‹ Hygiène de l'espritChapitre 18 sur 58 · LE PROGRAMME DU MÉDECIN · texte numérisé non relu

LE PROGRAMME DU MÉDECIN

s'ils n'étaient pas; réfléchissez surtout que cette agitation, ce bouillonnement intérieur, se cachent parfois sous une apparente froideur ; sondez bien le cratère. Si l'on vous dit qu'un homme de talent est malade d'imagination seulement, alors redoublez pour lui d'attention et de vigilance, car cette imagination l'épuisé et le tue. C'est bien pis encore quand l'infortune et l'injustice se joignent aux maux physiques. Un homme en proie à la maladie, à la misère et au génie, qui lutte héroïquement, est un spectacle bienau dessus de celui dont parle Sénèque. Tel était Milton, pauvre maître d'école, vieux et aveugle. C'est en face d'un tel client que le rôle du médecin devient sublime, car il n'y a que lui qui soit capable de soulager de pareils maux.

Pour parvenir au but, il faut étudier et comprendre ces hommes de haute intelligence, il faut approfondir le mode de vitalité qui les caractérise, saisir leur manière d'être et de vivre, s'identifier avec eux, étudier leurs faiblesses, s'habituer à leur originalité, s'accommoder de leurs bizarreries (1). Vous éprouverez de l'impatience, des dégoûts, de

(1) Pendant que Michel-Ange peignait le Jugement dernier, écrit de Stendahl, dans son Histoire de la peinture en Italie, il tomba de son échafaud, et se lit à la jambe une blessure douloureuse. Il s'enferma, et ne voulut voir personne. Le hasard ayant conduit chez lui Bacio Rontini, médecin célèbre, et presque aussi capricieux que son ami, il trouva toutes les portes fermées. Personne ne répon-

l'ennui; vous essuierez des boutades; ne vous découragez pas, votre récompense est immense. Songez bien que des chefs-d'œuvre n'eussent jamais été conçus, et surtout achevés sans la puissance de votre art. N'avez-vous pas maintenu la santé, soutenu les forces du poète, de l'artiste qui les ontenfantés? Leurreconnaissance est toujours vive et profonde, elle va même quelquefois jusqu'à faire vivre élernellemens votre nom ou vos traits, car ces hommes don-nent l'immortalité quand ils veulent et à qui il leur plaît. Les vers de Voltaire sur Sylva, le portrait de Parma par Le Titien, celui de Nicolas Tulp par Rembrandt, deCorvisart, médecin de Napoléon, par Gérard, de Larrey par Girodet, en sont d'éminentes preuves. Un poète illustre, qui vous donne un temple dans ses vers, fait plus pour vous que ne fera jamais la fortune.

Ce qu'il y a d'important, est d'obtenir une confiance sans réserve. Et pourtant, n'allez pas croire que cette confiance, quelque entière qu'on la suppose, parvienne à soumettre longtemps les malades de cette sorte au régime médical le mieux entendu. Presque tous les penseurs sont dans ce cas. Quelquefois ils raisonnent fort bien sur la médecine, ils en connaissent

il.uil, ni domestiques, ni voisins, Rontini descendit avec beaucoup de peine dans une cave, et de là remontant avec non moins de travail, parvint enfin à Buonarotti, qu'il trouva enfermé dans sa chambre el résolu à se laisser mourir. Le médecin ne voulut plus le quitter, lui fit l'aire de force quelques remèdes, et le guérit.

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