II. — HYGIÈNE INDIVIDUELLE
HABILLEMENT. — Rien de bien particulier à dire touchant cette partie de l'hygiène des colons. Aux Antilles, les colons s’habillent comme dans toutes les autres colonies : vêtements blancs ou de flanelle légère selon la saison et l’heure, casque ou chapeau de paille. On a conservé les mêmes vêtements de cérémonie qu'en Europe ; quelques vieux colons placent volontiers leur dignité dans le port d'une redingote plus ou moins impeccable et même d’un haut de forme! Ils ne sont pas rares ceux qui, dans la crainte des refroidissements, ont conservé l'usage constant des vêtements de drap. Pour beaucoup de colons, les refroidissements sont considérés comme la grande cause et même la seule cause de toutes les maladies. « Une balle manque parfois son homme, disent-ils volontiers, mais un courant d'air jamais! »
Les ouvriers et surtout les ouvriers des champs s’habillent d'une façon fort sommaire, pantalon et chemise de coton ou de toile. Les ouvriers des villes portent des chaussures, ceux des champs sont toujours pieds nus (le sabot est inconnu) et ne portent des souliers que pour aller à la ville.
HYGIÈNE CORPORELLE. — Presque toutes les habitations possèdent un bassin alimenté d’eau courante, et l'usage des bains froids est très répandu, dans toutes les classes de la société; sous ce rapport, l'hygiène est certainement mieux observée que dans la métropole.
ALIMENTATION. — Tout en usant largement des produits du cru, les classes aisées se nourrissent comme en Europe. Le pain, le poisson, les légumes et la viande de boucherie, qui n’est pas toujours
de bonne qualité, constituent la base de leur alimentation. Sur le littoral, ilest consommé une très grande quantité de poisson frais, qui est excellent et généralement d’un bon marché inouï.
La morue salée et séchée constitue un véritable mets national. Toutes les classes de la société la consomment, mais elle constitue la base de l'alimentation des ouvriers, surtout dans les campagnes. Aussi une quantité considérable de cette denrée venant directement de Terre-Neuve ou des ports de la métropole est-elle importée chaque année aux Antilles.
Les beurres, les graisses dont il est fait une très grande consommation sont généralement importés d'Amérique et de qualité plus que médiocre. Ces différentes importations sont plus ou moins bien contrôlées par des commissions d'hygiène.
Tous les habilants des Antilles consomment, conjointement ou non avec le pain, certains produits locaux. Les pauvres et les ouvriers des campagnes consomment presque exclusivement des féculents, racines ou tiges souterraines, le « fruit à pain » et la farine de manioc.
La valeur alimentaire de ces féculents a été déterminée par Pairault (1), qui a résumé dans le tableau suivant les résultats de ses recherches :
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ei = ee one 77,60! 76,30| 76,30] 74,00| 65,13 | 59,82! 55.10! 46,21| 8,10 Ma- | minérales.| 0,96| 0,83] 1,13| 1,15] 0,88] 0,85] 1,51] 1,78] 1,00 tières : azotées...| 2,10| 1,10] 1,35] 2,55] 1,00| 1,38] 2,52| 9,34] 1,30 © | grasses ...| 0.23| 0,21| 0,26| 0,36] 0,28] 0,35] 0,44| 0,40| 1,00 AnMdOnE EE Re PEn 15,60! 19,40| 17,70 | 16,64| 25,17| 31,80| 37,941 41,42| 83,60
Saccharose........ » » » » 3,06 traces » » »
Céllulose. 2... 1,10| 1,05] 1.51| 1,80] 1,43| 1,95| 1,70! 4,20| 2,20 ue 2,41| 1,11| 2,75| 3,50! 3,05| 3,85| 0,79] 3,65| 2,80 L'afadaets sx -100,00/100,00 [100,00 |100,00 | 100,00 [100,00 |100,00 [100,00 [100,00
Parmi tous ces produits, c’est la farine de manioc qui constitue le principal aliment; il n’est pas un créole, riche ou pauvre, blanc ou noir, qui n'en fasse usage. Fantaisie pour les uns, elle est d'une nécessité absolue pour le travailleur des campagnes, pour lequel elle remplace le pain (2).
Tous les produits indiqués plus hauts, riches en matières minérales
(1) Parraucr, Arch. d’hyg. et de méd. coloniales, 1900. | | (2) La préparation de la farine de manioc consiste à réduire la racine de manioc à l'état de pulpe. Cette pulpe est égouttée, pressée et séchée complètement sur des
plaques en fer.
el assez pauvres en matières azotées et matières grasses ont des valeurs alimentaires très dissemblables, en raison surtout de la quantité très différente d’eau qu'ils renferment, laquelle est en raison inverse de la teneur en matière amylacée (Pairault).
