LE PROGRAMME DU MÉDECIN
même les principes, ils savent les moyens de conserver la santé, puis ils sont bien déterminés à ne point faire leur profit pour eux, de ce qu'ils ont appris. 11 faudrait qu'on pût les guérir sans qu'ils s'en mêlassent. N'ayant rien oublié pour se rendre malades, ils négligent tout pour se guérir. 11 règne d'ailleurs chez eux un état habituel d'impatience, de mécontentement, d'irritation et de découragement, qui les rend tout à fait indociles, au moins pour la plupart, surtout quand le mal se prolonge. Aussi que de sophismes à réfuter, que d'arguments à rétorquer, que d'explications à donner, de refus à combattre, de convictions à faire adopter! Il est surtout très difficile de leur persuader que la célébrité, cette maîtresse chérie, à laquelle ils sacrifient tout, ne s'acquérant souvent que par de longs travaux, ces travaux exigent nécessairement une longue vie et une bonne santé; car il ne suffit pas, ainsi que le fait observer Diderot, du qu'en dira- 1- on d'aujourd'hui, de demain, c'est le qu'en dira-t-on de cent ans, qu'il ne faut pas perdre de vue. Si la santé est la pierre angulaire du bonheur, voulez-vous de la fortune, voulez-vous des jouissances? ayez de la santé ; enfin voulez-vous la gloire ? ayez encore de la santé. C'est un grand défaut d'être malade, quand on prétend à la célébrité. Traiter cette assertion de paradoxale, ce serait ignorer l'histoire des hommes célèbres.
Même parmi ceux qui ont immortalisé leur nom,
combien en trouve-t-on dont le génie n'a pas produit tout ce qu'il promettait ! Le tableau de la Trans/igura- ^'owaétéledernier de Raphaël, mort à trente-sept ans. Une fin prématurée a empêché Pascal de terminer ce vaste édifice, dont les pensées, publiées après sa mort, ne sont, comme on l'a dit, que des pierres d'attente.
Les médecins avaient unanimement conseillé trois choses à Molière : de continuer l'usage du lait, de ne plus jouer la comédie, enfin de vivre éloigné de sa femme, Armande Béjart. Il fit précisément tout le contraire, et l'on sait comment la médecine fut cruellement vengée. Il mourut à l'âge de cinquanteun ans, un mois et deux jours ; né lel5 janvier 1(1-2:2, il succomba le 17 février 4673. Or, que de chefsd'œuvre dont la postérité est à jamais privée !
Sans la malheureuse campagne de Prague, le jeune Vauvenargues, en suivant l'avis d'un bon médecin, eût doté l'humanité de quelque bel ouvrage. Mais, rien de plus rare que de voir des hommes, livrés avec ardeur au culte de la pensée, arrêtés par de pareilles considérations. Ils attribuent les événements qui leur coûtent la santé ou la vie a des circonstances particulières et malheureuses dont eux-mêmes se croyaient exempts. A la suite des objections adressées au médecin par les malades de cet ordre, nous plaçons la réponse destinée à les combattre, ce qui ne veut pas dire qu'il lui soit aisé d'en triompher.
