‹ Hygiène de l'espritChapitre 16 sur 58 · LA MARCHE IRRÉGULIÈRE DES SYMPTOMES · texte numérisé non relu

LA MARCHE IRRÉGULIÈRE DES SYMPTOMES

Le géomètre Varignon, étant malade, se voyait transporté dans son délire, an milieu de grands arbres dont les feuilles étaient transformées en autant de formules algébriques.

On assure que le peintre espagnol, Alonzo Gano, refusa de baiser le crucifix qu'on lui présentait, sous prétexte qu'il était mal travaillé.

Nous avons vu des malades réciter des vers, expliquer des passages latins, faire des discours à la Chambre des députés on au Sénat, discuter avec les électeurs , combattre les motifs d'un ministre, etc.; certains même, dans l'exaltation de leurs idées religieuses pensent avoir des révélations sur leurs maladies.

Le grave, le sage Marc-Aurèle dit : « Je remercie les dieux dem'ayoir indiqué en songe, différents remèdes pour mes crachements de sang et mes étourdissements, comme il m'est arrivé à Gaëte et à Chrèse. »

2" La marche irrégulière des symptômes. — On le sait depuislongtemps,la force vitale estleplus grand trouble-calcul qui existe : il n'est pas possible de soumettre cette puissance à la rigueur géométrique. C'est bien autre chose quand la sensibilité est extrême et l'action musculaire diminuée ! L'impulsion vitale est alors complètement irrégulière, et rien ne trahit mieux l'épuisement du principe de la vie. C'est ce qui s'observe dans les maladies aiguës des hommes

qui, par de longs travaux de l'esprit, ont fatigué l'appareil nerveux. Si le rhythme vital est mobile, inégal, chez l'homme de lettres ou l'artiste jouissant de la santé, qu'onjuge de ce qu'il doit être quand une affection pathologique grave ébranle et bouleverse l'économie. Rarement voit-on chez eux une maladie naître, se développer, parcourir ses périodes avec une certaine régularité; presque toujours les symptômes sont tumultueux, les accidents bizarres, les crises intempestives, l'événement reste incertain. C'est alors que l'on reconnaît toute la vérité de l'axiome d'Hippocrate : Acuiorum morborum, non omnino tut çsant prœdictiones, neque mords:, neque sanitatis. Il ne faut pas toujours porter un pronostic fâcheux, malgré la discordance et l'apparente gravité des symptômes. Tout cet appareil effrayant se dissipe quelquefois avec une singulière facilité, parce qu'il est entièrement dû à une sensibilité excessive qui agite profondément l'organisme, sans provenir d'une notable lésion. Qu'on ne mesure donc pas toujours la force accélératrice des mouvements vitaux sur l'activité nerveuse. C'est une règle qui découle de l'observation journalière faite par le praticien. Si le mal est opiniâtre, si la nature est tenax propositi, comme dit Stahl, il faut craindre alors que les forces vitales, depuis longtemps fatiguées, ne puissent résister à l'attaque.

3° La rapidité et V étendue des sympathies. — Un

botaniste célèbre, le docteur Glarke, ayant porté une fleur sous son nez et respiré avec force pour y faire pénétrer le parfum, un insecte s'introduisit dans une narine ety causa très promptementune inflammation qui devint mortelle.

Le musicien Lulli, marquant un jour la mesure avec un long bâton, se frappa rudement le pied; il survint presque aussitôt des accidents qui emportèrent le malade.

Murillo étant à Cadix, où il peignait dans une chapelle les fiançai 11 es de sainte Catherine, se blessa à l'angle d'un échafaudage. Cette blessure, peu considérable, le fit beaucoup souffrir, et amena lentement sa mort, qui arriva le 3 avril 1682.

Il est évident que dans ces trois cas, il existait une prédisposition toute particulière. C'est qu'en effet, chez les hommes très irritables, la. diffusion progressive du travail local morbide est très rapide, parce qu'elle dépend presque toujours du système nerveux. Ainsi, la condition pathologique par excellence, se montre ici au degré le plus marqué : de là ces accidents, ces symptômes qui affectent en peu de temps presque toute l'économie, ces perturbations générales, par une impression douloureuse portée sur l'un des rameaux les plus déliés du système nerveux. Les stimulations sympathiques ont, dans cette constitution, un degré d'énergie qu'elles n'acquièrent dans aucune autre, le consensus organique semble

plus actif, ce qui fait que la chaîne pathogénésique

des causes de la maladie aux symptômes, paraît souvent manquer de continuité. On ne conçoit pas qu'une cause, parfois assez légère, puisse déterminer une maladie qui peut devenir mortelle. Cela est vrai, mais il faut réfléchir que l'édifice était miné depuis longtemps.

Fiéron mourut frappé de la goutte, en apprenant la suppression de son journal.

Pitt mourut aussi de la même maladie, quand il apprit les éclatantes victoires de Napoléon.

