CHAPITRE PREMIER
Le défaut d'équilibre dans l'innervation ; — La vie sédentaire; — Le travail dans une atmosphère viciée; — Les veilles prolongées; — Un mauvais régime de vie ; — La solitude.
Le défaut d'équilibre dans V innervation. — Les principes exposés dans les chapitres précédents feront aisément pressentir l'origine désaffections pathologiques si fréquentes chez les hommes qui exercent outre mesure les forces de l'esprit. L'imminence morbide s'explique ici naturellement. Comme tout se lie dans l'économie, la santé, la maladie et la mort, sont trois termes d'une même série générale d'actions; ils expriment les divers modes de l'organisme. Cependant les dispositions particulières de cet organisme présentent chaque série de phénomènes sous des rapports infiniment variés. Ainsi, une constitution donnée détermine tel ou tel mode d'existence dans l'état sain ou malade; de sorte que,
rigoureusement parlant, toute forme morbide dépend de la structure anatomique des parties, ainsi que du mode vital qui les anime.
Rentrons plus spécialement dans la question qui nous occupe ? Une organisation délicate , mobile , singulièrement impressionnable, où le sentiment de la vie est presque toujours exalté, où les sympathies sont rapides, actives et multipliées; un système cérébral maintenu dans un état permanent d'éréthisme par des stimulations extra-normales et profondément perturbatrices des appareils de la vie; enfin une sorte d 'intempérie nerveuse, et, comme cela a été remarqué, une diathèse d'irritabilité dont le résultat est d'agiter, d'ébranler à chaque instant l'économie, d'en troubler les fonctions, d'en consumer vite et radicalement les forces; voilà les conditions qui se présentent et sur lesquelles il faut agir.
De plus, il ne faut point perdre de vue : i° qu'une irritation nerveuse habituelle dans une seule partie, peut influer à la longue sur le système nerveux en général, le rendre excessivement mobile, de telle sorte qu'il s'agite sous l'influence du plus faible stimulant; 2° que par suite des sympathies nerveuses, si nombreuses, si multipliées, l'irritation ne se manifeste pas toujours où est sa cause; 3° enfin, que plus les nerfs sont irrités, plus s'engendre une susceptibilité qui ne fait que s'accroître, observation importante qui sera rappelée plus d'une fois.
A ces diverses causes, il faut toujours ajouter comme une conséquence inévitable, le défaut ou du moins la diminution progressive de la contractilité ; de sorte que l'individu perd la force de réaction c'est-à-dire la faculté de repousser puissamment ou de neutraliser l'action nuisible d'un grand nombre d'agents modificateurs. C'est là le caractère fondamental de cette constitution.
Enfin, nous trouvons une autre cause générale et prédisposante d'affections pathologiques, chez les hommes ainsi constitués, c'est l'inégale distribution des forces vitales et sensitives. S'il est chez eux des organes dans un état perpétuel d'activité, il en est d'autres condamnés à une sorte d'inertie presque complète. L'action précipitée, insolite de l'innervation, présente donc encore un caractère d'irrégularité qui s'oppose à l'équilibre, au juste balancement des actes vitaux. La portion de puissance nerveuse qui appartient à la digestion, à la nutrition, à la circulation, à la réparation des forces, se reporte en grande partie à l'intelligence, à la méditation et par conséquent au cerveau. Certains organes ont le superflu, tandis que d'autres manquent du nécessaire. Les rapports organiques cessent alors d'avoir lieu, selon l'ordre, l'ensemble et l'accord indispensables pour le maintien de la santé.
On ne sait pas assez ce que coûte de tourments une vaste composition littéraire ou scientifique; le long
travail, les méditations profondes, l'agitation de l'esprit, et la crainte de la critique, et celle de l'indifférence, et le sentiment de sa propre imperfection, et l'enthousiasme du succès, etc.; c'est un état de crise continuelle.
