III. — Effets favorables des boissons alcooliques
a) Stimulation. — Les boissons alcooliques l’emportent sur toutes les autres substances d’action similaire par la
(i) A. Riche, Comptes-rendus du Conseil d'hygiène de la Seine,
4 janvier-i®»’ mars 1901. , \
rapidité et l’intensité de la stimulation qu’elles déterminent. Mais leur action est suivie d’une dépression non moins marquée ; de telle sorte qu’elles doivent être données au moment même de l’exécution d’un travail à effectuer. Dans ces conditions, elles peuvent rendre des services.
b) Alimentation. — L’alcool est-il un aliment? C’est la première question à résoudre, puisque l’alcool est l’élément caractéristique des boissons alcooliques.
L’alcool s’élimine en partie de l’organisme (3 à 10 p. 100 d’après Bodlander). Le reste serait oxydé dans les tissus.
Son action sur les échanges respiratoires est fort controversée. Les uns (Baer, Rumpf, Bodlander) concluent à une diminution des échanges respiratoires ; les autres (Zuntz et Wolpert) estiment que la modification en plus est à peine appréciable. L’alcool pourrait donc être considéré comme un aliment respiratoire au titre de la graisse des hydrocarbures. Il est une source d’énergie utilisable, mais la substitution de l’alcool au sucre dans l’alimentation est désavantageuse à tous les points de vue, car elle a pour conséquence une diminution de la valeur du travail’ fourni et un plus faible entretien deTindividu (Chauveau) (i).
L’alcool brûlé épargne peut-être une quantité équivalente de graisse (Zuntz, Rosemarie, Henri Jean) qui permet à son tour d’épargner l’albumine (Munck^ Neumann). Quoi qu’il en soit, l’alcool ne peut pas être employé comme aliment, car si, ne considérant plus isolément son action sur les échanges nutritifs, on tient compte de son influence sur la digestion, le système nerveux, les fonctions cérébrales, on voit que ses inconvénients sont de beaucoup plus forts que ses avantages : nous le verrons plus loin. Ceci s’applique à l’alcool pur, aux boissons spiritueuses, eaux-devie, etc..., mais ne s’applique pas au vin, à la bière, au cidre.
^i) Académie des sciences, janvier 1901,
AJJMENTATION. — LES BOISSONS
La bière possède une véritable valeur nutritive g“râce à son contenu en sucre et en albumine : i litre de bière renferme la même quantité d’albumine que 6o g-r. de pain et la même quantité d’hydrocarbure que i5o g-r. du même aliment. Elle est plus nourrissante que le cidre à cause de sa richesse en extrait, en sels, en matières albuminoïdes et en hydrocarbones. Les individus bileux et nerveux la supportent mieux qùele vin. Grâce au houblon elle est diurétique. Elle est déplus tonique, apaise la soif et éparg-ne les sueurs. Son usage fréquent dans la zone torride n’aurait que des avantages si elle était consommée avec mesure et si elle n’était pas frelatée.
Mais le vin est encore la boisson préférable. Si, par sa contenance moyenne en matières albuminoïdes, sucrées et grasses; il représente un aliment un peu moins riche que la bière, il y a dans le vin une complexité de substances toutes utiles que rien ne peut remplacer. Son arôme, sa saveur en font le breuvage de choix, à condition qu’on ait affaire à du vin naturel, non surchargé d’alcool et que la quantité nécessaire ne soit pas dépassée.
Les vins du Midi sont forts, généreux et stimulants. Le vin de Bourgogne relève rapidement les forces, mais il porte à la tête. Le vin de Bordeaux agit moins sur la tête; il est aisément supporté par l’estomac. Le vin de Champagne est très utile aux convalescents; il excite les fonctions urinaires.
En règle générale, le vin rouge est préférable aux vins blancs. Il est difficile de dire la quantité exacte de vin qu’un Européen peut boire, car elle varie forcément avec l’état des organes, avec lage, la race, la profession, le genre de vie, la somme de travail exécuté, etc. Toutes choses égales d’ailleurs la quantité absorbée sera moindre que dans les pays tempérés et froids parce que la somme de travail et de chaleur à fournir est moindre et parce que l’estomac est moins tolérant.
