SOUS LE RAPPORT HYGIÉNIQUE
La loi d'intermittence; — La période de repos dans l'intermittence; — Le repos et le travail réglés suivant la disposition de chacun; — Précautions à prendre contre toute gène et toute fatigue dans le travail mental.
La loi d'intermittence. — De l'ordre dans les travaux de l'esprit!... Ceci a besoin d'explication. On peut établir, dira-t-on , certaines divisions dans une série d'expérience physiques, dans un travail purement scientifique ou d'érudition; mais quand
(I) Voyez. Donne, Hygiène des gens du monde - Hygiène des
saisons, 1- édition, Paris, 1878.
il s'agit des produits de l'imagination, la chose est impossible. Un critique anglais, se moquant d'un poète son compatriote, dit : « Une montre placée devant lui, l'avertit du moment où il doit quitter l'histoire et faire des vers, cesser d'écrire et commencer une lecture... » Il faut l'avouer, cent fois plus ridicule encore serait le médecin qui viendrait dire à un artiste méditant sur son œuvre : Faites ceci, plutôt que cela; montez les ressorts de votre esprit, niais seulement à tel degré : voici les limites, gardez-vous de les franchir; ayez de l'imagination, mais n'en ayez ni peu ni trop. Conseils qui ne sont pas sérieux parce qu'ils sont impraticables. Concevez-vous un emportement dithyrambique soumis au calcul, un délire pythien calme et rangé? L'esprit est libre de sa nature, c'est folie de vouloir compasser la verve, mesurer l'enthousiasme, doser l'inspiration. Que rien n'arrête donc l'imagination dans son élan et son plein vol ; car, dans ce moment, l'homme est l'esclave et non le maître de son génie. Ceci accordé, il faut convenir que les facultés humaines, coexistantes avec l'organisme, ayant des bornes, on ne les franchit pas impunément. Il y a donc en ceci un ordre à observer ; les petites qualités des grands esprits, l'ordre et la tenue, sont indispensables dans un travail quelconque. L'ordre est nécessaire à la conservation de toutes choses, mais surtout de la vie ; celte règle est uni-
verselle, la raison l'enseigne, et la nature l'indique. Or, comment l'indique-t-elle? Précisément par l'abattement, par l'épuisement des forces physiques et morales qui serait sentir après un travail mental prolongé. Plus grand a été l'essor de l'imagination, plus marqué, plus profond sera aussi l'affaiblissement subséquent, eût-on des facultés extraordinaires. Magna accepi7)ius, majora non capimus, remarque Sénèque. En effet, l'esprit reste enchaîné par la substance matérielle. Ce changement presque subit, qui d'un état de vie extrême, vous rapproche soudainement d'un état voisin de l'anéantissement, tient à ce que la suractivité organique doit être restreinte et contenue. Quelques heures de véritable ivresse poétique, donnent un terrible ébranlement à la frêle économie du corps humain. La centralité unitaire du cerveau, principal organe nerveux, rend parfaitement raison de ces phénomènes. On a dit que l'esprit, comme la corde de l'arc, ne souffrait pas une tension permanente; que signifie cette figure? Elle ne traduit pas autre chose qu'une loi de physiologie qui enseigne que l'excitation cérébrale a des bornes, que les forces du cerveau ayant été dépensées, l'influx nerveux dissipé, les congestions encéphaliques répétées, le danger est imminent, si vous allez au delà. Dans la sphère des actes vitaux, il faut ou se modérer, ou s'arrêter, ou périr; ainsi le veuf la nature de notre
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organisation dans son activité, dura leoc, sed lex.