Il est certain que les causes qui viennent d'être signalées, doivent avoir un haut degré d'influence sur la production d'une foule de maladies. On conçoit, que dans un organisme où la prédominance nerveuse est extrême, le rhytme vital peu régulier, l'innervation souvent vicieuse dans son énergie, dans sa répartition , les fonctions continuellement troublées, on conçoit pourquoi il est si rare de voir une santé ferme et stable chez les individus doués d'une éminenle sensibilité; pourquoi débiles, souffrants, maladifs, leur vie est presque toujours courte et continuellement douloureuse. Ce serait un phénomène contraire à toutes les lois naturelles, qu'il en lut autrement. Il n'y a qu'une condition saine et vigoureuse qui soit capable de résister aux accidents, aux orages de la vie. S'il est vrai qu'une sensation vive et profonde produise déjà une maladie éphémère, qu'on calcule le nombre, la variété, l'étendue, l'énergie des sensations qui se produisent à chaque instant, dans ces tempéraments où l'on ne mesure l'existence que sur la force, la vivacité des impressions, des excitations intellectuelles et affectives ; qu'on dise d'après cela, s'il est possible que de telles organisa-
tions puissent durer sans désordre et sans bouleversement. Il y a vraiment ici , il faut le répéter, une prédestination organique et matérielle à la souffrance.
Les causes secondaires ne sont pas moins importantes à connaître, soit parce qu'elles augmentent la disposition constitutionnelle, soit parce qu'elles modifient profondément la puissance dynamico-vitale, soit enfin parce qu'elles déterminent directement la lésion de tel ou tel organe. Il serait inutile d'en faire la longue énumération; il suffira d'en exposer les principales.
La vie sédentaire. — Quel est l'artiste, le littérateur, l'homme d'Etat, l'administrateur, etc., qui ne convienne franchement des inconvénients de l'insuffisance de l'exercice corporel. La plupart d'entre eux cependant sont victimes de leur négligence à cet égard. La multiplicité des affaires, le peu d'ordre dans le travail, l'idée qu'ils n'ont point franchi certaines bornes, etqu'unpeu de mouvement suffira, l'espoir secret qu'ils résisteront, les entraînent et les subjuguent, jusqu'à ce qu'enfin la nature les avertisse par quelque maladie plus ou moins grave, qu'il faut s'imposer un autre régime de vie. L'esprit toujours actif, le corps toujours en repos, est-il un moyen plus certain de s'attirer une foule de maux? Le sang est fait pour circuler, les membres pour s'exercer; vie et mouvement sont presque synonymes.
Tycho-Brahé avait fait bâtir dans l'île de Huëne, en Danemark, une maison et une tour élevée, qu'il appela Uranisbourg. Il y demeura vingt-un ans, ne sortant presque jamais, et travaillant avec une rare assiduité à des observations astronomiques. C'est là probablement qu'il contracta cette maladie de vessie dont il mourut, lorsque l'empereur Rodolphe II, l'ayant invité à sa table, il n'osa jamais se lever pour satisfaire un pressant besoin d'uriner qui le tourmentait.
Combien d'exemples analogues ne pourrait-on pas citer?
Le travail dans une atmosphère viciée. — Nous vivons de pain et d'air, mais nous vivons de pain à certains intervalles, tandis que nous vivons d'air à chaque instant, à chaque souffle de la respiration. Les principes de vie que nous puisons dans celui-ci, ont donc besoin d'être constamment renouvelés; or, quand l'atmosphère est lourde, épaisse, méphitique, toujours la même, il est évident que, loin de revivifier le sang par la respiration, il s'altère profondément, et il n'y a pas de source de maladie plus abondante que celle-là. C'est surtout dans les grandes villes que les effets de cette cause sont les plus remarquables, malgré tous les moyens d'action mis en œuvre pour veiller à la salubrité de l'air et pour conjurer la menace des épidémies. Les progrès de la science ont affaibli le danger, mais pas autant qu'on
le croit généralement, surtout pour les hommes livrés aux travaux de la pensée. Qu'on se garde hien d'en juger par ceux que la fortune a comblés de ses dons.