Aux Antilles, la consommation de riz est relativement faible, comparée à celle qui se fait dans nos autres colonies. Ce riz est de provenance indienne où indo-chinoise.
Les légumes d'Europe poussent facilement aux Anülles et sont l'objet d'une très grande consommation. Les fruits, très abondants et très savoureux, entrent en grande proportion dans les desserts. Les sucres et pâtisseries sont fort goûtés.
En résumé, l'alimentation populaire est saine, abondante et très économique, d’un prix de revient bien inférieur à celui de l’alimentation du paysan ou de l'ouvrier français. Certains produits alimentaires, tels que la banane etles fruits à pain, se trouvent à la portée de toutes les bourses et même de toutes les mains. À ce point de vue, les populations des Antilles sont très favorisées. L'expression mourir de faim ne saurait y être prise à la lettre.
Le problème de l'alimentation est aussi très facile pour l’Européen, surtout s'il veut user des produits du pays, souvent excellents et toujours abondants.
Eau potable. — Toutes les grandes agglomérations sont généralement pourvues d'eau en abondance, eau de torrent ou de source. Les travaux de captation et d’adduction une fois exécutés, on ne se préoccupe guère de leur entretien ; aussi ces eaux sont-elles fréquemment souillées, surtout dans les villes où, par suite, la fièvre typhoïde règne à l’état endémique.
Dans les petites localités et dans les habitations isolées des campagnes, on consomme encore l’eau de pluie colleëtée dans des Jjarres en terre cuite ou dans des citernes.
Autrefois les villes même étaient alimentées de cette façon. La première conduite d’eau a été installée à Fort-de-France (Martinique) en 1856. L'eau d'un torrent provenant des Pitons a été captée à 11 kilomètres de la ville et amenée par une conduite en maçonnerie dans un château d'eau, d’où elle est distribuée par des tuyaux en fonte et en plomb. Le débit, qui était au début de 20 000 mètres cubes par heure, est actuellement tombé à 588 mètres cubes, par suile des déboisements et des nombreuses fissures qui se sont produites dans l’aqueduc. En 1856, le point de captation et les environs de l'aqueduc n'étaient pas habités; depuis on a occupé le camp Balata (sanatorium de la garnison), qui est situé audessus du torrent. Un établissement thermal situé en aval du point de captation n’a d'autre égout que le torrent. Les bouffées de fièvre typhoïde se manifestent après les grandes pluies, dont les eaux, après avoir lavé les jardins et les fosses de Balata, s'infiltrent
dans le torrent et le bassin de captation. Ajoutons à cela que des villas se sont construites tout le long de l'aqueduc, dans lequel des fissures se produisent journellement. De telle sorte que l'eau est souillée à sa source et tout le long de son parcours. Aussi cette eau, analysée à maintes reprises, a été reconnue comme absolument impropre à l'alimentation. Elle contient de nombreuses colonies de bacilles et notamment le bacille d'Éberth, des matières organiques de toutes sortes, de nombreux amibes et protozoaires rhizopodes, dont plusieurs espèces sont susceptibles de provoquer la diarrhée chronique et la dysenterie, etc. Nous parlerons plus loin de la fièvre typhoïde.
Un pareil état de choses mérite d'arrêter l'attention, aussi bien de l'autorité locale que de l'État, d'autant plus que la ville de Fort-de- France, devenue presque une grande ville, par suite de la disparition de Saint-Pierre, est le seul port de commerce de la colonie et le point d'appui de la flotte.
À la Basse-Terre (Guadeloupe), l'eau potable est fournie par deux conduites ; l’une, provenant des hauteurs de la Soufrière, donne en suffisante quantité une eau de bonne qualité ; l'autre, alimentée par un bassin de captation situé au-dessus de la ville (Rivière aux herbes), ne distribue qu'une eau souillée tout le long de son parcours.
À la Pointe-à-Pitre, l'eau captée dans de bonnes conditions, à 20 kilomètres dela ville, loin de toute agglomération, est amenée et distribuée dans des conduites en fonte et en plomb.
