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VI. — PATHOLOGIE

Nous ne nous occuperons que des maladies qui empruntent au climat de la Guyane un caractère spécial, ou qui sont tellement répandues dans cette colonie qu'elles peuvent être considérées. comme lui étant propres.

PALUDISME. — L'empoisonnement paludéen est si intimement lié à la nature du climat et du sol de la Guyane qu'aucune épidémie, si intense soit-elle, non seulement ne l’efface pas, mais encore ne peut atténuer sa prédominance. Ce que nous avons dit de l'humidité. du sol, partout inondé, est bien en rapport avec l'énorme quantité: de moustiques de toutes espèces qui y pullulent, et cela partout, même dans les localités relativement salubres. Si certaines parties. de la Guyane présentent une insalubrité notoire, d’autres, quoique se: trouvant dans les mêmes conditions météorologiques, sont réputées. comme relativement salubres, grâce aux travaux d'assainissement entrepris et pas toujours malheureusement poursuivis avec persévérance.

Dans la partie habitée, il n'y a pas d'altitude assez élevée suscepüble de procurer une sécurité quelconque vis-à-vis du paludisme ; on peut même affirmer que les pénitenciers édifiés sur des altitudes de: 150 à 300 mètres environ, et dont on rencontre encore les traces le: long des rivières, ont donné, au point de vue du paludisme, des. résultats encore plus désastreux que ceux établis sur les flancs ou à mi-côte des collines. En effet, la ventilation excessive, les refroidissements, les fatigues imposées aux hommes pour se rendre sur les. plateaux, après la journée passée dans la plaine, sont autant de causes. adjuvantes du paludisme, dont il faut savoir tenir compte.

À la Guyane, c'est au moment des plus fortes pluies que le palu-

disme sévit avec le moins d'intensité. Au commencement et à la fin de la saison des pluies, alors que le sol est imprégné mais non couvert d'eau, quand la pluie ne tombe que par intervalles plus ou moins éloignés et moins abondamment, les fièvres paludéennes sont plus fréquentes et plus graves. D'une façon générale, la morbidité et la mortalité annuelles du paludisme sont en rapport avec la quantité d'eau tombée.

Les manifestations du paludisme ne présentent pas à la Guyane de types nettement définis; les fièvres, plutôt irrégulières dans leur marche, échappent à toutes les règles de classification. On rencontre toutes les formes de l’intoxication palustre : accès pernicieux, fièvres bilieuses hémoglobinuriques, typho-malariennes ; toutes ces formes sont également fréquentes et également graves. La cachexie palustre se produit rapidement et marque vite son empreinte chez l'Européen, surtout chez les condamnés, qui sont presque tous plus ou moins profondément atteints.

L'endémie palustre ne sévit pas avec une égale intensité dans toutes les localités de la Guyane, mais elle sévit partout.

Dans l'intérieur des terres, sur les placers, le paludisme sévit avec une sévérité d'autant lus grande que le placer est plus nouvellement exploité et que les dtfrichements sont plus étendus et plus récents. On conçoit que le travail des placers, qui nécessite de grands bouleversements de terrains, soit éminemment propre au développement des fièvres dites des grands bois. Les placers les plus rapprochés de la côte sont plus insalubres que ceux qui se trouvent à proximité des sources des fleuves, très loin dans l'intérieur, par conséquent.

La ville de Cayenne est fort peu paludéenne: les cas de paludisme qu'on y constate ont été généralement contractés en dehors de la ville, dont les environs immédiats sont eux-mêmes très insalubres.

La moitié, pour ne pas dire les deux tiers des décès constatés sur les pénitenciers sont dus au paludisme. C’est cette endémie qui fait que la population de la Guyane diminue constamment depuis la suppression de l'esclavage, et cela malgré l'apport fréquent d'éléments étrangers. Certaines communes rurales, à peu près dépourvues d'habitants, ne sont plus que des expressions administratives, et ce sont justement celles où le paludisme est le plus sévère. La population de la commune de Kourou a diminué dans ces dernières années dans la proportion de 48,9 p. 1000 habitants par an ; celle de Kaw, de 69,5 p. 1 000. Entre deux recensements (1889 à 1895), la commune de Roura a perdu 50 p. 100 de ses habitants. Il est vrai que l'émigration est intervenue dans une certaine mesure pouraccentuer cette décroissance de la population, qui n’est pas le seul fait de l'insalubrité de ces régions. En dehors des épidémies de fièvre jaune, c’est au paludisme qu'il faut attribuer la grande mortalité des rélégués à Saint- Jean.