[1 est encore plus d'un poète chantant les beautés de la nature, les délices de la campagne, et qui ne respire habituellement que l'air malsain de la rue et de l'obscur réduit qu'il habite. Tel artiste vient de peindre l'Aurore ouvrant de ses doigts de rose les portes de FQrient, qui n'a jamais vu le soleil se lever. Enfin on trouve des savants qui s'occupent de l'air vital, d'expériences sur la pureté, la salubrité de l'atmosphère, et qui passent leur vie dans un laboratoire enfumé ou dans un étroit cabinet. Presque tous cependant se plaignent du mauvais état de leur santé. Si vous leur en signalez la cause, viennent alors les objections, les difficultés sans fin.
Le célèbre helléniste Dansse de Villoison, travaillait au grec, quinze heures par jour. La Harpe lui ayant demandé quels étaient donc ses délassements, il lui répondit que quand il se sentait la tète fatiguée, il se mettait quelque temps à la fenêtre ; or il demeurait rue Jean-de-Beauvais, une des plus obscures et plus sales rues de Paris à cette époque reculée.
Rappelons-nous sans cesse qu'un air pur est à l'homme ce qu'un bon sol est pour le végétal.
Les veilles prolongées. — Leibnjtz passait quelquefois trois jours et trois nuits consécutives, assis dans
le même fauteuil, à poursuivre la solution d'un problème qui le passionnait; coutume excellente, comme l'observe Fontenelle, pour avancer un travail, mais très malsaine.
L'abbé de La Caille, fameux astronome, avait inventé une fourche dans laquelle il ajustait sa tète, et passait ainsi les nuits dans l'observation du ciel, sans connaître, dit un homme d'esprit, d'autres ennemis que le sommeil et les nuages, sans soupçonner qu'il fût un plus doux emploi de ces heures silencieuses qui lui révélaient l'harmonie du monde. Il y contracta une inflammation de poitrine qui l'emporta en peu de jours.
Girodet n'aimait pas à travailler pendant le joui1. Saisi au milieu de la nuit d'une espèce de fièvre inspiratrice, il se levait, faisait allumer des lustres suspendus dans son atelier, plaçait sur sa tète un énorme chapeau couvert de bougies, et dans ce singulier accoutrement, il peignait des heures entières. Aussi n'y eut-il jamais, de constitution plus débile, plus chétive, de santé plus délabrée que celle de Girodet. Sur la lin de sa vie, assez courte, son génie ne semblait vivre que dans un cadavre.
Les cruelles insomnies qui tourmentent les penseurs usent en effet l'existence avec une inconcevable rapidité. Le moyen qu'il en soit autrement? D'une part, les veilles privent le corps de repos, surexcitent l'action cérébrale, augmentent l'énorme dépense de
principe nerveux qui se fait dans le travail de la pensée, maintiennent une congestion sanguine dans la tête; de l'autre, elles empêchent la réparation des perles faites, ou du moins s'opposent à ce que cette réparation soit suffisante. L'excitabilité du cerveau est tellement prononcée en ce cas, que bien souvent le penseur fatigué, accablé, abandonne son travail pour chercher un sommeil réparateur, qui se refuse obstinément à lui donner quelques moments de repos, l'excitation étant telle que rien ne peut la calmer. Cette tension cérébrale tant désirée pour produire et combiner des idées, continue malgré les efforts qu'on emploie pour la vaincre. Ce n'est qu'à la longue, qu'un sommeil inquiet, troublé, répare imparfaitement des forces destinées à être consumées de nouveau. Les nuits passées sans sommeil abrègent les jours, dit Bacon; cette vérité est aussi démontrée qu'une proposition de géométrie. Que la nature nous fait payer cher le mépris de ses lois et de ses leçons!
Des habitudes engendrées par la longue durée dit travail 'peuvent agir comme cause de maladie. — Rester longtemps assis, courbé sur un bureau, souvent la tète en feu et les pieds glacés; se lever, se rasseoir, se frapper le front par intervalles, quitter sa plume, la reprendre, la ronger; tantôt épanouir et tantôt contracter brusquement les traits de la figure, s'animer, se calmer, s'agiter de nouveau automa-
tiquement, telle esl en général la situation d'un homme qui médite profondément et veut exprimer sa pensée. Ces mouvements en eux-mêmes, n'entraînent pas de grands inconvénients, à l'exception de la courbure prolongée du tronc, surtout si on est mi/ojte. Une semblable position gêne singulièrement la circulation, favorise les stases du sang abdominal, comprime le foie, l'estomac, et nuit aux fonctions de ces organes. Cette cause de maladie, quoiqu'une des moins remarquées, n'est pas peu active, car elle agit sans relâche et presque à l'insu de l'individu. Son action influe même sur la stature.