Dans tous les cas, le travailleur, ne peut, sans de sérieux inconvénients, dépasser la dose d’un litre par jour. Pour les autres, gens de bureau à vie sédentaire, la dose, naoyenne de 1/2 litre est très suffisante. Au delà de ces limites l’usage du vin devient un abus et équivaut à la consommation journalière d’alcool pur. Il conduit aux accidents de l’œnilisme ou de l’alcoolisme.
Dans aucun cas on ne peut suppléer à l’insuffisance de quantités de vin par les distributions d’alcool. Mieux vaut se contenter de deux verres à bordeaux de vin ou ne boire ni alcool ni vin.
Dans ces limites et avec de bonnes qualités, le vin doit faire partie de l’alimentation des Européens dans la zone torride. Il apporte des éléments nutritifs. Il peut être salutaire suivant la maxime de l’Ecole de Salerne :
Meilleur est le vin, meilleures sont les humeurs.
L’abus et l’usage continu, répété, des eaux-de-vie, liqueurs, apéritifs, l’usage excessif du vin, la consommation de vins ou de bières de mauvaise qualité provoquent des désordres très graves de l’organisme dans tous les climats (i). Mais dans la zone chaude ces désordres se produisent avec une rapidité déconcertante et sont trop souvent irréparables, frappant à la tête et au ventre.
C’est Talcool, l’élément essentiel et caractéristique de ces boissons, qui est aussi l’agent principal de ces graves désordres dont on peut dire qu’ils font obstacle à la colonisation en détruisant les populations des pays ouverts à l’exploitation européenne. Il décime à la fois les colonisateurs et les colonisés, frappant les têtes qui dirigent et paralysant les bras qui exécutent.
(i) L. F. L. Bergeret, l’Alcoolisme^ dangers et inconvénients pour les individus, la famille, et la société. Paris, 1889 (Bibliothèque scientifique contemporaine).
Il J a lieu d’examiner successivement les accidents occasionnés :
lo Parles alcools de toutes sortes (ces accidents constituent V alcoolisme) ;
2° Par les spiritueux additionnés de substances aromatiques ou d’essences (accidents que nous désig'nerons, avec Lancereaux, sous le nom global à' absinthisme)',
3° Par l’abus ou la mauvaise qualité du vin (accidents désignés sous le nom à’ œnilisme).
a) Alcoolisme (ou action nocive des alcools de toutes sortes, sans essences). — Le degré de toxicité des boissons alcooliques varie avec la nature des alcools et la quantité des impuretés qu’ils contiennent. Les eaux-de-vie provenant de la distillation de moûts sucrés préalablement fermentés contiennent :
De l’alcool éthjlique;
— — propjlique ;
— — butylique;
— — amylique.
Les eaux-de-vie de grains, de riz, de fruits, etc., ne sont qu’un mélange de ces alcools additionnés d’un certain nombre de substances dites secondaires, mais dont quelquesunes, telles que le faifurol (aldéhyde pyromucique), l’aldéhyde salicylique, le salicylate de méthyle, l’éther acétique, etc., sont fort nocives.
La forme chronique des accidents de l’alcoolisme nous intéresse plus particulièrement.
Prises en bloc ces différentes substances, associées en proportions variables, déterminent des troubles multiples atteignant tous les appareils organiques. Leurs principaux effets portent sur le système nerveux et se manifestent par l’analgésie symétrique, un léger tremblement musculaire auquel succède plus tard l’impuissance musculaire.
L’équilibre des facultés est troublé par des insommies, des cauchemars, des accès de délire, des hallucinations. Les
accès de délire maniaque, mélancolique ou stupide se prolongent et tendent à la dépression mentale. Le malade, s’il ne succombe pas à la phtisie, à la dysenterie, au coup de chaleur ou à l’accès pernicieux qui le guettent, tombe dans un état d’abrutissement progressif. Le moindre degré est l’affaiblissement de la puissance intellectuelle, la dépression morale, l’inaptitude au travail, la mélancolie, l’hypocondrie, l’amertume et l’aigreur dans les relations rendues chaque jour plus difficiles, au grand préjudice des affaires publiques et privées.