La marche des maladies, chez les hommes qui font abus des travaux de l'intelligence, étant presque toujours irrégulière, est par cela même redoutable et insidieuse. A moins que l'individu ordinairement névropathique, n'éprouve de ces affections nerveuses journalières auxquelles la plupart des penseurs sont exposés, il faut être en garde sur les accidents qui peuvent se montrer. Praticien éclairé, tenez-vous surtout dans une prudente et opportune réserve relativement au pronostic; vos prévisions pourraient être rudement démenties. La force, la promptitude et la réaction curative ne peuvent être estimées que d'une manière très approximative; on ne peut quelquefois distinguer la lésion première, essentielle, à travers le tumulte des symptômes, produits par un système nerveux continuellement prédominant et agité : comment alors se prononcer sur l'issue probable de la

maladie? La seule règle assez positive qui puisse guider dans ce cas, c'est qu'en général l'économie étant épuisée par de longs travaux, cette énervation doit être comptée pour beaucoup dans la probabilité des chances de la maladie.

Van Orbeek, peintre hollandais, tomba gravement malade par suite d'excès dans tous les genres. Les médecins fondaient quelque espérance sur son âge, mais il leurdit : Messieurs, n'ayez aucun égard à mes quarante-six ans; il faut compter double, car fai vécu jour et nuit. Il mourut en effet de cette maladie en 1706.

C'est surtout dans la convalescence qu'on remarque combien sont grands la prostration et l'épuisement des forces. A moins que l'individu ne soit encore jeune, cette convalescence est le plus souvent longue et pénible chez les hommes dont les labeurs forcés de la pensée ont longuement fatigué l'économie. La violence de la maladie, la diète prolongée, le défaut de sommeil, ajoutent beaucoup à la faiblesse qui a radicalement atteint l'énergie de la puissance vitale. Dès lors, comment ranimer ce corps languissant, comment soutenir, aviver ce principe de vie prêt à s'éteindre, fortifier des organes privés de ressort, étayer un édifice ruiné de tous côtés? Ce n'est qu'à force d'art, de soins et de temps, qu'on obtient quelques succès. C'est bien pire lorsqu'il ya en même temps prostration morale; quand la crainte de la douleur, les ter-

reursde la mort se joignent au profond désabusement de la vie. Rien de plus difficile que la conduite à tenir dans de telles circonstances. Puis, il faut le dire, cette prééminence intellectuelle qui distingue certains hommes, disparaît trop souvent dans leurs maladies. Quinteux, difficiles, impatients de guérir etnégligeant les moyens d'y parvenir, ils descendent au dessous du niveau commun de l'humanité. Il s'ensuit que leurs maux s'aggravent, parce qu'il devient impossible de bien diriger une maladie quand on n'est pas secondé par le malade. Un corps usé, un cœur flétri, une âme sans illusions, telle est quelquefois le sujet donné à un médecin pour rétablir la santé, la vie et le bonheur! Quel problème! Ceux qui sont doux, résignés, confiants, presque toujours guérissent, ou du moins leurs maux n'atteignent jamais ce degré de violence qui les rend aussi difficiles au traitement qu'à la consolation. Montesquieu disait : Je sais être aveugle. Eh bien! cette science a beaucoup adouci le malheur dont il se plaignait.

Il convient aussi de signaler un préjugé qu'on remarque chez certains penseurs. C'est qu'à peine échappés à une maladie grave, ils s'imaginent que leur santé est désormais inébranlable. Voilà leur corps purifié, refait à neuf; ils aiment à s'enchanter eux-mêmes de cette espérance. Préjugé dangereux, en ce qu'il fait perdre de vue cet excellent précepte d'hygiène, que toute maladie survenue à un certain

âge, porte une atteinte à l'organisme, dont il faut soigneusement observer le fonctionnement pour parer s'il se peut aux changements défavorables qui peuvent se produire.

C'est en vertu de ce principe qu'il faut prolonger les soins de la convalescense jusqu'à ce que l'équilibre des forces soit complètement rétabli, notamment celles de l'estomac. Mais apparaît un nouvel obstacle. Comment s'occuper sans cesse d'une santé odieusement tyrannique et chancelante? Se condamner aux servitudes de l'animalité, choyer ainsi le corps" et négliger l'esprit, n'est-ce pas encourir la malédiction des muses? Aussi se hàte-t-on de reprendre ses travaux avec ardeur. Les organes sont encore souffranls, mais l'esprit est lucide: que faut-il déplus pour s'exposer aux tempêtes de la vie publique, ou pour se renfermer jour et nuit dans le cabinet ou l'atelier, élaborer son œuvre un instant délaissée, œuvre de vie à laquelle l'immortalité est promise?

Après une grave maladie, un grand poète écrit : « J'étais le 15 absolument hors de danger, et je faisais des vers le 16. » Voilà ce que les médecins observent souvent.