D'après ces conditions, nous pouvons établir cette première règle fondamentale, que l'esprit ayant des phases de hauteur et d'abaissement, de vigueur et de lassitude, il faut se conformer à cette disposition. Le cerveau, comme tous les organes et les fonctions de la vie extérieure, est particulièrement soumis à la loi d'intermittence d'action. Ainsi, quand le démon de l'inspiration fait en quelque sorte violence, qu'on est en verve, ce qui veut dire, qu'on possède un excédent de forces cérébrales, laissez jaillir le sentiment et les pensées ; que la lave coule à pleins bords, car lé travail est plutôt ici une effusion qu'une composition. Apollon et son fils Esculape applaudiront à de tels efforts; et comme le génie ne vient pas à heure fixe, il faut profiter du moment où l'inspiration vient nous visiter; « car, dit Hoffmann, la conjonction divine où l'esprit passe de la conception à la production, est singulièrement rapide. » Vous êtes sur le trépied, n'en descendez qu'après avoir obtenu tout ce que peuvent donner l'effervescence de l'âme, la chaleur et la fécondité de l'imagination. C'est alors que l'artisLe s'exalte par l'enfantement môme de son œuvre, que dans l'élan spontané de sa pensée, il s'identifie avec l'objet de cette pensée, que Michel- Ange attaque le marbre avec fureur, etc.
Mais aussitôt que le dieu s'est retiré, qu'on ressent de l'épuisement ou de la fatigue, qu'on n'obtient plus
rien de l'imagination, au point, comme l'observe Vida, de croire que les muses vous ont abandonné, eredas penitùs migrasse Camœnas, il faut quitter le travail. Le mouvement vital doit redevenir égal et mesuré, la circulation se tempérer, et les forces cesser de converger sur le cerveau. S'il faut une incessante énergie de l'Ame pour se précipiter au fond d'un certain nombre de conceptions, pour les explorer en tout sens, on doit aussi s'arrêter à propos, se tenir dans une certaine mesure. Buffon, qui donne le précepte de considérer son sujet jusqu'à ce qx'il rayonne, s'enivrait de travail ; il y passait quelquefois .douze heures de suite, ce qui est énorme. Mais il y renonçait toutes les fois qu'il se sentait trop fortement le feu à la tête en écrivant, que la chaleur et la rougeur de son visage l'avertissaient de l'excès de sa fatigue.
11 existe, dit M. le Dr Proust1, une profonde différence entre les habitudes et la vie d'hommes à la fois intelligents et instruits qui exercent des professions en apparence identiques. Un ingénieur qui descend dans les mines, qui circule sur les voies ferrées, qui s'occupe des travaux d'art, mène une vie essentiellement différente de celle d'un savant professeur dont la carrière sera couronnée par un siège à l'Institut. Un praticien de campagne, qui emploie sa journée à
(I) Proust, Nouveau dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques, art. Profession, Paris 1881, p. 576.
se fatiguer les jambes, n'est point placé dans les mêmes conditions, ne jouit point des mêmes immunités, n'est point exposé aux mêmes maladies que le médecin scientifique, dont le temps est surtout consacré à l'étude, et chez qui l'esprit supporte une charge bien plus lourde que le corps.
Ces principes une fois établis, il faut reconnaître que l'exercice habituel prépondérant, excessif, de l'intelligence, abrège la vie chez la plupart de ceux qui s'y livrent avec persévérance. Quelques chiffres peuvent être invoqués à l'appui de ces propositions. L'École polytechnique est formée de jeunes gens nommés au concours, et qui présentent une ressemblance des plus remarquables au point de vue de l'esprit. Sur ce nombre, il en est qui embrassent les carrières civiles, d'autres qui entrent dans l'armée. Les civils sont moins nombreux que les militaires. La proportion est d'environ 1 à 4. Et cependant la mort frappe un nombre à peu près égal de têtes dans ces deux divisions, ainsi que le prouve la statistique suivante : Promotion de 1837 : 130 élèves. Morts en 1877 : 49, dont 20 civils, 23 militaires. — Promotion de 1838 : 130 élèves. Morts en 1877 : -40, dont 19 civils, 21 militaires. — Promotion de 185 ï : 169 élèves. Morts en 1877 : 47, dont 16 civils, et 31 militaires. Il faut remarquer que, dans cette année 1854, il n'y avait que 30 civils sur 160 élèves, ce qui établit une proportion de 2 su.? 11.
