CHAPITRE PREMIER
DE LA SORTIE DES PREMIÈRES DENTS , ET DES MOYENS DE PREVENIR ET D'ARRÊTER LES MALADIES QU'ELLE PEUT OCCASION- NER.
S- Ier
De l'Ordre dans lequel sortent les premières Dents j ou Phénomènes de la première Dentition,
U niforme dans sa marche comme dans ses vues, la nature a imposé à tous les êtres organisés une loi commune : elle a voulu que leur vie ne fût qu'une série continue d'actes , dont les résultats généraux sont l'accroissement et le dépérissement. L'homme ne fait point exception à cette loi générale ; aussi le cours entier de son existence est-il évidemment partagé en deux époques essentiellement distinctes : lune , pen-
dant laquelle son corps acquiert de jour en jour un nouveau degré de perfection par le développement de ses organes et celui des fonctions qu'ils exécutent ; l'autre durant laquelle au contraire il décroît, en perdant progressivement le principe qui l'animait.
La première de ces deux époques , celle de l'accroissement, est assurément la plus remarquable ; elle se distingue par un ordre de phénomènes qui tiennent à la nature de la partie qui se développe et au caractère du rôle qui lui est confié. Réguliers, ces phénomènes sont pour celui chez lequel ils s'opèrent une cause réelle d'accroissement et de perfection ; irréguliers, ils deviennent un véritable motif de souffrance et de mort : les premiers tiennent à la nature exerçant librement son empire sur les corps qu'elle a formés ; les seconds dépendent des écarts de cette même nature contrariée par nos institutions et par
les causes physiques sous l'empire desquelles nous vivons.
L'apparition des dents est sans contredit un des plus importans de ces phénomènes ; elle a lieu à un âge où la douleur a de grands effets , où le trouble d'une partie va promptement retentir dans tout le reste du corps. Aussi est-elle une époque très-remarquable dans la vie de l'homme , et s'il est toutà-fait indispensable que le médecin étudie profondément et en détail tous les actes qui la composent , pour pouvoir combattre avantageusement les nombreux désordres qu'elle peut amener avec elle, une idée précise de la manière dont elle s'effectue peut seule aussi mettre les personnes qui se chargent de l'éducation de la première enfance dans le cas de prévenir ces désordres, et même d'en suspendre les dangereux effets dans les circonstances .où l'intervention d'un médecin serait jugée impossible.
L'enfant, quelques mois après sa naissance, ne trouvant plus dans le sein de sa nourrice une nourriture proportionnée à l'importance de ses besoins, doit nécessairement recourir à des alimens plus solides et plus abondans ; c'est aussi à cette époque que ses mâchoires s'arment de pièces nécessaires à la trituration des substances alimentaires. Vingt dents, dix à chaque mâchoire se présentent successivement deux à deux , c'est-à-dire une pour chacun des deux côtés de la mâchoire.
C'est presque toujours du sixième au septième mois après la naissance que les premières dents commencent à percer les gencives. Les premières que l'on voit paraître sont ordinairement les deux dents de devant delà mâchoire inférieure, qui sortent tantôt en même temps, tantôt séparément, à quinze jours ou trois semaines de distance.
Quelque temps après , les correspon-
dantes de la mâchoire supérieure se manifestent aussi, soit simultanément, soit isolément. Les dents voisines d'en bas ne tardent pas à percer les gencives, une à gauche et l'autre à droite, et sont bientôt suivies de celles d'en haut. Ces huit dents ont reçu le nom de cunéiformes, à cause de leur ressemblance avec un coin, et celui d'incisives, parce que ce sont elles qui servent à couper et à diviser les alimens. Les deux premières sont distinguées par le nom de moyennes , et les deux autres par celui de latérales.
Vers la fin de la première année deux dents paraissent encore à chaque mâchoire, une de chaque côté, en commençant toujours par celle d'en bas. Celles-ci portent le nom de canines, parce qu'elles dépassent les autres dents , à peu près comme chez les chiens , et celui de lanières par rapport à la facilité avec laquelle elles rompent et déchirent les alimens soumis à leur
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action. Celles d'en haut, les plus longues de toutes les dents, sont vulgairement appelées œillières, à cause de leur position par rapport à l'œil., avec lequel il est important de noter qu'elles n'ont absolument rien de commun.