Il en est qui deviennent des délirants persécutés ou persécuteurs. Après le système nerveux, c’est le système digestif qui est le plus menacé dans toutes ses parties . Déjà troublée par la seule action du climat chaud, la digestion devient très laborieuse, s’accompagne de pyrosis. L’action topique de l’alcool sur la muqueuse de l’estomac se traduit par de la congestion dont l’intensité est proportionnelle à la concentration en alcool du breuvage absorbé. Elle est accompagnée d’une sécrétion abondante de mucus provenant principalement de la région pylorique. Cette couche de mucus isole les aliments et diminue l’action du suc gastrique. D’autre part, la pepsine est contractée par l’alcool et les peptoncs sont précipités. La digestion, déjà entravée par la diminution de Ta eide chlorhydrique, conséquence du climat, se trouve diminuée par l’altération de tous les sucs digestifs. Il en résulte une fatigue causée par l’acte de la digestion, du ballonnement de l’estomac, de l’anorexie, des borborygmes, des vomissements pituiteux au réveil : les intestins, recevant des aliments mal digérés, traduiront leur fatigue par de l’embarras gastrique, de la diarrhée, ou, très souvent, par de la constipation.
Le foie est augmenté de volume, congestionné; la polycholie s’accentue : le foie et le pancréas, rapidement insuffisants, tendent à la dégénérescence graisseuse. La même dégénérescence envahit aussi le système artériel. Une dysen-
ALIMENTATION. — LES BOISSONS
terie accidentelle sera facilement le point de départ d’une hépatite suppurée dans le foie ainsi altéré.
(( L’abus ou simplement Tusag-e intempestif habituel des boissons alcooliques, causes avérées d’inflammation scléreuse du foie dans nos pays, ont été considérés par tous les auteurs comme des éléments morbifiques d’une redoutable puissance en matière de dysenterie et d’hépatite suppurative dansles régions intertropicales. Les exemples cliniques
ne manquentpas Peu d’Européens font
un séjour prolongé dans les pays chauds sans y subir, sous l’influence du climat, de l’infection malarienne, d’un régime vicieux ou à' un certain degré d'alcoolisme, une ou plusieurs attaques de congestion hépatique aiguë qui finissent par aboutir à une stase chronique des systèmes sanguin et biliaire du foie avec ou sans stéatose.
« Cet état, auquel les médecins du commencement de ce siècle donnaient le nom exact d’engorgement, peut aussi s’établir insidieusement, sans grand tapage sympomatique, être en un mot chronique d’emblée (i). »
La prédisposition des alcooliques aux abcès du foie est attestée par la généralité des auteurs et observateurs (Kelsch et Kiener, Bristave, Gallard, Morehead, Legrand, etc., etc.). Waring a constaté des habitudes d’ivresse dans 65 p. loo des cas d’abcès du foie qu’il a relevés. Le D*" Legrand, en Nouvelle-Calédonie, a établi le parallélisme de courbe d’accroissement des maladies du foie et de la consommation de l’alcool.
On a dit, avec quelque raison, que l’alcool est pour l’hépatite suppurée des pays chauds ce qu’il est pour la cirrhose et le foie gras dans les climats froids.
La situation physiologique troublée du début dans les voies digestives peut favoriser la pullulation des germes
(i) L. Bertrand et J. Fontan, Traité de l'hépatite suppurée des pays chauds. Paris, 1896, pp. iGoet 184.
microbiens venus du dehors. Les digestions ralenties de l’estomac ont envoyé dans l’intestin un bol alimentaire suracidifié qui, par l’irritation qu’il détermine sur la muqueuse intestinale provoque de l’entéralgie. Si la bile, suffisamment alcaline et abondante, n’arrive pas, s’il y a stase biliaire, la digestion intestinale ne se fait pas. La conséquence sera une diarrhée lientérique alternant avec une constipation que favorisent la diminution des sécrétions intestinales et l’accroissement des sueurs. Bientôt les sucs intestinaux s’altèrent, l’alcalinisation du bol stomacal est insuffisante et à la constipation s’ajoute cette irritation chronique de la muqueuse du gros intestin qui porte le nom de colite muco-membraneuse si fréquente chez les coloniaux intempérants.