Joseph Scaliger remarque que Juste Lipse et Casaubon étaient tout courbés de l'étude.
Les tables à la Tronchin combattent avec avantage la cause dont il s'agit, mais il est difficile d'écrire longtemps debout, On voit des penseurs qui travaillent dans leur lit, position commode pour méditer et non pour écrire.
Le célèbre Cujas étudiait tout de son long sur un lapis, le ventre contre terre, et entouré de monceaux de livres.
Il arrive parfois qu'une position fâcheuse est commandée par le travail.
Michel-Ange, après avoir peint le plafond de la chapelle Sixtine, à Rome, éprouva un accident singulier. Il ne pouvait presque plus rien voir en regardant en bas; s'il voulait lire une lettre, il était
obligé de la tenir élevée. Cette incommodité dura plusieurs mois.
Quand la tète est fortement occupée, les autres organes ont beau solliciter le cerveau, le prévenir de leur état, l'avertir de leurs besoins, le moi n'y répond plus, la sensation est nulle ou émoussée. Quelquefois cette sensation est si vive par instants, qu'elle appelle malgré tout l'attention sur l'organe en souffrance, mais inutilement. Le travail est commencé, les idées abondent, la plume ou le pinceau courent légèrement sur le papier ou sur la toile, alors on remet à un autre moment le boire et le manger, et les autres besoins sur lesquels il faut voilier. Que s'ensuit-il? des langueurs d'estomac, des congestions pulmonaires, des catarrhes et des calculs de la vessie, des constipalions opiniâtres, désespoir des gens de lettres, des magistrats, etc., en un mot, une foule de maladies qui varient suivant la constitution individuelle.
Gabriel Naudé, embrassait tout dans sa passion des livres, il y concentrait sa vie et ses sensations; c'est lui qui a écrit qu'il ne sortait guère de sa bibliothèque que pour aller à la mangeoire.
On assure que le chevalier Marin fut atteint sans en rien ressentir d'une forte brûlure à une jambe, pendant qu'il s'attachait à composer quelques stances de son poème YAdone. Quoi qu'il en soit, les méditations profondes détournent de la surveillance néces-
saire, en présence des besoins de l'économie. Celte négligence passée à l'état d'habitude, altère à la longue les organes, et conduit insensiblement à d'incurables maladies. Il est certain que la mort, comme la vie, se prépare en silence dans le sein de nousmêmes, et quand on la croit subite, le germe en était caché depuis longtemps dans quelque repli de l'organisation.
Un mauvais régime de vie. — Est-il vrai que c'est avec le bon vin que coulent les beaux vers, que le feu du ciel embrase la pensée alors que le feu de l'ivresse embrase l'économie? On peut en douter malgré de grandes autorités poétiques. Ce qu'il y a de sûr, c'est que plus d'un écrivain, peut encore dire avec le pauvre diable :
Ma triste voix chantait, d'un gosier sec, Le vin mousseux, le Frontignan, le grec, Buvant de l'eau dans un vieux pol à bière, etc.