Il est rare qu'il paraisse de nouvelles dents avant l'âge de dix-huit mois ou deux ans. Il en sort alors deux à chaque mâchoire, une à droite, l'autre à gauche , en commençant par celles d'en bas , et à ces quatre en succèdent bientôt quatre autres, qui suivent le même ordre dans leur apparition et qui, réunies aux quatre précédentes, forment huit molaires ou mâchelières:
elles ont reçu ce nom parce qu'elles servent à broyer et à triturer les alimens ; elles le partagent avec les douze dents qui viendront plus tard , et desquelles on les distingue par la dénomination de petites.
Dès que la sortie de ces vingt dents est achevée, on est tranquille sur la
dentition et Ton dit alors que l'enfant a toutes ses dents, parce qu'il ne doit plus en survenir d'autres avant quatre ans et demi ou cinq ans.
A cet âge, quelquefois même plus tard , vers la sixième année , se fait l'éruption de quatre autres dents molaires , dont deux à chaque mâchoire.
Celles-ci sont plus grosses que celles du même ordre qui ont apparu vers la deuxième année , desquelles elles diffèrent encore en ce qu'elles ne sont pas renouvelées et sont permanentes , tandis que les vingt premières sont temporaires. Elles peuvent être considérées comme le passage intermédiaire de la première et de la seconde dentition :
elles forment par la suite les premières grosses molaires.
Lorsque toutes les dents dont je viens de parler sont sorties , elles complètent le nombre de vingt- quatre dents , dont douze à chaque mâchoire; on les appelle dents de lait parce que
la plupart viennent pendant que l'enfant est encore à la mamelle ; elles doivent toutes tomber et être remplacées par de nouvelles , excepté les quatre dernières qui, comme je viens de le dire, sont permanentes.
D'après ce simple exposé, on voit qu'on peut distinguer trois époques bien marquées dans le travail de la première dentition; cette distinction ne sera pas inutile, comme on le verra par la suite quand je traiterai des accidens qui peuvent survenir pendant cette période de la vie de l'enfant , et des moyens qu'on peut employer pour les prévenir ou les combattre.
La première époque s'étend depuis le sixième ou le septième mois après la naissance, jusqu'à dix-huit mois ou deux ans. La seconde depuis l'âge de deux ans jusqu'à celui de quatre ans et demi ou cinq ans, et la troisième enfin depuis ce dernier âge jusqu'à la chute des dents temporaires ou pri-
mitives, c'est-à-dire jusqu'à six ou sept et même huit ans,
rendant la première de ces trois époques sortent les huit incisives et les quatre canines ; pendant la deuxième les huit petites molaires , et pendant la troisième les quatre grosses du même nom,
La sortie ou l'éruption des dents de lait ne se fait pas toujours dans l'ordre que je viens d'indiquer; elle commence quelquefois plus tôt et d'autres fois plus tard , mais rarement néanmoins avant le sixième mois de la naissance , et rarement aussi après le quatorzième.
Cependant on a vu des enfans qui ont eu à cet égard une extrême précocité, puisque quelques-uns sont nés avec des dents ( i) ; il semble naturel au premier abord de croire que la présence de ces dents étaient une preuve de dé-
(i) Louis XIV en fut lui-même un exemple. Voyez à cet égard les différens Traités d'accouc&emens.
veloppement extraordinaire et l'indice d'une forte constitution; mais l'expérience a démontré quelquefois le contraire, car plusieurs de ces enfans étaient faibles et délicats et n'ont vécu que très peu de temps.
D'autres fois les premières dents ne sortent que très-tard , comme à dixhuit fn vingt mois et même deux ans.
Leur éruption dans ce cas se fait en général à des époques plus rapprochées les unes des autres et quelquefois presque toutes en même temps.
Ce retard n'est pas toujours exempt de danger pour l'enfant \ comme on le verra lorsqu'il s'agira des accidens de la première dentition; car la nature dévie rarement de sa marche ordinaire, sans que ce soit au préjudice de la régularité de ses actes , ou pour mieux dire au détriment de la santé.
