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CHAPITRE II

DES ORGANES AFFECTÉS DE PRÉFÉRENCE PAR LES TRAVAUX EXCESSIFS DE L'ESPRIT

Le ystème nerveux général; — !>■• cerveau el es dépendances; — Le système digestif; — L'appareil biliaire; — L'appareil urinaire;

— L'ouïe et la vision.

Le système nerveux général. — S'il est un fait positif en pathologie, c'est que toutes les causes capables de produire l'irritation et l'inflammation commencent par exciter et augmenter la sensibilité. La propagation synergique de l'irritation nerveuse est par cela même singulièrement remarquable dans la constitution objet de ces études. C'est donc sur le système nerveux, en général et primitivement, qu'agissent toutes les causes de maladies. Or, quand ce système a acquis une prédominance exclusive et contre nature, que l'économie est, pour ainsi dire, saturée d'irritabilité, il est évident que tous les organes où il se distribue, doivent être dans un état d'imminence morbide, et très disposés à toutes les affections pathologiques. C'est précisément ce qui arrive chez beaucoup d'artistes, de gens de lettres, d'hommes d'État, etc., livrés aux tyranniques préoccupations de l'esprit. Cependant il y a des organes

qui semblent plus exposés à Faction de ces causes, et sur lesquels il convient de fixer l'attention.

Le cerveau et ses dépendances. Le premier rang est dû au cerveau et à ses dépendances, l'incontestable suprématie de cet appareil est la même dans toutes les modifications qu'éprouve l'économie. Mais cette supériorité et les dangers qu'elle entraîne, sont augmentés par l'excessive activité à laquelle l'encéphale est soumis. Certainement c'est dans le cerveau etdans ses actes qu'il faut chercher la source des jouissances, l'instrument des ineffables plaisirs, des inconcevables délices des hommes qui ne vivent que par la pensée; malheureusement c'est aussi là que se trouve le véritable atrium mortis, l'origine des maux auxquels ils sont exposés. Qu'on veuille bien se rappeler la haute importance des fonctions du cerveau, l'étendue de ses relations, l'énergie, la diversité de ses rapports sympathiques, et l'on ne s'étonnera plus du nombre, de la variété, de la gravité des maladies qu'entraîne son extrême et persévérante excitation. L'intégrité de ses fonctions fait la base de la santé ; hors de là, tout est désordre. Il fautencore remarquer qu'il existe une foule de nuances dans les altérations de l'encéphale, nuances souvent inappréciables, car nous nejugeons et ne reconnaissons que les extrêmes. On comprend facilement que la méditation assidue, la contention de l'esprit, qui tendent les ressorts de la pensée, qui absorbent la vie, qui la dévorent par

fractions, tenant sans cesse les forces cérébrales dans un état de surexcitation, finissent par déterminer une disposition inflammatoire, ou bien un affaiblissement général, causes de graves altérations. Ces altérations sont tantôt lentes, tantôt rapides; c'est ce qu'il ne faut jamais perdre de vue. Les irritations latentes, les inflammations sourdes, les congestions partielles, les ramollissements de plusieurs points de la substance cérébrale, ne se manifestent souvent que par des symptômes équivoques, douteux, d'un excitement morbide; lorsque le mal fait des progrès, les accidents traduisant plus directement la cause, le temps est passé d'y remédier. Les circonstances du tempérament, de l'âge, etc., influent d'une manière évidente sur les altérations cérébrales. Les jeunes gens sont plus exposés aux inflammations des méninges; les vieillards cbez qui la pléthore veineuse domine, éprouvent souvent des lésions organiques, des congestions, des ruptures de vaisseaux de cet appareil, des ramollissements, etc. Toutefois, chez tous, les affections pathologiques du cerveau sont toujours éminemment graves, je le répète, en raison des stimulations vives et continuelles portéessur cet organe. Ajoutons que la sensibilité morale acquiert ici, comme l'appareil physique, un surcroît d'activité. S'il est vrai que chez l'homme civilisé, l'imagination centuple les causes et les effets des maladies, quelle influence cette imagination doit produire chez les

hommes qui concentrent leur existence dans l'exercice des facultés intellectuelles ! Aussi voit-on alors les accidents les plus graves déterminés par des causes d'une importance légère.

