CHAPITRE PREMIER
DES PRINCIPAUX OBSTACLES QUI S'OPPOSENT A LA MISE EN PRATIQUE DES LOIS DE L'HYGIÈNE
L'instabilité de la volonté et l'inconstance de l'esprit de suite; — Les diverses positions sociales; — Les habitudes et les charmes du travail intellectuel.
Un des premiers obstacles est dans la volonté de ceux dont la santé est le but de ce travail. Artistes, savants, hommes de lettres, hommes d'État, presque tous se ressemblent en ce point, ils font grand cas de la santé; il n'y a point de sacrifices auxquels ils ne consentent pour conserver ce trésor. Mettez-les à l'épreuve, et vous serez étonné des effets de cette volonté. Dans les maladies qui ruinent le plus l'économie, c'est au commencement qu'il importe d'agir,
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et d'agir avec méthode, avec persévérance. C'est ce que ne comprendront jamais, du moins pour l'exécution, beaucoup de gens d'esprit et de jugement; ils attendent que le mal ait fait d'effrayants progrès, que la douleur soit aiguë, sans relâche, appelant sans cesse l'attention sur elle, pour se décider à réclamer des secours trop souvent alors incertains et inefficaces. Un peu de régime, de repos, de la détente dans l'excès de travail, auraient restitué aux fonctions leur type normal, ce qui ne s'obtient dans la suite, que par des soins assidus, un temps fort long; mais l'ennui les gagne, ils laissent là régime et médecin, recommencent leurs travaux, et la santé périclite à jamais. En vérité, ces hommes pétris d'une argile plus noble que la nôtre, ressemblent parfois à de grands enfants qui se mutinent contre la nature, contre le destin, contre la science. On ne saurait croire en effet, combien la judicieuse observation de soi-même éloigne de maux et affaiblit ceux qui nous atteignent. Or, qu'est-ce que cette observation, si ce n'est le bon sens appliqué aux actes divers de notre existence; et le bon sens est le conservateur de la vie comme de tout.
C'est en écoutant attentivement la voix du bon sens que plusieurs hommes célèbres, d'uue constitution délicate, ont poursuivi une longue carrière. Boileau a conduit fort loin, comme le fait observer Louis Racine, une santé toujours infirme, tandis que
son ami, l'auteur d'Athalie, plus jeune et plus robuste, a beaucoup moins vécu.
Comme il faut que tout soit extrême chez ces hommes extraordinaires, on en voit qui soignent leur santé jusqu'à la minutie, jusqu'aux soins les plus puérils. Toujours prêts à doser leur pain et leur temps, à compter leurs morceaux, leurs pas, les battements de leur pouls, ils n'agissent qu'avec poids et mesure, avec des précautions infinies. La maladie semble toujours sur le point de les atteindre et de les dévorer; ils la conjurent par un redoublement de soins, de régime et d'attentions, il lui offrent en holocauste tout ce que la vie peut présenter d'aisance et de plaisir. Vivre est alors un travail de chaque instant, car à chaque instant un principe de maladie peut s'introduire dans l'économie.
Paul Jove nous apprend que Marsile Ficin, changeait de calotte huit fois par jour, d'après la température de l'atmosphère.
De Mairan avait établi, dit-on, sur son thermomètre, une échelle de concordance entre les étoffes et les températures, et il a vécu près de 93 ans.
On voit pourtant un certain nombre d'hommes livrés aux travaux de la pensée, se tracer avec art un régime, une méthode de vivre fondée sur la connaissance qu'ils ont d'eux-mêmes, et dont leur santé se trouve bien. Mais le malheur veut qu'ignorant les lois de l'économie, ils font souvent le contraire de ce
qui serait utile, ou s'asservissent trop longtemps aux mêmes règles d'hygiène. Presque toujours aussi, il y a de leur part une estimation erronée des forces. Tout homme a une valeur physiologique qu'il s'agit de déterminer rigoureusement; mais sans l'étude du corps humain, rien de plus difficile que de régler cette détermination aussi précise qu'elle doit être faite. Alors il est impossible de savoir quand et comment il convient d'activer ou de ralentir le jeu des ressorts de l'économie. En général, l'exercice les perfectionne, le travail les fatigue, le repos prolongé les engourdit, la contention les brise, la maladie les use et les consume; mais tout cela est relatif, toujours d'après la complexion individuelle, complexion qui varie elle-même selon les habitudes, les âges, les maladies, etc. Il est donné à bien peu de gens de comprendre ces questions, si on ne se livre pas à leur étude avec toute la réflexion et le savoir qu'elles exigent.