Comme des détails dans lesquels nous sommes entrés à l'égard de la sortie de chaque dent, il pourrait ré-
sulter quelque oubli relativement à la marche naturelle de la première dentition, j'ai pensé qu'il serait utile d'en représenter ici d'un seul trait le tableau exact ; en faisant toutefois observer que ce tableau n'exprime que les époques les plus fréquentes , celles qui résultent de l'observation de tous les médecins-physiologistes qui ont écrit sur la dentition.
Première Dentition , ou époque de la sortie des Dents de lait.
ï> ( De 6 à 8 mois les 4 incisives moyennes &§-/ De 8àio — les 4 incisives latérales. S \ Deioài3 — les 4- canines.
De i5 à 20 mois les 4 ires petites molaires. De 20 à 36 — les 4 2mes petit, molaires*
S De 6 à 7 ans les 4 premières grosses rao-
laires qui ne seront pas remplacées.
Des Accidens auxquels peut donner Heu la sortie des premières Dents.
Les accidens souvent funestes, qui ne sont que trop fréquens chez les enfans à l'époque de la sortie des premières dents , ont porté quelques médecins à regarder la dentition comme une maladie. Mais elle ne peut pas plus être considérée comme telle que l'accouchement naturel : l'une et l'autre sont des opérations de la nature, qui exposent les individus chez lesquels elles s'accomplissent à des dangers plus ou moins grands , et dont la douleur est la compagne presque inséparable.
Ce ne sont pas d'ailleurs les seules fonctions qui soient sujettes à de tels inconvéniens ; la menstruation , surtout lorsqu'elle commence à s'établir chez les jeunes filles, ne les expose-t-elle pas à beaucoup d'accidens ? Cepen-
dant on ne peut la regarder comme une maladie, puisque son entier accomplissement est la condition sans laquelle il n'y a point de santé parfaite chez les femmes (1).
La douleur est , sans contredit , l'accident le plus fréquent de tous ceux auxquels sont exposés les enfans à l'époque de la dentition; quelques médecins l'ont même regardée comme la cause principale de tout le désordre qui survenait à cette époque; mais les raisons qu'ils ont apportées à l'appui de cette opinion sont aussi défectueuses que Fexplication qu'on donne généralement de la cause qui la détermine. La douleur est ici plus souvent un effet qu'un motif; mais comment est-elle produite? C'est une question qui n'a pas encore été entièrement ré-
(1) « Sans elle , la beauté ne naît point ou meurt ; l'âme tombe dans la langueur et le corps dans le dépérissement. » ( Roussel , Sjslême physique et moral de la femme. )
solue ; car les tiraillemens que les gencives éprouvent de la part des dents qui pressent sur elles , et auxquels on attribue ordinairement cette douleur, sont certainement insuffisans pour rendre raison des accidens formidables qui moissonnent un si grand nombre d'enfans.
Ce qu'il y a de certain à ce sujet , c'est que la constitution particulière de l'enfant entre pour beaucoup dans le développement de ces accidens.
L'observation prouve en effet que la dentition est en général plus fréquemment pénible chez les enfans faibles et délicats , atteints de quelque vice , chez ceux qui sont mal nourris, qui sont nés de parens affectés de quelque maladie héréditaire, mais surtout d'une mère irritable, douée en un mot de ce qu'on apelle un tempérament nerveux.
Il ne faut pas croire cependant que les enfans forts et bien constitués
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soient exempts de tout danger. Bien plus, quand ils sont atteints, les accidens sont en général plus intenses que chez les autres et même ils y succombent plus promptement.
Quelque difficile qu'il soit de préciser rigoureusement les dents dont la sortie est accompagnée de plus d'accidens, on peut cependant avancer qu'en général ceux qui surviennent pendant la première époque de la première dentition sont moins graves et moins fréquens que ceux qui surviennent pendant la seconde , et la troisième y est encore moins exposée que les deux premières ; de telle sorte que c'est avec raison qu'on regarde la sortie des huit petites molaires comme la plus dangereuse , car elle est très-souvent accompagnée de convulsions.
Cependant l'opinion des médecins est encore divisée à cet égard; ce dont nous prenons acte pour prouver qu'on a généralement exagéré les dangers
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qui accompagnent l'éruption des dents aussi bien que leur remplacement.