Il est aussi des artistes qui se féliciient d'être malades par principe d'art; Talma devant représenter Tibère, s'estimait heureux des ravages que la souffrance avait empreints sur sa figure, par cette raison, que son masque se rapprochait davantage de

celui du vieux tyran de Caprée. Or, il faut remarquer comme une fatalité que la poésie, cette grande fatigue de l'âme, de l'esprit, du cœur et du corps, est précisément le genre de travail qui offre le plus d'entraînement et d'attrait. On a beau dire que cela est rare à notre époque, que le temple de mémoire est abandonné pour la bourse; oui, par des artisanspoètes, par quelques trafiquants des beaux-arts, que la spéculation mercantile, le désir du lucre, l'agiotage de la réputation possèdent entièrement, mais non par le véritable artiste, par le poète enthousiaste repoussant la vie vulgaire, la vie des intérêts matériels. D'ailleurs, quand l'activité intellectuelle se porte sur les affaires publiques, croit-on que la santé s'en trouve moins compromise? Qu'on se désabuse à cet égard. Il y a bien du danger pour les gens de lettres, à respirer la brûlante atmosphère des passions politiques. Si les profondes et opiniâtres études du cabinet, deviennent une source de maladies, elles donnent aussi des adoucissements. Mais les idées ([ni fermentent sans cesse au fond du cœur, le zèle ardent des partis, les intrigues à nouer et à conduire, les soins qu'il faut se donner pour réussir, les calomnies à dévorer, les angoisses précordiales à subir avant de monter sur un piédestal populaire ou sur un autre, est-il rien de plus capable de troubler le sang, de l'enflammer, d'ébranler chaque fibre de l'économie? Que d'exemples ne pourrait-on pas

citer des funestes effets de pareilles agitations ! Excès pour excès, je préfère encore les premiers aux seconds, leur action est moins fatale, et des tables de mortalité dressées dans ce sens, feraient foi de cette vérité. Un de ces infortunés courtisans de la foule et passionnés de pouvoir a permis à un médecin de ses amis de mesurer la pernicieuse influence qu'une telle passion produisait sur sa santé. Retenu par la chaîne qu'il s'était forgée, cet homme politique était devenu de plus en plus souffrant et son corps était tombé dans le plus profond épuisement, à la suite des crises sans nombre qui le tourmentaient et qui porlaient le trouble le plus grand dans tout l'organisme. 11 eut fallu se modérer, s'arrêter même dans la voie où il était engagé. Mais cela se peut-il, quand les préoccupations ambitieuses sont montées au degré de la passion la plus exaltée! il agissait toujours de même, il marchait comme si une main de fer l'eût poussé sans trêve en avant. Il est impossible de vivre longtemps dans de telles conditions, cet homme succomba. Pendant une maladie grave qui traversa cette décadence douloureuse, le malheureux s'occupait encore, malgré l'agitation et la fièvre redoublées qui en étaient la suite inévitable de ce que les journaux pouvaient dire de lui. L'apparence de l'oubli le plongea dans une crise presque désespérée. Cependant, il survécut à cette maladie malgré les souffrances qu'il y ajoutait. S'il ne s'était

pas obstiné à poursuivre la renommée dans la carrière politique, peut-être son délabrement se serait réparé, il y aurait eu espoir de le voir se reprendre à la vie. Il est à remarquer que chez les esprits agités et les tempéraments nerveux, le meilleur auxiliaire du traitement dans la maladie, c'est le calme, c'est la paix. Un esprit pacifié, porte l'ordre et l'équilibre dans l'organisme. Le changement est même quelquefois si prompt, qu'il tient du merveilleux.

CHAPIPRE V

Susceptibilité nerveuse à ménager; — Importance dans le choix des sédatifs et des toniques; — Les moyens simplement hygiéniques sont parfois les plus efficaces; — La saignée prudemment pratiquée; — L'opium et les sédatifs; — Les toniques et les dit— fusibles; — Les moyens moraux et les bons effets de leur emploi.

Susceptibilité nerveuse à ménager. — Lire ce chapitre avec l'intention d'y trouver les moyens de guérir les maladies dont il a été question, ce serait être dans l'erreur. Le plan et le but de cet ouvrage ne comportent point de telles visées. Toute maladie doit être traitée par un médecin; lui seul est juge dans ce cas, parce que lui seul peut apprécier la nature du tempérament, les symptômes par lesquels le système nerveux révèle sa souffrance, le

principe, les causes, l'intensité et les phases diverses de la maladie, reconnaître, cet à-propos fugitif, ce moment opportun qui décide le succès, mais qu'on ne peut saisir qu'à l'aide de l'expérience et du tact médical le plus exercé. Quiconque n'a pas ces données, ne sera jamais qu'un charlatan téméraire, un drogueur servile et inconsidéré. Cependant il est des préceptes dont la généralité s'applique aux affections pathologiques d'une certaine classe d'hommes, et c'est précisément ce dont il s'agit ici. Oui, il y a un art de traiter les maladies d'unhomme de génie, d'adoucir ses souffrances; mais cet art s'apprend comme tous les autres.

Un principe fondamental est de ne jamais perdre de vue cette suractivité du système nerveux, particulière aux penseurs ; cette irritabilité du physique et du moral, qui souvent déconcerte les plans thérapeutiques les mieux combinés. La conséquence la plus immédiate de ce principe cpii peut tenir lieu de règle est qu'il faut procéder autant que possible par la méthode sédative, aider avec prudence le pouvoir autonome de la nature. Les stimulants produisent sur les hommes de cette catégorie une action extraordinaire, même chez les plus calmes en apparence.

