse, et n'amener que certaines exagérations d'assimilation dont voici un exemple :
M. ***, d'une complexion replète et extraordinairement musculeuse, à formes saillantes, à épaules carrées, d'une énergie morale et physique remarquable, avait plusieurs dents cariées et était sujet à des fluxions à la bouche, à des furoncles, à des éruptions cutanées sécrétantes; en même temps, sa peau était blanche, ses yeux rouges et sensibles, ses cheveux châtains et sa constitution trop évidemment chargée de graisse pour son âge.
Il avait donc une foule de caractères du tempérament appelé lymphatique. Son sang, analysé, me donna ce que nul n'a encore donné ni à moi, ni à aucun autre, 12 pour 100 d'albumine; mais en môme temps le cruor était volumineux, dur, ferme, consistant, etc., par conséquent riche en fibrine, comme le témoignaient d'ailleurs assez le développement et la puissance musculaire du sujet.
Je lui conseillai de renoncer aux aliments féculents et aux viandes, dont il faisait grand usage, pour s'en tenir auxlégumes herbacés et aux fruits, pas de lait ni de café. Il s'en est tellement bien trouvé, que toutes les efflorescences et les suppurations cutanées ont disparu , tandis qu'il a ressenti une telle liberté organique, une telle facilité dans ses fonctions, que depuis quatre ans il n'a plus voulu quitter son régime alimentaire, et que tout s'est résumé pour lui à produire moins de pus et de graisse.
Qu'avait de trop ou de moins une telle constitution pour ne pas arriver à la dyscrasie scrofuleuse? Elle avait, certes, une chose essentielle , une grande puissance de contractilité fibrillaire, sous l'influence de laquelle l'albumine du sang se transformait facilement en fibrine et en globules. Donc, tout se résumait en pléthore, et s'il y avait des éruptions et des suppurations, c'était par simple surabondance et non par altération.
Mais que, dans cet état, il survienne quelques conditions hygiéniques défavorables qui dérangent cet équilibre fonc-
tionnel, et cette disposition albumineuse peut se traduire en tuberculisation , ramollissement , etc. ; ce qui l'attesterait pins encore, c'est que le sujet de notre observation a perdu sa mère et tous ses frères d'une maladie tuberculeuse.
C'est ainsi qu'il résulte qu'en maintenant, comme ici, cette même équilibration organique et humorale dans de telles constitutions ou en les ramenant à de meilleures, la fibrine et les globules restant ou devenant suffisants, la tendance constitutionnelle s'arrête à une sécrétion adipeuse, qui constitue la fraîcheur et la grâce de l'enfant, la beauté de la femme et l'obésité de divers individus.
Phénomènes physiologiques et pathologiques dont le contact des points extrêmes explique les observations de Lorry, comme ces mêmes observations justifient les nôtres. En effet le savant secrétaire de l'ancienne Académie de médecine pressentait tous ces phénomènes lorsqu'il a dit : « L'épanchement de la graisse a beaucoup de rapports et de liaisons avec la cachexie. La graisse en est pour ainsi dire le premier degré. Une faiblesse poussée à l'excès produira un épanchement de sérosité (comme on le voit dans certaines convalescences); un moindre degré de faiblesse procurera une graisse surabondante. » (Mémoires de la Société royale de médecine.) Tous les jours n'entend-on pas dire même aux gens du monde : un tel est parfaitement guéri , il a même beaucoup engraissé , mais c'est de la mauvaise graisse; il est bouffi.
Voilà qui prouve toujours que tout se touche dans la nature par des points de contact infiniment petits , surtout que ce n'est pas sur les symptômes superficiels que nous pouvons aller chercher nos véritables indications thérapeutiques ; mais, au contraire, dans les profondeurs de l'organisme, c'est-à-dire dans l'action et le rapport de la contractilité de la fibre et la constitution de nos molécules humorales.
En effet, qu'a-t-on jamais pu conclure de la symptomatologie à la thérapeutique? quelle indication médicale a-t-on découvert par la connaissance anatomique de toutes les modifications de la tuberculisation ? aucune! LasymptomatoJogie, dans laquelle on doit ranger l'anatomie pathologique, indique
seulement les dérivations elles révulsions que nous uti lierons, et doit de plus servir de degré pour descendre dans les profondeurs physiologiques les plus cachées où résident les sources des indications thérapeutiques générales et définitives. Notre époque l'a bien compris en porlant ses recherches jusque dans les molécules de nos fluides les plus microscopiques. Mais, elle ne Ta reconnu que lorsqu'elle a pu adresser à l'anatomie pathologique ce reproche, que faisaient les Asclépiades à la doctrine des jours critiques : elle apprend comment on peut mourir, mais ne l'empêche pas.