Lorsque les dents sortent presque toutes en même temps, quelle que soit d'ailleurs l'époque, leur éruption est en général plus dangereuse que lorsque la sortie est successive. Enfin cette éruption est plus pénible lorsqu'elle est précoce que lorsqu'elle est tardive, et elle est d'autant plus à craindre que le nombre des dents qui sortent a la fois est plus grand.
Lorsque les premières dents sont prêtes à sortir, l'enfant éprouve d'abord aux gencives de la démangeaison et un prurit , qui l'engagent à porter ses doigts dans sa bouche ou tous les corps qu'il peut saisir , et à les mordiller. Il éprouve un sentiment de chaleur dans la bouche qui est un peu sèche : bientôt on aperçoit aux gencives un peu de rougeur et de gonflement; il survient un mouvement de fièvre, l'enfant a de l'agitation , et
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tourmente le sein de sa nourrice. Tant que cet état est modéré , on ne peut le regarder comme le signe d'une dentition difficile, car il est bien peu d'enfans qui ne l'éprouvent en tout ou en partie.
Malheureusement cet étal ne se borne pas toujours là, surtout au moment de l'éruption des dents canines ou des petites molaires. Le gonflement des gencives devient alors beaucoup plus intense ; elles sont très-rouges , dures, douloureuses et chaudes au toucher. Quelquefois même leur tension est si considérable qu'elles paraissentmenacées de gangrène : la bouche, très-sèche et aride , présente souvent dans son intérieur des apthes soit aux lèvres, soit aux gencives.
11 n'est pas rare de voir survenir du gonflement aux glandes qui sont situées sous la mâchoire inférieure, et une salivation abondante.
Si on porte l'attention ailleurs que
vers la bouche, on voit que les joues sont rouges et chaudes , la fièvre violente : l'enfant dans son agitation porte continuellement ses mains sur son visage et dans sa bouche ; prend , quitte et reprend sans cesse le sein de sa nourrice, et ne peut s'endormir qu'entre ses bras. Ses yeux abattus expriment un état de langueur dont le sentiment douloureux l'accable d'abord plus qu'il ne s'agit.
Son sommeil, qui était auparavant paisible et de longue durée , est troublé , souvent interrompu , et même tout-à-fait impossible ; il s'agite et crie continuellement : le sein de sa nourrice , qui naguères lui apportait le calme et le repos, n'a plus pour lui cette précieuse vertu. Si l'insomnie n'est pas complète , à peine commencet-il à s'endormir, que des soubresauts le réveillent. Quelquefois il survient une toux plus ou moins fréquente , de la difficulté de respirer , même des vo-
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missemens et des mouvemens spasmodiques.
Le relâchement du ventre et le dévoiement accompagnent assez souvent les symptômes dont je viens de parler.
Le malade car il mérite malheureusement ce nom, est tourmenté par des tranchées , rend des selles liquides , fréquentes , verdâtres , quelquefois assez fétides. En général , le dévoiement , lorsqu'il n'est pas fort , doit être regardé, ainsi quela salivation , comme une évacuation favorable et salutaire qu'il faut plutôt entretenir qu'arrêter.
Les convulsions sont un des accidens les plus dangereux de ceux qui accompagnent fréquemment la première dentition. Tantôt elles surviennent seules , d'autres fois , et cela bien plus fréquemment , elles se joignent aux accidens précédens, dont elles aggravent le danger.
C'est plus particulièrement pendant l'éruption despetites molaires, dedeux
à trois ans environ, que les enfans y sont sujets. Quelquefois elles sont légères , et bornées à quelques mouvemens spasmodiques des membres , et alors elles sont peu dangereuses ; mais d'autres fois elles sont violentes , générales , accompagnées de hoquet, du serrement des mâchoires, de roideur des membres. Alors la vie de l'enfant court le plus grand danger , et souvent il succombe au milieu des convulsions les plus effrayantes , malgré les secours les plus prompts et les plus sagement administrés.
Les convulsions qui surviennent chez les enfans à l'époque de la dentition, sont pourtant loin de dépendre toujours de la sortie des dents ; elles peuvent être produites par plusieurs autres causes, et parmi ces causes il n'en est point de plus fréquentes que les vers intestinaux.