Goethe était d'une constitution vigoureuse, et cependant les médicaments agissaient sur lui à très faible dose: une petite cuillerée à bouche de teinture de rhubarbe le purgeait assez fortement, ou huit à

liKVRILLÉ-PAMSK, Physiol. 7

dix srammes de sulfate de soude. Par elle-même, cette susceptibilité nerveuse est un des plus grands obstacles à surmonter pour ramener les fonctions à leur type normal. Que sera-ce donc si le praticien tend à l'augmenter par des moyens excitants et peu rationnels? D'ailleurs, cette irritabilité, tantôt concentrée et spasmodique , tantôt patente et expansive, se manifeste à chaque instant. A force de soins, de précautions et de calme, vous la croyez émoussée, engourdie; tout à coup elle se réveille, elle s'agite par une cause souventlégèreet imprévue. Un concurrent préféré, un livre critiqué, un article de journal, une discussion animée, une lettre, un mot, et voilà toute la frêle machine dans un état complet de bouleversement; car il s'agit ici d'une existence toujours agitée, toujours en fuite, vita eorum fuga est. Notez bien que souvent les plus petites causes produisent les plus fâcheux effets, en raison de l'excès de susceptibilité organique et morale, car selon le proverbe russe, « les petites aiguilles font les plus profondes piqûres. » Nous le demandons, surquel fond, l'art prétend-il élever l'édifice d'une santé solide, ou la raffermir quand elle périclite? comment invoquer le secours d'une méthode curative, suivie avec persévérance? par quels moyens prévenir des orages inévitables, rendre la force ou le calme aux organes, à la nature sa direction, à la maladie une marche régulière?

Incertitude dans, le choix des sédatifs ou des toniques. — La tendance constitutionnelle aux agitations nerveuses jette toujours le praticien dans une cruelle perplexité sur le choixet l'emploi des moyens de guérison; souvent morne, en raison du défaut d'énergie motrice, il y a tout à la fois dans le malade, faiblesse et exaltation. Quefera-t-on? Si on a recours aux débilitants, les forces tombent avec une effrayante rapidité ;emploie-t-on les toniques, l'irritation organique s'allume et se propage. L'état même de l'estomac, comme la remarque en a été souvent faite, offre cette fâcheuse disposition de faiblesse irritative, double point de vue à considérer et qui la complique. Tout médecin qui lira ce passage se rappellera s'être trouvé dans ce flux et reflux d'indications et de contre-indications qui suspendent toute décision. Pour naviguer avec sûreté entre ces écueils, trouver la mesure exacte et proportionnelle, le seul moyen est de bien connaître et l'individu malade et l'individualité morbide, le sujet et la maladie.

Les moyens simplement hygiéniques sont parfois les plus efficaces. — On peut cependant établir en principe que la meilleure condition du traitement serait la suspension totale de l'exercice de la pensée pendant un temps donné, comme on soustrait pendant un certain intervalle, un œil irrité à l'action de la lumière. Mais cette condition n'est point entièrement au pouvoir du médecin, il faut seulement en

approcher le plus possible : le repos de l'organe est le sédatif le plus sûr qui soit connu. Ajoutons que tout stimulant énergique, tout impetum faciens, ne doit être employé chez les malades doués de la constitution dont il s'agit, qu'avec une extrême réserve, sans néanmoins perdre de vue l'état des forces en général et des organes en particulier. Au reste, les méthodes cura tives les plus convenables, dans cette circonstance, se tirent presque toutes de l'hygiène. Combien d'hommes éclairés puisent avec avantage, dans cette source salutaire, les moyens de rétablir et de conserver leur santé ! Il est souvent arrivé à l'un de nous, dans sa longue pratique, de guérir des savants, des gens de lettres, des hommes condamnés à de longs et pénibles travaux de cabinet, par un régime approprié à leur tempérament, et continué avec persévérance. A l'imitation de Linné, il a guéri des migraines opiniâtres par l'usage de l'eau fraîche prise à jeun, moyen secondé par un exercice régulier. Il a combattu avec succès des délabrements d'estomac et de poitrine par le lait donné sous toutes les formes ; des affections bilieuses et l'ictère, si communes chez les hommes de cabinet, par l'usage très abondant des fruits, notamment des raisins, par celui du vin blanc largement coupé d'eau et bu abondamment, quelquefois même par l'emploi soutenu des huîtres. Enfin, contre la mélancolie, l'anthrophobie, le spleen, il a eu recours selon les cas, au repos, aux bains, à

quelques doses de travail manuel varié, quelque fois aussi au remède vanté par lady W. Montagu,^ galop toute la fournée, et le Champagne le soir.

La saignée prudemment pratiquée. — Il est pourtant des cas, on doit l'avouer, où la médecine est forcée d'agir avec des moyens plus actifs et plus prompts, quoique toujours simples, tels sont la saignée, l'opium, le quinquina, les bains, les eaux thermales, les lavements, les purgatifs légers, etc. C'est bien peu de médicaments, dira-t-on; eh bien! en voici d'autres d'une efficacité non moins démontrée : la sagacité, le coup d'œil perçant et juste, le jugement d'instinct, la prudence et la patience du médecin, sa connaissance intime du malade et de la maladie; d'un autre côté, la résignation, la confiance, l'exercice, le travail modéré, un air pur, la ferme volonté de guérir. En voilà plus qu'il n'en faut pour former une matière médicale complète, à moins qu'on ne veuille imiter le médecin dont se plaint Byron. « Il en est, disait-il, à sa seizième visite, et moi à sa seizième ordonnance. » J'ajouterai ici quelques remarques sur plusieurs des médicaments dont il vient d'être parlé.