AVEC f,l-2S HOMMES LIVRÉS AUX TRAVAUX DE L'ESPRIT. 129
Résistance et Sophismes. — Docteur, disait, un de ces malades, vous ressemblez, je crois, aux moralistes et aux prédicateurs, qui exigent beaucoup pour obtenir quelque chose. N'est-il pas vrai que vous voulez surfaire l'art et les moyens de se bien porter? Votre régime, vos prescriptions peuvent être conformes aux règles d'Ilippocrate; mais elles me coûtent le plus doux des plaisirs, celui de penser, d'écrire, de méditer tout à mon aise. Vous me permettez certaines choses en me défendant précisément celles qui ont pour moi le plus d'attraits. En vérité, vous êtes comme ce docteur Menjot, médecin de Racine, dont le refrain était sans cesse : « Surtout pas de bonne chère, de café, de lecture, de travail de tête ; du reste, divertissez-vous. » J'ai pourtant lu dans un livre de médecine, car j'en lis quelquefois, malgré votre défense, que ce qui flatte ne peut jamais nuire. Et Hippocrate, lui-même, que vous me citez souvent, n'a-t-il pas dit : Quo natura vergit, eo ducendum est? Cela est formel. Dès lors, pourquoi me contraindre dans mes goûts particuliers? A la vérité, depuis que je monte à cheval, que je travaille moins la nuit, mes digestions sont meilleures, mon sommeil est plus calme, mon sang plus frais; j'ai presque une santé prosaïque. Mais, docteur, mon ouvrage n'avance pas, ma réputation baisse, on parle moins de moi. Faut-il donc, pour vous obéir, que je fasse partie de cette masse qui végète et disparaît sans laisser après elle trace, ni
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souvenir? que je passe du silence de la vie au silence de la mort? Faut-il briser ma foi, mon avenir, descendre corps et âme au tombeau ; en un mot, qu'on dise de moi : « Colasvivait, Colas est mort?» Ne l'espérez pas,je vous en avertis, fussiez-vous pour moi ce qu'était à Gérutti un célèbre médecin de la capitale* I ». Une chose sur laquelle nous ne serons jamais d'accord, c'est l'extrême restriction que vous apportezaux travaux de la composition, etnotammentde la poésie. Selon vous, ce feu, cet enthousiasme divin des poêles qu'est-ce autre chose qu'un travail excessif* du cerveau, une irritation dangereuse de cet organe; c'est là renverser à plaisir le trépied sacré, matérialiser le génie. Vous dites que nous sommes frères en Apollon, par la branche d'Esculape; respectez donc le plus noble héritage de la famille. Non, la poésie n'est pas ce que vous imaginez; écoutez plutôt le poète Ducis :
... Conçois-tu ce qu'est la poésie?
C'esl le nectar, c'est l'ambroisie, C'esl la saveur des fruits, le doux esprit des fleurs,
C'est l'arc-en-eiel et ses couleurs, C'est une ivresse, un charme, en un mol c'esl la vie.
Et vous voulez qu'on renonce à de pareilles jouis-
(1) Le littérateur Cérutti, auteur de \& Feuille villageoise, en 89 déjà âgé, souffrant, fit appeler en consultation le fameux Antoine ivtil : h Docteur, lui dit-il, je suis un vieux drame qui ne sait comîiniit finir. Eh bien! j'ai imaginé d'appeler un génie, pour amener un heureux dénouement. Je me confie donc à vos soins. » Le génie invoqué le ramena en effet à la santé.
sanees! N'y comptez pas. Vous no soupçonnez pas combien ce sentiment est une chose vraie, une jouissance réelle, qui s'anime et grandit sans cesse. On a de tout temps célébré les avantages de l'étude et des lettres, je n'en suis pas étonne; mais le plus remarquable est d'offrir des consolations dans tous les contre-temps de la vie. Quand je m'irrite contre l'égoïsme des hommes, contre leur bassesse, je prie les muses d'avoir pitié de moi, et les vers adoucissent mon ressentiment. Avec mes bons amis Plutarque, Homère, Virgile, Montaigne, Fénélon, le Tasse, Addison,je retrouve la paix du cœur. Tout entier à mes études, j'oublie et les sots et les méchants, et la marche du temps et le train des choses; pures et sublimes jouissances dont vous voulez me priver.