Ainsi, malgré, les chances défavorables de la guerre, la mortalité qui règne sur les civils paraît être quatre fois plus forte que celle des militaires. On ne peut guère invoquer la différence de constitution, le point de départ étant le même pour tous. Il semble donc naturel d'attribuer la différence aux conditions spéciales qui caractérisent les carrières qu'ils avaient embrassées.
Nous pourrions en dire autant pour les médecins chez qui la moyenne de la vie est sensiblement inférieure, et cette infériorité s'accuse surtout chez les médecins scientifiques, les professeurs et les agrégés des facultés, les médecins des hôpitaux civils et tous ceux en général qui, victimes de concours prolongés, se sont laissés surmener par suite d'un entraînement fatal.
La période de repos dans l'intermittence. — Une chose importante, et qui donne une seconde règle hygiénique générale, est que le repos de la tète soit complet, profond, absolu. La santé du cerveau et la santé de l'esprit sont identiques. 11 faut faire effort sur soi-même, cela est indispensable; car, bien que le degré d'irritation cérébrale ne soit pas le même, si cette irritation continue sourdement, il proviendra des désordres organiques plus ou moins subits, plus ou moins étendus, mais infaillibles. Cette application tenace de certains hommes à un travail commencé, ou d'urgence, est recueil le plus fatal
pour la santé. De tous les sophismes, le plus dangereux est de dire que le génie perd de sa nature divine, quand il quitte la sphère de la contemplation pour s'abaisser jusqu'à l'ai tion.
Ce repos du cerveau sur lequel j'insiste tant, doit être surtout proportionné aux effets produits par l'activité de cet organe. Si après un travail quelconque, l'agitation cérébrale cesse facilement, sans pesanteur de tète, sans battements dans les oreilles, on peut reprendre assez vite le travail : mais il n'en est pas de même lorsque la tète reste lourde, le visage animé, etc. ; bien plus encore si l'individu est sujet à cet état de stimulations congestionnelles, décrit précédemment. Dans ce cas, il est urgent pour prévenir de graves accidents : 4° de s'abstenir de tout travail absorbant; 2° d'observer une grande sobriété; 3° de se mettre à un régime végétal , à l'usage du lait, pourvu que l'estomac ne s'y refuse point; 4° d'appliquer quelques sangsues à l'anus et de se faire saigner, s'il y a pléthore générale ; 5° de recourir fréquemment à l'usage des bains de pied plus ou moins stimulants: 6° enfin, d'éviter l'ardeur du soleil, les endroits trop échauffés, les mouvements violents, en un mot tout ce qui peut accélérer la circulation, et porter le sang à la tête. Qu'on n'hésite pas, qu'on n'attende pas surtout; pendant ces délais, le mal peut s'aggraver, déterminer de graves accidents, ou même une foudroyante attaque d'apoplexie.
Ces règles conviennent à tout homme qui se livre à des travaux prolongés de l'intelligence; car ce que nous avons dit des artistes, des poètes, est également applicable à ceux qui cultivent les sciences, aux hommes politiques, administrateurs, etc. 11 y a toujours une ébullition ardente et première de la pensée, à laquelle on peut s'abandonner; mais il ne convient jamais de se plonger dans un abîme de réflexions, qui ramène et concentre toute l'énergie vitale sur un seul point et sur un seul objet. Une telle intensité d'action intellectuelle a des résultats si fâcheux, qu'on voit beaucoup de savants et de philosophes, malgré leur goût pour l'étude, hésiter avant de se livrer à cette profonde faculté d'attention qui absorbe toutes les autres; ils savent qu'une fois lancés, le mouvement de la pensée les entraîne et les précipite.
Ainsi, la loi d'intermittence étant liée à l'action cérébrale, il faut s'y conformer dans les travaux de l'esprit. Ajoutons que plus l'intermittence sera prolongée, le repos complet, les forces réparées, et plus on reviendra au travail avec une nouvelle vigueur. Pourtant, il faut une sorte d'effort, de violence sur soi-même, pour obtenir ce repos. Ne nous y trompons pas, une idée forte, dominante, exclusive, ne s'efface pas aisément de l'imagination, c'est là la grande difficulté. Un homme d'État roule sans cesse dans sa tête le projet qui l'occupe, l'artiste vit conti-
nuellement avec le chef-d'œuvre à peine ébauché dans son atelier, et le poète, tourmenté par son sujet, porte en tous lieux.