La saignée ne doit être employée qu'avec circonspection chez les sujets faibles et nerveux. Il ne faut surtout la réitérer que quand l'indication est formelle et positive; l'oubli de ce précepte amène souvent de fâcheux résultats. Un des plus immédiats, un des plus

difficiles à réparer, est Fénervation, l'abattement, la chute profonde et rapide des forces. La prostration est telle quelquefois que rien ne peut redonner à la force vitale sa primitive énergie. En voici quelques exemples qui méritent d'être cités.

Quel est le barbare, si étranger aux beaux-arts, qui ne sache que Raphaël périt ainsi à la Heur de son âge? Après quelques excès, dit-on, avec la Fornarina, il tomba malade, fut largement saigné, et ne tarda pas à succomber.

Gui-Patin nous apprend que le philosophe Gassendi s'affaiblit, après deux saignées, au point que rien ne put le rétablir.

Gessner fut six mois languissant pour avoir été saigné inconsidérément.

Après une très forte saignée, pour une colique inflammatoire, les forces de Mirabeau baissèrent subitement et ne se relevèrent plus. Selon sa vive expression, cette époque fut pour lui le passage de Vété à V automne de sa vie.

Byron, arrivé en Grèce, éprouva de violents raptus de sang à la tête. Des sangsues lui furent appliquées aux tempes; mais une piqûre ayant atteint l'artère, on eut beaucoup de peine à arrêter le sang, qui coulait avec une telle abondance que le malade s'éva-

(1) Gui Patin. Lettres, édition RéveillérParise, Pans 1843.

nouit. Depuis cette époque, ce grand poète resta faible et languissant.

De tels effets n'étonnent pas celui qui sait que la vie a ses racines dans le sang; que soustraire à contre temps, une portion de ce fluide, c'est diminuer d'autant la force vitale. D'ailleurs, l'observation clinique a démontré que le sang est le modérateur des nerfs ; qu'il soutient l'énergie musculaire, vrai principe de résistance et de réaction clans l'économie. En effet, plus les émissions sanguines sont répétées chez un individu d'une grande sensibilité, plus la mobilité, l'excitabilité nerveuse augmentent, tandis que les forces motrices baissent dans les mêmes proportions : autrement dit, on tombe dans l'excès de la constitution dont nous étudions les effets physiques et moraux.

Walter-Scott raconte que dans sa jeunesse, il se rompit un vaisseau dans la poitrine, et fut soumis au régime des saignées de toute espèce et d'une diète très complète sous tous les rappoits. « Tant que je le suivis, dit-il, je restai affecté d'une sensibilité nerveuse, que j'ignorais auparavant, et que je n'ai plus connue depuis. Je tressaillais à la moindre alarme, il y avait en moi un manque de décision qui ne fut jamais mon défaut, la moindre contrariété m'était insupportable, je vivais dans des peurs incessantes; était-ce plutôt l'effet de la maladie que du régime? je ne saurais le dire. » C'était l'effet de l'un

et de l'autre, On ne doit pas oublier que les animaux qui meurent d'hémorrhagie éprouvent des convulsions au moment de la mort. Toutefois, n'outrons pas le précepte que nous avons donné; il y a des cas où la saignée est tellement indispensable, même chez les sujets 1 es plus nerveux, que s'en abstenir c'est hâter la perte du malade. Descaries, atteint à Stockohlm d'une péripneumonie, ne fut saigné que le huitième jour, et il succomba presque aussitôt. Byron, dont nous parlions à l'instant, effrayé sans doute de ce qu'il avait éprouvé, ne voulut permettre que trop tard qu'on le saignât dans la maladie inflammatoire qui l'emporta, le 19 avril 1824, à l'âge de trente-six ans (1).

L'opium et les sédatifs. — Les calmants n'étaient pas seulement utilisés dans le passé et dans le traitementdesmaladiescontractéesparleshommes d'étude, ils sont devenus en ce temps un des élémentslesplus nécessaires et les plus employés de la thérapeutique. Ce n'est pas par affaire de mode, c'est par affaire de

(1) Le préjugé qu'avait Byron contre la saignée était fondé « sur ce que sa mère avait obtenu de lui, à son lit de mort, la promesse qu'il ne consentirait jamais à se laisser saigner. » Il citait en outre dans un volume de ses Mémoires le Dr Reid contre la saignée, en ajoutant: « Qui est nerveux si je ne le suis pas? Et ce docteur ne semble-t-il pas avoir écrit pour moi, quand il dit que tirer du sang d'un malade nerveux, c'est relâcher les cordes d'un instrument de musique qui n'est discord que parce que les cordes ne sont pas assez tendue-.