C'est pitié d'observer le régime que suivent beaucoup d'artistes, de gens de lettres, de savants, surtout quand leur réputation est à faire. Mais la célébrité de leur nom a-t-elle contraint la fortune à sourire, ils passent avec une incroyable rapidité du nécessaire au superflu. Autre excès : victimes des grands repas qu'ils se donnent ou auxquels leur renom les fait in-
viter, leur estomac ne peut résister au surcroît d'activité qu'il doit mettre en dépense. Ainsi les privations et les indigestions, font tour à tour le supplice de ces hommes qui connaissent rarement ce qu'on appelle Y économie du bonheur. « Malgré ma modération, disait en riant un homme de lettres, il m'en a coûté quatre fièvres bilieuses, pour opérer ce changement. » Que dire des immodités. Faisons observer, de plus, que ce qui est modération chez un homme du monde devient excès chez l'artiste, chez le poète, dont la sensibilité organique extrême, demande à être singulièrement ménagée. Au reste, la sobriété n'est pas grande parmi nos littérateurs, surtout en ce qui concerne le café à qui l'opinion maintient la réputation d'être la liqueur intellectuelle par excellence. « Pour me tenir éveillé, dit Charles Pougens, je prenais jusqu'à dix tasses de café par jour, et je jetais une forte pincée de sel dans la dernière, afin de lui donner plus de montant. » Qu'en résulta-t-il? une horrible maladie qui frappa, à jamais, de cécité l'auteur aimable dont il s'agit. Beaucoup de penseurs agissent encore comme Frédéric 11. Quelqu'un lit remarquer à ce prince que l'abus du café altérait sa santé. « .le le sais, répondit-il, et j'ai fait une grande réforme dans ce genre. Je n'en bois plus que quatre ou cinq tasses le matin et une cafetière dans l'après dîner. » Or il ne tarda pas à expier un tel abus. En toutes choses, il faut considérer la fin.
Le czar Pierre 1er périt d'une inflammation du col
de la vessie, soit à cause de son intempérance, soit qu'il négligea les soins méthodiques qu'exigeait cette maladie. Après la ponction de la vessie que lui fit Ilorne, chirurgien anglais, ce prince s'exposa à un froid humide; la maladie reprit aussitôt un degré d'activité qui ne tarda pas à devenir mortel. Le czar n'avait alors que cinquante trois ans. Que de beaux et d'immenses projets n'aurait-il pas exécutés, s'il eût écouté, dans l'intérêt de sa santé, la voix de la prudence!
La solitude. Le père Morin, docte médecin, dont Fontenelle a fait l'éloge, répétait sans cesse : Ceux qui viennent me voir me font honneur, ceux qui ne viennent pas me font plaisir. Combien d'hommes studieux, appliqués, poursuivant une vérité, une découverte qu'ils ont entrevue, avec l'attention profonde qu'elles exigent, adoptent cette maxime sans la proclamer aussi hautement que ce singulier père Morin! La solitude a pour eux un charme indéfinissable, tout à fait incompréhensible aux gens du monde, aux esprits légers, aux observateurs superficiels; mais, qu'ils y prennent garde, ce goût est une coupe enchantée dont il faut se méfier. Cette convergence perpétuelle des mouvements vers la tête, cette activité non interrompue de l'encéphale, cette force de pensées, cette série d'idées, de raisonnements, d'inductions, qui tiennent le cerveau dans une constante
é:\.i jcn, fatiguent outre mesure les ressorts del'orga ismc. Immoler la chair à l'esprit est bon pour parvenir \ la eé'ébrité, mais ruine à jamais la santé. Les impressions extérieures ou distractions préviennent au contraire les fâcheux effets d'une solitude trop prolongée; elles interrompent ces fatales concentrations, distribuent les forces d'une manière égale, les appellent à la périphérie, et donnent à la circulation un mouvement uniforme. Quelques hommes célèbres ont mis soit par expérience soit par raison ce principe en pratique. L'histoire rapporte que le cardinal de Richelieu fut trouvé en chemise, battant la muraille avec ses pieds. Boileau était un grand joueur aux quilles; Bayle ne courait-il pas, avec la simplicité d'un enfant, se distraire à voir des sauteurs et des baladins de place.
C'est une grande et salutaire vérité, qu'il faut de la modération en tout, même dans le bien. Des excès d'application à l'étude, outre les causes déjà mentionnées, produisent encore quelquefois des habitudes fatales au bien-être et à la santé.
Claude Bourdelin, médecin célèbre, se laissait emporter aux charmes de l'étude, et, voulant consacrer une partie de ses nuits à travailler, il se gorgeait de café pendant le jour, puis il prenait de l'opium quand il voulait retrouver le sommeil. Est-il une constitution capable de résister à un régime aussi étrange? Aussi Bourdelin mourut-il jeune.