Les microorganismes infectieux, dont la pullulation a été favorisée par le mauvais état des voies digestives vont trouver une muqueuse altérée et désormais franchissable pour eux : d’où la fréquence des maladies générales infectieuses, fièvre jaune, choléra, fièvre typho-malarienne, fièvre bilieuse hématurique, chez les alcooliques des pays chauds. C’est un fait connu que les plus graves des pyrexies infectieuses des pays chauds frappent d’abord les intempérants.
Ainsi l’alcool est non seulement un obstacle à l’acclimatation par les troubles nerveux et digestifs passagers qu’il détermine, mais encore il expose à des maladies mentales irréparables, aux hépatites, à la dysenterie et prédispose aux plus graves maladies infectieuses (i).
(i) Tous les alcools n’ont pas une action deslructive égale. II y a des degrés dans leur nocivité : accidents légers avec l’alcool vinique plus intenses avec l’alcool de maïs, maximum d' intensité aytc l’alcool de betterave. La rectification des alcools de toute nature réduit leur nocivité au minimum en les ramenant à celle de l’alcool éthjlique. La rectification qui produit ce résultat favorable a pour effet principal d’enlever aux alcools dits supérieurs une de ses impuretés les plus dangereuses, le furfurol (ou huile de son) qui se rencontre dans les alcools de grain (alcools d’industrie) et accidentellement dans les alcools naturels de vin.
La propriété essentielle du furfurol est épileptisante (Laborde) (Voir Bulletin de la société de médecine publique,\?>^q,ŸŸ' •
ALLMENTATION. - LES BOISSONS
Si, dans les pays froids ou tempérés, la marche de l’alcoolisme est lente et si plusieurs années s’écoulent avantque les intoxiqués passent de la phase d’excitation à la phase de dépression, il n’en est pas ainsi dans les rég'ions tropicales où l’évolution est rapide, où l’alcoolisme « g'alope » autant parce que la masse des boissons ing-érées est plus g-rande que parce qu’il s’exerce sur des organes dont le fonctionnement et l’intég-rité sont compromis déjà par l’action climatérique. L’évolution ne se compte pas par années, mais par mois (i).
b) Absinthisme. — Phénomènes morbides de Vabsinihisrne. — Les effets occasionnés par l’absinthe et par toutes les Jouissons avec essences (amers, apéritifs, liqueurs diverses, etc.) sont compris sous cette dénomination générale.
Les boissons avec essences vont chaque jour croissant en nombre et en nocivité. Ce sont les premiers échantillons de l’industrie européenne qui pénètrent dans les pays colonisés, servant aux échang-es, exaltant l’entrain au travail des ouvriers indig'ènes, viciant leurs g’oûts, détruisant la race.
Pour répondre au besoin de liqueurs fortes, créé artificiellement chez les indig'ènes, l’industrie fabrique des boissons à essences renforcées qui se débitent couramment dans les comptoirs des possessions tropicales des nations européennes (2).
Les phénomènes particuliers que ces boissons provoquent sont différents de ceux que produisent les autres boissons alcooliques. Ils sont dus aux essences spéciales qu’elles contiennent ainsi qu’on l’a démontré par l’expérimentation
(1) J’ai vu de jeunes officiers, brillamment doués sous tous les rapports, sombrer dans l’alcoolisme quelques mois à peine après leur arrivée à la Guadeloupe ou en Cochinchine.
(2) L’ingestion accidentelle d’nn de ces breuvages, vendus au Gabon (Libreville), causa de graves accidents d’absinthisme aiguparmi les passagers d’un navire d’émigrants « Le Nantes », c[ue je convoyais en Nouvelle-Calédonie, en qualité de commissaire du gouvernement (i884)«
vr
directe. Leurs caractères varient suivant qu’il s’ag-it de l’absinthisme aigu, de l’absinthisme chronique ou de l’absinthisme héréditaire.
U absinthisme aigu, assez rare, offre le tableau symptomatique d’une crise épileptique ou hystérique.
V absinthisme chronique intéresse la sensibilité, la motilité et les facultés mentales.
L’individu en proie à l’absinthisme chronique passe par deux phases successives : i® la première, pJiase d’excitation, caractérisée par l’hyperalgésie, les cauchemars, les hallucinations, le délire ; 20 la deuxième, phase de dépression, par la paralysie, la diminution des facultés mentales, l’incontinence des matières, l’abrutissement progressif.