Les diverses positions sociales. — La position qu'on occupe dans les diverses positions sociales est rarement conforme au tempérament, aux goûts, bien moins encore aux facultés, au mérite qu'on a reçus de la nature. On est toujours placé trop haut ou trop bas dans l'échelle sociale. Or, dans l'une et l'autre position, les soins dus à la santé sont presque indubitablement négligés. Si volet fortuna, fies de rhetore, consul, dit le satirique. Eh bien! la
fortune a voulu; les honneurs, les places, les dignités onl comblé les vœux d'un grand nombre de gens de lettres et de savants pendant le cours de nos révolutions. Mais les soins rongeurs de l'ambition, les soucis de la cupidité, l'enivrement de la puissance, les devoirs, le tracas des affaires, n'est-ce pas là le tourbillon qui emporte les moyens, le pouvoir même de sebien porter. Si par intervalle onsent que les forces n'y peuvent suffire, qu'elles croulent de toutes parts, on écarte cette idée comme importune, on remet à un autre temps ce qu'exige la santé; épuisé, haletant, tout chargé du rocher de Sisyphe, on s'efforce encore à gravir le sentier glissant et escarpé des honneurs. Il arrive encore que, revenant à d'anciennes habitudes littéraires, et secouant de son mieux le poids et la poudredes affaires, on pénètre furtivement dans lesacrarium d'Apollon, pour s'y délasser, mais vainement; c'est un travail ajouté à un autre, une nouvelle contention d'esprit, une variété d'occupation qui ne soulage pas autant qu'on l'a dit et écrit. En définitive c'est toujours le cerveau entretenu dans un état d'effervescence.
Si maintenant nous considérons un artiste, un homme delettres dans une condition inférieure, nous trouvons que ces obstacles se multiplient. Quoi qu'il en soit il y a de cruelles gênes pour les écrivains ou les artistes. Combien sont tourmentés par l'incertitude du lendemain. Combien sentent tout ce
que renferme de pénible cette fatale expression : les nécessités de la vie. Quand on a chaque jour le souci de son pain à gagner, que l'existence de la famille est suspendue au bout de la plume, du burin ou du crayon exercés sans relâche du matin au soir, que la faim est la muse sinistre qui inspire, il faut avouer que la santé, toute précieuse qu'elle est, risque souvent d'être compromise. Il en est de même lorsqu'on occupe un emploi modeste et qui exige un grand travail, etc. C'est bien pis quand on tientauprès d'un personnage une fonction qui ne vous laisse aucun loisir et qui fait qu'on ne s'appartient plus.
Malgré ces entraves, on voit encore des littérateurs qui, entraînés par un charme irrésistible, se livrent à la culture des lettres ou des beaux-arts. Malheureuseusement, c'est presque toujours lanuit et comme à la dérobée qu'ils font leur cour aux muses, et rien n'est plus capable d'altérer profondément la santé.
En cela, on doit reconnaître encore la force de l'habitude, disposition qui mérite bien de fixer l'attention du médecin. En donnant le conseil de suspendre absolument toute espèce d'application de l'esprit, il est bon de réfléchir que l'habitude de penser, de méditer, de lire, d'écrire, de composer est souvent chez certains hommes un irrésistible besoin. L'économie s'est pliée depuis longtemps à ces concentralions de mouvements sur certains organes ; ce n'est
même que de cette manière qu'on peut expliquer comment certains hommes de cabinet peuvent résister aux travaux qu'exigent de grandes compositions. Les sevrer tout à coup de ce qui fait leur bonheur, n'est pas toujours bon pour la conservation de leur bien-être. Michel-Ange disait que V action du maillet était indispensable à sa santé. Il y a donc une certaine mesure dans la restriction du travail ; il faut la combiner avec d'anciennes habitudes d'activité de l'intelligence. A moins d'une maladie grave, cette privation totale, absolue, de l'exercice intellectuel, peut avoir ses dangers.