En conséquence, de tous ces faits et raisons, il doit résulter qu'il n'y a point de tempérament qui puisse réclamer le nom de lymphatique et qu'il n'est point de condition, uniquement humorale ou fonctionnelle, qui sous ce nom ou un autre puisse surtout être considérée comme un état normal physiologique ; que lorsqu'on trouve certains caractères que l'on a attribués à ce tempérament , il s'agit déjà d'une maladie que l'on peut appeler état albumineux, ou séreux du sang, pour exprimer le degré de la situation constitutionnelle ; que même da:>s ces cas , qui sont tout autant de causes déterminantes à l'affection tuberculeuse, scrofuleuse et rachitique, il faut encore, un abaissement de contractilité dans la fibre organique, a! ment dont les variétés de degrés ou d'organes, modifiait lea fonctions et leurs conséquences, produisent les différentes nuances de ces maladies.
En conséquence, il doit être bien manifeste et bien établi, que pour le développement des maladies albumineuscs , séreuses, il faut de nécessité quoiqu'à des degrés et à des modes divers, ces deux conditions physiologico-patlit (logiques :
1° Atonie de la fibre.
2° Dyscrasie albumineuse.
Ce qui l'atteste peut se résumer ainsi :
1° Les maladies dyscrasiques sont aggravées par les causes qui peuvent diminuer la tonicité générale de la fibre, comme celte tonicité diminue par les mauvaises conditions hygiéniques qui augmentent la violation humorale. Presque
toutes les observations apportées par Baudelocque , Barrier, Lhéritier, Coster, Fourcault, Pravaz, etc., le témoignent.
2° Souvent les médications qui ne s'adressent qu'à la dyscrasie humorale ne conviennent pas ; c'est ainsi que l'iode , le mercure , qui agissent sur les altérations anatomiques en atténuant le sang , et provoquant par ce fait seulement la résolution , ne font quelquefois qu'affaiblir la constitution.
3° C'est précisément parce que les bains froids , et ceux d'eau de mer surtout, peuvent également bien modifier la tonicité de la fibre et la constitution humorale, qu'ils sont, dans tous les cas, si généralement conseillés, et que plusieurs praticiens, Hufeland et Guersant,en ont obtenu ce qu'ils n'avaient pu obtenir avec d'autres médications.
4° Enfin dans les constitutions séro-albumineuses et les maladies scrofuleuses et rachitiques, les indications pour l'eau de mer sont d'autant plus faciles et manifestes que ces deux conditions de l'économie sont plus saillantes : Atonie de la fibre, dyscrasie albumineuse.
En effet dans les maladies scrofuleuses, rachitiques, etc., ces conditions organo-humorales sont si prononcées qu'il n'y a pas de dissidence pour reconnaître les avantages qu'on doit attendre de l'eau de mer; tandis que pour les autres maladies les divergences augmentent , et les difficultés individuelles se multiplient, en raison directe de leur éloignement des conditions dont nous traitons.
Ainsi, que la fibre ne soit pas suffisamment énervée, que la pauvreté du sang ne soit pas assez évidente, et l'usage de l'eau de mer court risque d'agir au bénéfice de la phlegmasie ou d'exciter de telle manière la contractilité de la fibre, qu'elle ne réagisse sur les centres nerveux et n'en exalte la sensibilité.
C'est par ces mêmes raisons que tandis que Cullen se plaint des mauvais effets de l'action topique de l'eau de mer pour les ulcères scrofuieux, J. Hunter en retirait de grands avantages, même pour des ulcères consécutifs à la maladie syphilitique. C'est toujours par ce même motif et les mêmes conditions de physiologie, que Lisfranc, Dupuytren, Pravaz , obtiennent de bons effets des bains de mer dans une phlegmasie de l'utérus à
son déclin; tandis que nous, en les conseillant dans un cas, en apparence plus favorable pour le tempérament, n'en avons obtenu qu'une exagération de la fluxion pathologique (faits déjà cités).