besoin. Tous les modes d'excitations qu'avait Byi on et toutes les causes d'épuisement ont tellement multiplié le tempérament nerveux, que ce tempérament n'est pas seulement le dominant, mais celui qui jusqu'à l'exclusion des autres se montre dans la grande majorité d'une partie de la population. La mobilité des institutions, l'instabilité de la position et de la fortune de chacun, la passion politique qui agite tout le monde et même les personnes qui n'y devraien prendre aucun intérêt, puis l'amour effréné des plaisirs forment la principale cause de ces transformations physiologiques. Aussi les calmants héroïques se succèdent-ils à de courts intervalles. Après le bromure de potassium qui forme le principal élément des préparations qui ont enrichi la thérapeutique des affections nerveuses est survenu le chloral qui procure le sommeil aux malades qui ne peuvent pas obtenir le repos par un autre moyen. L'opium n'occupe plus seul le premier rang dans cette thérapeutique devenue si nombreuse. Mais il a toujours largement son emploi parlui-mèmeetpar ses principes immédiats. G'estsurtout dans l'injection sous-cutanée de la solution d'un de ces principes qu'on peut citer, en recommandant la prudence la plus attentive, ce vers d'un médecin :

Du repos à la mort, une goutte sépare,

11 signale lout le danger ; toutes les préparations d'opium méritent du reste qu'on en use avec la plus

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grande précaution. Voltaire succomba pour avoir pris une trop forte dose de laudanum.

Les toniques et les di [fusibles. — Lesbains frais à divers degrés, le quinquina comme tonique fixe, seul ou assoupli par des mélanges en rapport avec l'état de l'estomac, l'oxyde de zinc, le musc, Yassa fœtida, sont les calmants et antispasmodiques dont l'efficacité est aprouvée. Bien des médecins les considèrent supérieurs à l'élheret autres toniques difl'usibles, mais surtout au camphre, à la valériane, etc.

Le précepte le plus essentiel dans l'emploi de ces médicaments, est de bien saisir les indications, de remonter à la cause du mal, véritable substrat uni de la modification morbide, en un mot, de pénétrer les impulsions organiques spontanées du malade, d'estimer l'état de ses forces, de comparer sa capacité de vivre et de résister avec la violence de la maladie ; de prévoir surtout les effets de ces secousses nerveuses qui brisent le corps, troublent la raison et abrègent si fatalement la vie. Considerare morbos oportet qualiter, ex quibus, quas formas habeant, in quœ loca versi sunt, quo tempore cœperunt, adfuerunt, cessarunt, dit ïiippocrate (1). Ce précepte de haute philosophie médicale, est surtout applicable dans les commencements d'une maladie : tout dépend souvent du point de départ. Cela est vrai pour la

(1) Hippocrate, Epïdemius, livre VI, traduction Littré.

plupart des individus, bien plus encore quand il y a intempérie nerveuse, contention habituelle de l'esprit. Tel savant, tel homme de lettres, artiste, administrateur, etc., languit des années entières pour une maladie qu'on eût facilement arrêtée dès son origine. Il éprouve dans la suite nombre de difficiles, de déceptions thérapeutiques qui le rebutent et le découragent. Continuer dans ces conditions, ses travaux ou ses excès, c'est bientôt donner au mal toute l'extension dont il est susceptible, mal qui finit par détruire l'organisme. Pourquoi cette opiniâtreté, pourquoi cette lutte inégale ? Ignorez-vous que les maladies proclament l'impartialité, la justice de la nature?

Diderot écritàM"e Voland : « Je suis tracassé depuis une huitaine, par des maux d'estomac qui ne seront rien, parce que je n'y fais rien. » Très peu d'années après, il lui écrit de nouveau : « L'estomac et les intestins sont dans un état misérable. Le potage le plus léger passe fout de suite, je ne saurais digérer un œuf. »

Lorsqu'en 1776, dit Musset-Pathay, Rousseau fit cette chute dont il rend compte, on voulut le saigner, il s'y opposa. On eut recours à M'"c Venant, à qui l'on supposait sur lui de l'influence. Elle le prêcha, lui raconta que dnns un accident pareil, elle aurait succombé sans une saignée. « C'est que vous aviez du mauvais sang, lui dit-il, moi je n'en ai que du bon. )> Deux ans s'écoulent, et le philosophe est

frappé d'une apoplexie à laquelle il eût peut-être échappé par la saignée qui lui était proposée.

L'abbé de Ghauvelin, cet infatigable ennemi des jésuites, était délicat, chétif, et il ne voulut jamais rien relâcher de ses travaux et de son régime. Atteint d'une hydropisie de poitrine, il mourut pendant une consultation de médecins, et lorsqu'il plaisantait sur leur art; il n'avait que cinquanle-qualre ans.

Le point essentiel est donc de s'opposer aux progrès du mal dès le commencement. Ce serait le cas d'appliquer à l'économie animale, le conseil énergique et précis donné par un homme d'espril pour combattre la révolution dès son principe. « Empêchez le désordre de s'organiser. » Malheureusement beaucoup d'hommes instruits prennent pour maxime ce vieil adage tiiarmacon, venenum. D'autres ont des préjugés bien plus bizarres encore. Au rapport de Porphyre, on avait conseillé à Plotin l'usage des lavements pour le guérir de vives douleurs de coliques qui le tourmentaient souvent. Il s'y refusa constamment, ne croyant pas qu'il fût de la bienséance, ni de la gravité d'un vieux philosophe d'employer un tel remède.