Ses vers encor fumants de; bouillons de su veine (1).
L'agitation cérébrale existe donc toujours, quoique moins vive que dans l'ardeur de la production. Il est indispensable de l'arrêter, je le répète; il fout que l'élu des muses, détachant de son front sa lumineuse auréole, vienne se mêler au vulgaire; il doit, selon le précepte de Boileau, savoir et converser et vivre. Une juste célébrité en sera le prix glorieux; car remarquez que pour l'obtenir, il faut de toute nécessité, le courage et la volonté d'entreprendre un grand travail, de la constance pour le pouruivre, et surtout de la force pour l'exécuter.
Le repos et le travail réglés suivant les dispositions de chacun. — Une autre règle générale, et qui tient à l'ordre même qu'on veut établir, est précisément de ne pas s'assujettir à une marche trop uniforme. Faire une minutieuse anatomie du temps, établir pour chacune des mille quatre cent quarante minutes de la journée, une sorte de comptabilité de faits, de pensées, d'émotions, de sensations, c'est
(1) Montfleury.
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faire de son existence une mécanique. Le génie ne produit que par vives et impétueuses saillies, par une furie de première inspiration. Vous le comprimez, vous l'étouffez sous le niveau de plomb d'une coutume journalière, comme sous les lois stupéfiantes d'une théorie conventionnelle. Que chacun se livre donc au travail selon son goût particulier, la disposition de son esprit, l'état de sa tète, de son estomac, l'inspiration du moment, qui dirige si bien la plume ou le pinceau.
Il esta cet égard, parmi les penseurs, d'étonnantes variétés. Les uns poursuivent leurs idées à outrance, d'autres les prennent quand elles viennent; il en est qui travaillent d'une façon bizarre et excentrique.
Paul Manuce, savant du xvf siècle, composait partout, mais il laissait une distance de quatre doigts d'une ligne à l'autre, pour remplir cet espace d'autres mots, s'il en trouvait qu'il croyait devoir préférer aux premiers.
Montaigne s'enfermait dans une vieille tour, « pour y digérer librement à loisir ses pensées. »
Milton composait la nuit, ou bien dans un grand fauteuil, la tête renversée en arrière.
Bossuet se mettait dans une chambre froide et la tète chaudement enveloppée.
Rousseau herborisait; c'est en se meublant la tête de foin, comme il le dit, qu'il méditait le plus profondément.
Montesquieu, au contraire jetait les bases de ['Esprit des lois, au fond d'une chaise de poste.
Lorsque Fox avait fait quelques excès de table, et qu'il se relirait dans >'*n cabinet, il s'enveloppait la tête d'une serviette trempée d'eau et de vinaigre, et c'est dans cet état qu'il travaillait quelquefois dix heures de suite.
On assure que Schiller composai! en se niellant les pieds dans la glace.
Maturin, l'auteur de Bertram, de Melmoth, se relirait du monde pour composer : quand l'inspiration le saisissait, il plaçait, dit -on, un pain à cacheter entre ses deux sourcils, et. ses domestiques, avertis parce signe, n'approchaient plus de lui.
Jérémie Bentham jetait ses idées sur de petits carrés de papier qu'il enfilait les uns à la suite des autres, et ces longues broches de notes étaient la forme première de ses manuscrits. Linné, à peu de choses près, avait adopté le même genre de comj osition.
Napoléon, lui-même, avait son mode particulier de méditation et de travail. « Quand il n'y avait pas de conseil, il restait dans son cabinet, causait avec moi, écrit Bourrienne, chantait toujours, coupait, selon son habitude, le bras de son fauteuil, avait quelquefois l'air d'un grand enfant; puis, se réveillant tout à coup, il indiquait le plan d'un monument à ériger, ou dictait de ces choses îm-
menses qui ont étonné ou épouvanté le monde (1 ) ». Newton expliquait ainsi son mode de travail : « Je tiens, disait-il, le sujet de ma recherche constamment «levant moi; j'attends que les premières lueurs commencent à s'ouvrir lentement, et peu àpeu, jusqu'à se changer en une clarté pleine et entière; » c'était là ce qu'il appelait sa pensée patiente.