Nulle part on n'a recours aux procédés d'épuration urbaine. Quelques particuliers, en très petit nombre, se servent de filtres analogues à ceux employés en Europe; il en est également fait usage dans Le grands établissements. Le plus souvent on emploie des filtres très primitifs en pierre qui ne servent guère qu'à débarrasser l’eau des grosses impuretés qu’elle charrie pendant la saison des pluies.
Alcool et alcoolisme. — Dans nos colonies des Antilles, le tafia ou le rhum (1) (50 à 60°) sont d'un usage presque général. Sous cette forme l'alcool constitue un complément de l’alimentation. IlLest également d'un emploi universel dans la thérapeutique, le bain, les ablutions, les frictions.
Mais, avant tout, une grande partie de la population le considère comme un aliment nécessaire, indispensable ; le tafia, « c'est le vin du pauvre », et pauvres et même riches abusent singulièrement de
*e prétendu vin.
1 n'est pas rare d’ entendre dire par des patrons, et aussi par des médecins, qu'il serait impossible au noir de travailler sans son ou
(1) Le rhum vrai n’est autre chose que du tafia vieux. Ce que l'on vend en France sous le nom de rhum n'est généralement que du tafia jeune, plus où moins additionné de produits destinés à lui donner le goût de rhum.
ses « coups de tafia ». Quelques distillateurs, en dehors du fisc bien entendu, rémunèrent en partie leurs ouvriers avec du tafia, que ces derniers emploient pour leur consommation ou revendent en partie. Ces patrons antillais n'ont du reste rien inventé, car ils ne font qu'imiter nos bouilleurs de cru.
Cette déplorable habitude ne peut que favoriser la consommation de l'alcool. C’est là un abus qui ne date pas d'hier et qui avait de tout temps frappé le législateur. Le code noir, statut des anciens esclaves, défendait de leur donner de l'eau-de-vie « en guise de subsistance ».
Les régions où se fabrique le tafia sont généralement celles où la consommation estla plus forte.
Les classes élevées font également une très grande consommation de rhum. Bien des créoles, qui se croient et se proclament sobres, absorbent journellement, sous différentes formes, 20 centilitres et même plus de rhum à 55°, et cela sans préjudice du vin, généralement très alcoolisé, qui est consommé aux repas.
Le grog glacé où « punch créole » est le seul prétendu apéritif consommé aux Antilles. À la Guadeloupe, on consomme, en grande quantité, sous le nom « d’amère », une macération d'absinthe dans du tafia à 60°. Cette boisson très prisée n'est probablement pas sans produire de graves méfaits. Elle serait cause de nombreux cas d'amblyopie.
L'absinthe, le vermouth et toute la série des autres boissons dites apéritives ne sont guère consommés que par les Européens, encore que ces derniers ont vite fait de se mettre à l'usage du « punch créole ».
Quant aux boissons hygiéniques, on ne consomme guère que le vin en quantité notable, mais il n'est pas toujours de très bonne qualité et est généralement très chargé en alcool. La bière est une boisson de luxe, car 1l n'existe pas de brasserie aux Antilles.
Avant 1902, la consommation en alcool à la Martinique s'élevait en moyenne à 1 867900 litres d'alcool pur à 100°, sous forme de tafia et d’autres spiritueux de toute nature importés dans la colonie, soit en moyenne 91,25 par habitant. Depuis, cette consommation semble avoir diminué sensiblement ; en 1903, elle a été de 1 663800 litres, 91,14 par habitant; en 1904, 1 396 140 litres, 7,12 par habitant (1).
Ces chiffres sont loin de représenter la quantité exacte d’alcool consommée, mais représentent seulement les quantités ayant acquitté la taxe deconsommation(2). Or, aux Antilles, la fraude est élevée à la
(1) Cette diminution est plus apparente que réelle. La destruction de Saint-Pierre a fait disparaître le centre le plus important de la fabrication du tafia et une consommation urbaine considérable. La plus grande quantité de l'alcool consommé à Saint-Pierre payait la taxe, la fraude étant très difficile.
(2) Cette taxe a été, en 1904, portée à 125 francs par hectolitre d'alcool à 4000. Cette taxe est encore trop peu élevée. Elle est de 120 francs à la Guyane et de 140 francs à la Guadeloupe.
hauteur d'une institution. La consommation peut, sans exagération, être augmentée de ce fait de 3 ou 4 litres par habitant; enfin elle doit être majorée de l'alcool consommé sous forme de boissons hygiéniques. Le vin consommé est toujours très alcoolisé ; nous pensons, en tenant compte de ces facteurs, que l'on peut fixer à 15 ou 16 litres au moins la consommation d'alcool par habitant, dans la colonie qui nous occupe. La moyenne totale admise dans les mêmes conditions pour la France est de plus de 19 litres (1).