La deuxième phase arrive rapidement sous l’effet des désordres nutritifs qu’occasionnent les climats chauds. Les maladies intercurrentes peuvent surprendre l’intoxiqué à tout instant. Une exposition au soleil suffit pour provoquer des accidents rapidement mortels.
Parmi les produits, de provenance végétale ou fabriqués de toutes pièces, qui entrent dans la composition de bon nombre de boissons à essences des plus en vogue (bitters, vermouths, etc., etc.) et qui jouent un rôle dans ces accidents il convient de citer au premier rang : Valdéhyde salicylique (retirée de l’essence de la « reine des prés )))> doué d’une odeur aromatique pénétrante, à action épileptisante comme l’essence d’absinthe; le salicylate de méthyle, d’odeur forte et assez agréable, à action convulsivante tétaniforme; Valdéhyde cinnamique, à action tétanisante; les benzoates d’amyle et de méthyle, V acétate et les batyrates d’amyle, les succinat es, formiat.es ^ malate, valérianate, a œnanthilate d’éthyle, etc., etc., les essencesbouquets de wisky, de gin, de sherry-brandy, de rhum, de cognac, de chartreuse, d’anisette, de bénédictine, etc., etc., les bouquets ou huiles de vin ou huile essentielle de vin, produit de l’oxydation par l’acide nitrique d’huile de coco.
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de beurre de vache, d’huile de ricin ou autres matières g^rasses (Ch. Girard). Ce produit, d’un parfum très pénétrant, détermine rapidement des phénomènes de collapsus et d’asphyxie.
Il y a aussi les poudres d’extraits concentrés d’une activité telle qu’avec un demi-kilog. d’extrait on peut fabriquer de 4oo à 5oo litres de liqueur.
Ainsi la préparation des liqueurs fines, superfines, etc., a pour hase l’alcool avec ses propriétés plus ou moins toxiques additionné des essences ou bouquets qui donnent le maximum de toxicité.
L’absinthe tient une bonne place parmi ces poisons. Les essences qui la composent forment deux groupes :
ler groupe : épileptisant : essence d’absinthe, hysope, fenouil ;
2« groupe: stupéfiant : anis, angélique, badiane, origan, menthe.
L’essence d’absinthe peut, à elle seule, produire l’attaque épileptiforme. Il en est d’autres, telles que Vessence de noyau J V arquebuse, boisson populaire, considérées comme inoffensives, qui ne sont rien moins que des poisons très dangereux. Si les résultats expérimentaux paraissent disproportionnés avec les effets ordinaires produits sur le buveur, cependant il est certain que, sur l’homme, buveur habituel, ces effets s’ajoutent chaque jour, se superposent, et se manifestent après un temps plus ou moins long, suivant le degré de résistance individuelle et la dose journalière absorbée. Des accidents aigus, produits par une cause quelconque, peuvent précipiter le dénouement.
c) Œnilisme. — Si un grand nombre de vins naturels, peu acides, peu chargés en alcool et en sels de potasse ne sont pas nuisibles pris modérément, il n’en est pas de même des vins acidifiés plâtrés ou alcoolisés dans le but d’assurer leur conservation tels que le sont les vins d’exportation envoyés dans la zone tropicale. Ces vins pris en excès (de
2 à 3 litres par jour) et d’une façon continue eng-endrent des troubles nerveux, dépendant de l’action de l’alcool et surtout dans les pays chauds, considération fort importante pour le colon européen, des désordres g*raves de l’estomac et du foie.
Laissons de côté l’intoxication aiguë, l’ivresse occasionnée par l’ingestion d’une quantité considérable de vin, ivresse plus particulièrement caractérisée par des mouvements de colère et de violence ou de profonde tristesse avec les vins de mauvaise qualité, l’ivresse gaie avec du bon vin.
L’intoxication chronique nous intéresse davantage, car c’est elle qui se présente le plus fréquemment parmi les colons qui, sous le prétexte de combattre l’anémie tropicale ou d’éviter les dangers d’une eau suspecte, absorbent à chaque repas des quantités considérables de vin pur.