Selon Walter Scott, cinq ou six heures de travail d'esprit sont une tache raisonnable, quand il s'agit d'une composition originale; tout ce que l'intelligence produit au delà ne vaut pas grand'ehose. Ce grand écrivain attribuait la maladie dont il mourut, au travail forcé auquel il se condamna après sa catastrophe financière.
Parmi les peintres, on trouve que Léonard de Vinci, travaillait quelquefois à son beau tableau de la Cène avec tant d'assiduité, qu'il oubliait jusqu'au soin de se nourrir; puis i! restait, plusieurs jours sans le regarder : d'autres fois il donnait en hâte un ou deux coups de pinceau aux têtes, et il s'en allait sur-le-champ.
Guido Reni peignait avec une sorte de pompe : il était alors vêtu magnifiquement, et ses élèves, rangés autour de lui, le servaient dans un respectueux silence.
Teniers, fils de David Teniers, ne faisait que le
(1) Mémoires de Bourrierme, t. 111, p. 131.
soir une sorte de petits tableaux qu'on appelle des après-soupers.
Les musiciens ont à cet égard une originalité bien connue. Les uns ne composent que dans le silence et l'obscurité, comme Sarti. Cimarosa recherchait le bruit et l'éclat; Paësiello ne s'inspirait qu'enseveli dans ses couvertures ; c'est là qu'ennemi déclaré des théories, il s'écriait : « sainte Vierge, obtenez-moi la grâce d'oublier que je suis musicien ! » Il fallait, à Sacchini, les jeux et les gambades de jeunes chats autour de lui, etc. On pourrait multiplier les exemples. En tout cas, on peut garder ses habitudes particulières, manies innocentes quand elles ne nuisent pas à la santé.
Voici la grande et l'éternelle objection : En travaillant de cette manière, surtout en s'atlachant trop à la loi d'intermittence cérébrale, quel travail peut avancer? Qu'importe qu'il avance rapidement ou avec lenteur ! l'essentiel est qu'il soit bon, qu'il soit marqué du sceau de l'avenir et de l'immortalité. Or il est certain qu'on ne parvient jamais à ce but qu'avec une volonté terme, un génie sans entrave et une santé inébranlable. La douleur est un terrible révulsif pour quiconque médite un chef-d'œuvre, et cette considération devrait bien engager les penseurs à veiller sur eux-mêmes. C'est une vérité presque vulgaire , que les bons ouvrages se font lentement; selon le proverbe chinois, avec le temps et
la patience, la feuille du mûrier devient satin.
Virgile, qui passait un jour entier à polir deux ou trois vers, savait bien que le travail, l'étude, la réflexion étaient les véritables muses. Une œuvre de durée doit être longtemps méditée; un long succès exige de lougs travaux, il y faut quelquefois le sacrifice de la vie entière. « Travaillez votre œuvre avec soin, disait Antoine de Lasalle, car celui qui commence un ouvrage n'est que l'écolier de celui qui le finit. » En effet, entre les deux termes, il y a souvent une grande distance, un champ immense de réflexions. On demandait à l'illustre Poussin comment il était arrivé à ce haut degré de vérité où il avait porté la peinture, il répondit : Je n'ai rien négligé. « La perfection ne s'improvise pas, » disait Girodet; et ce grand peintre avait raison, car le beau est comme le vrai, on n'y arrive que par approximation.
Ce ne fut qu'après quinze années de recherches et douze de composition, que de Thou fit paraître les quatre-vingts premiers livres de son Histoire. La Fontaine publia le premier volume de ses fables à quarante- sept ans, et le second dix ans après. Molière avait quarante-deux ans, lorsqu'il donna l'École des femmes, la première de ses pièces dignes de lui.