Pétrarque, fatigué par d'opiniâtres études, se plaignait de sa santé devant l'évêque de Cavaillon. Celuici en pénétra facilement la cause, et lui demanda la clef de son cabinet, pour quelque temps. Pétrarque consentit à la lui livrer; mais le poète, malgré tous ses efforts, ne put résister que trois jours à ce dur sacrifice « Rendez-moi, dit-il à son ami, la clef de mon cabinet, ou j'expire à vos pieds. » Ce remède est violent et dangereux, il faut une main aussi habile que prudente pour l'employer. Quoi qu'il en soit, cette longue habitude du travail de l'esprit n'en est pas moins un des obstacles les plus difficiles à vaincre pour maintenir l'économie dans un état sain. Si d'un côté, elle soutient en excitant les forces, de l'autre, elle détériore le plus souvent la santé, parce que le penseur franchit presque toujours les bornes
de la modération, et que le besoin factice qu'il s'est fait l'entraîne beaucoup trop loin. Par les effets de ce charme, il ne s'aperçoit pas qu'on recueille d'horribles fatigues à se clouer dans un fauteuil.
Les habitudes et les charmes du travail intellectuel. La dépense exagérée de l'activité cérébrale, forme un puissant obstacle à l'harmonie des fonctions. Ce qu'il faut bien remarquer, c'est que cette violente action des organes cérébraux, ce mouvement extra-naturel de l'intelligence, sont indispensables au génie. Les anciens avaient placé les muses sur une montagne élevée et escarpée, il fallait un cheval ailé pour parvenir jusqu'à elles. Cet emblème est frappant de force et de justesse. Oui, les vérités premières, les découvertes en tout genre, n'ont été faites que par des études prolongées, opiniâtres, constamment dirigées sur un sujet spécial. L'incubation d'une idée-mère et profonde, d'une idée fixe, inexorable, qui pénètre un artiste jusqu'à la moelle de ses os, qui le remue jusqu'aux dernières fibres de son être, est le seul moyen d'obtenir un chef-d'œuvre. Sans cette force vive de la pensée, l'artiste sera condamné à rester sous le parvis, jamais il n'entrera dans le sanctuaire. Si ce chef-d'œuvre est créé avec amour, ne l'est-il pas aussi avec angoisse et labeur? N'est-il pas vrai que toutes les idées, tous les sentiments, toutes les affections de cet artiste se concentrent sur l'objet de ses études, que cette pensée le presse, le tourmente et
l'obsède, que son cœur et sa tète en sont perpétuellement remplis et occupés? Il faut de plus que toutes les forces du corps soient mises au service de l'esprit, que tous les actes vitaux se concentrent en un seul, pour hâter, pour aviver une féconde effervescence, en un mot que l'idée tourmente le cerveau du penseur, que l'enthousiasme ait passé dans le sang; tel est le mal sacré de l'art. L'invention, l'originalité, le souffle inspirateur ne sont qu'à ce prix. Cherchez maintenant, la modération des forces de l'économie, la pondération de ses mouvements, si nécessaires à la conservation de la santé. Il y a là des contraires qui s'excluent inévitablement. Voulez-vous qu'une grande pensée porte tous ses fruits ? tâchez de la féconder par l'assiduité du travail, de l'élaborer par la force de la réflexion et de l'attention ; enfoncez le soc, sans quoi le champ de l'imagination restera ingrat et stérile; puis quand le chef-d'œuvre aura jailli, il faudra, par cette incompréhensible abstraction de soi d'avec soi, par une sorte de personnalité secondaire, le soumettre à sa propre critique, en revoir une à une chaque partie, en combiner les rapports, l'ensemble et l'harmonie, passer au creuset de la raison et. du goût, les inspirations du génie. Que de soins, que de peines, quel travail intérieur toujours renouvelé! quel emploi forcé, continuel des puissances vitales pour arriver à ce point difficile, élevé, incertain, que nous nommons la perfection ! Et nous sommes surpris