Le poète Santeuil faillit perdre la raison pour avoir trouvé une épithète qu'il cherchait depuis longtemps.

Un tableau de Raphaël produisit un tel saisissement d'admiration sur le peintre Francia, qu'il s'évanouit et mourut.

Le système digestif. Un des effets principaux de la tension continuelle du cerveau, est d'affaiblir tous les organes plus ou moins immédiatement placés sous sa dépendance, en les privant d'une partie de l'influx nerveux nécessaire à leur action : de là une foule de maladies plus ou moins graves, plus ou moins variées.

Fernel, cet illustre médecin de Catherine de Médicis, avait raison de dire : A capite /luit omne malum.

L'organe le plus exposé, peut-être, à cette privation est l'estomac, aussi l'affaiblissement du système digestif semble-t-il particulier aux hommes illustres. De nos jours, on a même été jusqu'à prétendre évaluer le génie d'après l'état de l'estomac. Tout en reconnaissant l'exagération de cette assertion, il faut convenir avec Tissot, « que l'homme qui pense le plus est celui qui digère le plus mal, toutes choses

égales d'ailleurs, et que celui qui pense le moins esl celui qui digère le mieux. Voyez les sots, les ignorants, et comparez. La pratique journalière de la médecine et l'histoire des hommes célèbres fournissent des preuves surabondantes de ce que nous disons. Mais pourquoi, chez les profonds penseurs, l'estomac est-il presque toujours délicat? On attribue cet effet à la vie sédentaire; cela peut être, mais jusqu'à un certain point. On voit des femmes, des artisans, très sédentaires, qui digèrent à merveille.

Napoléon Ier, dont l'étonnante activité a toujours surpris ses contemporains, avait au contraire un estomac susceptible et irritable. Nous avons dit précédemment, quand la sensibilité prédomine, la contractilité diminue; et c'est ce qui a lieu surtout pour l'appareil digestif, dont la force tonique et contractile n'est pas toujours en rapport avec la sensibilité. 11 résulte de là que la faiblesse d'estomac, dont il est question ici, s'accompagne toujours d'irritation nerveuse de cet organe. L'excitation continuelle du cerveau a une influence directe et immédiate sur l'estomac. Cela est si vrai qu'une forte contention de l'esprit, une nouvelle subite, agréable ou fâcheuse, trouble aussitôt la digestion, suspend l'appétit, frappe l'appareil digestif d'un état de langueur presque pathologique; et comme tout s'enchaîne dans l'économie, cet état de l'estomac étant prolongé, influe à son tour sur les autres organes. Quand l'acte

de la digestion est embarrassé, retardé; quand la chylification est longue, incomplète ou nulle; il est dès lors évident que l'élaboration du produit de la digestion n'introduira dans l'économie qu'un sang appauvri, et que la nutrition en sera essentiellement altérée. Le corps devient alors de plus en plus faible, les chairs sont sans vie, les tissus sans consistance, la sensibilité augmente en proportion, l'irritabilité nerveuse se prononce davantage : les hommes ainsi prédisposés sont névropathiques, ou le deviennent bientôt. Mais qu'on rende les digestions meilleures, les nutritions bonnes, le sang devient pur et riche, le corps se fortifie, la sensibilité physique et morale reste dans des limites régulières. On le voit, la sphère d'activité de l'estomac est très étendue, indépendamment de ses rapports avec les plexus nerveux qui l'entourent, ce qui fait de l'épigastre un des centres des influences vitales.

L'appareil biliaire. — Après l'estomac, notons le foie comme un des organes le plus souvent lésés chez les individus qui se livrent aux travaux de la pensée, surtout à un certain âge. La pléthore veineuse abdominale prédominante, Ja structure compliquée de l'organe biliaire, ses intimes rapports avec l'estomac, ses sympathies plus ou moins étroites avec le système nerveux ganglionnaire et peut-être avec le cerveau, expliquent facilement la fréquence des lésions de ce viscère, ses engorgements, ses tu-

mélactions, ses inflammations tantôt lentes, tantôt rapides et dangereuses.