De pareilles maximes sont surannées. On veut une célébrité prompte, et en tirer sur-le-champ tout le parti possible. Le tyrannique besoin d'actualité et de jouissances présentes, a réduit une partie de la littérature
et des arts à de petites proportions. Mais outre que de grandes compositions littéraires se font encore, les sciences tiennent aussi dans la société une large place, et il ne faut pas les oublier. Il est encore plus d'un esprit généreux qui, à l'exemple de Champollion, espère bien déposer sa carte de visite cbez la postérité. Ayez donc soin de couver à loisir vos idées, vos conceptions, pour qu'elles aient de la chaleur et de la vie; de soutenir l'économie animale, pour obtenir la force de la pensée, base des œuvres de l'intelligence, ce qui leur donne du corps, de la solidité pour traverser le gouffre de l'oubli. Des idées qui n'ont ni veille ni lendemain, une poésie qui rampe terre à terre, des vues scientifiques sans profondeur et sans portée, sont toujours le fruit de la précipitation. « Souvenez-vous, dit Franklin, que le temps est de Y 'argent. » On peut dire hardiment qu'il est aussi de la gloire, car sans lui, tout labeur de la pensée devient stérile; estimez-le donc son prix, sachez ce que vaut une minute, cet atome imperceptible de l'éternité.
A ces motifs de travailler lentement, nous joindrons encore le suivant; c'est que tout poète, tout artiste, qui l'est de par la nature, doit profondément se convaincre que les seules jouissances sur lesquelles il puisse véritablement compter lui sont données dans l'enfantement même de son œuvre, tout le reste est incertain. Ces ineffables douceurs de la composition,
sont réelles, positives, on les savoure chaque jour et, à chaque instant; elles dépendent de vous, c'est une continuelle jouissance. Mais la publicité désenchante souvent comme une sorte de prostitution. Cet ouvrage, enfant issu de votre âme, que vous avez embelli des trésors de voire intelligence, ce symbole de votre être spirituel qui vous a tant consolé, charmé, ne vous apporte plus maintenant que peines et soucis. Lancé dans le monde, la critique le dévore, l'envie le souille, l'indifférence le délaisse dans l'oubli. Pourquoi dès lors hâter le jugement du public? Ètes-vous donc si impatient delà torture de son insouciance ou de sa partialité? Le succès môme compensera-t-il jamais les pures et profondes joies de la contemplation? Non, sans doute, on vous le fera expier, on vous en fera douter vous-même. Le grand, le beau, le vrai, ont un bien petit nombre d'adorateurs; et comme le fait observer un philosophe, présenter la vérité à certaines gens, c'est introduire un rayon de lumière dans un nid de hiboux, il ne sert qu'à blesser leurs yeux, à exciter leurs cris. Encore une fois, travaillez avec lenteur, savourez en silence vos béatitudes intellectuelles, comptez sur vos illusions, prolongez le charme autant que possible, et par-dessus tout, assurez votre sanlé, votre bien-être. Quant à la gloire, c'est-à-dire, au triste privilège d'être heureux par le témoignage d'autrui, on en a si peu et pour si peu de temps, que si elle
est le but de vos ouvrages, il faut tout au moins ne pas en faire dépendre le bonheur. Le bonheur le plus certain n'est-il pas celui qu'on espère. Un homme perdit un procès qui avait duré vingt ans ; quelqu'un lui lit remarquer les peines qu'avait dû lui causer ce procès qu'il avait pourtant lini par perdre. Mais, s'exclama cet homme, comptezvous pour rien de l'avoir gagné tous les soirs pendant vingt ans ! Il en est de même du procès d'un auteur avec ses contemporains et la postérité. Le bénéfice le plus net et le plus clair, est certainement l'espérance de le gagner; mais nous insistons, peu de personnes comprennent la science ou l'art de cette manière. Le travail patient, la solitude, la consécration de la vie à une seule pensée, l'absorption de Fâme dans cette pensée unique et dominante, ne sont plus de mode aujourd'hui. On veut du bruit autour de soi pour satisfaire sa vanité et pour le bien-être qui peut en sortir. Pourquoi attendre? Ainsi, on se presse, on improvise une célébrité passagère.
