MOUVEMENT DE LA POPULATION
blancs et que la race nègre n'y peut pas prospérer (1) était encourageant, d'autant plus que les Berbères ne sont sans doute pas des Sémites comme les Arabes, mais des Japhétiques comme nous.
Mais l'histoire de l'occupation française, qui remonte à trois quarts de siècle, nous fournit des chiffres précis qui nous permettent d'affirmer que notre race peut peupler véritablement la Berbérie.
Pour l'interprétation de ces chiffres, il faut d'abord se souvenir que la colonisation au début n’a procédé que par tâtonnements. On s est longtemps demandé si réellement on occuperait l'Algérie, si on ne se contenterait pas de garder quelques forteresses sur la côte. Cette incertitude faisait que personne ne songeait à s'installer de façon définitive, et qu'en dehors de l'armée la population ne comprenait que quelques célibataires de goûts aventureux. Aussi la mortalité élait-elle forte chez ces émigrants campés dans un pays barbare; jusqu'en 1855, elle dépassait de beaucoup la natalité ; «les cimetières sont les seules colonies toujours croissantes de l'Algérie », disait le général Duvivier.
À partir de 1856, un changement s'opéra : l'excédent des naissances sur les décès fut, depuis lors, constaté chaque année. L'interprétation des tableaux de recensement demande, à vrai dire, certaines précautions. En effet, une loi de naturalisation est intervenue en 1889, déclarant que tout étranger, né en Algérie, devient Français s'il ne réclame pas son ancienne nationalité pendant l'année de sa majorité. Par suite, les chiffres collationnés depuis 1889 comprennent sous le nom de Français des naturalisés qu'il nous faut mettre à part, quand nous voulons savoir si la population d'origine vraiment française s'accroît en Algérie. Nous ne retiendrons donc que les statistiques antérieures à 1889 et portant sur la période de 1872 à 1886. L'excédent annuel des naissances sur les décès a été, pour 1000 habitants :
Chez les Français. Chez les Espagnols. Chez les Italiens.
Derts72 /aML876 er. 5 p. 1 000. 11 p. 1000. 10 p. 1000. De 1876 à 1881...... 5 — 11 — T7 — De 1881 à 1886...... 5,4 — 12 — 8 —
Ces chiffres nous montrent qu'en dehors de l'immigration les naissances assurent à la population française un accroissement normal, mais aussi que les races plus méridionales sont plus prolifiques qu’elle en Algérie. La mortalité des Français en Algérie (23 pour 1000 habitants) est par contre plus basse que celle des Italiens (25 p. 1000), des Espagnols (24), des Juifs indigènes (24). Cela tient surtout aux meilleures habitudes d'hygiène, de propreté et d'alimentation du groupe français.
Les Allemands et les Alsaciens-Lorrains offrent toujours une mortalité supérieure à leur natalité (1343 décès pour 1000 naissances
(1) Les nègres d’Alger, les tribus nègres installées par les Turcs tout autour de la Kabylie, pour maintenir les montagnards, ont disparu presque entièrement,
de 1881 à 1889, 2 494 décès pour 1000 naissances de 1894 à 1900).
Les Juifs indigènes, naturalisés en masse depuis 1872, n'ont pas encore perdu leurs détestables pratiques hygiéniques; aussi, bien qu'ils n'habitent que les villes, offrent-ils une mortalité élevée, 24 p. 1000. La précocité et la fécondité de leurs mariages amènent cependant un accroissement considérable de la population israélite, malgré une immigration presque nulle. De 1872 à 1900, il y a eu annuellement, en moyenne, 1733 naissances pour 1000 décès, soit une augmentation de 22 pour 1000 habitants chaque année. Leur doublement s'opère en trente ans.
La population française, telle qu'elle est constituée aujourd'hui, c'est-à-dire formée par l'excès des naissances du groupe français d'origine, des naturalisés espagnols, italiens, maltais 2t juifs, et par l'immigration des Français et des peuples méditerranéens, ne double qu'en douze ans.