A la Guadeloupe, la consommation de l'alcool semble être sensiblement la même qu'à la Martinique. Elle est, d’après Cassagnou, de 7,52 par habitant, sans compter l'alcool consommé en fraude ou sous la forme de boissons hygiéniques.
La Martinique compte 987 cabarets ou débits payant patente, soit environ un débit pour 175 habitants et un pour 255 à la Guadeloupe. Ces chiffres sont bien inférieurs à ceux de la métropole, mais il faut tenir compte de ce fait qu'aux Antilles le tafia ou le rhum est consommé à domicile.
Tous ceux qui se sont occupés de l'hygiène des Antilles font intervenir l'alcool comme facteur étiologique capital dans presque toute la pathologie. On a même été jusqu'à écrire que tout créole était alcoolique avant quarante ans, et à l'appui de cette assertion, tout au moins exagérée, on ne produit que des statistiques reconnues par leurs auteurs eux-mêmes comme fort peu concluantes.
La vérité est qu'aux Antilles la consommation de l'alcool est énorme et que dans ces colonies, comme en Europe, ses méfaits sont considérables. En fait, nous comptons en France nombre de départements dans lesquels la consommation est de beaucoup plus élevée qu'à la Martinique et qu'à la Guadeloupe.
Cornillac estime que l'alcoolisme ou ses suites figurent pour plus d'un tiers dans les entrées à l'hôpital. En sept ans, il a reçu dans ses salles 25 cas d'épilepsie d’origine alcoolique, 28 aliénés, 48 malades atteints de delirium tremens, pour une population de 30000 âmes. D'après de Lupé, qui écrit en 1856, le tafia cause les trois quarts de la mortalité chez les noirs! Cornillac aurait constaté de nombreux cas d’alcoolisme même chez les enfants, auxquels on donne à tout propos du rhum ou du tafia coupé d’eau, sous le fallacieux prétexte de ne pas leur donner l’eau pure. Les alcooliques sont très nombreux parmi les femmes des classes inférieures, beaucoup plus nombreux même que parmi les hommes (Cornillac).
On conçoit, si l’on ne veut considérer que lesstatistiques des hôpitaux, qu'il est assez difficile de faire la part exacte des affections ressortissant uniquement à l'alcoolisme. A l'hospice de la Basse- Terre, pour une période de neuf années, les statistiques n’accusent,
(11) 191it,70 : E. ne LAvVARENNE, Alcoolisme et tuberculose ; propagation de la tuberculose, p. 300.
comme pouvant être mis sur le compte de l'intoxication alcoolique, que 4 cas d’alcoolisme proprement dit ‘et 26 cas de cirrhose du foie. Parmi les aliénés internés à l'asile colonial de la Guadeloupe en 1901, au nombre de 48, nous ne trouvons que 8 aliénés nettement alcooliques. Actuellement la population de l'asile, qui reçoit également des aliénés de la Martinique, varie entre 115 et 145. Marie-Galante est la partie de la colonie qui fournit le plus d’aliénés (0,8 p. 1 000 habitants). Sur 145 internés, l'alcoolisme n'intervient nettement que dans 99 cas. Tous ces chiffres n'ont rien d’excessif, comparés au nombre considérable d'aliénés que l'alcool fournit aux asiles de la métropole. Chez le noir, les viscères et surtout le foie se prennent vite, rarement le cerveau, aussi les cas d'intoxication grave de delirium tremens où même d’aliénation mentale semblent plutôt moins fréquents que chez les Européens. Les suicides sont très rares, et les cas constatés l'ont été surtout chez des Européens qui sont atteints de delirium tremens, plus fréquemment que les acclimatés et que les noirs. Il est certain que le produit consommé, tafia ou rhum, est de meilleure qualité ou plutôt de moins mauvaise qualité que la plupart des eaux-de-vie consommées en Europe, eaux-de-vie de cidre, de grain ou de pommes de terre, les apéritifs, absinthe, vermouth etautres. Des manifestations cutanées, de nature mal déterminée, s’observent quelquefois chez les noirs et les hommes de couleur, alcooliques invélérés. Ces manifestations siègent particulièrement autour des ouvertures naturelles de la face, nez, bouche, pavillon de l'oreille, et surtout autour de l'orbite, que cercle absolument l’éruption. Elles donnent un aspect particulier au sujet qui semble porter des lunettes.