Racine mourut d'un abcès au foie qui fut méconnu, et que lui-même avait négligé. L'ouverture de cet abcès fut faite trop tard, et ce grand poète mourut trois jours après, le 21 avril 1699.

Ceci prouve, pour le dire en passant, que les faveurs de la nature, comme celles de la fortune, ont leur balance de dangers et de tribulations.

L'organe étant lésé, la bile cesse également de conserver les condi lions normales de sa composition. Tantôt épais, tantôt abondant, ce fluide, si essentiel à l'élaboration du cbyle, est aussi altéré dans sa nature; de là des digestions laborieuses, une irritation permanente de l'estomac et des intestins. Celle irritation se propage bientôt dans le système nerveux viscéral, pour se refléchir ensuite sur le cerveau. Les effets moraux de celte disposition organique ont été observés par les anciens, comme la remarque en a été faite. De tout temps on a vu qu'une bile acre et une excessive irritabilité nerveuse sont deux phénomènes inséparables. Cette sécrétion de fiel se lie presque toujours à un caractère ardent, difficile, souvent haineux. La couleur jaune de l'envie est aussi une preuve morale de ce principe physiologique. Poètes, philosophes et médecins sont là-dessus parfaitement d'accord.

L'embarras circulatoire abdominal amène souvent

les hémorrhoïdes, ce fléau des individus sédentaires et constipés. Les hémorrhoïdes fréquentes décèlent toujours un état pathologique du foie qui doit fixer F attention et provoquer des soins spéciaux.

L'appareil urinaire est, après le foie, celui dont les lésions sont les plus fréquentes chez les gens de lettres, les hommes d'État, les administrateurs. Pour peu que cet appareil soit originairement faible ou disposé à l'irritation, les urines changent de nature, s'altèrent, il en résulte plusieurs affections pathologiques dont il sera question ultérieurement.

Les organes des sens, àeYouïe et de la vue s'émoussenl assez promptement chez beaucoup de penseurs. Fontenelle, Lesage, etc., en sont des exemples. Le médecin Albinus, frère du célèbre anatomiste de ce nom, fut atteint et mourut d'une maladie singulière. Le sens de l'ouïe était devenu chez lui tellement sensible, délicat et impressionnable, que le bruit le plus léger, le plus éloigné, lui devenait odieux, insupportable. Cet état d'hyperslhénie auditive produisit une espèce de marasme auquel il succomba à l'âge de cinquante-six ans.

Nous plaçons les organes de la vision au nombre des organes qui s'usent et se fatiguent le plus promptement dans les travaux de l'esprit, car l'esprit ne vit pas seulement de méditations, il s'alimente par la lecture. Nous rappellerons que les quatre plus grands écrivains du xvmc siècle, Voltaire, Buf-

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ion, Rousseau et Montesquieu, eurent d'assez mauvais yeux, mais notablement le dernier. Ce fut pour lui une source inépuisable de douleurs, d'ennuis et de mécomptes. Il écrit à Mgr Gerati (mars 1747) : « Enfin, j'ai découvert qu'une cataracte s'est formée sur le bon œil. Mon Fabius Maximus^l. Gendron, me dit qu'elle est de bonne qualité, et qu'on ouvrira le volet. » Cependant il n'en fut rien, le volet resta fermé, et Montesquieu mourut aveugle. Le point essentiel est de ne jamais fatiguer ces organes éminemment délicats, sensibles, irritables, par une application soutenue, incessante ; de s'arrêter à temps avant qu'il se manifeste d'irrémédiables altérations; de les laisser reposer quand ils ont été fatigués, jusqu'à ce qu'ils soient revenus à leur état normal. C'est surtout aux personnes dont les yeux sont faibles que s'adressent ces conseils (1).

(1) Voyez A. Magne, Hygiène de la vue, 4e édition 1866, chap. \iii, Conseils hygiéniques concernant les personnes livrées aux travaux de cabinet, p. 112.

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