D'après les tableaux de recensement, la population étrangère semble, depuis quelque temps, augmenter bien moins vite. Comme nous l'avons déjà dit, il n’y a là qu'une illusion. Le fait résulte de la loi de 1889, les fils d'étrangers comptant aujourd’hui comme Français. En 1886, il y avait 219 627 Français pour 205212 étrangers. En 1891, 267 672 Français pour 215 793 étrangers. En 1901, 358129 Français en face de 216 919 étrangers.
Ces rapides constatations permettent de conclure que :
1° La Berbérie permet l'acclimatement des Européens, surtout des races méditerranéennes : Espagnols, Italiens. Les Maltais demeurent à part, car ce sont des Sémites,
2° Les races du Nord, tels que les Allemands, ne prospèrent pas en Algérie;
5° La race française réussit à y vivre et à s'y multiplier, quoique moins bien que les races méditerranéennes. Elle a en Algérie une fécondité bien plus grande que dans la mère-patrie.
Les Français du Midi: Provençaux et Languedociens, sont surtout destinés à peupler le littoral où les cultures et le climat ressemblent à ceux de leur pays.
Les Français du Centre ou du Nord réussiront mieux, au contraire, sur les Hauts-Plateaux, où les hivers froid leur rappelleront ceux de France. Ils y souffriront moins aussi de l'été.
Cette distribution géographique des immigrants, bien que non pratiquée par la colonisation officielle, s’est trouvée réalisée bien souvent, et instinctivement, par la colonisation libre.
Il. — PATHOLOGIE SPÉCIALE.
Nous ne signalerons que les maladies qui frappent le plus souvent l'Européen dans la Berbérie. |
Les deux plus grands ennemis de l'Européen en Algérie-Tunisie sont : le paludisme et l'alcoolisme.
PALUDISME. — Le paludisme est très répandu, non seulement dans les plaines et les vallées, mais aussi sur les Hauts-Plateaux. Nulle part il n’affecte plus de gravité que dans les oasis sahariennes. IL est moins fréquent en Tunisie qu'en Algérie. C'est à Constantine que Lavéran découvrit en 1880 le Plasmodium, agent du paludisme. Ilest propagé par les Anopheles maculipennis, Anopheles algeriensis, Pyretophorus myzomyifacies, Pyretophorus Sergentii, et, dans le Sahara, par le Pyretophorus Chaudoyei. Le réservoir de virus est constitué par les indigènes qui sont souvent cachectiques, ou bien infectés sans grandes manifestations morbides, ce qui ne rend leur voisinage que plus dangereux pour les Européens. On ne peut pas dresser de statistique, ni de carte de distribution géographique du paludisme en Algérie et Tunisie : ce serait faire une œuvre vaine, attendu que suivant les pluies printanières, variables chaque année pour chaque localité, les gîtes à Anophélines sont plus ou moins importants. D'autre part, les indigènes et les anciens infectés, réservoir du virus, peuvent se trouver plus ‘ou moins rapprochés des habitations européennes. On peut seulement dire que les grandes villes, où les Anophélines manquent, sont indemnes de paludisme.
L’intensité du paludisme varie en somme beaucoup d’une année à l’autre, et, depuis les premiers jours de la conquête, on peut dire qu'il a presque partout notablement diminué.
Il faut attribuer sa décroissance au progrès des cultures, qui ont drainé et asséché des territoires marécageux, à l'usage de la quinine répandu par Maillot et à la meilleure hygiène générale. Cependant, sur certains points, le pourcentage du paludisme indigène, qui commande celui des Européens, atteint encore 100.p. 100. Dans des régions assainies, des retours offensifs ont lieu. Enfin l'établissement de colons dans des pays arides et désolés, où leurs travaux ont apporté la fertilité avec l’eau, y a fait naître le paludisme, absent jusqu'à eux.