RÉYEILLÉ-PARISE, Physiol. -4
L'historien Mézerai avait pour habitude de ne travailler qu'à la chandelle, même en plein jour, au milieu de l'été; il ne manquait jamais de reconduire jusqu'à la porte de la rue le flambeau à la main, ceux qui venaient lui rendre visite.
Malherbe était si frileux, que numérotant ses bas par lettres, de peur de n'en pas mettre également à chaque jambe, il avoua un jour qu'il en avait jusqu'à la lettre L.
Grétry, pour s'animer dans la composition, jeûnait avec excès, prenait du café, s'échauffait jour et nuit à sonpiano, jusqu'à cracher le sang avec une abondance effrayante ; alors il se reposait et tâchait d'arrêter l'hémorragie.
Cardan se procurait des douleurs et de courtes maladies, pour mieux goûter ensuite le plaisir que donne la santé.
Bernardin de Saint-Pierre nous apprend que Rousseau herborisait dans la campagne, le chapeau sous le bras, en plein soleil, même dans la canicule; ii prétendait que Faction du soleil lui faisait du bien; tandis que celte coutume ne fut pas étrangère à l'attaque qui remporta.
Le peintre Lucas Vanleyden, s' étant imaginé qu'on l'avait empoisonné, passa les dernières années de sa vie presque toujours couché.
Il en est qui usent du tabac, soit en poudre soit à
fumer, avec une dangereuse prodigalité (1). On en a vu se plonger les pieds dans un bain froid, afin de déterminer un raplus de sang à la tête, capable d'activer la puissance intellectuelle, etc. De pareils faits sont innombrables, et nous avons voulu nous borner à quelques-uns.
Pour bien comprendre l'extrême activité des diverses causes de maladies qui viennent d'être signalées, il faut bien se rappeler qu'elles agissent sur des hommes dont le goût pour les travaux de la pensée s'est transformé en passion, en avidité de se satisfaire à tout prix. Soit pour le plaisir seul de l'étude, jouissance si attrayante par elle-même, soit pour se faire un nom, il n'est point d'efforts, ni de travaux, ni de privations, ni de dangers, ni de douleurs, ni de maladies, ni de souffrances, auxquels ces hommes ne consentent; la mort même qui s'avance n'a pas toujours le privilège de modérer ce goût effréné pour les voluptés de la science. Dans le temple des muses, il se fait aussi des sacrifices humains. « Si le Tout- Puissant, disait Lessing, tenait dans une main la vérité, et dans l'autre, la recherche de la vérité, c'est la recherche que je lui demanderais par préférence. » Tant est grand, chez certains hommes, le besoin d'examiner, de connaître, d'approfondir, de
(1) Voyez P. Jolly, Le Tabac et l'absinthe, leur influence sur la santé publique, sur V ordre moral et social, Paris, 1875.
méditer, espèce de soif intellectuelle qui veut épuiser l'océan du savoir possible, et qui le tarirait sans être apaisée (1). On prétend que Virgile interrogé sur les choses qui ne causent jamais ni dégoût ni satiété, répondit qu'on se lassait de tout, excepté de comprendre, prœter intelligere. Quant aux périls extérieurs, ces hommes sont comme les amants, ou plutôt comme tous les êtres passionnés, ils savent les braver avec un indicible courage. On a fait le martyrologe
(1) Ce n'est pus toujours dans un cabinet obscur et poudreux que le mouvement de la pensée se manifeste avec le plus d'énergie : Rousseau, Montesquieu, Napoléon en sont des exemples frappants. On a beaucoup parlé du chagrin de Courier, qui, officier d'artillerie, travaillait au grec avec nue rare ardeur, et ne regretta rien que son Homère pillé par les hussards autrichiens. De pareils militaires n'étaient pas aussi rares qu'on le croit dans les armées française. Beaucoup ont prouvé la vérité de ce mot de Servantes : Nunca la lama emboto la pluma. (Jamais la lance n'émoussa la plume.) J'ai vu de simples lieutenants d'infanterie, d'une bravoure â toute épreuve, ronsacrer leurs courts instants de loisir â des études opiniâtres, même dans des circonstances les plus critiques. Au terrible siège de Saragosse, en 1808 et 1809, M. P***, lieutenant de grenadiers, reçut un coup de feu au tiers supérieur du fémur. L'os fut brisé en éclats; l'amputation était impraticable, la guérison impossible, la mort certaine et pointant éloignée. Le malade sentit sa position, mais elle ne L'effraya pas. 11 continua ses travaux de philologie qu'il avait commencés. Au bout de quatre mois, il mourut de la mort du soldat et du philosophe : il ne regretta que sa mère.