On ne saurait faire entrer en ligne de compte la très faible mortalité des troupes européennes à la Guyane, mortalité qui a été nulle en 1904, parce que ces troupes ne séjournent que dans des centres relativement salubres : à Cayenne, îles du Salut et Saint-Laurent du Maroni.

Nous n'avons rien de bien particulier à dire touchant la pro phylaxie du paludisme à la Guyane, où on ne fait rien ou presque rien pour le combattre. Il faudrait, tâche très difficile du reste, assécher les marais aux environs des centres habités. Ces travaux exécutés autrefois avaient donné de brillants résultats, auxquels on renonçait en abandonnant les pénitenciers en partie assainis pour en établir d’autres ailleurs au prix de nouveaux sacrifices d'hommes et d'argent. Jusqu'à ces derniers temps, c'était le tâtonnementperpétuel.

Faut-il adopter sur les pénitenciers les règles prophylactiques découlant de la doctrine anophélienne? Les condamnés ne sont pas pourvus de moustiquaires ; jeu mode de couchage (lits de camps ou hamacs) ne se prête guère à l'application de ce moyen prophylactique. Les baraques pourvues de toiles métalliques aux portes et aux fenêtres ne sont guère compatibles avec les nécessités du bagne, sans compter que les condamnés ne se prêteraient guère à l'application de mesures susceptibles de leur enlever des chances d'hospitalisation, hospitalisation qui est pour eux le but idéal !

La seule mesure prophylactique consiste dans l'usage méthodique de la quinine, c'est la seule qui permette aux Cherchene d'or de pratiquer leur dur métier, non sans payer cependant un lourd tribut au paludisme.

FIÈVRE JAUNE. — Presque toutes les épidémies de fièvre jaune qui ont sévi à la Guyane se sont répandues avec une extraordinaire rapidité, et cela malgré le peu de communications existant entre les différents points de la colonie.

Née sur place ou importée, il semble que la première épidémie de fièvre jaune sur laquelle nous possédions des renseignements cerlains date de 1764 (1). Depuis, les épidémies se sont succédées à intervalles variables, dont le plus long va de 1802 à 1850. A partir de ce moment jusqu'en 1886, la maladie a manifesté sa présence soit par des bouffées épidémiques, soit sous forme d'endémie ou de fièvres bilieuses à masque amaril. La dernière épidémie remonte à l'année 1902, sans que l’on puisse l'expliquer par l'importation, ce qui a permis à Garnier de dire que la fièvre jaune est une « fonction essentelle du milieu guyanais » qui l'entretient et la cultive, jusqu’au moment où les influences climatériques, aidées par l'apport de nou-

veaux sujets venus d'Europe, lui permettent de se manifester à l'état épidémique.

(1) Garnier, La fièvre jaune à la Guyane, Doin, 1903.

Cette opinion, juste ou non, et en tout cas très discutable, n’est pas, bien entendu, exclusive des mesures de défense que la colonie doit continuellement appliquer vis-à-vis des pays contaminés qui l'entourent, et notamment du Brésil, car l'importation a été démontrée d'une manière irréfutable pour nombre d'épidémies.

Quand elle sévit à l'état épidémique, la fièvre jaune s'irradie rapidement sur les différents points de la colonie ; mais c'est au Maroni qu'elle fait nécessairement le plus de victimes, puisque c'est là qu'elle trouve le plus d'éléments dans le personnel spécial, constitué en majeure partie d'Européens.

La mortalité est variable selon les épidémies. Nous avons déjà dit que celle de 1855 avait augmenté la mortalité des condamnés dans d'énormes proportions. Aujourd’hui on arrive à enrayer ces épidémies d'une façon relativement facile, si l'on veut bien tenir compte des difficultés à surmonter. L'épidémie de 1902 n'a fait que 115 victimes dans une population de 9,032 condamnés, soit une mortalité de 12 p. 1000 par rapport aux effectifs et une morbidité de 40 p. 1000.

La garnison de la colonie, composée de 268 hommes, a fourni 99 cas et 14 décès. À la Guyane, la mortalité moyenne, par rapport au nombre des cas, est de 30 p. 100 (Bérenger-Féraud) (1).

Quant à la prophylaxie, elle ne comporte guère de mesures particulières à la Guyane ; celle qui s'impose tout d’abord est la dissémination des troupes sur des points choisis en dehors des centres, points difficiles à trouver à la Guyane.

Les agglomérations contaminées devront être rigoureusement isolées des parties de la colonie restées indemnes.