On a prétendu que le paludisme n’était pas grave, parce qu'il était rarement mortel en Algérie. En effet, les accès pernicieux sont bien moins fréquents que les autres formes du paludisme dans la Nord- Afrique, mais la tierce maligne, la quarte ou la tierce bénigne accomplissent une besogne lente et sourde qui produit autant de ravages que les accès tropicaux à grand fracas. Si ces formes de fièvres n’emportent pas le malade sur le coup, elles lui laissent, par la répétition inéluctable des accès, un état de cachexie auquel parti: cipent tous les organes et toutes les fonctions. L'anémie qu'entraîne la destruction d'une énorme quantité de globules rouges se complique de lésions graves des éléments nobles de tous les viscères. Le marasme de l'organisme fait alors le lit à toutes les infections, à toutes les maladies intercurrentes, et tel malade qui semble mourir
de pneumonie ou d'une néphrite succombe en réalité à son vieux paludisme non guéri. De plus, toutes les heures passées à grelotter la fièvre sont « volées » au travail estival, qui est le gros labeur de la campagne. Déchéance de l'organisme, perte de temps, perte d'argent, voilà le bilan de la fièvre la plus bénigne.
Nous renvoyons à l'article « Paludisme » (1) pour l'étude détaillée de la prophylaxie de cette maladie. Nous tenons seulement à insister ici sur ce fait que, si la cure du paludisme est chose longue, quoique sûre, la prévention en est facile et efficace, à condition d’être appliquée avec une grande rigueur. Les mesures antilarvaires sont souvent pratiquables en Algérie-Tunisie, pays sec en été; la défense mécanique ajoute même au confort général et offre l'avantage de s'opposer à l'entrée dans les maisons de beaucoup d’autres Insectes gênants, et en particulier des Mouches; enfin la cure quinique par les petites doses journalières (de 25 à 30 centigrammes), ne fatiguant point l'estomac, est fort bien supportée. L'État fournit à bon compte aux communes de très bonne quinine vendue au prix.coûtant aux colons et indigènes et donnée aux indigents. Le sulfate de quinine revient ainsi au colon en moyenne à 5 centimes et demi le gramme, grâce à l'excellente mesure prise par l'État sur l'initiative du D'Trabut.
La question de l’immunité acquise contre le paludisme n'est pas tranchée. Cependant il semble bien qu'un malade qui s’est bien guéri par un long séjour, dépassant plusieurs années, dans un pays non fiévreux, peut être devenu, de ce chef, absolument réfractaire au paludisme. Des personnes qui, atteintes par les fièvres pendant leur enfance en Vendée ou à Rochefort, et, après une guérison consolidée en pays sain, immigrent en Algérie-Tunisie, ne contractent point le paludisme dans des localités où les autres habitants tombent tous malades.
ALCOOLISME. — L'alcoolisme devient très vite plus grave sous le climat de la Nord-Afrique qu'en France. Les vins algériens et tunisiens, quoique très chargés en alcool, ne semblent pas devoir être incriminés : ils sont rarement falsifiés et ne sont bus, d'une façon tout à fait générale, qu'aux repas. Il est exceptionnel de voir des ouvriers buvant du vin dans la journée, comme en d’autres pays. Par contre, le danger paraît venir de l’abus des liqueurs, de l’absinthe surtout. L'apéritif, dont elle forme toujours la base, avec son succédané le vermouth, est passé dans les mœurs, et 1l serait aussi malséant de refuser dans un village l'offre d’un « verre » que chez un hôte indigène de repousser la minuscule tasse de café. Chez les Espagnols, l’anisette ou aguardiente, obtenue en général par macération de racines d’anis ou de fruits d'anis étoilé dans des alcools de mauvaise qualité et vendue à très bas prix, remplace l’absinthe avec désavantage. Ces boissons
(1) Voy. fase. XVIII du Traité d'hygiène de BrouArDeL, CHANTEMESSE et Mosxy.