Officiers et chirurgiens, nous étions réunis au nombre de onze, une heure avant la bataille de Waterloo. De ce groupe de causeurs, nous ne nous retrouvâmes plus que deux le lendemain; le
des botanistes; chaque science pourrait également fournir le sien.
Peu de savants ignorent toute la ruse, la patience, l'intrépidité de Tournefort dans les Pyrénées, et lors de sa descente dans la grotte d'Antiparos.
Combien de chimistes, de physiciens, de mathématiciens, d'érudits, de naturalistes se sont exposés pour voir et observer par eux-mêmes !
Une inscription, un mot à connaître, un site à déterminer, des pierres, des métaux, de vieilles pièces de monnaie à recueillir, un pays à étudier: tels sont les motifs de longs et périlleux voyages.
Vaillant, célèbre numismate, voyant son vaisseau sur le point d'être pris par un corsaire, risqua sa vie pour l'honneur de l'archéologie; il avala d'énormes médailles, qu'il ne rendit qu'après de vives douleurs; un Othon se fit attendre plus de quinze jours.
reste avait été tué ou blessé. Quelques aimées après, je rencontrai à Paris un de mes compagnons. « Je vous croyais tué, lui ilis-je, mon cher capitaine, et ma joie est extrême de vous revoir. — J'ai eu seulement, me dit-il, les deux cuisses traversées par une balle; et je suis resté trois jours sur le champ de bataille. — Et que faisiez-vous pendant ces cruelles journées? — Mon cher, je mangeais un peu de pain de munition qui me restait, je buvais de l'eau trouvée dans le petit bidon d'un soldat tué à côté de moi, et je lisais Horace, que j'avais en petit format dans nia poche. Depuis, j'ai élé conduit à Bruxelles par les Anglais; mes blessures se sont guéries, ma santé est revenue, et me voilà tout prêt à recommencer » (Note de K. P.)
Spallanzani, revenant, par mer, d'un voyant- géologique, fut surpris par une tempête. Salvate le mie pétrel fut le seul cri de son désespoir, car ses pierres étaient son trésor.
Haùy, célèbre minéralogiste, était détenu, comme prêtre, clans une des prisons de Paris, pendant la terreur. On obtint un ordre d'élargissement; mais comme cet ordre arriva un peu tard, et que notre savant élait occupé, il ne voulut partir que le lendemain; et le jour suivant fut le 2 septembre!
Le grave Banks, depuis président de la Société royale de Londres, eut la patience, à Taïti, de se laisser peindre de noir de la tête aux pieds, pour foire un personnage dans une cérémonie funèbre qu'il n'aurait pu voir autrement.
On sait que le peintre Vernet se faisait attacher à un mât, pour mieux contempler le magnifique spectacle d'un orage sur l'Océan.
C'est toujours l'histoire d'Empédocle et de Pline l'ancien, sacrifiant leur vie à leur curiosité. Le goût, devenu passion, explique ce phénomène d'une puissante volonté. Le langage, les mœurs, les habitudes, sont même modifiés par ce violent désir, par cette sainte ardeur d'acquérir et de connaître.
