CHAPITRE V
DES MÉDECINS EN GÉNÉRAL ET DE LEURS RAPPORTS AVEC LES HOMMES LIVRÉS AUX TRAVAUX DE L'ESPRIT
Prendre son médecin pour ami; — programme du médecin; — résistance et sophismes; — réfutation.
Prendre son médecin pour ami. — La lecture du chapitre précédent a dû convaincre que le succès du traitement d'une maladie dépend principalement de la connaissance approfondie, non seulement du tempérament du malade, mais aussi des nuances de ce tempérament. Le moral surtout, l'esprit intérieur, ce deum propiorem, doit être étudié avec une attention spéciale. Mais comment parvenir à le connaître? En se liant mutuellement, et autant que possible, par les saints nœuds de l'amitié. Soyez l'ami de votre médecin est une ancienne vérité justifiée par l'expérience de chaque jour. Un avis, salutaire à répéter sans cesse, est de voir et de consulter ce médecin quand on se porte bien ; à quoi bon, dira-t-on ? Pour qu'il vous connaisse quand vous serez malade. Beaucoup de gens de lettres ou d'artistes ont suivi ce conseil et s'en sont bien trouvés. Au nombre de ceux-là se peuvent citer Pope et Arbuthnot, Newton et Mead, Montesquieu et Gendron, Dubreuil et Pechméja,
Bouvart et Marmontel, Cabanis et Mirabeau, le Titien et Parraa, Rembrandt et Nicolas Tulp, liste que l'on pourrait grossir indéfiniment. L'important est de faire un bon choix, et de le faire avec une rare prudence, précisément le contraire de ce qu'on voit tous les jours. Il est inconcevable avec quelle légèreté, avec quelle insouciance, on se décide à cet égard. Les circonstances, le hasard, un mot d'éloge, le bruit public, et voilà le médecin choisi, adopté. Imprudent ! songez donc qu'un médecin est l'homme auquel on confie ce qu'on a de plus cher au monde, la santé, ce gage du bonheur et de celui de sa famille ; qu'étant malade, on est à la disposition de son savoir et de sa pénétration; qu'il est, en un mot, le juge souverain de la vie et de la mort. Que de gens graves, sensés, judicieux sur tout autre objet, ont été victimes de leur négligence sur ce point difficile et délicat (1) ! Nous disons que ce point est difficile et très délicat. En effet, par quels moyens reconnaître le médecin dont l'esprit, le caractère, les sympathies,
(1) Benserade, attaqué de la pierre, résolut de se faire opérer. Il se fit saigner pour s'y préparer; mais le chirurgien lui ouvrit l'artère brachiale, et prit la fuite au lieu de chercher à comprimer le vaisseau et arrêter l'hémorrhagie. On n'eut que le temps d'appeler le confesseur, qui se nommait le père Commire. Si, pour les petites choses qui concernent la santé, il y a danger, comme on le voit, à se confier à des ignorants, qu'on juge de l'importance du choix quand il s'agit de maladies graves! (Note de R.-P.)
■IIS PATHOLOCIK.
les habitudes, ont le plus de rapport avec les nôtres ; qui saittâter le pouls dans le cœur, au moral comme au physique, connaître à fond les Ames, en démêler es mouvements, en pénétrer les sentiments, les agitations, les pensées les plus secrètes? Où trouver cet homme, hon, sensible, dont la douce parole charme le mal, qui lui-même se tourmente de vos inquiétudes, de vos douleurs et de vos espérances? Remarquez bien que pour guérir, la science ne suffit pas, qu'il faut y joindre une finesse d'observation et de^ tact, une justesse d'aperçus, toutes particulières, enfin la connaissance philosophique et pratique du cœur humain. Un tel homme est bien rare, car s'il réunissait toutes les qualités nécessaires pour atteindre à la perfection médicale, ce serait véritablement le médecin dont parle Hippocrate, semblable à Dieu, dans les proportions du fini à l'infini.
Une chose rendra toujours difficile le choix d'un médecin, c'est l'apparence, c'est l'écorce extérieure. Il en est de notre profession comme de toutes les autres ; on y trouve un incroyable mélange de bon , de mauvais, de pire, de médiocre et d'excellent. Rien n'est au-dessus du médecin probe et éclairé, bien pénétré de cette vérité : que l'action la plus belle, la plus noble, la plus digne de l'homme, est de secourir l'être qui souffre, comme rien n'est au-dessous du médecin qui exerce son art sans charité, sans amour, sans dévouement, de l'homme qui ne fait qu'un
métier plus ou moins lucratif. Ainsi que le bon prêtre qui va faisant le bien à toute heure, en tout lieu, le médecin répand partout l'espérance et les consolations. On le voit souvent prescrire et payer les remèdes, faire à la fois l'aumône et la médecine (1). Plus près du pauvre, plus près du ciel ; amour de la science, amour del'humanité, telle est sa devise, et il y reste fidèle.