Si pourtant la loi de l'intermittence cérébrale paraît dure en certains cas, il faut remplacer le travail de composition par celui d'une longue et patiente correction. Après le jet producteur et primitif de la pensée, il y a une seconde vue de l'esprit, quelquefois plus perçante et plus juste que la première, toute d'inspiration. L'intuition spontanée est la souveraine raison de l'art, mais il faut qu'une sagesse
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ordonnatrice plane sur l'ensemble. C'est là que se trouve l'art qui dispose, le goût qui épure, le talent qui varie les formes, qui cherche l'accord le plus parfait possihle entre ces formes et la pensée. Il y a hien encore, dans ce travail, une assez forte contention d'esprit, mais on ne peut la comparer à celle que produit le génie dans sa force, dans son élan, dans sa pénétrante activité, car il s"'agit en ceci de créer, de donner l'être. Au reste, on ne corrige hien, dit-on, un ouvrage qu'après l'avoir oublié. C'est tout à la fuis un principe de goût et une excellente précaution hygiénique.
Précautions à prendre contre toute gêne et toute fatigue dans, le travail mental. — • Dans un travail cérébro -mental prolongé, mais hien réglé, il est encore quelques préceptes à ajouter aux précédents.
Lorsque la verve inspiratrice est en pleine vigueur, la circulation s'accélère souvent d'une manière extraordinaire, notamment dans la tête ; il faut donc avoir soin d'ôter toute ligature capable de comprimer les vaisseaux, particulièrement ceux du cou. Que le sang aille lihrement entretenir la vie extrême du cerveau, mais comme les congestions répétées dans cet organe, peuvent déterminer des accidents immédiats, ou à venir, il faut modérer, contrebalancer l'impétuosité du sang, en maintenant avec soin la chaleur aux extrémités inférieures. Le froid aux pieds est non seulement un supplice pour ceux dont la tête esr
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fortement occupée, mais c'est encore un danger qu'il faut éloigner avec soin. Ce danger augmente encore, si on se livre au travail, l'estomac rempli d'aliments. D'ailleurs, cette diversion des forces vitales sur deux organes importants, leur nuit infailliblement à tous les deux.
Si on a l'habitude de travailler chez soi, que la lumière y soit modérée, qu'on s'isole de tout bruit, afin que les sens ne puissent en rien gêner les opérations de l'esprit. En général, il faut du repos, du calme, si l'on veut que les idées aient la force, la liaison, la maturité, la clarté qui les fait valoir. Fixer, éterniser la pensée, ce qu'il y a de plus fugitif, de plus léger, de plus insaisissable au monde, est une opération qui ne se poursuit pas sans les plus grandes précautions. Or, rien ne doit troubler, s'il est possible, la solitude du sanctuaire où l'on médite. Phidias demandait pour enfanter des chefsd'œuvre du temps et de la tranquillité; il avait grandement raison, car la force procréatrice de l'esprit exige un très haut degré d'activité ou d'exaltation de l'appareil nerveux.
Des vêtements commodes et larges ont aussi leur degré d'utilité. On connaît les Regrets à ma vieille robe de chambre, un des meilleurs morceaux de Diderot.
Je recommande encore de ne pas trop se courber en écrivant, ce que Tronchin avait déjà remarqué :
de là cette espèce de table à crans, qui porte son nom.
Il convient aussi de se lever, de marcher, de lire à haute voix, et surtout de varier le travail, lorsqu'on ne veut pas le suspendre tout à l'ait.
N'oubliez rien, ne négligez rien; calculez, prévoyez tout, les plus petites précautions ont ici une extrême importance. « Un atome fait ombre, » dit Pylhagore, de même, en physiologie, une direction organique vicieuse, légère dans les commencements, emmène ensuite, en se prolongeant, de graves désordres. Mais il faut toujours se rappeler qu'il y a une mesure de travail que la plus forte organisation ne dépassera jamais impunément.