L'abbé Barthélémy, parlant d'un antiquaire d'Italie, qui se refusait à lui céder une médaille double, disait sérieusement : « Je n'ai jamais pu fléchir ce tigre. » Quand on demandait à M*" comment il avait
pu rassembler un si grand nombre de médailles, il répondait naïvement : « On m'en a donné, j'en ai acheté..., jfen ai volé. »
Peut-être fera-t-on l'objection que les érudits de cette sorte sont aujourd'hui bien rares; que poètes, artistes, philosophes, savants, ont changé de mœurs, surtout en France ; que beaucoup ont déserté le cabinet pour la presse, pour le Forum ou la tribune. On ne peut le nier, bien qu'il se trouve de nombreuses exceptions, témoin Champollion jeune, Abel Rémusat, Saint-Martin, etc. Et qu'importe d'ailleurs? ce Forum, cette tribune, ne sont-ils pas une cause de plus de maladie? Croit-on que le mouvement des affaires publiques, auxquelles prennent part les hommes d'une intelligence active, que le fracas des parus, que le choc des opinions contraires, que les chances diverses du pays, ne réagissent pas avec force sur des imaginations, sur des tempéraments aussi excitables? Et ces passions populaires qui retentissent au loin, et ces émotions de chaque instant de l'homme d'État, et ces vives inquiétudes sur ses vues et ses projets, et cette tribune qui étourdit, qui brûle et enivre, et ces paroxismes de furie oratoire qui en émanent, ne pensez-vous pas qu'il y a en cela de puissantes causes de maladies?L'inlluence morbigène de ces agitations est telle, qu'un homme capable de supporter de longs travaux dans le silence du cabinet, succomberait peut-être dès les premières
années de sa carrière politique. Combien de santés ont été abattues, brisées sur la brèche parlementaire! La vie publique hâte la combustion vitale de quiconque s'expose à en courir les chances, et en braver les orages. Notre époque fournirait de nombreux exemples de ces victimes.
Cette cause, ainsi que celles précédemment énumérées, agissent avec une intensité toujours relative à l'individu. Il est des hommes qui ont le privilège de supporter avec impunité les plus longs, les plus rudes travaux de l'esprit.
Théodore de Bèze mourut âgé de quatre-vingt-six ans, et sa santé fut si parfaite, qu'il assure n'avoir j amais su ce que c'était qu'un mal de tête.
François Piccolomini, âgé de quatre-vingt-quatre ans, Adrien de Valois, âgé de quatre-vingts-ans, et le célèbre Arnauld, ayant près de quatre-vingt-trois ans, ne se servirent jamais de lunettes; ils lisaient les caractères les plus fins; mais rien de plus rare que de pareilles prérogatives. Presque toujours les travaux de l'esprit usent les organes de l'homme de lettres, du poète, de l'orateur; de manière que dans leurs ouvrages, il n'y a pas un chapitre, pas une période, pas un vers, dont l'enfantement n'ait pris une portion de leur vie.
Goethe a vécu longtemps malgré ses immenses travaux, et pourtant l'excitation de son cerveau, lorsqu'il se livrait au travail, amenait presque toujours
des accidents :1a composition de chacun de ses grands ouvrages a été suivie d'une maladie.
Malheur surtout aux imprudents vaniteux qui veulent suppléer, par un travail forcé, aux qualités que leur a refusé la nature.
Si le succès répond aux travaux et aux espérances, les forces de l'économie se maintiennent mieux en équilibre, toutes choses égales d'ailleurs. La plupart des hommes célèbres qui ont fourni une longue carrière, ont été applaudis et vénérés par leurs contemporains. On dirait que l' illustration est en quelque sorte une garantie de santé. Le baume du succès guérit bien des blessures de l'âme, et le corps en acquiert d'autant plus d'énergie. Mais qui pourrait compter et connaître toutes les angoisses d'un auteur obscur, négligé, pauvre failli de la gloire, malgré ses efforts pour en obtenir quelques rayons vivifiants? Une plaie d'amour-propre, arrosée d'amertume et de raillerie, est une plaie mortelle, ou, du moins d'aussi cuisantes douleurs ne se ressentent jamais sans s'attaquer aux ressorts de la vie. Ajoutons qu'un auteur, un artiste médiocre, devient presque toujours envieux et là est le comble de ses misères. L'envie, ce principe délétère, est une cause de maladie d'autant plus active, qu'elle agit sans relâche et ténèbre u sèment.