Au fait, que peut-il m'arriver? de mourir jeune encore : eh bien! qu'aurai-je à regretter?, l'ai fait la pari de ce qui revient au tombeau, je ne veux ni ne puis l'en frustrer? mais faut-il aussi condamner l'Ame à une mort prématurée, pour prolonger de quelques instants la durée végétative du corps? ce serait une choquante absurdité. J'accepte la souffrance pour la gloire; je consens à payer en douleurs mon tribut ta la nature, à mourir même du sacrifice, pourvu que mon nom vive, ,1e partage l'avis de madame de Staël, il faut une carrière dont lebut se perd dans les cieux et donne à l'homme, après lui, ce que peut conquérir sur le passé la mémoire des hommes. Un jour de
gloire est si multiplié par notre pensée, qu'il peut suffire à toute la vie. Et puis, docteur, quand le corps est souffrant, Famé s'élève et s'exalte; s'il en coûte à mes organes physiques, mon esprit n'en est que plus libre et plus actif. Qu'y a-t-il de plus commode pour aider à penser, à méditer, à philosopher, que l'agitation fébrile, que le repos de la couche, l'isolement du monde? Ce rapprochement du néant, cette enjambée sur le bord de la tombe est si propre à de hautes pensées, que le génie acquiert souvent delà verve, de l'éclat ei de l'élévation, précisément en proportion du délabrement du corps. Plus d'un homme médiocre môme a été cygne dans cette situation D'ailleurs, est-il bien démontré que le travail de l'imagination, la contention d'esprit, usent aussi rapidement que vous le prétendez? On peut trouver des autorités qui contestent cette assertion. Admettons ponrtant qu'il en soit ainsi, la somme de la vie diminue-t-elle pour cela? non, sans doute ; c'est l'avis d'un grand poète : On peut vivre beaucoup sans végéter longtemps. Vous me l'avez dit bien des fois : ce Plus on sent, plus on vit; » or, la conclusion est évidente : plus je réfléchis, plus je médite, en un mot, plus je travaille et plus le sentiment de la vie augmente chez moi en intensité, en profondeur, en • jalité, sans compter la réputation, qui est une sorte de vie où l'on n'est pas. Je puis ne pas vieillir, mais j'ai vécu avec une intense et puissante énergie. Ainsi
on obtient en quelque sorte une triple existence, celle que donne la force de la pensée, celle de la célébrité ou de la vie extérieure, puis celle que nous réserve la postérité. Après tout la vie, qu'on vit ne vaut pas la vie qu'on rêve ; un songe heureux est peut-être ce qu'il y a de plus positif ànns l'existence. Oserez-vous maintenant mettre en comparaison ce bonheur tranquille, cette froide idole adorée par ces automates dont parle le Dante : Qûésti sciagurati che mai non fur vivi (ces infortunés qui voient le jour, mais passent sans vivre)? Avouez-le, ne penser que peu, c'est, dans la plus stricte réalité, diminuer la sphère de son être. Hélas! nos jours ont été comptés avec tant d'épargne, qu'on ne saurait donner trop d'extension au principe qui nous anime, par les sentiments, les émotions et les idées! Telle est la véritable valeur effective delà vie, le seul moyenpeut-être d'amoindrir la part de la mort. Ajoutez, docteur, qu'il n'estpas du tout prouvé que les travaux de l'esprit, même excessifs, aient une fatale influence sur l'économie; beaucoup d'hommes célèbres dans les arts, les sciences la philosophie, ont poussé très loin leur carrière; c'est ce que vous ne sauriez nier. Platon, Isocrate, Plutarquedans l'antiquité, Galilée, Newton, Leibnitz, d'Aguesseau, Fontenelle, Voltaire, Buffon, Franklin et d'autres, parmi les modernes, ont vécu longtemps malgré l'immensité de leurs travaux ; le poète Ducis, dontje vous ai cité les vers, n'est mort qu'à quatre
vingt -trois ans : de sorte que, même sous le rapport de la longévité, les penseurs n'ont rien à envier à ceux qui, plongés dans la matière, ne semblent qu'à moitié créés; hommes pour qui, en effet, la mort est de tout point la fin de l'existence.
Tels sont les solides arguments qui très souvent, chez les hommes de talent, servent à colorer larépugnance qu'ils montrent a entretenir leur santé soigneusement et méthodiquement; arguments qu'ils ont l'art de retourner en cent façons diverses, avec une incroyable subtilité d'esprit.
Voici maintenant nos raisons pour les combattre.
Réfutai ion. — Mon ami, croyez-vous les médecins aussi coupables du crime de lèse-génie que vous le dites? détrompez-vous. Jamais ils n'ont pensé à mettre obstacle à cette noble étude des lettres et des beauxarts que vous me vantez ; eux-mêmes les ont cultivés en tout temps et avec honneur. Hippocrate et Apelle, nés tous deuxdansl'île deCos,l'ontrendue également célèbre. C'est au médecin Trioson que la France a dû Girodet.