Comme ces convulsions peuvent être très-facilement confondues avec
celles de la dentition , même par des personnes qui auraient quelques connaissances médicales , et que cependant elles réclament un traitement tout -à -fait différent , il ne sera pas hors de propos de donner ici les signes caractéristiques de la présence des vers. On la reconnaîtra aux suivans : l'enfant éprouve une démangeaison continuelle au nez , il a les yeux cernés et leurs pupilles dilatées. Son visage est bouffi et son haleine forte. Il éprouve dans la gorge une démangeaison qui occasionne dans cette partie, des mouvemens semblables à ceux de la déglutition. Tantôt perte entière d'appétit , tantôt au contraire une faim vorace. Son ventre est tendu, dur et douloureux, surtout vers l'ombilic, il a souvent alors des coliques, accompagnées d'une fièvre qui abat toutes ses forces.
Tous ces symptômes ne se manifestent pas toujours chez le même enfant
affecté de vers ; mais il n'est pas nécessaire qu'ils soient tous réunis pour en faire présumer la présence ; quelquesuns des principaux suffisent à cet effet ; car on n'en a jamais l'entière certitude, que lorsque des vers ont été rendus , soit dans les selles , soit par les vomissemens.
La dentition peut encore donner lieu au développement de plusieurs maladies, telles que l'inflammation des yeux, la cécité, les fluxions sur la figure , les écoulemens par les oreilles , le catarrhe pulmonaire , la toux convulsive, et même le croup, les scrophules, le carreau ou atrophie mésentérique , la fièvre hectique et la consomption.
Mais il serait aussi dangereux de laisser croire aux parens , que contraire aux connaissances physiologiques actuelles de prétendre que ces maladies sont le résultat direct de la sortie des dents. La maladie locale
que détermine la dentition n'agit ici qu'en mettant en jeu l'action de quelques causes morbifîques auxquelles étaient prédisposés les organes qui sont le siège de ces maladies, dont tout autre motif d'excitation aurait également pu favoriser l'entier développement.
Enfin on a vu quelquefois , mais trop rarement à la vérité , des enfans réduits par les maladies qui accompagnent la dentition, au dernier degré de marasme, et dont on désespérait déjà, se rétablir tout-à-coup par une révolution favorable qu'avait produite l'éruption inattendue de plusieurs dents. On conçoit aisément que ces heureux changemens sont entièrement dus à la nature, et que par malheur l'art ne possède pas toujours les moyens de les opérer , ou même de les favoriser.
Il serait toujours imprudent de négliger les maladies dont pourrait être
affecté un enfant, sous le prétexte que la sortie future des dents sera un motif de guérison. Une triste expérience montre tous les jours combien est funeste l'hésitation qu'on apporte àchercher de suite chez les enfans à rappepeler la nature à une marche régulière.
Des Moyens de prévenir et d'arrêter les maladies que peut occasionner la sortie des premières Dents.
La dentition , je lai dit et la vérité veut que je le répète , est l'ouvrage de la nature , et dans beaucoup de cas on doit l'abandonner à ses forces.
Mais de légers secours et un régime sagement ordonné peuvent cependant dans tous les cas aider et faciliter cette importante et douloureuse fonction.
Lorsaue les accidens sont légers ,
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comme pendant le temps que nous avons nommé la première époque , qu'il n'y a qu'un peu de rougeur et de gonflement aux gencives , il faut seulement les humecter par quelque gargarisme rafraîchissant fait avec une simple décoction m ucilagineuse édulcorée d'un peu de miel.
On mettra danslabouche de l'enfant quelque corps mollet , tel qu'une racine de guimauve détrempée dans une décoction d'orge miellée , et non pas des corps durs , comme des hochets d'ivoire , de cristal , ainsi qu'on le fait trop communément pour les enfans appartenais à la classe élevée de la société , et que le conseillent encore quelques auteurs : ces corps ne peuvent que devenir très - nuisibles en blessant les gencives et en augmentant l'inflammation dont elles sont déjà affectées.