Il est pourtant des littérateurs, des érudits, qui loin d'afficher le scepticisme ou un dégoût marqué pour les médicaments, donnent dans un excès contraire. Leur prétention de rétablir eux-mêmes leur santé leur fait juger tout médecin inutile et même

dangereux. Ce dédain leur coûte quelquefois la vie, et souvent une aggravation de maux. On a beau faire, il faut dans l'exercice de la médecine un tact d'expérience qui ne s'acquiert jamais que par une étude approfondie de cet art difiicile.

Paul .love nous apprend que le savant cardinal Méandre mina sa santé, précisément par le soin extrême qu'il en prenait et les remèdes étranges dont il faisait usage,

Machiavel mourut de coliques produites par l'abus de pilules purgatives qu'il s'administrait de sa seule autorité .

Leibnitz périt de la même manière.

Le poète comique Regnard, souffrant d'une indigestion, se fit apporter le même purgatif qu'un paysan administrait aux chevaux. Deux heures après, il éprouva les douleurs les plus aiguës, et mourut dans les bras de ses domestiques le 5 septembre 1710.

Fox s'était fait pour lui-même une sorte de théorie médicale, et ses mémoires de drogues se montaient annuellementàdes sommes considérables. Les moyens moraux et le bon effet de leur emploi. — En général, la thérapeutique morale est pour les gens de lettres, pour les artistes et beaucoup de savants, en un mot pour tout homme qui pense et médite, celle qui convient par excellence. Chez eux, tout part souvent de l'imagination, tout émane de ce foyer de

conflagration. Dirigez bien le conducteur qui doit s'attaquer h l'incendie, et vous pourrez en obtenir de merveilleux effets. Dolores fiunt in sensu et in intellectu, c'est vrai, mais le discernement en est difficile. Remarquez en effet que le médecin a toujours affaire à des hommes d'esprit, maniant avec art le raisonnement, souvent le sophisme, et par cela même peu aisés à pénétrer et à convaincre. Il n'appartient qu'à très peu de personnes d'imprimer une direction quelconque aux facultés morales et intellectuel les , aux affections et aux passions. Modifier le jugement, plier la volonté, changer le cours habituel des idées, est peut-être ce qu'il y a de plus difiicile au monde. Or, qu'on imagine ce qu'il faut vaincre d'obstacles quand il s'agit de malades, et de malades instruits, spirituels, raisonneurs subtils, qui souvent préfèrent dire ce qu'ils pensent, plutôt que ce qu'ils sentent de leurs maux. Les inspirations de l'instinct médical le plus exercé, joint au talent de persuader, sont ici d'une nécessité indispensable.

Une autre difficulté consiste à faire suspendre volontairement les travaux du cabinet ou de l'atelier. De tous les hochets dont s'amuse l'humanité, le moins puéril est certainement la gloire, mais elle domine trop exclusivement l'imagination.

Michel Ange aveugle sur la fin de sa vie, se faisait conduire auprès de sa statue de Moïse, et suppléait par le toucher le sens dont il était privé.

Ménage vouïail absolument mourir « la plume à la main », et beaucoup ont ce courage meurtrier. Rien ne les arrête ; en dépit des médecins et de leurs ordonnances, comme ils disent, ils pensent, ils méditent, ils travaillent sans relâche.

Enfin, il est un dernier obstacle, que le médecin rencontre à tout instant, c'est la diversité des esprits même les plus cultivés. Le fond de prédominance, de susceptibilité nerveuse, est toujours le même, mais ses formes varient infiniment. Ce sont pourtant ces dernières qu'il convient d'apprécier avec justesse, pour saisir le moral du malade et le diriger médicalement. Ces formes sont la gamme de sensibilité de chacun d'eux. Eh bien! renoncez à tout espoir de succès, si cette gamme vous est étrangère, si vous ne savez ni la comprendre, ni l'étudier, ni faire parler les touches de l'instrument. Par exemple, il est de ces hommes sur lesquels la douleur morale, l'amour-propre blessé agissent avec une funeste promptitude, une grande intensité; on aperçoit aussitôt la griffe du vautour ; il en est d'autres d'un tempérament faible que la souffrance épuise et dévore lentement, etc. Ces variétés de sensibilité échappent à un observateur superficiel ; il oublie que ces nuances sont très à considérer sur les hommes doués d'une imagination vive. Le médecin prudent et sage ne doit jamais les perdre de vue. En général, cette sensibilité, cette imagination se con-

centrent presque toujours chez les penseurs, sur leurs succès présents et à venir, sur la célébrité de leur nom et de leurs travaux. Tout homme de lettres, tout artiste, touthomme d'État, est continuellement inquiet sur le sort de ses ouvrages ou de ses entreprises. Les attrayantes et perfides douceurs de la renommée, ou de ce bruit qui ressemble à la gloire, le préoccupent sans cesse, il y a bien peu d'exceptions. Voilà une donnée que le médecin doit regarder comme importante pour en tirer parti ; c'est une anse à saisir dans les occasions importantes où il s'agit de sauver la vie d'un de ces hommes. Mais pour cela, il faut s'identifier avec la manière de sentir et de voir des malades, il faut penser avec eux, vivre de leur vie, se mettre au ton de leur âme, ne pas ignorer qu'il s'agit souvent de ces hommes excentriques à qui Dieu a tout donné, excepté le moyen d'être heureux. Souvent une marque d'intérêt pour ce qu'ils ont fait ou écrit, un éloge placé à propos, les console, les ranime et leur donne une vigueur, une énergie vitale, éminemment favorables à la santé. On raconte qu'un poète très entiché de son talent, passait les nuits à versifier, mais il trouvait peu de gens qui voulussent lui prêter une oreille attentive. Son amour-propre blessé le fit tomber dans la mélancolie, et la mélancolie le rendit bientôt malade. Il consulta un médecin qui connaissait sa faiblesse aussi bien que son tempérament. Après que le malade lui eut fait longuement un narré