Preuves nouvelles et enfin concluantes, qu'il n'existe pas plus que dans le reste de la thérapeutique des indications ou des contre-indications absolues par les tempéraments. Pour les eaux de mer, comme pour toutes les eaux minérales et d'autres médications, il n'existe que des conditions constitutionnelles ou des susceptibilités individuelles dépendantes de certaines prédominances organiques. Et si pour les eaux de mer on trouve une indication particulière aux maladies scrofuleuses, c'est qu'elles renferment les deux conditions physiologico-pathologiques indiquées, conditions autour desquelles viennent se grouper toutes les autres maladies qui ont pu atteindre et le ressort de la fibre et l'animalisation des fluides.
Mais, ce qui n'est souvent qu'un simple accident mécanique dans diverses maladies est une condition de la nature des maladies scrofuleuses, car on peut dire que les eaux de mer agissent sur ces affections d'une manière si directe que l'eau marine a été regardée comme un spécifique dans toutes les nuances de ces maladies, tellement nombreuses et variées, qu'elles sont un véritable Protée, ainsi que le disait Alibert.
Seulement, toutes les indications et contre-indications générales existent si essentiellement dans les conditions physiologiques que nous avons révélées, que toute tension organique ou humorale peut être sinon une contre-indication absolue, au moins une contre-indication momentanée ou accidentelle pour l'usage des eaux de mer.
C'est ainsi que j'ai vu des femmes d'une constitution évidemment albumineuse ne pouvoir les supporter, et accuser de violentes douleurs intérieures résultant de la pression des organes par la plénitude humorale. C'est tout pareillement que j'ai vu de semblables phénomènes déterminés aux eaux de mer chez les chlorotiques à cause de la pléthore séreuse et exiger de nombreux purgatifs avant de pouvoir tolérer les
bains froids. Qui ne sait que les individus pléthoriques, chargés d'embonpoint supportent difficilement les bains de mer? Je connais trois personnes qui ne s'y exposeraient plus de crainte de tomber frappées d'apoplexie, tant elles ont eu à souffrir de tintement d'oreilles, de vertiges, pour l'avoir essayé.
L'irritabilité nerveuse, accusant une vive contractilité fibrillaire ne réclame pas moins de précautions pour l'usage des eaux de mer, tant l'action de celles-ci atteint directement cette disposition organique, qui peut aller jusqu'à la contreindication. En effet, j'ai eu occasion d'être consulté quelquefois par une dame de Marseille, à qui un des praticiens les plus répandus de cette ville avait conseillé des bains de mer pour une gastralgie. Cette dame est brune, maigre, frêle, sensible à un point extrême, avec cela elle est vive, agissante. Joie et tristesse, elle ressent tout au plus haut degré; elle me disait : « les bains de mer m'ont été conseillés à différentes époques et chaque fois ils m'ont fait un mal horrible; la dernière fois, surtout, où je crus devoir mettre plus de bonne volonté à les prendre et où par conséquent je voulus y résister dix minutes, je faillis mourir et je serais morte si on ne m'eût pas retirée, car je m'évanouis dans l'eau. »
Questionnée ensuite sur ce qu'elle ressentait dans ces moments, elle me répondit: « D'abord un froid toujours croissant, qui commençait aux extrémités et arrivait progressivement jusqu'au cœur, en même temps j'éprouvais toutes les douleurs, tous les déchirements imaginables dans la tête, la poitrine, le ventre, partout à l'intérieur.» Cette dame m'assura pareillement que le froid qu'elle ressentit lui dura fort longtemps, qu'elle en eut l'impression même pendant plusieurs jours.
Si je m'en souviens bien, d'après les mémoires de Mlle Cochelet, les bains de mer pris à Dieppe par la reine Hortense, dans des intentions à peu près analogues à celles qui dirigèrent le médecin de la dame dont nous venons de rapporter l'histoire, produisirent presque le même effet , sans arriver à fortifier la reine, qui fut toujours très-maigre, très-sensible et fort souffrante. Les eaux d'Aix-la-Chapelle furent, au contraire, très-favorables à la mère de notre auguste empereur.