La Guyane n’a pas de sanatorium; les faibles altitudes qui existent aux environs des centres habités sont plus insalubres que les localités situées au niveau de la mer. Le seul point qui pourrait se prêter à l'établissement d’un sanatorium ou d'un camp de dissémination, en vue des épidémies de fièvre jaune, est une des îles inhabitées qui se trouvent à proximité de la côte. L’Ilet-la-Mère pourrait être utilisé en cas d'épidémie, à condition toutefois de ne pas attendre que la troupe qu'on y enverrait ait été contaminée. L'île devrait de plus être rigoureusement isolée du reste de la colonie. C'est faute d'avoir suivi ces règles que la dissémination faite à l'Ilet-la-Mère, lors dela dernière épidémie de fièvre jaune, a donné des résultats déplorables. Du reste, comme nous l'avons déjà dit pour les Antilles, toutes ces mesures de prophylaxie ne peuvent donner de résultats que quand elles sont appliquées dès la confirmation du premier cas de fièvre jaune, et cela à la Guyane plus que partout ailleurs, le manque d'altitude ne permettant pas d'espérer que l'épidémie, une fois déclarée, puisse s'éteindre rapidement. Aussi l'établissement d'un

(1) Bérexcer-FÉraun, loc. cil.

journal de mobilisation sanitaire s’impose-t-il dans cette colonie plus que dans toute autre.

FIÈVRE TYPHOIDE. — Cette affection, compliquée ou non de paludisme, ne s'observe guère qu'aux îles du Salut, où elle règne parfois à l’état épidémique, aussi bien dans la garnison que dans le personnel pénal.

Quelques rares cas ont été observés au Maroni, et l'affection est exceptionnelle à Cayenne, où nous ne l'avons jamais constatée.

Quant aux iles du Salut (île Royale), il est très facile d'expliquer les éclosions de fièvre typhoïde qu'on y constate. Depuis que la transportation existe à la Guyane, c'est à l’île Royale qu'atterrissent tous les navires chargés de condamnés; autrefois les militaires et les malades arrivant de France y étaient débarqués ; or soldats et condamnés proviennent de ports ou de villes où la fièvre typhoïde est endémique, et très souvent des cas se produisent en cours de traversée.

On comprend que le bacille de la fièvre typhoïde ait pu être transporté aux iles, et l'on comprend mieux qu'il continue à y cultiver quand on connaît les conditions hygiéniques dans lesquelles vivent les condamnés : encombrement surtout à l’arrivée des convois, eau de boisson de mauvaise qualité, système de vidanges absolument défectueux, pour ne pas dire plus.

Quoi qu'il en soit, dans la statistique des troupes coloniales pour 1903, la Guyane est très favorisée au point de vue de lafièvre typhoïde, c'est elle qui fournit la morbidité la plus faible (5,1 p. 1 000 de l’effectif) avec une mortalité nulle.

MALADIES DES VOIES RESPIRATOIRES. — Les affections de ce groupe ne présentent aucun intérêt particulier. La grippe manifeste tous les ans sa présence sous la forme d'épidémies bénignes. Les pleurésies et les pneumonies sont plutôt rares.

La {uberculose est assez fréquente, elle nécessite de nombreux rapatriements. En 1903, le nombre des cas constatés dans la garnison a été dans la proportion de 30 p. 1 000 de l'effectif.

Le personnel pénal paie un lourd tribut à la tuberculose pulmonaire. D'après la statistique de Kermorgant (1), de 1894 à 1899, les transportés. européens et arabes réunis ont été atteints de tuberculose dans la proportion de 14 p. 1000, proportion plus élevée de beaucoup que celle des prisonniers en France, qui est de 6,77 p. 1000 (Brouardel). La tuberculose est moins fréquente parmi les relégués : 8,08 p. 1 000.

Le personnel libre des pénitenciers est aussi gravement atteint. Pendant une période de cinq années, de 1895 à 1899, un effectif moyen de 314 surveillants militaires a fourni annuellement 34 décès par tuberculose, soit 10,8 p. 1000, taux de beaucoup plus élevé que

(1) La propagation de la tuberculose. Commission de la tuberculose, .1900.

celui de la mortalité en France pour la même affection, et cependant les surveillants militaires sont recrutés parmi les anciens sous-officiers, hommes faits, chez lesquels une sélection s'est déjà produite.

DYSENTERIE ET DIARRHÉE. — Ces deux affections jouent un rôle très important dans la pathologie des pénitenciers; elles tiennent à des causes multiples : 1° influences climatériques, refroidissements, etc. : 2° excès alcooliques et parfois qualité défectueuse des aliments ; 3° intervention certaine du paludisme, tout au moins comme cause prédisposante.

Dans ces dernières années, surtout depuis la reprise delatransportation européenne, la diarrhée et la dysenterie sont devenues plus fréquentes, déterminant une morbidité moyenne annuelle de 112 p. 1000 de l'effectif et une mortalité de 13 p. 1000.