Enfin, il est encore unerègle importante d'hygiène à observei' pour soutenir l'activité de l'intelligence ; c'est l'entière liberté de cette même intelligence. L'application soutenue de l'esprit veut le calme parfait de l'imagination. Faites en sorte que les facultés se conservent en équilibre ; que des idées étrangères à la méditation ne viennent point la troubler ; que l'esprit, déeaoré de toute influence hétérogène, se balance en quelque sorte sur son centre ; qu'il parcoure librement la sphère de ses pouvoirs, pour devenir capable de recherches obstinées et sévères. Il est certain que deux séries d'actions cérébrales, en sens contraire, ne peuvent se produire que difficilement en même temps chez le même individu ; c'est un axiome
de physiologie. De violents efforts simultanés, mais opposés, épuisent radicalement les forces vitales. Suer patiemmenl au travail, mais n'éprouver que les inquiétudes du goût, les tortures d'un esprit en action, est un point très important. Ajoutez que tout effort incomplet, inefficace, lors môme qu'on n'y emploie qu'une petite somme de forces, fatigue plus l'économie que de très grands efforts quand ils ont un plein succès.
Voulez-vous faire arriver l'énergie cérébrale à sa plus haute expression de force ou de puissance? concentrez-la sur un seul objet. D'ailleurs, quel est l'artiste, l'homme de lettres, l'orateur qui , saisi par une idée qui le préoccupe malgré lui, n'a pas remarqué cent fois que si, dans cette disposition, il veut se mettre au travailla pensée est difficile, la tête pesante, l'intelligence obtuse? Il y a plus, c'est qu'une action fonctionnelle du corps, un peu au-dessus de son degré ordinaire d'excitation, est capable de nuire à l'opération de l'intelligence. C'est ainsi qu'une forte envie d'uriner, la faim bien prononcée, une légère colique, etc., suffisent pour distraire et diminuer l'énergie delà pensée, à moins que la méditation ne soit tellement profonde, que rien ne puisse détourner l'esprit de l'idée fixe qui le remplit. Pline parle d'un peintre qui, dans une ville assiégée, pingebat sub gladio. Saumaise travaillait tranquillement dans un coin de sa chambre, malgré le bruit
de sa femme, de ses enfants et des domestiques. On a l'ait la même remarque sur Jean Paul. L'abstraction mentale portée à un haut degré est contraire à la santé ; on ne sort jamais tout entier d'un pareil état. Jl ne faut se livrer à cet extrême degré d'attention qu'avec prudence, et le plus rarement possible.
On peut, on doit donc établir un ordre dans le travail mental, sous le rapport de la santé; ordre qui contrebalancera l'influence délétère des longues et fortes contentions d'esprit. Le raisonnement et l'expérience, les faits et la théorie concourent à démontrer la nécessité et les avantages de cet ordre. Et puis, ce ne sont pas de lâches conseils que nous donnons, loin de là : ils aident à atteindre le but, celui d'illustrer son nom par de grands et beaux travaux. Une sanlé délabrée, des organes usés, sont incapables d'une application soutenue, sans laquelle on ne perfectionne, on n'achève jamais rien ; et le tourment d'une sublime intelligence est de se sentir captive et comprimée dans un corps impuissant.
On trouve pourtant, dans le menu peuple de la gent lettrée ou scientifique, des hommes qui, faisant des ouvrages à grand renfort de mémoire et de patience, donnent peu ou point de foi aux règles de l'hygiène. Ils nient même les redoutables effets sur l'économie, d'une pensée active, profonde et tenace; à leurs yeux, ces élans passionnés, cette espèce d'horreur sacrée, ces étranges mouvements de spasme
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qu'éprouve !e véritable enfant des muses, sont des chimères de l'imagination, de pures rêveries de monomanie médicale. En effet, comment les concevraient-ils? Aussi jouissent-ils d'un santé florissante. Cela doit être; l'ancienne maxime disait : Beaucoup prennent le thyrse, mais peu sont inspirés par le dieu.