Il est encore inutile de frotter les gencives avec le doigt . dans la vue de
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les amincir , comme on le dit ; car iî n'en est pas des parties vivantes et enflammées comme des corps privés de vie , que l'on use et que l'on amincit par le frottement ; cette manœuvre peut d'ailleurs augmenter l'irritation et la douleur.
Quant au jus de citron , dont quelques personnes vantent les heureux effets, malgré le respect que je dois à l'opinion de plusieurs dentistes distingués , je ne pense pas qu'il produise tout le bien qu'on lui attribue , et son emploi dans une foule de cas serait certainement contraire à une conduite sagement raisonnée. Rendons à nos devanciers le juste tribut d'hommages que mérite le bien qu'ils ont pu faire j; mais servons-nous de nos connaissances pour éviter les erreurs qu'ils ont commises
Si l'enfant avait un peu d'agitation et de fièvre, il faudrait lui donner quelques légers caïmans , comme
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une infusion de fleurs de tilleul ou quelques cuillerées d'eau de laitue, . et entretenir la liberté du ventre par quelque petit lavement émollient.
Si le gonflement et la rougeur des gencives étaient si considérables que l'on craignît la gangrène de ces parties , ce que l'on reconnaîtra à leur couleur foncée et livide , outre l'usage des moyens dont j'ai parlé plus haut , il faudra toucher les gencives avec une liqueur un peu active. Ainsi on fera un petit pinceau avec de la charpie, on le trempera dans une décoction d'orge miellée animée de quelque peu d'acide muriatique , et on le promènera légèrement sur les parties malades. Ces mêmes moyens conviennent encore très-bien pour toucher lesaphthes ou ulcérations quand il y en a.
Lorsque les accidens sont beaucoup plus graves , que la fièvre est très-forte * accompagnée d'agitation , de rougeur de la face, et que l'enfant est
fort et pléthorique, il faut avoir recours à la saignée. Le moyen le plus convenable pour tirer du sang dans ce cas , est l'application des sangsues derrière les oreilles : deux ou même trois de chaque côté , suivant la violence des accidens et la force du petit malade. Ce moyen est un des plus efficaces , même contre les convulsions ; aussi est-il aujourd'hui généralement recommandé par tous les médecins.
Le bain chaud , après les sangsues , ne peut produire que de très-bons effets en calmant l'éréthisme général.
Si l'aridité delà bouche, la rougeur de la face et des yeux , et la tuméfaction de la figure , et du délire annoncent qu'une grande irritation s'est portée vers la tête , le bain de pieds pourra produire un résultat favorable en attirant le sang vers les parties inférieures.
On a aussi dans ce cas appliqué quelquefois avec succès un vésicatoire
sur le cou; mais quelquefois aussi la douleur qu'il a occasionnée a semblé aggraver les convulsions. Aussi est-il prudent d'être sobre à l'égard de ce moyen.
Dans le cas d'agitation extrême et continuelle , de vive souffrance , d'insomnie , .il faut donner le soir et même de temps en temps dans la journée , quelques cuillerées d'une potion calmante , dans laquelle on fait entrer un peu de sirop diacode ou quelques gouttes de laudanum liquide ; mais il ne faut faire usage de ces remèdes qu'avec ménagement et dans les cas d'urgence, parce qu'ils peuvent produire la constipation; aussi donnerat-on en même temps des boissons laxatives et rafraîchissantes, telles que l'eau de pruneaux , les bouillons de veau ou de poulet.
Les convulsions sont, comme nous l'avons dit, l'accident le plus grave de la dentition , et celui qu'il convient le
plus de combattre promptement. Les moyens à employer pour y parvenir \ sont à peu près les mêmes que ceux qui ont été recommandés jusqu'à présent, mais surtout la saignée, les sangsues à la tète , soit derrière les oreilles, soit aux angles des mâchoires, les bains et les légers caïmans. Très-souvent malgré l'emploi le plus sagement administré de tous ces "moyens , on ne parvient pas à calmer les convulsions; quelquefois même elles semblent empirer à mesure qu'on en fait usage.