Cette ardeur pour le bien est d'autant plus heureuse, que nulle profession au monde ne présente plus d'occasions de le faire que la nôtre. Quoique, dans la hiérarchie des vanités sociales, le rang de la médecine soit assez médiocre, son influence est pourtant fort étendue, parce qu'elle agitsur l'homme par la crainte de la douleur et par les terreurs de la mort. Le règne de la beauté est fondé sur le plaisir, ce n'est qu'une courte tyrannie, comme l'a dit un ancien; celui de la médecine est bien autre-
(1) Je l'ai dit ailleurs : quand il s'agit d'honoraires entre un malade et son médecin, c'est pour l'un et pour l'autre une. question de pudeur. Selon le pieux docteur Andry, « la main du médecin doit être un tronc où chacun met ce qu'il veut, sans qu'on le voie, sans qu'on le sache. » On connaît cette simple et belle épitaphe : « Ci gît le docteur Fothergill, qui dépensa 200 000 guinées pour le service des malheureux, » et ce dernier vers de l'épltaphe mise sur le tombeau du chirurgien français Charles de Villiers :
Il no fut jamais riche, pi lit toujours du bien.
Faire du bien est, eu effet, un privilège spécial de l'art de guérirô (Note de R.-P.)
nient long; il est établi sur la souffrance, sur la maladie. Or, la douleur est une compagne presque inséparable de nôtre existence.
Tenez pour certain que l'homme qui a pénétré le plus avant dans le cœur humain, est un médecin instruit, sagace, prudent, ayant l'habitude des hommes et des choses. Pourquoi cela? c'est qu'à ses yeux se déroule journellement l'histoire secrète de l'humanité, les mystères delà vie privée. Plus de voiles, plus d'hypocrisie ; la douleur, celte grande révélatrice, montre l'homme tel qu'il est. Manifestations diverses des caractères; héroïque résignation qui fuit tous les regards; prodige de patience et de philosophie sublime sous les coupsdu malheur ; efforts titaniques etdésespérés contre le mal; combinaison elfrayante de toutes les soutfrances physiques et morales ; malheurs nés de nos passions ; existences à jamais frappées de douleurs et d'infortune; rien de ce que notre destinée a de plus intime n'échappe au médecin qui a l'intelligence de ces douleurs, qui sait voir, qui sait comprendre ses semblables et sympathiser avec eux. Ce qu'il y a de certain, c'est que les médecins des rois, des héros, des grands hommes, les connaissent à un point où ne parviennent jamais les historiens les plus habiles (1).
(1) « Le cardinal de Retz a cherché un médecin qui se voulût enfermer dans sa prison de Vincennes avec lui. Enfin il en a trouvé nu après que plusieurs Font refusé. M. Vacherot s'est enfermé avec lui moyennant 4000 livres par an qu'on lui promet, et dont on a
De là l'importance d'un bon choix, et la difficulté de parvenirà le bien faire. Il est un art de séduction que possèdent certains médecins d'ailleurs superficiels, dont il est malaisé de se défendre. Qu'un ignorant présomptueux vienne s'applaudir lui-même et vanter ses succès, affirmer qu'il a guéri crus fractum Esculapio, Appollini autem brachium, comme ce charlatan dont parle Plaute, un homme de sens sait bientôt à quoi s'en tenir. Mais il n'est pas aussi facile de découvrir la sottise, la présomption, la médiocrité, le mépris des hommes, l'insatiable faim de l'or, sous l'apparence d'une gravité pédantesque ou d'un éclatant verbiage, sous les formes souples, gracieuses, d'unepolitftsse habile etexercée. Celui qui ait plier son âme aux affronts, glisser, ramper, se courber, se recourber., qui dispose à volonté de sa physionomie, de ses discours, de ses gestes, selon le temps, l'occasion, les personnes, celui-là, dis-je, captivera toujours la foule; c'est un rétiaire adroit qui sait prendre dans son filet les sots, les dupes, les masses, et par surcroît bien des hommes d'esprit. Ainsi le bruit et la renommée ne peuvent aider dans ce choix, car le tantum valet quantum sonat est une maxime dont
avancé la première année. » (Gui-Patin, lettres à Spon, 16 sept. 1653 édition Réveillé-Parise.)
Que de choses nous aurait apprises Vacherot sur le prisonnier dot) t il s'agit, s'il eût fait aussi des Mémoires!