11 De nous reste plus qu'à dire maintenant que d'un avis unanime les bains froids et les bains de mer surtout sont contrc-indiqnés à certaines constitutions ou à certaines prédominances organiques. C'est ainsi que les personnes qui ont le cœur énergique, un peu dilaté ou hypertrophié, celles qui ont Je système circulatoire trop puissant en ont éprouvé de lâcheuses conséquences. Ils sont aussi regardés, ajuste titre, comme fort dangereux pour les personnes disposées à des coups de sang, à des apoplexies ; pour celles qui sont portées à des maladies inflammatoires, pour les vieillards dont fa circulation veineuse cérébrale est lente et les exposerait aux conséquences d'une double congestion.
C'est toujours par les mêmes motifs physiologiques que nous devons ajouter, que toutes les dégénérescences intérieures, toutes les lésions pathologiques actives, celles surtout du cœur et des artères, en ressentiraient un accroissement de douleurs, de phlogose, etc.
Aussi, doit-il rester démontré par tant de raisons et de faits, tous concordants les uns aux autres, que les <»aux de mer conviennent, non pas à telle forme de tempérament, mais à telles conditions physiologiques organo-humorales, originelles ou acquises, qui peuvent se résumer ainsi :
1° Abaissement général de la tonicité de la fibre;
2° Prédominance albumineuse dans les liquides ;
3° Ou diminution des globules et de la fibrine.
D'où il suit, que les indications de l'eau de mer ne ressortent pas véritablement, comme on l'a dit jusqu'ici, de telle ou de telle maladie, mais bien réellement de la situation de telle maladie dans telles conditions organo-humorales, constitutionnelles,originelles ouacquises; conditions essentielles, tous les praticiens le savent, qui modifient entièrement la situation pathologique d'une affection et qui dans tous les cas sont les sources où nous allons puiser nos véritables indications. En effet, qu'il s'agisse d'une affection ou d'une autre, n'est-ce pas toujours à la dynamie vitale générale que nous mesurons la force et le degré de nos traitements ?
En établissant donc comme règle de pratique que les eaux
de mer sont indiquées dans les conditions organo-humorales que nous avons déterminées , nous avons encore réellement assigné une règle à la thérapeutique appliquée de l'eau de mer. Et, comme nous ne pouvons , toutefois, en préciser toutes les nuances physiologico-pathologiques qui rentrent dans ces conditions, puisque ce serait ainsi découvrir et montrer dans tous les cas ce quid prospiciendum , que nous nous posons comme problème devant chaque malade, nous allons au moins tracer les caractères extérieurs les plus généraux de ces conditions physiologico-pathologiques, afin que le praticien puisse mieux préciser les cas dont il s'agit :
1° L'irritabilité nerveuse ne doit pas être très-grande et très-vive : c'est ce que témoigne peu de vivacité de caractère, peu d'activité intellectuelle , et surtout peu d'excitabilité névropathique ;
2° L'hématose doit être aussi affaiblie , la circulation lente, le pouls mou , les battements du cœur peu énergiques, la calorification générale abaissée ;
3° Le système musculaire , la contractilité des tissus doivent être pareillement peu prononcées ; c'est ce que l'on reconnaît à la mollesse des chairs, à la flaccidité de la peau, etc.
Il faudra donc observer toujours , et dans tous les cas , le rapport et l'état de la maladie avec la situation organique et les conditions humorales de l'économie , conditions doubles que j'ai tant cherché à faire distinguer dans ce travail , parce qu'elles dominent la thérapeutique appliquée des eaux de mer, comme elles dominent toute la médecine pratique.
D'autant, enfin , que c'est par les données de cette physiologie pathologique que les eaux de mer peuvent être supérieures dans plusieurs maladies à tous les autres moyens thérapeutiques , car nous n'en avons aucun dans notre matière médicale, qui puisse avoir cette action complexe de modifier à la fois la contractilité fibrillaire et la constitution humorale.
En précisant donc la situation pathologico-physiologique dans laquelle l'eau de mer peut être utile ou plus particulièrement efficace, nous croyons avoir plus fait pour la pratique
qu'en énumérant les maladies et les tempéraments dans lesquels elle pourrait être ou n'être pas convenable. Nécessairement, en procédant ainsi, nous n'aurions pas pu nous rendre compte des véritables conditions constitutionnelles, et partant individuelles dans lesquelles la médication marine est particulièrement applicable ou nuisible ; tandis que nous nous serions toujours exposé à considérer le fait de certaines individualités morbides comme devant servir de règle à la thérapeutique. Or, c'eût été une erreur; car, s'il y a des individualités morbides , elles tiennent plus à la constitution du sujet qu'au degré, à la forme et souvent qu'à la nature du mal. Par conséquent, alors, il n'aurait pas manqué d'arriver que, soit l'état de la maladie dans certains cas, soit celui de l'organisme, se fussent refusés à l'action directe qu'on s'en était promise.