C'est alors que tous les auteurs recommandent d'avoir recours à un moyen extrême; je veux dire l'incision des gencives. Les uns veulent qu'on la pratique de très-bonne heure, dès les premiers accidens, quand même ils ne sont pas très-graves , prétendant que cette opération n'est sujette à aucun inconvénient , et qu'elle fait presque toujours cesser les accidens. Ils ajoutent même qu'elle est peu douloureuse ;
mais on leur a objecté que puisqu'il en est ainsi , ce n'est donc pas le tiraillement des gencives qui cause les accidens , et que sous ce rapport l'incision est au moins inutile ; cette objection est plus spécieuse que solide , car ils auraient pu répondre qu'une incision franche ne saurait être comparée à une déchirure.
D'autres conseillent de n'inciser qu'à la dernière extrémité , lorsque tous les autres moyens ont été employés vainement, que les accidens sont très-grayes et le danger imminent.
Leur avis a prévalu et il paraît le meilleur, car l'incision des gencives n'est pas toujours aussi exempte d'inconvénient qu'on Fa prétendu. Comme on la pratique sur une partie qui est déjà trèsenflammée, elle ne peut qu'augmenter encore l'irritation de cette partie , ou produire même la gangrène , ou au moins l'ulcération et la suppuration.
Ces accidens , rares à la vérité , sont loin cependant detre sans exemple , et il suffit de savoir qu'ils peuvent arriver , pour qu'on ait lieu de les craindre et qu'on soit autorisé à prescrire à cet égard une prudence et une modération dont les charlatans et les dentistes routiniers ne sont toujours que trop disposés à franchir les bornes. D'ailleurs cette incision ne calme pas toujours les convulsions et n'empêche pas un très-grand nombre d'enfans d'y succomber.
Enfin lorsqu'onsedécide à inciserles gencives, il faut toujours le faire le plus tard possible., lorsque la dent fait saillie sous la gencive et qu'elle paraît prête à sortir. On se sert pour cette opération de la lancette , ou du bistouri ; mais on doit laisser son exécution à un homme de l'art , car dans des mains inexpérimentées , elle pourrait exposer à quelque danger.
Conjointement à l'usage de tous les
moyens qui viennent d'être indiqués , il faudra associer ceux que l'hygiène fournit; s'ils ne peuvent point guérir par eux-mêmes, au moins ils peuvent seconder puissamment les premiers. Il devient même tout-à-fait indispensable de les employer comme moyens préservatifs aux approches de la première dentition, avant que les accidens ne se manifestent , afin de les prévenir , si la chose est possible. Certes, par leur secours on arrivera bien plus sûrement au résultat désiré , qu'en employant les colliers d'ambre et cette foule d'amulettes qu'accréditent l'ignorance et la crédulité , et dont quelques médecins ont encore aujourd'hui la faiblesse d'autoriser l'usage.
Ainsi, indépendamment de l'importance qu'on aura dû préliminairement attacher au choix d'une nourrice qui , pour les enfans délicats et nés de parens d'un tempérament nerveux, devrait toujours être d'une constitution molle
ou lymphatique , on aura le soin de faire respirer un air pur et libre , et de faire prendre de l'exercice à l'enfant, de le promener fréquemment si le temps et la saison le permettent. On ne lui fera prendre que des alimens légers et de facile digestion.
On ne perdra pas de vue non plus le régime de sa nourrice , s'il est encore à la mamelle ; elle évitera avec soin l'usage des mets épicés et des liqueurs alcoholiques, et tout ce qui peut exciter en elle des passions fortes , telles que la colère, la frayeur; car les grandes agitations de l'âme impriment au lait des qualités nuisibles , et plusieurs exemples viennent sanctionner cette assertion (1). On éloignera aussi de l'enfant tout ce qui peut le contrarier et l'irriter, et on attachera la plus grande importance à le tenir proprement.
Quant aux maladies auxquelles la
(i) Voyez Lacliaise , H/giène physiologique de la femme , page 383.
dentition peut donner lieu , en général elles ne peuvent se guérir que lorsque cette opération de la nature est complètement achevée. Leur traitement doit varier suivant l'espèce de maladie et les circonstances dans lesquelles elle se développe. Les détails à cet égard sont entièrement étrangers à mon sujet et dépasseraient nécessairement les bornes que m'impose le titre de cet ouvrage.