Racine s'est fait enterrer aux pieds du docteur Hamon, dont il tut protégé. Mais à moins que le devoir ou la patrie tout au moins l'exigent, travaux fatigues, dangers, doivent être ralentis. Les médecins s'opposent aux excès dans ce genre, comme dans tout autre ; ils blâment cette intempérance littéraire, ces débauches de travail cérébral qui usent et ruinent l'éco-
noniie. Ils accordent qu'il faut vouloir être loué, faire un cas infini de ses semblables qui sont, de ses semblables qui seront; mais brûler pour la louange d'une soit inextinguible, déposersa vie, son repos, sa santé aux pieds de cette idole, faire consister l'homme lout entier dans l'esprit, être en un mot de l'avis de Plotin, qui avait honte d'être logé dans un corps, c'està leurs yeux un optimisme sophistique, c'est abjurer les droits de la raison. Comme l'a dit un philosophe, le comble delà folie est de s'immoler, de se consumer pour entendre crier : « Oh! que cela est beau!... et passer. » Songez bien surtout que la prédilection de la nature pour les hommes qu'elle a créés supérieurs aux autres, ne va pas jusqu'à leur prodiguer les dons les plus riches sans les leur faire acheter. Loin de là, trop souvent on peut les considérer comme les élus de la douleur, de la souffrance. La santé avant tout, c'est la devise de quiconque fait usage du bon sens, c'est celle de tous les hommes, et c'est aussi la vôtre. Eh bien! qui veut la fin veut les moyens. Pour être poète et avoir commerce avec les dieux, en êtes-vous moins soumis aux lois de l'organisation humaine? Méprisez le physique, fatiguez, usez les organes matériels; mais prenez garde, car je vous dirai avec Montaigne : « Tout ceci s'entend de l'âme et du corps, unis par une étiviste cousture, et s'entrecommuniquant leur fortune. » Ne voyez-vous pas où vous arrivez infailliblement? Les misères de la chair
n'engendrent-elles pas souvent les misères de l'esprit? Lapuissance animale et lapuissance morale n'ont-elles aucun rapport? Est-ce donc notre faute si ce corps ou, pour me servir de vos expressions, cette enveloppe grossière qui embarrasse l'âme a besoin d'équilibre dans ses ressorts, d'harmonie dans ses fonctions? Faites qu'une machine existe sans un appareil et qu'une montre marche sans rouages. Quant aux maladies, ce n'est pas à vous de raisonner, parce que vous ignorez ce qu'elles sont ; c'est au médecin à les juger et à choisir les moyens d'adapter à chacune le traitement qui lui convient, pour parvenir à la guérison. Apprenez cet axiome : Que tout homme malade est sans raison, ou n'a qu'une raison esclave. Les médecins eux-mêmes ne peuvent se soustraire à cette loi.
Je le sais, tout ami de l'étude se réfugie avec délices au sein des muses et des lettres ; il y cherche et il y trouve cette douce quiétude de l'âme que lui disputent la sottise et l'envie ; mais si la maladie l'atteint dans son asile sacré, voilà la coupe désormais empoisonnée. Au milieu de vos consolateurs, de vos bons amis Plutarque, Montaigne, Fénclon, ne craignez-vous pas d'être assailli par mille accidents qui troubleront vos jouissances? Des nerfs toujours irrités, des organes toujours souffrants, un sang échauffé, donnent-ils beaucoup de liberté à l'âme pour méditer? Elle a beau vouloir s'élancer dans les
deux, le mal la retient enchaînée sur la terre. Vous assurez que le baume des muses est divin, et néanmoins il est impuissant contre l'aiguillon de la douleur physique. « Je suis boiteux, dit Epictète, voilà un empêchement pour mon pied ; mais pour ma volonté, point du tout. » Oui sans doute, mais elle n'est plus servie dansée qu'elle ordonne, les organes qui sont les ministres sont privés de leur action. Il faut si peu pour paralyser la volonté la plus ferme, un obstacle subit dans le cours d'une exécution, une goutte de liquide hors du vaisseau qui le contient.