Ces principes, que nous soutenons depuis longtemps , et qui sont ici écrits depuis 1850, puisqu'ils ont été adressés tels et quels à l'Académie de médecine de Marseille , sont si évidents pour un praticien habitué aux effets des eaux minérales , que M. G. Astrié , dans son ouvrage tout récent, dit : « L'indication des eaux minérales se déduira plutôt de l'état des conditions générales de l'organisme que de l'organe malade et même de la spécialité de la maladie. » (Jtrid., p. 90.) De plus , nous ne nous sommes pas borné à exprimer une telle vérité générale, nous l'avons prouvée; et, qui mieux est, en spécifiant les principales conditions de l'organisme, et, en les rapprochant de leurs modificateurs les plus immédiats , nous avons donné une assurance nouvelle à la pratique.
Tout prouve si clairement la justesse de ces considérations, que l'idée particulière de l'efficacité d'un remède sur une maladie ne peut jamais être suffisante aux yeux d'un thérapeutiste, s'il ne peut se rendre compte, comme disait Hippocrate, des changements qu'il opère en nous. Les faits qui attestent la précision de cette manière de voir sont nombreux ; mais je puis en citer un d'autant plus remarquable qu'il est plus particulier aux eaux de mer. Il prouvera évidemment comment on peut être induit en erreur en jugeant directement d'un
29G HYDROTHERAPIE GENERALE.
succès individuel à un autre succès. En eff(;t, je veux parler de l'efficacité si bien accréditée des bains de mer contre la rage, du temps de Thomas Bartholiu. C'était à ce point que ceux qui attaquaient cette opinion n'osaient pas l'aborder résolument en face. C'est ainsi que J.-H. Brechfeld, en rapportant une observation d'hydrophobie suivie de mort, déclare timidement « qu'il ne croit aux bains de mer , tant vantés contre cette maladie, qu'autant que les symptômes de l'horreur de l'eau ne se sont pas encore manifestés. » {Collecl. acad. des curieux de la nature.)
Je ne demanderai pas qui croit aujourd'hui à l'efficacité des bains de mer contre la rage, mais qui se fierait à une pareille médication? En admettant même que le virus rabique pût être éliminé par l'usage des eaux de mer comme toute aitre altération humorale, qui pourrait espérer que le développement du mal laisserait ainsi tout le temps à cette médecine éliminatrice? Voilà à quelles excentricités on arrive lorsqu'on abandonne un instant le flambeau directeur de la raison et les vrais principes de physiologie.
En procédant comme nous l'avons fait, nous avons évité de tomber dans de pareilles erreurs et de nous laisser entraîner à de tels dangers; nous avons même élucidé la question, autant qu'elle pouvait l'être, puisque nous avons montré les sources primitives , physiologico-pathologiques où il fallait aller chercher les données positives de nos indications.
Maintenant les autres indications des eaux thermo-minérales seront faciles à trouver. Mais , chose remarquable , si elles sont toutes contraires à celles des eaux de mer relativement aux dispositions hémateuses constitutionnelles à corriger , il n'en est pas de même pour les maladies.