de ses maux : « Navez-vous pas, lui dit le médecin, composé depuis peu de temps des vers que vous n'avez encore récités à personne? — Cela est vrai, répondit le poète. — Eh bien dit le docteur, faitesm'en la lecture. « Le nourrisson des muses débita aussitôt avec emphase sa pièce de vers. Le médecin, qui s'aperçut du plaisir qu'il y prenait, le combla d'éloges, et l'engagea à la lui répéter. Comme le malade y mettait encore plus d'action et de feu : « Je veux l'entendre une troisième fois, v dit le docteur, comme émerveillé. Lorsque son malade l'eut de nouveau déclamée : « Allez, lui dit-il, vous voilà purgé dans toutes les règles, et vous devez être maintenant bien soulagé, » ce qui était en effet. Révoquer en doute la vérité de cette anecdote, ce serait méconnaître le cœur humain, et surtout l'excessive tendresse de la paternité poétique.

C'est ainsi qu'un médecin doué d'une sage et profonde raison trouve des moyens de guérison inattendus ; qu'il sait deviner en quelque sorte le malaise de l'amour-propre refoulé au fond du co?ur, sonder la plaie secrète, découvrir le trait qui a percé ces Ames fières et délicates. Il doit saisir, pour ainsi parler, l'esprit dans son agitation, ou pour le calmer ou pour lui imprimer des mouvemens salutaires. Distraire, engourdir la sensibilité, éteindre les souvenirs, ranimer l'espérance, calculer la force réactive des sentiments sur les organes, affaiblir avec art les

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angoisses morales, recevoir le trop plein d'un cœur chaud et véhément, souvent aigri par le malheur et l'injustice, tel esten abrégé, le plan de thérapeutique morale qu'on doit adopter. Pareils soins sont bien au-dessus des soins physiques, des attentions matérielles. Cette science n'est pas vulgaire, elle exige une hauteur de vues et des qualités bien supérieures à celles de ces Bavîus de notre art, qui pensent que la médecine se fait uniquement avec des drogues.

Mais quand la maladie est chronique, usant lentement les ressorts de la vie, que le médecin redouble alors de soins délicats et bien ménagés. Le penseur épuisé a besoin d'excessifs ménagements ; tout l'agite, tout l'ébranlé, tout imprime à ses faibles organes des secousses toujours préjudiciables. Chaque jour, chaque instant, amène sa dose de douleur que vous devez adoucir. Et remarquez que cette douleur est toujours vivement sentie dans les longues maladies, qu'elle pénètre jusqu'aux racines de l'âme, car le malade jouit de la plénitude de ses facultés morales. Il faut ici quelque chose du zèle persévérant et de la mansuétude de l'apôtre. Les médicaments purement matériels sont ici d'une bien faible ressource. Allons plus loin encore; l'arrêt est prononcé, la mort approche. Que le médecin sache encore appliquer le baume des consolations; son langage d'ailleurs s'adressera à des hommes faits pour le comprendre. Ils sont hommes toutefois, et quelques-uns ne savent

pas mourir. Dans ce moment suprême, « lorsqu'il faut monter, comme dit Tertullien, ce degré difficile qui fait passer subitement de la terre au ciel » nous retrouvons encore les différences d'esprit dont non? avons parlé, et qui tiennent sans doute à l'organisation. Les uns, pusillanimes, se découragent facilement, ils éprouvent à chaque instant les affres de la mort. Racine fut, dit-on, de ce nombre. Les autres savent se résigner, ou bien même, caractères fortement trempés, élevant leur esprit à la hauteur stoïque, ils imiteraient volontiers ce Romain condamné par Caligula, qui, tandis qu'on lui portait le coup mortel, épiait tranquillement son âme au passage. La route est toute tracée pour le médecin: aux premiers, des paroles consolantes; environnez-les d'illusions, si bien nommées les pavots de Vâme ; multipliez-les ces pavots, soyez-en prodigues. Rappelez-leur bien que la meilleure partie d'eux-mêmes reste dans leurs ouvrages, forma mentis œterna. Ce corps déjà atteint par la corruption ne leur appartient plus, mais leur âme, leur génie, leur gloire, voilà ce qui ne périra jamais. Quant aux seconds, entretenez-vous avec eux de Dieu, d'infini, d'espérance, d'immortalité ; ce sont des sages qui vous précèdent et vous enseignent à mourir, car vous allez les suivre en un temps qui n'est jamais long et qui se trouve toujours trop court. Ne savez-vous pas que la terre est un lieu de passage et une colonie des cieux?

il6 PATHOLOGIE.

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