‹ hygiene colonialeChapitre 239 sur 251 · ARMEMENT FRANÇAIS · texte numérisé non relu

ARMEMENT FRANÇAIS

Les navires armés en France, au nombre de 210 à 220, quittent chaque année, en mars, Saint-Malo, Fécamp, Granville, pour se rendre directement sur le grand Banc de Terre-Neuve; l'équipage se compose de 30 à 38 hommes, sous les ordres d'un capitaine au long cours. Ils ont un assez fort tonnage ; construits solidement, ils sont propres, bien tenus; le poste où couchent les hommes est spacieux, bien aéré, il y a à l'arrière un endroit aménagé pour servir de cabinets d’aisances; l’eau potable est la plupart du temps renfermée dans des réservoirs à parois élanches et cimentées. Le coffre à médicaments est suffisamment pourvu, et les médicaments sont en général maniés avec intelligence par le capitaine, qui a souci de la santé de ses hommes el a constamment recours au « médecin de papier ». Grâce à l’ensemble de toutes ces conditions favorables, il y a peu de malades à bord de ces bateaux, et c'est en petit nombre seulement qu'ils seront dirigés sur Saint-Pierre dans le cours de la campagne. À moins d'avaries, à moins de malades à bord, à moins d'une livraison de morues à effectuer, ils ne quittent le Banc que pour retourner en France.

Nous venons de voir qu'on ne saurail, au point de vue des condiions d'hygiène de ces navires, adresser aucun reproche à l'armateur de France. Il n’en est plus ainsi pour l’armateur de Saint-Pierre.

ARMEMENT SAINT-PIERRAIS.

RECRUTEMENT ET TRANSPORT DES PÉCHEURS. — Le recrutement se fait, en hiver, sur les côtes bretonnes par les soins du patron de goélelte, qui compose lui-même son équipage, sans aucun souci de l’élat de santé des hommes qu'il choisit el sans avis médical préalable. C'est également lui qui convient avec chacun

de la somme qui lui sera avancée par l'armateur avant le départ.

Les avances consenties représentent la moilié environ des salaires que pourra gagner le pêcheur pendant la campagne entière; variant de 400 à 600 francs, elles constituent le plus clair de son bénéfice. Il laissera en effet la plus grande partie de cette somme à sa famille, qui aura lLout au moins la vie matérielle assurée pendant sa longue absence. L'autre partie sera absorbée la plupart du temps par les dépenses faites chez l'armateur et par les hibations copieuses pratiquées dans les bars el estaminets.

Après six mois d'un travail rude et périlleux, bien peu rapportent dans leurs foyers une somme minime économisée sur la seconde moitié de leur salaire.

Le Syndicat des armateurs de Saint-Pierre s'efforce de diminuer, de supprimer même les avances qui permettent au pêcheur d'assurer la vie matérielle des siens. Il y arrivera si l'inscription maritime ne s'y oppose pas, el surtout si, à bref délai, ne se dresse devant lui un syndicat des pêcheurs.

Le transport des quelques milliers d'hommes qui chaque année viennent composer les équipages Saint-Pierrais a lieu par des vapeurs quittant Saint-Malo vers la fin de mars. Les pêcheurs s'embarquent sur ces vapeurs sans subir de visite médicale. Parmi ces hommes qui vont être parqués au nombre de 1 200 ou 1 300, dans un faux pont mal aéré, sans couchetles autres que leurs coffres, sans aucune hygiène, il en est qui viennent de quitter leur lit pour satisfaire à l'engagement, à peine convalescents de grippe ou de fièvre typhoïde. D'autres, au dernier degré de la phtisie, sont portés à bord par leurs camarades et viennent mourir à Saint-Pierre, lorsqu'on n’est pas obligé de les jeter à la mer pendant la traversée; tel autre enfin (le fait s'est produit en 1902) embarquera avec un cancer de l'estomac évoluant depuis quinze mois. Depuis mars 1903, époque à laquelle le ministre de la Marine honora de sa présence le départ des « Terre- Novas »,1l a été apporté quelques modifications à cet état de choses : c'est ainsi que l'encombrement est moindre et que la nourriture est meilleure à bord de ces bateaux. Peut-être même arrive-til à Saint- Pierre moins de moribonds, bien qu'il n'existe toujours pas de visite sanitaire au départ.

Je ne parlerai qu'en passant des « lrouvés », ces miséreux qui se hissent à bord sans aucun engagement, sans billet de passage, s'y cachent de leur mieux, et ne révèlent leur présence qu'en cours de lraversée. Sur un seul vapeur, en 1904, on constata, à l’arrivée à Saint-Pierre, la présence de cinquante-huit de ces pauvres diables. Pourrail-il en être ainsi s'il existait avant le départ un contrôle quelconque ?

Dès le premier soir de l'arrivée dans la colonie, le marin couchera à bord de sa goélette, souvent pleine de neige, non encore pourvue

Page 1