En effet , les maladies qui reconnaissent une trop grande activité circulatoire, comme une lésion organique trop étendue ou trop aiguë, contre-indiquent pareillement les eaux thermominérales, par cette raison qu'ici la corftractiîité locale est vivement lésée, et qu'une introduction trop considérable de calorique ne faisant qu'augmenter l'extension des liquides , aggraverait la condition pathologiaue des solides locaux, et
par conséquent, la maladie. C'est ainsi que des apoplexies trop récentes , des congestions passives du cerveau , des anévrismes surtout par dilatation et affaiblissement des parois des gros vaisseaux ou du cœur, s'en trouvent aussi mal que des eaux de mer. Pourquoi cela, dès l'instant que nous avons reconnu aux eaux thermales la propriété de déterminer un mouvement centrifuge ? C'est qu'avant ce mouvement centrifuge , il y a une expansion générale primitive des liquides, expansion contre laquelle les organes intérieurs sont obligés de réagir. Ce qui le prouve, c'est qu'au premier moment de l'action du calorique, le cœur est tumultueux, large et plein. Aussi, comprend-on que, dans de telles conditions organiques, l'effet du calorique ou du froid est analogue; parce que, soit que les tissus soient distendus par une congestion poussée de l'extérieur à l'intérieur par le froid , ou dilates par l'extension générale que le chaud donne au sang , la conséquence est la même. Dès l'instant que la dilatation pathologique de ces organes ne leur permet pas de réagir suffisamment, pour pousser le sang dans les capillaires de la périphérie où il faut qu'il soit arrivé afin que le mouvement organique devienne utile à la maladie locale intérieure , le résultat produit est identique.
C'est pourquoi , faut-il , dfins ces cas , que le calorique soit appliqué à l'extérieur sur les points du corps les plus éloignés de l'organe malade. Alors, la dilatation commence par les tissus et le calorique n'arrive dans la masse du sang ni jamais suffisamment, ni surtout avant la dilatation des capillaires éloignés qui le retiennent. C'est ainsi que l'on se trouve bien des pédiluves chauds , et que j'ai retiré quelques avantages des douches chaudes promenées sur les membres inférieurs, dans des affections du cœur, des myélites, et pendant qu'on appliquait des compresses froides sur l'organe malade.
Mais, par le bain généra) chaud, par les étuves, le calorique, pénétrant partout, arrive tout de suite dans la masse sanguine, sans compter que la pression du liquide par le bain , portant tout d'abord le sang à l'intérieur, peut seule entraîner un danger que l'on veut éviter. Cependant, les conséquences que
nous avons déduites de tous les faits que nous avons classés dans les actions principales des eaux , nous permettent de nous demander si , dans les maladies dont nous parlons , les étuves dans lesquelles le malade pourrait respirer un air frais, en même temps qu'on userait d'applications froides sur l'organe lésé , c'est-à-dire affaibli dans sa contractilité , ne pourraient pas devenir d'une pratique utile?
Nous livrons ces considérations à l'expérience ultérieure , et nous nous limitons dans l'observation positive en disant que les eaux thermo-minérales sont indiquées dans toutes les maladies, qui ont besoin d'une déviation très-générale, pour détourner l'habitude du mouvement fluxionnaire, et en même temps d'une atténuation des principes constitutionnels fibrineux et azotés, pour corriger la prédominance humorale. Dans une telle condition donc, les rhumatismes , la gravelle et les dartres sèches peuvent servir de types pour l'état général des fluides, et les engorgements du foie, de la rate, les néphrites en fournissent aussi pour les heureuses conséquences d'une déviation fluxionnaire organique.
Mais les eaux thermo minérales sont positivement contreindiquées dans toute maladie anémique , à moins que l'on ne compte que sur les conditions hygiéniques du voyage , du lieu, de la nourriture, et sur quelques perturbations organiques que l'on peut toujours provoquer avec le froid ou avec le chaud , à cause du ressort de la contractilité qu'il est possible de mouvoir, comme nous l'avons dit , en raison de la dynamie vitale, d'une manière en tout comparable à ce phénomène de physique : l'angle de réflexion est égal à l'angle d'incidence.
Mais alors nous quittons l'action absolue des eaux pour activer seulement au hasard la vitalité organique , comme le font certaines pratiques hydriatiques, et, à mon avis , il serait inutile de se rendre dans cette intention à des eaux thermales, lorsqu'on peut l'obtenir avec l'eau de la première fontaine venue. Le but de notre ouvrage est au contraire de faire la part de chaque eau et d'indiquer aux praticiens quelles sont celles qui peuvent plus tôt les conduire au but cherché. Or,
DES INDICATIONS DES EAUX DE MER. 29ï>
quoiqu'on arrive toujours à ce but par l'action des forces organiques, nous avons cru aussi montrer que l'hydrothérapie générale dans ses ressources multiples nous fournit divers moyens pour impressionner plus directement ces forces, chacune dans ses tendances ou ses mouvements. C'est pourquoi notre tâche est remplie relativement aux indications et contreindications des eaux de mer en particulier et des eaux thermominérales en général.