Le buveur de vin, avec sa face enluminée, son regard fixe et hébété, ses lèvres tremblantes, a un mauvais appareil digestif. Son appétit est faible, la langue est chargée ; il a du pyrosis, de la brûlure à l’estomac, de la pituite matinale, blanche ou plutôt verdâtre, abondamment bilieuse. 11 a les symptômes d’une véritable gastrite. L’intestin résiste quelque temps, mais la dyspepsie stomacale entraîne bientôt la constipation et la colite muco-membraneuse. La rate et le foie se congestionnent ; l’hypermégalie hépatique avec teinte subictérique des téguments se transforme bien vite, sous l’effet du climat et de la sédentarité, en cirrhose hypertrophique, plus souvent encore qu’en cirrhose atrophique.
La peau se colore ; des veinosités sous-cutanées se montrent ainsi que de l’œdème et de l’érythème polymorphe.
Les troubles nerveux sont le plus souvent de l’insomnie, des cauchemars, des bourdonnements, des fourmillements, une légère hyperesthésie, du tremblement se manifestant principalement quand le buveur parle ou rit. Le tableau final est représenté par le délirium tremens plus fréquent
ALIMENTATION. — LES BOISSONS
chez Vœnilique que chez V absinthique ou \' alcoolique.
Le délire de l’œiiilique peut aller en s’agg'ravant lentement avec de la loquacité, de la perte de la sensibilité et de la mémoire, des hallucinations terrifiantes.
Dans les pays chauds, la marche de la maladie est souvent interrompue par des affections intercurrentes, par des infections que favorise l’état du tube digestif et qui mettent rapidement fin à l’existence de l’œnilique.
Agents de V œnilisme. — Les vins de mauvaise qualité produisent plus particulièrement ces effets ; mais il faut bien savoir que le vin naturel pris en excès peut aussi en produire de semblables s’il est pris à jeun. Il n’y a pas d’inconvénient pour un travailleur bien portant, à boire par jour, aux repas^ une bouteille de 7b centilitres de vin naturel, ou bien i à 2 litres de bière non frelatée. Mais il y aura danger à dépasser cette mesure, car celui qui absorbe I litre de vin à 12 degrés absorbe journellement 120 centim. cubes d’alcool pur à /oo^, soit l’équivalent de 3oo gr. d’eau-de-vie.
Comme l’alcool éthylique le plus pur, le vin surchargé d’alcool peut, à des degrés divers, engendrer l’alcoolisme : c’est surtout une question de quantité. Les alcools impurs et les liqueurs à essences y ajoutent les attaques apoplectiformes, la folie homicide. Les uns et les autres prédisposent aux maladies infectieuses et aux dégénérescences de l’appareil digestif et du système nerveux.
Malheureusement nous avons vu que les alcools et les vins impurs sont les plus nombreux et leur nombre s’accroît chaque jour.
Consommation de V alcool en France. — Le nombre des consommateurs et des victimes s’accroît parallèlement et aussi la quantité absorbée par chacun.
En Europe, la consommation de l’alcool sous toutes les formes suit une progression terrifiante. De i litre et 1/2 par tête et par an, elle dépasse de nos jours la moyenne de
4 litres 1/2 par an. Les ravag-es de l’alcoolisme se répandent dans toutes les classes sociales, dans les deux sexes, et même dans l’enfance. Le plus souvent, les enfants reçoivent en héritage l’alcoolisme de leurs parents, qui se traduit par des tares de dégénérescence. Dans le Calvados, pays d’alcoolisme, la mortinatalité et la mortalité infantile ont augmenté de 28 p. 100. La moyenne des naissances est descendue de 28 p. 100 en 1880 à 19 p. 100 en i8g4 (Barthès). Par contre, celle des décès, au lieu de 22 p. 100 en 1880, atteignait 28 p. 100 en 1896. En somme, le résultat de l’alcoolisme ou des maladies qu’il entraîne se traduit, pour 200 localités visitées par le D‘’ Barthès, par une diminution de 5ooo h. en i5 années.
Le D** du Hamel prétend que les 2/8 des épileptiques sont issus de parents ivrognes. Sur mille enfants, entrés àBicêtre pour idiotie, imbécillité, épilepsie, le Bourneville a relevé l’alcoolisme chez les pères de 471 enfants, chez les mères de 84 enfants, chez les pères et mères de 65 enfants.
d) Consommation de Valcool dans les colonies françaises. — Ce fléau ne fait pas de moindres ravages dans les colonies, où il se propage avec la civilisation européenne.