Vous répondrez, la gloire, le soin de ma réputation, l'immortalité de mon nom, ces éternels objets de mon culte, faut-il les abandonner pour conserver lâchement ma santé ? Pourquoi non, si le poignant désir de les obtenir vous consume et vous tue? Dès lors, valent-ils donc ce qu'ils vous coûtent ? Ruiner son corps, sa santé, son bien-être, pour un peu de louange, pour un morceau de pain pendant sa vie, et peut-être un morceau de marbre après sa mort, une sépulture apothéotique, le marché n'est-il pas trop onéreux ? quant à moi, je le pense, tout préjugé d'état à part, ('/est un lieu commun de la philosophie de déclamer contre la célébrité, contre la gloire ; les hommes, n'en font ni plus ni moins. Mais ce qui sera constamment vrai, ce sont les maladies, les douleurs, les maux de toute espèce qui en sont trop souvent le prix. En doutez-vous? lisez l'histoire
de la plupart des hommes célèbres de toutes les époques. Jean de Médicis avait donné pour devise à Pic de la Mirandole, qui se mourait par excès de travail, un /lambeau bridant par ses deux bonis; audessous était écrit en espagnol, si meno luzmas rida, si moins de lumière, plus de vie. C'est un axiome vulgaire et rebattu, de dire que la gloire est un hochet de notre vanité, une ombre, un songe, l'ombre d'un songe. Il est certain néanmoins que la célébrité n'est ni palpable, ni présente; on ne la sent, on ne la voit, on ne la goûte point, c'est une espèce de mirage. La louange ne réjouit même que faiblement l'amour-propre, en comparaison du blâme et de la critique qui le torturent horriblement. Il ne faut pas oublier non plus que cela ne sert à rien, la louange. A quoi bon un nom à qui n'a plus d'être, de moi? Le bruit des applaudissements ne pénètre point l'épaisseur du tombeau. Là, les cendres du héros et du goujat se trouvent confondues par leur parfaite ressemblance ; même couleur, même poids, froides, sourdes, insensibles. Si au contraire, la mort ne détruit que la forme ; si, le corps étant abandonné au torrent des métempsycoses terrestres, notre àme survit et passe dans d'autres mondes, ou qu'elle soit destinée un jour à contempler l'Être infini, à le voir face à face, ah ! que la gloire sera ravalée ! qu'elle paraîtra chétive et misérable, aussitôt que celle aurore céleste commencera à poindre! Qu'importe!
direz-vous, j'en jouis du moins pendant mon existence actuelle ; je veux ne passer à travers cette vie que pour en immortaliser le souvenir, et que la postérité dise : Un tel a vécu! La. postérité !... Quoi ! ce leurre poétique vous tient encore sous le charme ! vous vous flattez d'intéresser la froide et distraite postérité, cette belle invisible, si capricieuse dans ses arrêts ! Je comprends ce qu'il y a de douceur à se verser d'avance un breuvage d'immortalité ; mais ici, je vous dirai comme Diderot à d'Alemberl, garantissez-vous du sophisme del'éphémère. Et qu'est-ce que le sophisme de l'éphémère? C'est celui d'un être passager qui croit à l'immortatité des choses présentes, c'est la rose de Fontenelle, qui disait que de mémoire de rose on n'avait vu mourir un jardinier. Ne voyez- vous pas que les goûts, les opinions, les sciences, les doctrines, les intérêts, les langues ne sont plus les mêmes dans un temps donné, que tout s'abîme dans un perpétuel changement ? Pour quelques grandes renommées qui surnagent encore dans l'océan des âges, combien de réputations ont péri depuis deux siècles seulement ; c'est pitié que d'y songer. Vous espérez ! mais cet espoir, vous l'avouez souvent, est douteux, incertain. Et n'est-ce pas déjà un tourment de passer sans cesse des angoisses de la défiance aux transports d'une foi renaissante ? Milton mourut en ignorant qu'il avait fait une œuvre divine, et l'on écrivait, dans le même temps, à Ronsard, en joignant à
son nom celui d'Apollon. Or, à qui des deux vint le dé de la célébrité? Un garçon de belles-lettres, et qui fait assez bien les vers ; c'est sur ce ton que parle La Fontaine, un de ses contemporains. Comptez-vous obtenir un meilleur lot? Allez, quoi que vous fassiez, votre corps sera toujours de la poussière pour les vents ; craignez aussi la mort de l'oubli pour votre nom, quelque brillante qu'en soit aujourd'hui l'auréole.