(Note de R.-P.)
il faut se méfier dans notre état actuel de civilisation Ce sont les tonneaux vides qui résonnent le plus sous la main qui les frappe. En général, une grande réputation, surtout en médecine, ne suppose ni l'absence , ni la certitude du talent. Il est des hommes placés avec justice aux sommités de la science, il en est d'autres qui ont Fart de contrefaire la voix publique, qui savent mettre la renommée dans leur confidence, et lui dicter tout bas, comme on l'a dit, ce qu'ils veulent qu'elle répète tout haut. L'intrigue est si adroite, le mérite si gauche, la fortune si aveugle, le clinquantressemble tellement à l'or pur, qu'il est bien possible de s'y méprendre. Tous les jours les gens du monde sontpris aux pièges du charlatanisme ; comment pourraient l'éviter cet artiste, cet homme de lettres, cet érudit, presque toujours de mœurs simples, vivant au milieu de ses livres, de ses tableaux, en dehors du tourbillon de ce monde étranger à tout, hors à ses travaux?
Que faire donc? si le hasard, l'occasion, votre heureuse étoile, vous donnent un méderinnon seulement habile, mais un ami compatissant, empressé, qui sympathise avec les souffrances de ceux qui se confient à lui, qui connaisse la nature de l'homme, même dans ses anomalies, c'est-à-dire cette nature sensible, orageuse, extrême, qui caractérise tous ceux que le génie, les talents, la célébrité arrachent au sommeil de l'Ame et aux habitudes de la vie commune, oh ! croyez-
nous, c'est un trésor que vous avez trouvé. Confiez votre santé sans réserve à ce bienfaisant mortel; nul être au monde ne saura mieux calmer vos angoisses du corpset. de l'âme, parce que nul n'en connaîtra mieux les sources. Il adoucira vos peines, il rafraîchira vos plaies par le baume de l'amitié; il amortira sans l'éteindre, le feu de cette imagination qui vous consume; à l'abri de ses talents et sous l'ombrage de son amitié, votre génie portera des fruits que la douleur n'aura point empoisonnés ' .
(1) Plus d'un écrivain illustre peut dire à son médecin ce que le savant Bergmann écrivait au docteur Van-Dœveren : Quort vivant, quad vigeam, tuum est. Mais pour obtenir de pareils succès, il faut savoir s'y prendre. Écoutons le récit de Palaprat : « J'étais, dit-il, depuis dix ou douze ans, nouveau Sisyphe, condamné à rouler une grosse pierre, quand M. Maresclial, ce prince des chirurgiens, me fit l'opération. Et je suis persuadé que si son habileté et la légèreté de sa main commencèrent ma guérison, sa douceur et la gaîté de son humeur la perfectionnèrent. 11 ne s'approchait jamais de moi qu'avec un visage riant, et moi je le reçus toujours avec un nouveau couplet de chanson sur quelque sujet réjouissant. » (Préface de la comédie des Empiriques.)
Ce même Palaprat disait encore : « Parlez-moi d'un médecin de lionne humeur! volontiers je lui passerais une drachme d'ignorance pour une once de gaîté ! »
Le chevalier de Boufflers, étant dans le cabinet de Portai, écrivit ce quatrain sur un des livres de ce médecin :
La malice, qui rit sous cape,
En fait le plus gai îles docteurs.
On trouve en lui le serpent sous les fleurs,
Mais c'est le serpent d'Esculape.
(Note de R.-P.)
Le programme du médecin. — Nous adresserons à leur tour quelques conseils aux médecins. Rappelezvous, leurdirons-nous, quedanscetteconstitutionavec prééminence native du cerveau et de l'appareil nerveux, les forces sensitives prédominent toujours sur les forces motrices, loi fondamentale qu'il ne faut jamais perdre de vue ; que cette diathèse nerveuse, cette susceptibilité morbide doivent toujours être prises en considération, parce que l'inégale direction vitale qui en est la suite rend difficile l'intégrité fonctionnelle des organes, bien plus encore de la rétablir quand les maladies se manifestent ; n'oubliez pas que rien n'est plus aisé à produire que l'excitation nerveuse, et rien n'est plus difficile que de parvenir à une sédation prolongée; sachez que le moral participe éminemment à cette disposition de l'économie, et correspond au rythme de l'action organique; que par conséquent les idées, les sentiments, les passions, les habitudes, se règlent en quelque sorte sur cette singulière constitution; que la vie d'un poète est une vie d'exception , quelque chose d'à part de la vie commune; que ce poète, cet artiste, toujours prêt à secouer le sablier pour le hâter, toujours agité, dévoré par le sentiment et la passion de la célébrité, ne s'accordant jamais de repos, fait une rapide et exorbitante dissipation des forces vitales; que la vie ne se mesure que par les émotions, et les jours vides de ces émotions sont pour lui comme