On ne saurait s’en étonner lorsqu’on connaît les habitudes que les Européens avaient déjà, pour le plus grand nombre, dans leur pays d’origine, et qui vont s’aggraver encore dans cette vie coloniale sous l’effet de l’oisiveté, de la chaleur, à la faveur des invitations répétées et de la tentation qu’exerce une boisson fraîche. H y a mille prétextes pour boire aux colonies. Les débits de boisson se multiplient dans une proportion extraordinaire. Chaque marchand de comestibles, de denrées alimentaires est doublé d’un débitant de liqueurs. Les traitants vendent tous des boissons en gros et en détail. Et quelles boissons (i)!
(i) Elles méritent bien le nom de iord-boyauæ, celles qui sontvendufs en gros ou au détail aux populations indigènes. Combien de lois ai-je
G. Reynaud. Hygiène coloniale. II. — 16
278 ALIMENTATION. — LES BOISSONS
Ces mœurs gagnent les indigènes qu’elles tuent en grand fl nombre. fl
Nous avons déjà vu qu’à la Guadeloupe la consommation fl annuelle de rhum s’élève à 2.5oo.ooo litres par an pour fl 1 5b. 000 hab., soit 16 litres par habitant et par an (i). -J
En Nouvelle-Calédonie la consommation de l’alcool suit une progression effrayante. « Pour une population euro- ^ péenne de ig.oàS habitants libres et forçats {recensement ^ de 188 y), il a été consommé dans le cours de cette année pour une valeur de 2.o45.363 francs de vins et alcools auxquels il convient d’ajouter le rhum produit par la colonie et ^ la quantité de bières fortement alcoolisées dont il se fait un débit considérable dans toute l’île (2). » En 1888 et en 1889, l’importation des boissons a été sensiblement la même avec un léger fléchissement en 1889 par suite de l’interdiction de vendre des boissons alcooliques aux Canaques. Si on élimine du chiffre de 2.o45.363 fr. le vin introduit pour la valeur de i. 533. 240 frs., il reste encore pour 492.000 fr. d’alcools véritables (gin, cognac, wisky, absinthe, bitter, vermouth, etc.), représentant en quantité un total de 149.344 litres consommés par 19.053 habitants (forçats compris), soit par tête une moyenne de 7 litres 80, de boissons à essences (dont plus de 2 litres d’absinthe), auxquels il faut ajouter environ i5o litres par an et par habitant de vin fortement alcoolisé. Un des résultats de cette énorme consommation , c’est l’extrême fréquence des maladies du foie en Nouvelle-Calédonie qui possède cependant un climat remarquablement salubre. A l’hôpital de Numbo (Nouvelle-Calédonie), du i®** janvier 1888 au
vu, en Nouvelle-Calédonie et aussi au Gabon, les indigènes apporter quelques légumes des tarots, des ignames, en échange de l'eau-de-vie renforcée avec des essences, ou des piments.
(1) En 1879, j’ai compté dans l’hospice des aliénés de Saint-Claude (Guadeloupe), 5o p. 100 d’aliénés alcooliques, hommes ou femmes.
(2) D‘‘ Legrand, Hépatite suppurative en Nouvelle-Calédonie {Archives de médecine navale et coloniale, nov. 1891).
i®*” octobre 1890, sur i835 entrées ayant occasionné i85 décès, le D** Legrand a relevé :
Hépatite avec abcès.... 26 cas donnant i5 décès.
— sans abcès.. .34 — — o —
Congestion du foie.... 26 — — o —
Cirrhose du foie 32 — — 10 —
Les autres colonies françaises donnent lieu à des constatations analogues.
A Madagascar J en 1897, sur un effectif militaire de 4i 20 Européens, parmi les entrées aux hôpitaux on en relève :
10 pour troubles intellectuels.
7 — alcoolisme chronique.
6 — néphrite.
4 — épilepsie.
4 — congestion cérébrale.
5i — congestion du foie.
En 1897, au Tonkin, il a été importé pour :