Quant à la célébrité contemporaine, vous savez mieux que moi ce qu'en font l'envie et la méchanceté. Dés l'origine des sociétés, le génie n'at-il pas dit au malheur « mon frère (I)? » Vous m'avez
ili N'est-ce pas une chose digne de remarque devoir lus poètes de tous les âges, les artistes, lès écrivains de quelque renom, se plaindre tous de leur destinée, el tous pourtant continuera écrire? C'est que, d'une part, il y ;i en eux une ténacité qui les pousse san cesse a concevoir et à produire; de l'autre, un besoin de bruit, d'éclat, d'agitation, de témoignage d'autruj qui n'est jamais satisfait. Et pourtant nue d'ennuis, de mécomptes, clé chagrins ne trouvent-ils pas dans ce fond de calomnie et de dénigrement qui existe et existera toujours contre toute supériorité! Lope de Vega écrit à son fils : n A mes neuf cents comédies, à mes douze volumes imprimés en vers el en prose, à mes nombreux ouvrages détachés, j'ai gagné des ennemis, dès censeurs, des envieux, des critiques, des craintes, des soucis; j'ai perdu un temps précieux, el la vieillesse est arrivée.» La Fontaine lui-même, dit linéique part :
Car je n'ai pas vécu; j'ai servi deux tyrans : Un vain bruit cl l'amour ont partagé mes ans.
Voltaire assure que s'il avait un fils qui eût dû penchant pour les
rite Ducis, écoutez encore quelques-uns de ses vers :
Ah ! ce laurier tardif, moins cueilli qu'arraché, Songe, charme et tourment de notre courte vie, Qu'au milieu des serpents nous dispute l'envie; Après trente ans d'efforts, quand on peut l'acquérir, Orne enfin nos tombeaux sans jamais les ouvrir.
Malgré la fascination dont vous vous êtes laissé séduire, mon cher malade, vous conviendrez que la santé vaut mieux que cela. Bien différente de ce bonheur qui hausse ou baisse au souffle capricieux de la louange des hommes, elle tient au moins tout ce qu'elle promet. Nous jouissons immédiatement de ses avantages, en tout temps, à tout âge, à chaque instant : il n'y a qu'elle qui donne de la valeur au présent, seule et fugitive possession des mortels. C'est la condition essentielle, la source active de nos jouissances, et même, d'après Socrate, le principe de la sagesse et de la vertu. La santé est le premier des biens, celui qui les remplace tous, et sans lequel les autres ne sont rien, même celui de méditer; la
lettres, il lui tordrait le cou par tendresse paternelle. Un poète, Victor Hugo, n'est pas plus consolant; écoutons-le :
La belle ambition est le rare destin !
Chanter! toujours chanter pour un écho lointain!
Pour un vain bruit qui passe et toinlie ! Vivre abreuvé de fiel, d'amertume et d'ennuis! Expier dans ses .|nurs les rêves de ses nuits!
Faire un avenir à sa tombe !
(Note de R.-P.)
sacrifier est un crime de lèse-nature. La gloire n'est qu'une vie fantastique, une vie imaginaire ; la santé est la vie elle-même. Dans tous les temps on a vu des sages mépriser les honneurs, abjurer les richesses, mais tous ont fait des vœux pour la santé.
Vous vivez beaucoup par la force et la multiplicité des impressions, et vous élevez ainsi votre être à sa plus haute puissance. Mais en condensant l'émotion ne voyez-vous pas que vous brisez les ressorts qui le produisent? Vous activez la lumière, mais vous consumez rapidement le combustible. Qu'en résulte-t-il? une fin prochaine? point du tout : un épuisement prématuré, un organisme qui languit, succombe, sans pourtant que le dernier terme soit arrivé. On ne meurt point, on ne vit point; on souffre. Or, ce long mourir n'est-il pas cent fois pire que la mort même? Que deviennent alors les prestiges, les illusions, les enivrements? Tout se dissipe, il n'y a que la douleur et l'ennui qui ne se dissipent pas.