On n'observe presque jamais de cas graves dans le personnel libre, mais 1l n’en a pas toujours été ainsi, et à ce point de vue l'hygiène a fait de sensibles progrès. La dysenterie, qui était très commune et même grave à Cayenne, a disparu de cette ville depuis qu'elle est alimentée par l’eau du « Rorota », qui, nous l’avons déjà dit, est d'excellente qualité.

Les hépatites suppurées sont très rares à la Guyane, ce qui semblerait démontrer que ces dysenteries ne sont généralement pas de nature amibienne.

FIÈVRES ÉRUPTIVES; VARIOLE ET VACCINE. — La rougeole est excessivement rare et la scarlatine est inconnue.

La première épidémie de variole remonte à l’année 1870 ; cette épidémie a fait beaucoup de victimes ; antérieurement la maladie était absolument inconnue à la Guyane.

Un arrêté du gouverneur réglemente le service de la vaccination dans la colonie et prévoit des mesures de nature à assurer à toute la population de la Guyane les bénéfices de la vaccination. Nous doutons que cet arrêté soit rigoureusement appliqué en dehors de Cayenne et des pénitenciers. Le vaccin est envoyé de la métropole. rue

MALADIES VÉNÉRIENNES. — Sur 21 333 entrées dans les hôpitaux, de 1897 à 1899, on n’en compte que 415 pour affections vénériennes. La syphilis est rare à la Guyane. Presque tous les marins ou soldats traités pour maladies vénériennes les avaient contractées en France ou à leur passage à la Martinique. C'est ainsi que, en 1898, il n'a été constaté qu'un seul cas de syphilis contractée à la Guyane, et encore le malade avait-il été contaminé par une femme de la Martinique débarquée récemment à Cayenne. Il n’est pas douteux, en raison du mouvement d'émigration qui se fait des Antilles vers la Guyane, qu'avant longtemps Cayenne, en ce qui touche la

vérole, n’aura pas grand’chose à envier aux villes des Antilles, car

les affections vénériennes y sont manifestement en progression.

Les syphilis constatées dans le personnel pénal sont de vieilles affections réchauffées par le climat.

La prostitution n’est, à la Guyane, l'objet d'aucune réglementation. Il serait à désirer que des mesures fussent prises aux points de départ ou de relâche pour empêcher la contamination des contingents destinés à la colonie.

FILARIOSE. — Les manifestations pathologiques déterminées par le filaire nocturne sont excessivement fréquentes à la Guyane et méritent de nous arrêter, car peu d'habitants, quelle que soit leur race, arrivent à un certain âge sans être plus ou moins gravement atteints. L'endémie sévit plus particulièrement chez les hommes sous la forme d’éléphantiasis des bourses, du testicule et de lymphorragies. L'éléphantiasis des jambes s’observe surtout chez les femmes et particulièrement chez les femmes de race colorée. La chylurie n'est pas très rare ; nous n’avons jamais observé d’hémato-chylurie. Les lymphangiectasies et adéno-lymphocèles sont relativement fréquents chez les jeunes gens.

La filariose de l’épididyme et du teslicule est assez fréquente, el c'est, à notre avis, le plus souventà des manifestations de cette nature que l’on a donné le nom d’orchite paludéenne.

Le retour en Europe reste la seule mesure prophylactique et même le seul traitement à opposer aux manifestations de la filariose au début.

LÈPRE. — Parmi les affections de la peau que l'on constate à la Guyane, la lèpre mérite une mention spéciale, car elle constitue un véritable fléau pour cette colonie. Nous estimons qu'il y existe de 300 à 400 lépreux, peut-être même davantage, ce qui, pour une population de 30 000 habitants, les condamnés compris, donne une proportion de 11 à 12 lépreux pour 1000 habitants.

Toutes les classes de la société sont atteintes, et la maladie parail être nettement héréditaire dans plusieurs familles. Les cas d'Européens contaminés ne sont pas rares el, parmi eux, on compte plusieurs condamnés, des sœurs de charité et des surveillants militaires. Sur 30 lépreux inlernés au Maroni en 1899, 11 appartenaient à la race blanche.

La propagation de la lèpre dans la colonie tient à ce fait que les Guyanais, ne croyant pas à la conlagion, ne prennent aucune mesure d'isolement; nombreux sont ceux qui vivent avec les lépreux dans une promiscuité complète. On rencontre couramment au marché et dans les rues de Cayenne des lépreux marchands delégumes, de fruits, de viande ou d'autres comestibles.

Cependant les gouvernants se sont, de tout temps, préoccupés de cette importante question de la contagion. Les premières ordonnances visant la lèpre remontent à l'année 1777. Des léproseries

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