Loin de vous traduire ces vérités, vous trouverez au contraire, dans la maladie elle-même, un merveilleux moyen de seconder le génie. On peut toul louer.
Erasme a composé un éloge de la folie ; on a fait un livre pour vanter l'ivresse ; le philosophe Favorin a fait l'éloge de la lièvre quarte, etc. Selon Rousseau rien de plus beau que les rêves d'un iiévreux. Mais tout cela peut être considéré comme des jeux d'es-
prit, présentés avec plus ou moins d'art et de talent. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'aviver le génie par la souffrance, c'est orner la victime pour le sacrifice. Votre fibre poétique s'irrite et vibre jusqu'à l'indignation ; je parais à vos yeux un athée de ce culte du beau intellectuel qui vous passionne, un homme à pouls tranquille, à cerveau froid et mathématique. C'est là votre erreur, je vous l'ai déjà dit. A Dieu ne plaise que je veuille abaisser votre existence, la réduire à l'animalité, dépeupler les cieux, désenchanter la terre. Loin de là, je voudrais soutenir, animer, féconder le génie par une santé ferme et stable; je voudrais que d'importants travaux ne fussent pas entravés par la douleur et la maladie, que les exaltations de grands cœurs, les entraînemec I s de l'héroïsme ne soient pas compensés par la ruine de l'économie. Rappelez-vous que les chefsd'œuvre des beaux arts sont presque tous les fruits d'un travail opiniâtre, autant peut-être que les miracles du talent. Rien de grand, de soutenu, d'achevé, de complet n'a été fait avec un corps chétif, languissant, usé. L'étoile de Napoléon a pâli aussitôt que sa santé l'ut altérée. La plupart des grands hommes que vous avez cités en exemple de longévité, ont suivi un régime convenable à leur constitution et à leurs travaux. Le poète Ducis a poussé loin sa carrière, mais Ducis était simple et frugal; retiré du monde, il ne travaillait que modérément, et passait
la moitié de sa vie dan- 1rs bois de Satory. Il fuyait les grands repas et surtout les dignités; toujours il répugna comme, il le dit, à mettre sur son pauvre habit a une broderie de sénateur. » 11 disait encore : « Quand un objet m'afflige, je détourne ma pensée, et mon âme passe son chemin. » Voilà qui est loin de la nature irritable du poète. Descartes, ce penseur profond, avait pour maxime : Veille sur Ion corps : et il savait mettre en pratique ce principe général, qui sert de base à l'hygiène. Jamais de veilles, jamais d'excès d'aucune espèce, même pour les travaux qui le passionnaient le plus. Mais dès qu'il eut quitté sa retraite d'Egmont (1), dès qu'il eut sacrifié sa liberté à Christine, il oublia cette maxime, et dérangea sa manière de vivre. On sait ce qui arriva ; ce philosophe qui jamais n'avait été malade dans les marais de la Hollande, mourut dans un palais à cinquante ans. Ainsi, dans l'intérêt même de l'œuvre que vous voulez produire, de la célébrité qui fait votre ambition et votre souci, soignez votre santé, réconciliez-vous avec le corps, cette humble mais utile
(1) « .le dors ici <li\ heures toutes les nuit ■ •! ans que jamais aucun soin nie réveille. « (Descartes, Lettre à Balzac, 1631.)
« Mais j'avoue qu'un homme qui est né dans les jardins de la Touraine, et qui est maintenant en une terre où s'il n'y a pas tant de miel qu'en celle que Dieu avail promise aux Israélites, il est croyable qu'il \ a plus de Lait, ne peut pas si facilement se résoudre à la quitter pour aller au pays des ours, entre îles rochers et des glaces. » (Descartes, Lettre à M. Chanut, 164-9.)
portion de notre être, en un mot, prêtez-vous à vivre soit pour votre existence actuelle, soit pour votre gloire, pour votre vie à venir puisque vous y croyez.